Histoire du Bas-Empire. Tome 02
part il sentait l'importance de ne pas laisser les Perses maîtres d'une
place qui faisait de ce côté-là le plus fort boulevard de l'empire: de l'autre tous les ouvrages étaient ruinés, et la saison avancée. Il se détermina à tenir la place bloquée, espérant de la prendre par famine. C'était s'exposer à souffrir lui-même plus de maux qu'il n'en pouvait faire aux assiégés: son armée aurait été détruite avant qu'elle eût pu réduire la place. Bientôt de violents orages, la terre détrempée par des pluies continuelles, le froid de l'hiver qui se faisait sentir de plus en plus, les partis ennemis qui lui enlevaient ses convois, les murmures des soldats rebutés de tant de fatigues, l'obligèrent à lever le siége. Couvert de honte, il revint passer le reste de l'hiver à Antioche. Il était le 17 de décembre à Hiérapolis en Syrie[318]. Les Ariens attribuaient ces mauvais succès à l'exil de plusieurs de leurs évêques; les catholiques, à la persécution suscitée contre les orthodoxes; les païens, à la destruction de leurs temples: et, si l'on en croit Julien, Constance les regarda lui-même comme une punition du meurtre de ses proches, et surtout de Gallus, dont la fin tragique commençait à lui causer des remords. Étrange condition de ce prince, que tous les partis et sa propre conscience elle-même trouvassent dans sa conduite de quoi l'accuser d'avoir mérité ses malheurs!
[Note 318: C'est ce que nous apprenons d'une loi donnée dans cette ville, et datée du 16 des calendes de janvier (17 décembre), _decimo sexto kal. jan._, au lieu de _decimo sexto kal. jun._, le 16 des kalendes de juin (le 17 mai) qu'on y lit par erreur. Cette remarque est de Tillemont, _Histoire des Empereurs_, t. IV, Constance, note 46.--S.-M.]
[Note latérale: XXVII. Fin malheureuse d'Amphilochius.
Amm. l. 21, c. 6.]
Le jour de son arrivée, les principaux officiers de la ville et de la cour s'empressèrent, selon la coutume, à lui rendre leurs hommages. L'histoire qui se plaît à rapporter la ruine des favoris qui ont abusé de la confiance des princes, nous instruit à cette occasion de l'affront qu'essuya Amphilochius, et de sa fin funeste. Il avait été cause de la mort du jeune Constantin, par la haine mortelle qu'il avait inspirée contre lui à Constant, son frère. Comme il s'avançait avec assurance pour se présenter à l'empereur, il fut reconnu et repoussé: on murmurait de sa hardiesse; on disait hautement que ce fléau de la famille impériale ne méritait pas de voir le jour: _Laissez-le approcher_, dit Constance, _je le crois coupable, mais il n'est pas convaincu: s'il est criminel, mes regards réveilleront les reproches de sa conscience; il saura bien se punir lui-même_. Le lendemain dans les jeux du Cirque, Amphilochius était assis vis-à-vis de l'empereur. Au cri qui s'éleva à la vue d'un cocher célèbre, comme il se penchait sur la balustrade, elle se rompit tout à coup; et ce malheureux étant tombé dans l'arène avec plusieurs des spectateurs, fut trouvé mort sous les autres, qui tous n'étaient que légèrement blessés. Sur la foi de cet événement et sur celle des flatteurs, Constance se crut un grand prophète.
[Note latérale: XXVIII. Mort d'Eusébia et mariage de Faustine.
Amm. l. 21, c. 6 et 16.
Chrisost. ad Phil. hom. 25, t. 11, p. 317.
Zon. l. 13, t. 2, p. 23.
Cedren. t. 1, p. 302.
Ducange, Fam. Byz. p. 48.]
L'impératrice Eusébia était morte quelque temps auparavant[319]. Sa mort est diversement racontée[320]. Saint Jean-Chrysostôme rapporte que cette princesse fière et hautaine, désolée de se voir stérile, s'adressa à une femme, dont elle reçut des remèdes qui la conduisirent au tombeau. Constance, quoique faible et malsain, se maria une troisième fois. Il épousa Faustine[321], dont la famille est ignorée.
[Note 319: _Amissâ jampridem Eusebiâ_, dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 6.--S.-M.]
[Note 320: Zonaras et Cédrénus semblent attribuer à la mauvaise santé et à la faiblesse corporelle de Constance les causes de la mort d'Eusébia; elle succomba à des douleurs utérines qu'ils qualifient de μητρομανία.--S.-M.]
[Note 321: _Eodem tempore Faustinam nomine sortitus est conjugem_, Amm. Marc. l. 21, c. 6. Constance la laissa enceinte, en mourant, d'une fille qui fut mariée dans la suite avec Gratien, fils de Valentinien.--S.-M.]
[Note latérale: AN 361.
XXIX. Constance se dispose à retourner contre les Perses.
Idat. chron.
Amm. l. 21, c. 6, et ibi Vales.
[Liban. Epist. 1301, ed. Wolf.]
Hier. in vita Hilarionis, t. 2, p. 18.
Baron. an. 362.
God. in Prosop. Cod. Th. t. 6, p. 365.]
