Histoire du véritable Gribouille

Part 2

Chapter 23,903 wordsPublic domain

--C'est donc à cause que je m'appelle Gribouille? demanda Gribouille qui n'osait faire de questions raisonnables dans la crainte de faire encore quelque bévue.

--C'est à cause que vous vous appelez Gribouille, répondit M. Bourdon; cela vous étonne, mais apprenez, mon enfant, que, dans ce monde, il ne s'agit pas de comprendre ce qui nous arrive, mais d'en profiter.

--Eh bien, monsieur, dit Gribouille, quel bien est-ce que vous voulez me faire?

--C'est à vous de parler, répondit le seigneur.

Gribouille fut bien embarrassé, car, de tout ce qu'il avait vu, rien ne lui faisait envie, et d'ailleurs tout lui semblait trop beau et trop riche pour qu'il fût honnête de le désirer. Quand il eut un peu réfléchi, il dit:

--Si vous pouviez me faire un don qui me fît aimer de mes parents, je vous serais fort obligé.

--Dites-moi d'abord, fit M. Bourdon, pourquoi vos parents ne vous aiment point, car vous me semblez un fort gentil garçon.

--Hélas! monsieur, reprit Gribouille, ils disent comme ça que je suis trop bête.

--En ce cas, dit M. Bourdon, il faut vous donner de l'esprit.

Gribouille, qui, dans son rêve, avait déjà refusé l'esprit, n'osa pas cette fois montrer de la défiance.

--Et que faut-il faire, dit-il, pour avoir de l'esprit?

--Il faut apprendre les sciences, mon petit ami. Sachez que je suis un habile homme et que je puis vous enseigner la magie et la nécromancie.

--Mais comment, dit Gribouille, apprendrai-je ces choses-là, dont je ne connais même pas le nom, si je suis trop simple pour apprendre quoi que ce soit?

--Ces choses-là ne sont point difficiles, répondit M. Bourdon, je me charge de vous les montrer; mais, pour cela, il faut que vous veniez demeurer avec moi et que vous soyez mon fils.

--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit Gribouille, mais j'ai des parents, je les aime et ne les veux point quitter. Quoiqu'ils aient d'autres enfants qu'ils aiment mieux que moi, je puis leur être nécessaire, et il me semble que ce serait mal de ne plus vouloir être leur fils.

--C'est comme vous voudrez, dit M. Bourdon, je ne force personne. Bonjour, mon cher Gribouille, je n'ai pas le temps de causer davantage avec vous, puisque vous ne voulez pas rester avec moi. Si vous changez d'avis, ou si vous souhaitez quelque autre chose, venez me trouver. Vous serez toujours bien reçu.

Et là-dessus M. Bourdon entra dans une charmille, et Gribouille se trouva tout seul.

Quand Gribouille revint à la maison de son père et qu'il se vit près d'arriver, il se sentit tout joyeux, car il se dit en lui-même: Sans le savoir, M. Bourdon m'a donné le moyen de me faire aimer de mes parents; car, lorsqu'ils sauront qu'on m'a proposé de les quitter pour devenir le fils d'un homme si riche, et que j'ai refusé d'avoir d'autres parents que ceux que le bon Dieu m'a donnés, on verra bien que je ne suis pas un mauvais coeur. Mon père et ma mère m'embrasseront, et ils commanderont à mes frères et soeurs de m'embrasser aussi.

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Du plus loin qu'il aperçut la mère Brigoule, qui l'attendait avec impatience au bout de son verger, il se mit à courir et voulut, d'un air riant, se jeter dans ses bras, mais elle, sans lui en donner le temps:

--Qu'apportes-tu? lui dit-elle, où est le cadeau qu'on t'a fait?

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Et quand elle vit qu'il n'apportait rien, elle voulut le battre, pensant qu'il avait perdu en chemin ce qu'on lui avait donné; mais Gribouille la pria de l'écouter, lui disant qu'après elle le pourrait gronder et punir s'il avait manqué à son devoir. Alors il rapporta mot pour mot l'entretien qu'il avait eu avec M. Bourdon, mais, au lieu de l'embrasser et de le remercier, sa mère prit une branche de saule et commença à le fouailler, en criant après lui. Le père Bredouille arriva et demanda ce que c'était.