L'année suivante le consulat fut d'abord la récompense et enfin l'écueil de deux ambitieux, qui ne méritaient que des châtiments. Cette dignité avait été promise à Taurus, s'il venait à bout de corrompre les évêques assemblés à Rimini. Constance lui tint parole; il lui donna pour collègue Florentius, qui avait acheté les bonnes graces de l'empereur en traversant les desseins que Julien avait formés pour le soulagement de la Gaule. Taurus était déja préfet du prétoire d'Italie: Florentius venait d'être revêtu de la même charge en Illyrie, où il avait succédé à Anatolius. Leur fortune tomba, avant la fin de leur consulat, comme on le verra dans la suite. Constance qui se proposait de combattre cette année Sapor et Julien, faisait de très-grands préparatifs: il levait des milices dans toutes les provinces; il obligeait tous les ordres, toutes les conditions de contribuer pour la solde des troupes, et pour les fournitures d'habits, d'armes, de machines, de vivres et de chevaux. Il prodigua l'or et l'argent aux rois et aux satrapes d'au-delà du Tigre[322] pour les gagner. Arsace roi d'Arménie, et Méribanès roi d'Ibérie[323], étaient les plus à craindre, s'ils se fussent déclarés pour les Perses. Constance leur envoya des ambassadeurs chargés de riches présents. Hermogène, préfet d'Orient, étant mort, il nomma Helpidius en sa place. Celui-ci était de Paphlagonie: son extérieur n'avait rien d'avantageux; il s'énonçait mal, mais il était digne de sa fortune par sa droiture, par sa fermeté à rendre la justice, et par sa douceur. On dit qu'ayant reçu de la bouche même de Constance l'ordre de mettre à la torture un homme qu'il savait être innocent, il supplia instamment l'empereur d'accepter la démission de sa charge, et d'en revêtir quelqu'un qui fût plus propre que lui à exécuter des ordres de cette nature. Il paraît que cette généreuse franchise arrêta le cours de l'injustice. Helpidius fut ensuite dépouillé de sa dignité par Julien, qui ne put l'engager à renoncer au christianisme. Sa femme Aristénète ne fut pas moins illustre. Saint Jérôme en fait un grand éloge; et Libanius, trop ennemi des chrétiens pour rendre toujours justice à Helpidius, n'a pu refuser des louanges à cette épouse vertueuse.
[Note 322: _Transtigritanos reges et satrapas._ Amm. Marc. l. 21, c. 6.--S.-M.]
[Note 323: On ne retrouve point ce roi dans les divers extraits que nous possédons des chroniques géorgiennes. Il se pourrait que les compilateurs modernes de ces histoires l'eussent confondu avec l'un de ses prédécesseurs appelé Mihran, celui qui établit en Ibérie le culte de J.-C. (Voyez l. IV, § 65.). Leur nom est en effet le même. _Méribanès_ ne diffère réellement pas de _Mirvan_, dénomination fort commune chez les Géorgiens, et qui n'est qu'une corruption de _Mirian_, qui n'est guère moins usitée. Celle-ci n'est elle-même qu'une altération du nom arménien et persan _Mihran_, qui se présente dans les auteurs byzantins sous la forme _Mirranès_, et dans les anciens sous celle de _Mithrinès_. Ils dérivent tous du nom du dieu Mithra, qui est en persan et en arménien _Mihr_ ou _Mihir_.--S.-M.]
[Note latérale: XXX. Il s'assure de l'Afrique.
Amm. l. 21, c. 7.]
Après une longue délibération, Constance s'en tint à son premier plan: c'était de terminer d'abord la guerre contre les Perses pour ne laisser derrière lui aucun sujet d'inquiétude. Il devait ensuite revenir sur ses pas, traverser rapidement l'Illyrie et l'Italie, et fondre tout à coup sur Julien. Tels étaient les projets dont il se faisait illusion et dont il amusait ses officiers. Cependant pour s'assurer de l'Afrique, province importante dans une guerre civile, il y envoya Gaudentius[324], qui lui avait servi d'espion dans la Gaule. Gaudentius, timide et intéressé, avait sujet de craindre le ressentiment de Julien; et persuadé que Constance resterait victorieux, comme personne n'en doutait alors, il ne pouvait manquer de zèle pour le servir. Aussi s'acquitta-t-il parfaitement de sa commission. Dès qu'il fut arrivé, il instruisit des ordres de l'empereur le comte Crétion et les autres commandants; il leva de bons soldats; il fit venir des coureurs de la Mauritanie; il garnit de camps volants les côtes opposées à la Gaule et à l'Italie, et tant que Constance vécut, il ferma aux ennemis l'entrée du pays, quoique la côte de Sicile, depuis le Cap de Lilybée jusqu'à celui de Pachyn, fût bordée des troupes de Julien, qui ne cherchaient que l'occasion de débarquer en Afrique.
[Note 324: Il était _notarius_ ou secrétaire-d'état. _Per mare notarium misit Gaudentium, quem exploratorem actuum Juliani per Gallias aliquamdiu fuisse præstrinximus._ Amm. Marc. l. 21, c. 7.--S.-M.]
[Note latérale: XXXI. Il passe en Mésopotamie.
Amm. l. 21, c. 7 et c. 13.]
Pendant que Constance s'occupait de ces dispositions, il apprit que l'armée des Perses s'approchait des bords du Tigre. Aussitôt il se mit en campagne au commencement de mai[325], et ayant passé l'Euphrate sur un pont de bateaux[326], il se rendit à Edesse, où il avait formé ses magasins[327]. De là, il envoya des coureurs pour observer la marche des ennemis. On ne savait encore en quel endroit ils passeraient le Tigre; et Constance ne pouvait se fixer dans aucune résolution. Tantôt il voulait partager son armée en divers corps pour s'étendre dans le pays, tantôt il songeait à la conduire toute entière devant Bézabde pour attaquer de nouveau cette place. Mais s'attacher ainsi à l'extrémité de la Mésopotamie, c'était ouvrir les passages à Sapor et lui donner moyen de pénétrer sans résistance jusqu'à l'Euphrate. D'ailleurs, voulant conserver son armée pour l'employer contre Julien, il craignait de la consumer dans un siége dont il avait déja éprouvé la difficulté. Cependant pour avoir des nouvelles plus sûres, il fit partir à la tête d'un grand corps de troupes Arbétion et Agilon[328], avec ordre de s'étendre sur les bords du Tigre et d'observer l'ennemi: il leur recommanda de ne point hasarder de combat, mais de se retirer dès qu'ils verraient les Perses entrer dans le fleuve, et de lui en donner avis aussitôt. Sapor, arrêté par des présages peu favorables, différait toujours le passage, et tenait les Romains en échec. Les espions et les transfuges qui se rendaient au camp, ne faisaient qu'accroître l'incertitude par la diversité de leurs rapports. Chez les Perses le secret du roi ne courait jamais risque d'être éventé: il n'était connu que d'un petit nombre de seigneurs d'une fidélité éprouvée et d'une profonde discrétion: le silence était même chez eux une divinité adorée[329]. D'ailleurs les Perses étaient rusés et trompeurs. Les deux généraux inquiétés par de fréquentes alarmes, dépêchaient sans cesse à l'empereur pour le prier de les venir joindre; ils lui représentaient que, malgré leur vigilance, ils risquaient à tout moment d'être surpris; et que si toutes les troupes n'étaient pas réunies, ils seraient infailliblement accablés. Telle était la situation de Constance, quand il apprit que Julien, ayant rapidement traversé l'Italie et l'Illyrie, était déja maître du pas de Sucques.