--Voyez ce coquin, ce mauvais coeur, cet âne, dit la mère tout enragée, il n'a pas voulu être le fils et l'héritier d'un homme qui est plus riche que le roi. Il est si sot, qu'il n'a même pas songé, en le quittant, à lui demander un beau sac d'écus ou une bonne place pour nous dans sa maison, ou un joli morceau de terre pour augmenter notre avoir.

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Le père Bredouille battit Gribouille à son tour, et si fort, que la mère, qui craignait qu'il ne le fît mourir, le lui retira des mains en disant:

--En voilà assez pour une fois.

Gribouille, désolé, demanda à ses parents ce qu'il devait faire pour leur plaire, disant que, s'il lui fallait aller demeurer avec M. Bourdon, il s'y soumettait. Mais tandis que sa mère, qui l'aimait encore un peu pour lui-même, et qui eût été flattée de le voir riche et bien vêtu, disait oui; son père, qui ne croyait pas à sa bonté et qui ne jugeait pas possible l'oubli de tant d'outrages qu'on avait faits à Gribouille, disait non. Il aimait mieux l'envoyer de temps en temps chez M. Bourdon, espérant que celui-ci lui donnerait de l'argent qu'il rapporterait à la maison, par crainte d'être battu.

Or donc, au bout de deux ou trois jours, on l'habilla misérablement, on lui mit une veste toute déchirée, de gros sabots aux pieds, un sarrau bien malpropre, et on l'envoya ainsi chez M. Bourdon pour faire croire que ses parents n'avaient pas le moyen de l'habiller, et pour faire pitié à ce riche seigneur. En même temps on lui commanda de demander une grosse somme.

Gribouille, qui aimait tant la propreté, fut bien humilié de se présenter sous ces méchantes guenilles, et il en avait les larmes aux yeux. Mais M. Bourdon ne l'en reçut pas plus mal; car, malgré sa brusquerie et sa grosse voix, il avait l'air d'un bon homme et surtout paraissait aimer Gribouille sans que Gribouille pût deviner pourquoi.

--Gribouille, lui dit-il, je ne suis pas fâché de voir que vous songiez à vous-même. Prenez tout ce qu'il vous plaira.

Il le conduisit alors dans une grande cave qui était si pleine d'or, de diamants, de perles et de pierreries, qu'on marchait dessus, et encore y en avait-il plus de sept grands puits très-profonds qui étaient remplis jusqu'aux bords.

Gribouille, pour obéir à ses parents, prit seulement de l'or, car il ne savait pas que les diamants sont encore plus précieux. On lui avait dit d'en prendre le plus possible, il en mit donc dans toutes ses poches, mais avec aussi peu de plaisir que si ce fussent des cailloux; car il ne voyait pas à quoi tout cela lui pourrait servir.

Il remercia M. Bourdon avec plus d'honnêteté que de contentement, et s'en retourna, disant: Cette fois, je ferai voir à mes parents que j'ai obéi, et peut-être qu'ils m'embrasseront.

Comme il se trouvait fatigué de porter tant d'or et qu'il se trouvait à passer non loin du carrefour Bourdon, il se détourna un peu du chemin pour aller s'y reposer. Il mangea quelques glands du vieux chêne, qu'il connaissait pour meilleurs que ceux des autres chênes de la forêt, étant doux comme sucre et tendres comme beurre. Puis il but au ruisseau et se disposait à faire un somme, lorsqu'il vit ses trois frères et ses trois soeurs se jeter sur lui, le pincer, le mordre, l'égratigner, et lui enlever tout son trésor.

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Gribouille défendait son or comme il pouvait, disant: Laissez-le-moi porter à la maison pour que mon père et ma mère voient que j'ai fait leur volonté, et après cela vous me le prendrez si vous voulez. Mais ils ne l'écoutaient point et continuaient à le voler et à le maltraiter, lorsque tout à coup il se fit un grand bruit dans le chêne, comme si dix mille grosses contre-basses y donnaient un concert, et aussitôt un essaim de gros frelons, guêpes et bourdons de différentes espèces s'abattit sur les frères et soeurs de Gribouille, et se mirent à les piquer si fort en les poursuivant, qu'ils arrivèrent à la maison tout enflés, les uns presque aveugles, les autres ayant des mains grosses comme la tête, tous quasi défigures et criant comme des damnés. Cependant Gribouille, qui s'était trouvé au milieu de l'essaim, n'avait pas une seule piqûre, et il avait pu ramasser son or et l'apporter à la maison.

Tandis que Brigoule lavait et pansait ses autres enfants, Bredouille, qui ne songeait qu'à l'argent, s'occupait d'interroger et de fouiller Gribouille, et, cette fois, il le complimentait et lui reprochait seulement d'être un paresseux et un douillet qui aurait eu la force d'en apporter le double.

On mit les autres enfants au lit, car ils étaient fort malades, et plusieurs pensèrent en crever.

Mais, dès le lendemain, Bredouille ayant voulu compter l'or avec sa femme, il fut bien étonné de le voir se fondre dans ses doigts et se répandre sur la table en liqueur jaune et poissante, qui n'était autre chose que du miel, et encore du miel très-mauvais et plus amer que sucré.

--Pour le coup, dit Brigoule en lavant sa table avec beaucoup de colère, M. Bourdon est sorcier, et il nous sera difficile de l'affiner. Il ne nous faut point mettre mal avec lui, et, au lieu de lui demander de l'argent, il faut lui faire des présents. Il m'a semblé qu'il aimait le miel plus qu'il ne convient à un homme raisonnable, et c'est sans doute pour nous en demander qu'il nous fait cette malice.--Cela me paraît clair, répondit Bredouille, envoyons-lui du meilleur de nos ruches, et je pense que pour cela il nous payera bien.

Le jour suivant, on mit sur un âne un beau baril de miel superbe, et on envoya Gribouille chez M. Bourdon.

Mais Gribouille ne fut pas plutôt arrivé auprès du figuier où il avait entendu et vu des choses si surprenantes, qu'une grande clameur d'abeilles sortit de l'arbre, se jeta sur l'âne, qui prit le galop et s'enfuit, laissant là son baril, et criant comme un âne qu'il était.

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Alors Gribouille, à qui tout cela donnait bien à penser, vit paraître devant lui deux dames d'une beauté merveilleuse, escortées de tant d'autres dames et damoiselles, qu'il était impossible de les compter. La plus grande de toutes était habillée richement et comme portée en l'air par une quantité d'autres. A ses côtés, une jeune princesse fort belle voltigeait gracieusement.

--Imprudent, dit la reine (car, à son manteau royal et à sa manière de se faire porter sur le dos des autres, Gribouille vit bien que c'était une tête couronnée), tu as deux fois mérité la mort, car tu t'es fait le libérateur et le complaisant du roi des bourdons, notre ennemi mortel. Mais la princesse ma fille, que tu vois ici présente, m'a deux fois demandé ta grâce. Elle prétend que tu peux nous rendre service, et nous allons voir si l'on peut compter sur toi.

--Ordonnez-moi ce que vous voudrez, madame la reine, répondit Gribouille, je n'ai jamais eu dessein de vous offenser, et je vous trouve si belle, que j'aurais du plaisir à vous servir.

--Petit enfant, dit alors la reine d'un ton radouci, car elle aimait les compliments, écoute bien ce que je vais te dire. Laisse là ce pauvre chiffon de miel que tu portais au roi des bourdons, et porte-lui ces paroles qui lui plairont davantage. Dis-lui que la reine des abeilles est lasse de la guerre, qu'elle reconnaît que les frelons et les bourdons sont maintenant trop nombreux et trop forts pour être défaits en bataille rangée. Les industrieux sont contraints de faire part aux conquérants des richesses qu'ils ont amassées et de signer un traité de paix. Je sais bien que le roi des bourdons se croit si fort qu'il prétend nous imposer des conditions humiliantes, mais je sais aussi qu'il ambitionne la main de ma fille et qu'il n'espère pas l'obtenir. Va lui dire que je la lui donne en mariage, à condition qu'il laissera nos ruches en paix, et qu'il se contentera d'une forte part de nos trésors que ma fille lui apportera en dot.