[Note 325: Il existe plusieurs lois de Constance relatives au sénat de Constantinople, qui sont datées de _Gephyræ_ (c'est-à-dire _les ponts_), endroit situé, selon les anciens itinéraires, à 22 milles au nord d'Antioche.--S.-M.]
[Note 326: Il passa dans un lieu nommé Capessane, _per Capessanam Euphrate navali ponte transcurso_ (Ammien Marc. l. 21, c. 7). Sa position est inconnue.--S.-M.]
[Note 327: _Edessam petit uberem commeatibus et munitam._ Amm. Marc. l. 21, c. 7.--S.-M.]
[Note 328: L'un général de l'infanterie, et l'autre de la cavalerie, _pedestris equestrisque militiæ magistros_.--S.-M.]
[Note 329: _Apud Persas silentii colitur numen._ Je ne crois pas qu'il faille prendre à la lettre ces paroles d'Ammien Marcellin. On trouve dans les auteurs anciens plusieurs exemples du secret scrupuleux que gardaient les anciens Perses. _Vetus disciplina regum_, dit Quinte-Curce, _silentium vitæ periculo sanxerat_.--S.-M.]
[Note latérale: XXXII. Julien se détermine à faire la guerre à Constance.
Amm. l. 21, c. 1 et 2.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68.
Liban. or. 10, t. 2, p. 286.
Soz. l. 5, c. 1.
Zos. l. 3, c. 9.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.]
Nous avons laissé Julien à Vienne en Gaule, où il passa une partie de l'hiver dans de profondes réflexions. Devait-il tenter toutes les voies de douceur pour se réconcilier avec Constance, ou forcer ce prince par les armes à le reconnaître pour collègue? L'un et l'autre parti paraissait également dangereux. D'un côté l'exemple de Gallus lui apprenait quel fond il devait faire sur la foi d'un prince qui n'épargnait ni la séduction ni le parjure, et qui plongeait le poignard dans le sein de ses proches au moment qu'il feignait de les embrasser: de l'autre, il craignait cette fortune qui partout ailleurs abandonnant Constance, l'avait toujours fidèlement suivi dans les guerres civiles. Ce dernier péril lui sembla pourtant préférable, parce qu'une guerre déclarée lui laissait toutes les ressources de la prudence et de la valeur, et que d'ailleurs la fortune l'avait lui-même jusqu'alors assez bien servi, pour mériter qu'il se mît entre ses mains plutôt qu'en celles de Constance. La superstition aida encore, dit-on, à le déterminer. Il crut voir en songe le Soleil, sa divinité favorite, qui lui annonçait que Constance mourrait avant la fin de l'année. La prédiction telle qu'elle est rapportée par plus d'un auteur, est trop claire et trop précise pour laisser occasion de douter qu'elle ait été composée après coup[330]. Saint Grégoire, sur la foi d'un bruit qui courait alors, prétend qu'il était facile à Julien de prédire cette mort, parce qu'il avait pris des mesures pour la procurer par le ministère d'un domestique de Constance. Il est plus sûr de dire que tout le détail de ce songe n'est qu'une fable inventée après l'événement. Julien, qui se vantait si volontiers de la protection des Dieux, n'en fait aucune mention expresse dans ses écrits. Ayant donc résolu de prendre les armes, il ne fit rien avec précipitation: il songea moins à forcer les circonstances, qu'à profiter des incidents; il se donna le temps d'affermir sa puissance et de dresser son plan avec maturité et tranquillité d'esprit. Il publiait qu'il ne voulait aller trouver Constance que pour se justifier, et qu'il s'en remettrait au jugement des deux armées. Les soldats de Magnence s'étaient répandus de toutes parts et subsistaient de brigandages. Julien fit proclamer une amnistie en leur faveur, il les rappela à leurs drapeaux, et rétablit la sûreté sur les grands chemins. Apostat depuis long-temps, il observait dans le particulier toutes les pratiques du paganisme; mais ce secret n'était connu que du petit nombre de ses plus intimes confidents. Comme son armée était composée de chrétiens et de païens, il déclara qu'il laissait à chacun la liberté de servir Dieu à sa manière; mais il continua de faire à l'extérieur profession de christianisme. Il assista même aux prières publiques dans l'église de Vienne le jour de l'Epiphanie[331].
[Note 330: Cette prédiction, composée de quatre vers grecs, se retrouve dans Ammien Marcellin, dans Zosime et dans Zonaras. Elle est ainsi conçue:
Ζεὺς ὅταν εἰς πλατὺ τέρμα μόλῃ κλυτοῦ ὑδροχόοιο, Παρθενικῆς δὲ Κρόνος μοίρῃ βαίνῃ ἐπὶ πέμπτῃ, Εἰκοστῇ, βασιλεὺς Κωνστάντιος Ἀσίδος αἴης Τέρμα φίλου βιοτοῦ ϛυγερὸν καὶ ἑπώδυνον ἕξει.