Ayant ainsi parlé, la reine disparut ainsi que sa fille et toute sa cour, et Gribouille ne vit plus qu'un grand amas d'abeilles qui se pendaient en grappes aux branches du figuier.

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Il reprit sa course et alla raconter à M. Bourdon comme quoi ses parents l'ayant chargé d'un baril de beau miel, la reine des abeilles le lui avait ôté, et le discours qu'elle l'avait chargé de faire au roi des bourdons.

--Comme vous êtes très-savant, ajouta Gribouille, peut-être pourrez-vous m'enseigner où je trouverai ce roi-là, à moins que vous ne le soyez vous-même, ce que j'ai toujours soupçonné, sans avoir pour cela mauvaise opinion de vous.

--Fantaisies, rêveries que tout cela, dit M. Bourdon en riant. C'est bien, c'est bien, Gribouille, vous avez fait votre commission. Parlons de vous, mon enfant, vous voyez que vous n'aurez jamais raison avec vos parents, ils sont trop fins et vous ne l'êtes pas assez. Voulez-vous rester avec moi? vous n'aurez plus jamais rien à craindre de leur part, et vous deviendrez un si habile homme, que vous commanderez à toute la terre.

Gribouille soupira et ne répondit point. Et là-dessus M. Bourdon lui tourna le dos, car il ne s'arrêtait jamais longtemps à la même place, et, bien qu'on ne lui vit jamais rien faire, il avait l'air d'être toujours très-occupé et grandement pressé.

Toutes les fois que M. Bourdon lui parlait de le garder et de l'instruire, Gribouille se sentait comme transi de peur sans savoir pourquoi. Il retourna chez ses parents et leur raconta tout ce qui lui était arrivé. Il avait bien peur d'avouer que la reine des abeilles avait repris le miel et mis l'âne en fuite, mais il le fallait bien, et, pour s'excuser, il fut forcé de dire qu'il n'avait pas eu affaire à de simples abeilles, mais à une reine, à toute sa cour et à toute son armée.

Il s'attendait à être traité de menteur et de visionnaire; mais Bredouille, qui croyait aux sorciers parce qu'il avait essayé de l'être, se gratta l'oreille et dit à sa femme:--Il y a de la magie dans tout cela. Gribouille est en passe de devenir plus riche qu'un roi, puisqu'il est à même de devenir sorcier. Il est bien simple pour cela, mais il dépend de M. Bourdon de lui ouvrir l'esprit. Laissons-le faire, car, si nous nous y opposons, il nous ruinera et fera périr nos enfants. J'ai dans l'idée que ces frelons qui les ont si bien mordus n'étaient pas des insectes de petite volée. Envoyons-lui donc Gribouille, car, si Gribouille devient aussi riche qu'un roi, par amour-propre il élèvera sa famille aux plus hautes dignités.

Alors, s'adressant à Gribouille: Petit, lui dit-il, retournez de ce pas chez M. Bourdon. Dites-lui que votre père vous donne à lui, et gardez-vous d'en marquer le moindre déplaisir. Restez avec lui, je vous le commande, et, si vous ne le faites, soyez assuré que je vous ferai mourir sous le bâton.

Gribouille, ainsi congédié, partit en pleurant. Sa mère eut un petit moment de chagrin et sortit pour le reconduire un bout de chemin, puis elle le quitta après l'avoir embrassé, ce qui fit tant de plaisir au pauvre Gribouille, qu'il accepta son sort dans l'espérance d'être aimé et caressé par ses parents lorsqu'il viendrait les voir.

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M. Bourdon reçut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui donna une belle chambre, le fit manger à sa table, et envoya quérir trois pages pour le servir. Puis il commença à le faire instruire dans l'art de la magie.