C'est-à-dire: «Quand Jupiter aura parcouru tout le signe du Verseau, et que Saturne sera dans le vingt-cinquième degré de la Vierge, Constance, monarque de l'Asie, terminera sa vie dans de grands tourments».--S.-M.]
[Note 331: _Et ut hæc interim celarentur, feriarum die, quem celebrantes mense januario Christiani Epiphania dictitant, progressus in eorum ecclesiam, solemniter numine orato discessit._ Amm. Marcel., l. 21, c. 2.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIII. Les Allemans reprennent les armes.
Amm. l. 21, c. 3.
Jul. ad Ath. p. 286.
Liban. or. 5, t. 2, p. 180; et 10, p. 286 et 287.
Cellar. Geog. l. 2, c. 7, art. 13.]
Il ne s'occupait que de l'entreprise qu'il méditait contre Constance, lorsqu'aux approches du printemps il apprit que les Allemans recommençaient à faire des courses[332]. Les sujets de Vadomaire allié des Romains avaient été les premiers à prendre les armes. Le bruit se répandit que cette infraction des traités était l'effet des intrigues de Constance: que ce prince avait à force d'argent engagé Vadomaire à se jeter dans la Gaule, afin d'y retenir Julien. Celui-ci n'oublia pas d'accréditer ces discours: il prétendit même avoir intercepté des lettres de Constance à Vadomaire et à d'autres rois allemands. On surprit un courrier de Vadomaire chargé d'une lettre à Constance, dans laquelle le prince allemand traitait Julien avec assez de mépris. Julien, pour se débarrasser de ce nouvel ennemi, envoya en diligence le comte Libinon à la tête des deux légions gauloises qui s'étaient le plus distinguées dans la nouvelle révolution. Libinon passa le Rhin auprès de Bâle, et arriva près d'une ville qu'on croit être Seckingen[333] [_Sanctio_]. A l'approche des Romains, les Barbares en beaucoup plus grand nombre s'étaient cachés dans des vallons. Le comte les attaqua sans précaution, et fut tué le premier. La victoire fut quelque temps disputée; mais il fallut céder au nombre, et les Romains se retirèrent avec perte.
[Note 332: Ils ravageaient les frontières de la Rhétie, _confines Rhætiis tractus_.--S.-M.]
[Note 333: C'est l'opinion de Cluvier adoptée par Henri Valois, dans son Commentaire sur Ammien Marcellin, l. 21, c. 3. L'historien latin n'indique pas le lien du passage; mais on sait que les états de Vadomaire étaient voisins de Bâle (_Augusta Rauracum_), où l'on traversait le Rhin.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIV. Prise de Vadomaire.
Amm. l. 21, c. 3 et 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 286.]
Vadomaire, naturellement fourbe et artificieux, feignait de ne prendre aucune part à cette guerre. Il tâchait d'amuser Julien par des protestations d'un attachement inviolable: il lui prodiguait dans ses lettres les noms les plus flatteurs; il lui donnait même le titre de _Dieu_. Il entretenait des liaisons avec les officiers romains, qui gardaient la frontière, et passait souvent le Rhin pour venir se divertir avec eux. Julien, qui n'était pas dupe de ses artifices, résolut de le faire enlever. Il dépêcha le secrétaire Philagrius, qui fut depuis comte d'Orient, et dont il connaissait l'habileté: il le chargea d'un ordre cacheté qui ne devait être ouvert que quand Vadomaire se trouverait en-deçà du Rhin. L'occasion se présenta bientôt. Le prince allemand, affectant toujours beaucoup de sincérité et de franchise, vint à son ordinaire souper chez le commandant, qui invita aussi Philagrius. A la fin du repas Philagrius, ayant arrêté Vadomaire, fit voir sa commission, le mit sous la garde du commandant, et comme il n'avait point d'ordre pour retenir les gens de ce prince, il leur laissa la liberté de s'en retourner. Le roi fut conduit au camp de Julien. Il se crut perdu quand il apprit que ses lettres adressées à Constance avaient été interceptées; mais Julien sans entrer avec lui dans aucun éclaircissement, le fit conduire en Espagne. Il ne voulait pas laisser cet esprit dangereux et perfide à portée de troubler la Gaule en son absence. Vadomaire rentra en faveur sous le règne de Valentinien et de Valens, et fut fait duc de la Phénicie. Julien marcha aussitôt pour abattre par un dernier coup la témérité des Barbares; et de peur que le bruit de sa marche ne leur fît prendre l'épouvante, et ne l'obligeât de les poursuivre trop loin, il passa le Rhin pendant la nuit avec un gros de troupes légères, et les chargea au dépourvu. Ils se virent enveloppés avant que d'avoir eu le temps de se mettre en défense; plusieurs furent tués: les autres abandonnant leur butin et demandant grace, se rendirent prisonniers. Les princes voisins, qui n'étaient point entrés dans la révolte, vinrent protester de leur soumission, et renouvelèrent leurs serments. Julien se retira après les avoir menacés d'une prompte vengeance, s'ils se départaient de la fidélité qu'ils avaient jurée.
[Note latérale: XXXV. Julien fait prêter serment à ses troupes.
Amm. l. 21, c. 5.
Jul. ad Ath. p. 286. et epist. 13, p. 382.
Liban. or. 10, t. 2, p. 287 et 288.
Eunap. in Max, t. 1, p. 54, ed. Boiss.]