Mais Gribouille ne fit pas grand progrès. On lui faisait faire des chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait guère, d'autant plus qu'il ne comprenait guère à quoi cela pourrait lui servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il était content d'être propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait toujours grandement affairé et qui lui disait en lui tapant sur la joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le maître que je t'ai donné; quand tu sauras cela, je serai ton maître moi-même, et je t'apprendrai les grands secrets.

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Gribouille aurait bien voulu aimer M. Bourdon, qui lui faisait tant de bien; mais il n'en pouvait venir à bout. M. Bourdon était railleur sans être plaisant, bruyant sans être gai, prodigue sans être généreux. On ne savait jamais à quoi il pensait, si toutefois il pensait à quelque chose. Il était quelquefois brutal, et le plus souvent indifférent. Il avait une manie qui répugnait à Gribouille, c'était de ne vivre que de miel, de sirops et de confitures, ce qui ne l'empêchait pas d'être gros et gras, mais ce dont il usait avec tant de voracité qu'il en était malpropre. Gribouille n'aimait point à l'embrasser parce qu'il avait toujours la barbe poissée.

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Cependant, malgré la dépense que faisait M. Bourdon, il devenait chaque jour plus riche, et, comme le royaume de ce pays-là était gouverné par un monarque très-faible et très-ruiné, M. Bourdon achetait toutes ses terres, toutes ses métairies, toutes ses forêts; bientôt il lui acheta ses courtisans, ses serviteurs, ses troupeaux et ses armées. Le roi devint si pauvre, si pauvre, que, sans l'aide de quelques domestiques fidèles qui le nourrissaient, il serait mort de faim. Il conservait le titre de roi, mais il n'était plus que le premier ministre de M. Bourdon, qui lui faisait faire toutes ses volontés et qui était le roi véritable.

A quelque temps de là, on vit arriver dans la contrée une très-belle et très-riche princesse, avec une grande reine qui était sa mère et qui venait traiter du mariage de cette demoiselle avec M. Bourdon. L'affaire fut bientôt conclue. Il y eut des fêtes à en crever; on invita le roi qui fut bien content d'être du repas de noces, et quand M. Bourdon fut marié, il parut plus riche de moitié qu'auparavant.

Sa femme était fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille avec beaucoup d'amitié, mais Gribouille ne réussissait pas à l'aimer autant qu'il l'eût souhaité. Elle lui faisait toujours peur, parce qu'elle lui rappelait la princesse des abeilles qu'il avait cru voir sous le figuier, le jour où l'essaim avait mis son âne en fuite, et, lorsqu'elle l'embrassait, il s'imaginait toujours qu'elle allait le piquer. Elle avait la même manie de manger du miel et des sirops, qui déplaisait tant à Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait toujours d'économie, et tandis que l'on apprenait à Gribouille l'art de compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu'il lui fallait aussi l'art de produire.

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A tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille après son mariage; mais elle n'en fut pas plus gaie. Madame Bourdon était avare, elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s'en ressentait et devenait très-riche. On faisait toutes sortes de travaux, on bâtissait des villes, des ports de mer, des palais, des théâtres; on fabriquait des meubles et des étoffes magnifiques; on donnait des fêtes où l'on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d'or. Tout cela était si beau, si beau, que les étrangers en étaient éblouis. Mais les pauvres n'en étaient pas plus heureux, parce que, pour gagner de l'argent dans ce pays-là, il fallait être très-savant, très-fort ou très-adroit, et ceux qui n'avaient ni esprit, ni savoir, ni santé, étaient oubliés, méprisés et forcés de voler, de demander l'aumône, ou de mourir de faim comme le vieux roi. On s'aperçut même que tout le monde devenait méchant: les uns parce qu'ils étaient trop heureux, les autres parce qu'ils ne l'étaient pas assez. On se disputait, on se haïssait. Les pères reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez vite pour gagner de l'argent; les enfants reprochaient aux pères de ne pas mourir assez tôt pour leur en laisser. Les maris et les femmes ne s'aimaient point, parce que M. et madame Bourdon, qui donnaient le ton, ne pouvaient pas se supporter; s'étant mariés par intérêt, ils se reprochaient sans cesse leur origine, madame Bourdon disant à son mari qu'il était un roturier, et M. Bourdon disant à sa femme qu'elle était une bécasse entichée de noblesse. Ils en venaient parfois aux gros mots. Monsieur accusait madame d'être avare; madame traitait monsieur de voleur.