Revenu à Bâle [_Rauracos_], et persuadé que la diligence est le principal ressort des entreprises hardies, et que dans un péril inévitable le plus sûr est de l'affronter sans délibérer, il résolut de se mettre en marche pour aller au-devant de Constance. Il commença par consulter ses oracles. Il avait fait venir en Gaule le grand-prêtre d'Éleusis: ce fut avec lui qu'il fit des sacrifices secrets à Bellone; son médecin Oribasius et un autre fanatique Africain, nommé Évhémère, confidents de son apostasie, furent seuls admis à ces mystères. Tous les présages lui promettaient la sûreté et la gloire s'il marchait, et le menaçaient de sa perte s'il restait dans la Gaule. Il se félicita de cet heureux concert entre les conseils de ses dieux et ceux de son ambition. Car ce prince n'était pas tellement esclave de la superstition, qu'il ne sût bien s'en affranchir quand elle ne s'accordait pas avec ses intérêts. Il avait, ainsi que Jules César, l'esprit assez présent pour donner un tour avantageux aux plus sinistres présages. Un jour qu'il s'exerçait à Paris dans le Champ-de-Mars, son bouclier s'étant rompu en éclats, l'anse lui resta seule dans la main: c'était là un des plus fâcheux pronostics, et tous les spectateurs en paraissaient alarmés: _Ne craignez rien_, leur cria Julien, _ce que je tenais ne m'a pas échappé_. Se croyant assuré de la protection du ciel, il voulut éprouver l'attachement de ses soldats. Les ayant donc fait assembler, il monta sur le tribunal, et portant sur son front une noble confiance, après leur avoir rappelé de nouveau ses travaux et leurs exploits, il leur déclara qu'il allait les conduire aux extrémités de la Dacie; qu'ils ne rencontreraient aucun obstacle dans leur passage par l'Illyrie; que les premiers avantages leur en prépareraient de nouveaux, et régleraient leurs démarches: «Je me charge, ajouta-t-il, de veiller selon ma coutume à votre sûreté et de vous ménager les succès; et si j'étais obligé de rendre compte de ma conduite à d'autres qu'à ma conscience, juge souverain et incorruptible de mes actions, je serai toujours prêt à justifier mes intentions et à prouver que je n'aurai rien entrepris que ce qui peut vous être utile à tous. Assurez-moi par serment de votre fidélité; et soit en quittant ce pays, soit dans le voyage que nous allons faire, gardez-vous de donner sujet de plainte à aucun particulier. Souvenez-vous que ce qui fait votre gloire, ce n'est pas seulement d'avoir abattu tant d'ennemis, mais plus encore d'avoir rendu à ces provinces la paix, la sûreté et l'abondance.» L'armée reçut ses paroles comme celles d'un oracle: l'ardeur étincelle dans les yeux: tous de concert, frappant leurs boucliers, s'écrient qu'ils sont prêts à marcher sous les auspices d'un si grand capitaine; ils le nomment _le favori des Dieux, le vainqueur des rois et des nations_. Pour donner à leur serment la forme la plus solennelle, ils lèvent leurs épées sur leurs têtes, et prononçant les plus terribles imprécations ils jurent en termes formels qu'ils s'exposeront pour lui à tous les hasards, et à la mort même. Les officiers prêtent tous en particulier le même serment. Ces Hérules, ces Bataves, ces Gaulois, qui l'année précédente avaient refusé de passer les Alpes pour le service de Constance, sont prêts à suivre Julien jusqu'au bout du monde. Le seul Nébridius, préfet du prétoire, fut assez hardi pour représenter, qu'étant comblé des bienfaits de Constance, il ne pouvait engager sa foi contre le service de ce prince; et comme les soldats, irrités de sa résistance, menaçaient de l'égorger, il alla se jeter aux pieds de Julien qui le couvrit de sa robe. Les soldats respectèrent cet asyle. Nébridius étant retourné au palais avec Julien, se prosterna devant lui, demandant humblement, comme un gage de sûreté, la permission de lui baiser la main: _Eh! quel honneur réserverions-nous donc à nos amis?_ repartit Julien; _retire-toi où tu jugeras à propos, on ne te fera aucun mal_. Nébridius se retira en Toscane sur ses terres.
[Note latérale: XXXVI. Disposition de Julien.
Amm. l. 21, c. 8.
Zos. l. 3, c. 10.
Cellar. Geog. l. 2, c. 5, art. 36.]
Salluste, cet ami fidèle, qui avait été enlevé à Julien trois ans auparavant, était venu le rejoindre. Le nouvel empereur le laissa en Gaule avec la qualité de préfet du prétoire: il le crut nécessaire dans cette province, dont il était obligé de s'éloigner; et comme une des fonctions du préfet était de payer les troupes, et de pourvoir au soin des vivres, Julien emmena Germanianus qu'il chargea de ce détail. Il déclara Névitta général de la cavalerie, sans avoir égard à Gumoaire que Constance avait nommé, mais que Julien regardait comme un traître qui avait manqué de foi à Vétranion son maître. Il donna la questure à Jovius, l'intendance du trésor à Mamertinus, le commandement de sa garde à Dagalaïphe[334]. Dans la distribution des emplois militaires il ne considéra que les services et la fidélité. Ses troupes ne montaient qu'à vingt-trois mille hommes; et comme il appréhendait qu'elles ne parussent méprisables s'il les faisait marcher en un seul corps d'armée, il les partagea en trois divisions dans la vue d'en augmenter l'apparence, et de répandre plus de terreur. Le premier détachement partit sous la conduite de Jovinus et de Jovius, avec ordre de traverser les contrées septentrionales de l'Italie; Névitta à la tête de l'autre division devait passer par la Rhétie. Le rendez-vous fut marqué à Sirmium. Il leur recommanda de marcher avec diligence et circonspection. Pour lui il ne se réserva que trois mille hommes, avec lesquels il prit sa route par la forêt Noire, nommée alors la forêt Marciane [_Marcianas Sylvas_], et par les bords du Danube.
[Note 334: _Jovio quæsturam..... et Mamertino largitiones curandas; et Dagalaiphum præfecit domesticis._ Amm. Marcel. l. 21, c. 8.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVII. Marche de Julien jusqu'à Sirmium.
Amm. l. 21, c. 9.
Jul. ad Ath. p. 286.
Mamert. pan. c. 6, 7, 8 et 13.
Liban. or. 8, t. 2, p. 242, or. 9, p. 254; et or. 10, p. 287, et 288.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68.