Gribouille n'assistait pas à ces querelles de ménage et ne comprenait pas pourquoi, dans un pays devenu si beau et si riche, il y avait tant de gens chagrins et mécontents. Pour son compte, il eût pu être heureux, car ses parents, devenus riches, ne le tourmentaient plus guère, et M. Bourdon, tout occupé de ses affaires, ne le contrariait en rien.

Mais Gribouille avait le coeur triste sans savoir pourquoi et s'ennuyait de vivre toujours seul; il n'avait point d'amis de son âge, tous les autres enfants étaient instruits par leurs parents à être jaloux de sa richesse; on ne lui faisait point apprendre les choses qu'il eût aimées; M. Bourdon, tout en le comblant de présents et de plaisirs fort coûteux, ne paraissait pas se soucier de lui plus que du premier venu. Il ne marquait d'estime ni de mépris pour personne, et un jour que Gribouille avait voulu l'avertir que son premier valet de chambre le volait, il avait répondu: Bon, bon! il fait son métier.

Enfin, quand Gribouille eut quinze ans, M. Bourdon le prit par le bras et lui dit: Mon jeune ami, vous serez mon héritier, parce que les destins ont décrété que je n'aurais point d'enfants de mon dernier mariage. Je le savais, et c'est pourquoi je me suis marié sans crainte de vous faire du tort; vous serez donc très-riche, et vous l'êtes déjà, puisque tout ce que j'ai vous appartient. Mais, après moi, il vous faudra prendre beaucoup de peine et soutenir beaucoup de combats pour conserver vos biens, car la famille de ma femme me hait et n'est retenue de me faire la guerre que par la crainte que j'inspire. La race des abeilles tout entière conspire contre moi, et n'attend que le moment favorable pour fondre sur mes terres et reprendre tout ce qu'elle prétend lui appartenir.

Il est donc temps que je vous instruise de mes secrets, afin que l'habileté vous sauve de la force quand vous ne m'aurez plus. Venez avec moi.

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Là-dessus M. Bourdon monta dans son carrosse avec Gribouille et fit prendre le chemin du carrefour Bourdon. Quand ils furent auprès du chêne, M. Bourdon renvoya son équipage et, prenant Gribouille par la main, il le fit asseoir sur les racines de l'arbre et lui dit:

--Avez-vous quelquefois mangé de ces glands?

--Oui, répondit Gribouille, car je sais qu'ils sont bons, tandis que les autres glands de la forêt sont amers et bons pour les pourceaux.

--En ce cas, vous êtes plus avancé que vous ne pensez. Eh bien, puisque ces fruits vous plaisent, mangez-en.

Gribouille en mangea avec plaisir, parce que cela lui rappelait son enfance; mais tout aussitôt il se sentit accablé d'un grand sommeil, et il ne lui sembla plus voir ni entendre M. Bourdon que dans un rêve.

D'abord il lui sembla que M. Bourdon frappait sur l'écorce du chêne et que le chêne s'entr'ouvrait; alors Gribouille vit dans l'intérieur de l'arbre une belle ruche d'abeilles avec tous ses gâteaux blonds et dorés, et toutes les abeilles, dans leurs cellules propres et succulentes, bien renfermées chacune chez soi. On entendait pourtant des voix mignardes qui babillaient dans toutes les chambres, et qui disaient: _Amassons, amassons; gardons, gardons; refusons, refusons; mordons, mordons._ Mais une voix plus haute fit faire silence, en criant du fond de la ruche: _Taisez-vous, taisez-vous, l'ennemi s'avance._

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