[Zos. l. 3, c. 10.]]
Ces dispositions étant faites, Julien prit le chemin de la Pannonie. Constance avait ordonné aux commandants des villes d'Italie, situées au voisinage de la Gaule, de garder tous les passages. Résolu de passer lui-même les Alpes pour aller chercher Julien, il avait amassé sur la frontière une quantité immense de provisions[335]. Les généraux de Julien se rendirent maîtres de ces magasins. Julien, étant arrivé au Danube, fit le reste du voyage partie sur le fleuve, partie en le côtoyant, tantôt sur les terres de l'empire, tantôt sur celles des Barbares[336], par des chemins rudes et difficiles, évitant les grandes routes, de crainte d'y rencontrer des forces supérieures aux siennes. Le secret, la diligence, l'esprit de ressource et l'habitude qu'il s'était faite de surmonter les plus grandes fatigues, le sauvèrent de tous les périls. Il s'assurait de tous les passages du fleuve; il enlevait les postes des ennemis pendant la nuit; il leur donnait le change par de fausses alarmes: dans le temps qu'on l'attendait aux défilés des montagnes, il traversait la plaine; il se faisait ouvrir les portes des villes par persuasion, par force, par ruse. On parle d'un stratagème qui le rendit maître d'une place forte que l'histoire ne nomme pas. Ayant surpris un corps d'ennemis, il fit revêtir de leurs armes et marcher sous leurs enseignes plusieurs des siens, qui furent reçus dans la place et s'en emparèrent. Dans une autre occasion six de ses soldats dans un défilé en mirent en fuite deux mille. Il marchait lui-même à la tête de ses troupes, à pied, la tête nue, chargé de ses armes, couvert de sueur et de poussière. Sa marche était rapide; il n'avait pas besoin d'envoyer dans les villes qui se trouvaient sur sa route, pour y chercher de quoi fournir à la délicatesse de sa table; il vivait de pain et d'eau comme le moindre soldat. Il traversa ainsi toute la Pannonie. Quelque diligence qu'il fît, la renommée le devançait: les peuples accouraient en foule sur son passage; il ne s'arrêtait que pour faire lire de temps en temps à haute voix les lettres que Constance avait écrites aux Barbares: il en tira un très-grand avantage pour gagner les cœurs en sa faveur, et les soulever contre un maître cruel qui sacrifiait ses peuples à sa haine et à sa jalousie personnelle. En même temps il prodiguait l'argent; il accordait aux villes des exemptions et des priviléges. Il ne lui fallut que se montrer pour faire la conquête de la province. A la première nouvelle de cette invasion, Taurus avait abandonné l'Italie; et en passant par l'Illyrie, il avait entraîné avec lui Florentius[337]. Tous deux remplis d'épouvante fuyaient avec précipitation vers Constantinople.
[Note 335: L'empereur avait placé des magasins dans toutes les villes voisines de la Gaule, et particulièrement à _Brigantium_, actuellement _Bregentz_, au sud du lac de Constance. Selon Julien lui-même (_Ad Athen._, p. 286), Constance avait réuni dans cette place trois millions de médimnes de blé, τριακοσίας μυριάδας μεδίμνων πυροῦ κατειργασμένου ἐν τῇ Βριγαντίᾳ. Il avait ordonné de faire la même chose sur toutes les routes qui conduisaient aux Alpes Cottiennes.--S.-M.]
[Note 336: _Per ultima ferarum gentium regna, calcata regum capita supervolans, in medio Illyrici sinu improvisus apparuit._ Mamertinus, _Paneg. cap._ 6.--Καὶ τῆς βαρβαρικῆς ὄχθης ἔστιν ἥν διαδραμὼν. Greg. Naz., _Or._ 3, t. 1, p. 68.--S.-M.]
[Note 337: C'est par cette raison que Julien, selon Zosime, avait ordonné de les appeler _consuls fuyards_, φυγάδας ὑπάτους, dans les actes publics.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVIII. Il s'empare de cette ville.
Amm. l. 21, c. 9 et 10.
Zos. l. 3, c. 10 et 11.]
Julien le onzième jour de sa marche approchait de Sirmium. Le comte Lucillianus, qui commandait dans la Pannonie, était alors campé près de cette ville. Il rassemblait les troupes des quartiers les plus voisins, et se préparait à s'opposer à Julien. Ce prince ne lui en laissa pas le temps. Etant arrivé par le fleuve à Bononia[338], qui n'était qu'à dix-neuf milles de Sirmium, il débarqua sur le soir, et dépêcha aussitôt Dagalaïphe à la tête d'une troupe de cavalerie légère, avec ordre de lui amener Lucillianus de gré ou de force. Celui-ci qui le croyait encore bien loin, dormait tranquillement. A son réveil, il se voit environné de gens inconnus et armés, qui lui signifient les ordres de l'empereur. Plein de surprise et d'effroi, il prend le parti d'obéir. On le fait monter sur un méchant cheval, et ce général naturellement fier fut présenté à Julien comme un prisonnier du dernier ordre. Cependant le prince lui ayant permis de baiser sa robe, il revint peu à peu de sa frayeur, et s'enhardit jusqu'à lui représenter la témérité de son entreprise. _Gardez pour Constance vos sages avis_, lui répondit Julien avec un sourire amer; _ce n'est pas pour vous autoriser à me faire des leçons, c'est pour calmer vos craintes que je vous donne des marques de clémence_. Sur-le-champ Julien marche à Sirmium. C'était une capitale grande et peuplée, dont la possession lui répondait de toute la province. Il y était si peu attendu, que la plupart des habitants, apprenant que l'empereur arrivait, s'imaginèrent que c'était Constance. Il entra avant le jour dans les faubourgs qui étaient fort étendus. La vue de Julien parut un prodige: on se rassure; l'allégresse succède à la surprise; les soldats de la garnison, les habitants courent au-devant de lui avec des flambeaux; ils sèment de fleurs son passage; ils le suivent au palais avec des cris de joie, et le nomment hautement _leur empereur, leur maître_. Le lendemain Julien donna des courses de chars, où toute la ville fit éclater sa joie. Les troupes commandées par Névitta qui avaient traversé la Rhétie, arrivèrent ce jour-là à Sirmium.
[Note 338: On croit que ce lieu se nomme actuellement Bonmunster. Il était aussi appelé _Malatæ_; au moins telle était l'opinion de Cellarius (t. 1, p. 448), et de Wesseling (_ad Itin. Anton._, p. 243). _Bononia_ aurait été alors le nom latin de _Malatæ_. C'est au reste celui-ci qui se voit sur la table de Peutinger et sur les inscriptions antiques qui se trouvent dans le pays.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIX. Il se rend maître du pas de Sucques.]
Le jour suivant Julien alla se saisir du pas de Sucques. C'est une gorge étroite entre le mont Hœmus et le mont Rhodope, dont les deux chaînes, après avoir embrassé la plus grande partie de la Thrace, viennent se rapprocher en cet endroit. Quoique les Romains eussent élargi ce passage, qui faisait la communication de la Thrace et de l'Illyrie, il était encore très-aisé de le fermer et d'y arrêter les plus fortes armées. La pente du côté de l'Illyrie est douce et facile; mais du côté de la Thrace ce sont des précipices et des chemins impraticables. Du pied de ces montagnes s'étendent deux plaines immenses; d'une part jusqu'aux Alpes Juliennes, de l'autre jusqu'au détroit de Constantinople et à la Propontide. Julien s'empara de ce passage important; il y laissa un corps de troupes sous le commandement de Névitta, et se retira à Naïssus[339] pour y prendre des arrangements conformes à l'état de ses affaires.
[Note 339: Ville peuplée, _copiosum oppidum_, fondée par Constantin. On l'appelle actuellement Nissa; elle est dans la Servie.--S.-M]
[Note latérale: XL. L'Italie et la Grèce se déclarent pour lui.
Amm. l. 21, c. 10.
Jul. ad Ath. p. 286 et 287.
Liban. or. 8, t. 2, p. 242, et or. 10, p. 287 et 288.
Zos. l. 3, c. 11.]
Il appela auprès de lui l'historien Aurélius Victor, celui même dont nous avons un abrégé d'histoire, qui n'est pas sans quelque mérite. Il l'avait vu à Sirmium et il estimait sa probité. Il lui donna le gouvernement de la seconde Pannonie[340], et lui fit ériger une statue de bronze. Cet Aurélius fut dans la suite préfet de Rome. Depuis la fuite de Taurus et de Florentius, Rome et toute l'Italie, la Macédoine et toute la Grèce, s'étaient déclarées en faveur de Julien. Persuadé qu'il n'avait plus de réconciliation à espérer, il ne ménagea plus Constance. Il s'empara des trésors du prince et des mines d'or et d'argent qui étaient ouvertes en Illyrie. Il écrivit au sénat de Rome une lettre remplie d'invectives si atroces contre Constance, que les sénateurs n'en purent entendre la lecture sans s'écrier _que Julien devait plus de respect à celui à qui il était redevable de son élévation_. La mémoire de Constantin n'y était pas épargnée: Julien le traitait de novateur, de destructeur des lois anciennes et des usages les mieux établis; il l'accusait d'avoir le premier avili les charges les plus éminentes et le consulat même, en le prodiguant à des Barbares: reproche absurde, qui devait retomber sur son auteur, comme le remarque Ammien Marcellin; puisque dès l'année suivante il éleva au consulat Névitta, Goth de naissance, homme grossier, cruel, sans expérience, sans autre mérite que de s'être attaché à la fortune de Julien, et fort inférieur en toute manière à ceux que Constantin avait honorés de cette dignité. Il écrivit en même temps aux armées d'Italie, pour leur recommander la garde des villes: il fit assembler sur les côtes de Sicile un grand nombre de troupes, qui devaient passer en Afrique à la première occasion. Il dépêcha des courriers dans toute la Grèce. Corinthe, Lacédémone, Athènes reçurent des manifestes de sa part. Nous avons celui qu'il adressa aux Athéniens; c'est une longue apologie[341], dans laquelle il développe dès l'origine toutes les injustices de Constance à son égard: il y proteste qu'il est encore disposé à se contenter de ce qu'il possède, si Constance veut entendre à un accommodement; mais que, plutôt que de se livrer à la discrétion d'un ennemi implacable, il est déterminé à périr les armes à la main, si c'est la volonté des Dieux.
[Note 340: Avec les honneurs consulaires. _Victorem.... scriptorem historicum, Pannoniæ secundæ consularem præfecit, et honoravit æneâ statuâ._ Amm. Marc. l. 21, c. 10.--S.-M.]
[Note 341: Τοὺς Ἐρεχθείδας ὁ βασιλεὺς ἐποίει δικαστὰς, πέμπων ἀπολογίαν ἐν γράμμασι. Liban. _or._ 10. t. 2, p. 288.--S.-M.]
[Note latérale: XLI. Il fait profession ouverte d'idolâtrie.
[Jul. ad Athen. p. 277 et 286.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68 et 69.]
Liban. or. 10, t. 2, p. 288.
[Zos. l. 3, c. 11.
Soz. l. 5, c. 1.]
Till. Julien, note 4.]
Le paganisme se montre à découvert dans cette pièce. Julien avait enfin levé le masque en entrant dans l'Illyrie. Il ouvrait les temples que Constantin et Constance avaient fermés; il les ornait d'offrandes; il immolait des victimes, et exhortait les peuples à reprendre le culte des Dieux de leurs pères. Les Athéniens furent les premiers à signaler leur attachement à l'idolâtrie: ils s'empressèrent de rouvrir le fameux temple de Minerve et ceux des autres divinités; ils firent couler le sang des victimes, dont leur terre paraissait altérée. Une contestation survenue entre les familles sacerdotales partageait toute la ville. Le nouvel Auguste, idolâtre dévot, qui s'était follement proposé d'épurer le paganisme, en y appliquant les maximes vraiment divines de la religion chrétienne, écrivit aux Athéniens pour faire cesser cette division; il leur manda que la paix et la concorde étaient le plus agréable sacrifice qu'ils pouvaient offrir aux Dieux.
[Note latérale: XLII. Bienfaits qu'il répand sur les provinces.
Amm. l. 21, c. 12.
Mamert. pan. c. 9.
Zos. l. 3, c. 11.]
Naïssus fut bientôt remplie d'une multitude de députés: bientôt les provinces et les villes se ressentirent des libéralités de leur nouveau maître. Les Dalmates et les Epirotes furent déchargés des impositions excessives dont ils étaient accablés. Nicopolis, bâtie autrefois par Auguste, comme un monument de la victoire qu'il avait remportée près d'Actium, se releva de ses ruines; les jeux qu'on y avait célébrés tous les cinq ans, mais qui étaient depuis long-temps interrompus, furent renouvelés. Athènes et Éleusis recouvrèrent leur ancienne splendeur[342]. Les ordres de Julien semblaient répandre de toutes parts le mouvement et la vie; on voyait réparer les murailles des villes, les aquéducs, les places, les gymnases. On instituait de nouvelles fêtes en l'honneur de celui qui rétablissait les anciennes. Tant d'affaires publiques ne l'empêchaient pas de vaquer à celles des particuliers: il écoutait leurs plaintes; il jugeait leurs différends, surtout ceux où il s'agissait de priviléges contestés par les communautés des villes à quelqu'un des citoyens. On remarqua qu'il poussait trop loin le système de réduire tout au droit commun, et qu'il favorisait l'ordre municipal, souvent même aux dépens de la justice.
[Note 342: _Ipsæ illæ bonarum artium magistræ et inventrices Athenæ, omnem cultum publicè privatimque perdiderant. In miserandam ruinam conciderat Eleusina. Sed universas urbes ope imperatoris refotas enumerare perlongum est._ Mamert. Pan. c. 9.--S.-M.]
[Note latérale: XLIII. Il prend soin de la ville de Rome.
Amm. l. 21, c. 22, et ibi Vales.
Mamert. pan. c. 14, et 15.
Till. Constance art. 60.]
Rome manquait de vivres. Gaudentius, qui tenait l'Afrique au nom de Constance, avait envoyé à Constantinople la flotte de Carthage chargée du blé destiné à la provision de Rome. Les Romains s'en plaignirent à Julien; ils accusaient les commandants des côtes, d'avoir par leur négligence laissé perdre un convoi si important: _Il n'est pas perdu pour nous_, dit Julien en souriant, _puisqu'il est à Constantinople_; il se flattait d'être incessamment maître de cette ville. En même temps, il fit acheter à ses dépens et transporter à Rome une grande quantité de grains. Quatre sénateurs romains, des plus considérables, entre lesquels étaient Symmaque et Maxime, avaient été députés à Constance par le sénat; ils revenaient d'Antioche, où Symmaque s'était acquis une estime générale par sa vertu et par son éloquence: ils trouvèrent Julien en Illyrie. Ce prince les combla d'honneurs; et pour donner une marque de distinction à Maxime, neveu de Vulcatius Rufinus qui avait été oncle de Gallus, il le nomma préfet de Rome en la place de Tertullus. Sous ce préfet on vit renaître l'abondance, et le peuple de cette ville tumultueuse n'eut plus d'occasion de se livrer à son impatience naturelle. Le nouvel empereur, pour augmenter la confiance de son parti en faisant paraître la sienne, se comporta en maître de l'empire: il désigna consuls pour l'année suivante Mamertinus et Névitta. Le premier venait de remplacer Florentius dans la dignité de préfet du prétoire d'Illyrie.
[Note latérale: XLIV. Révolte de deux légions.
Amm. l. 21, c. 11, 12, et l. 22, c. 8.
Zos. l. 3, c. 11.]
Julien travaillait à réunir autour de lui les garnisons de Pannonie, d'Illyrie et de Mésie, lorsqu'il apprit une révolte capable de traverser ses projets. Il avait trouvé à Sirmium deux légions de Constance et une cohorte de sagittaires. Comme il ne comptait pas assez sur leur fidélité pour les incorporer à son armée, il les envoya en Gaule sous prétexte que cette province avait besoin de leur secours. Ces troupes ne s'éloignaient qu'à regret; elles se rebutaient de la longueur du voyage, et redoutaient les Germains contre lesquels on allait les employer. Un commandant de cavalerie[343], nommé Nigrinus, né en Mésopotamie, esprit remuant et séditieux, acheva de les aigrir. Lorsqu'elles furent arrivées à Aquilée, elles s'emparèrent de la ville, forte par son assiette et par ses murailles; et de concert avec les habitants encore attachés au nom de Constance, elles fermèrent les portes, mirent en état de défense les tours et les remparts, et firent toutes les dispositions nécessaires pour soutenir leur révolte. Un pareil exemple pouvait devenir contagieux pour toute l'Italie. D'ailleurs, la perte d'Aquilée fermait à Julien le passage des Alpes Juliennes, et le privait des secours qu'il attendait de ce côté-là; il résolut donc de reprendre au plus tôt cette place. Il envoya ordre à Jovinus, qui venait de passer les Alpes avec sa division, et qui n'était encore que dans le Norique[344], de retourner sur ses pas et d'attaquer Aquilée. Il lui commanda aussi d'arrêter et d'employer avec ses troupes, les divers détachements qui venaient successivement de la Gaule pour joindre l'armée. Le siége fut long, et la ville ne se rendit que deux mois après la mort de Constance. Mais pour ne pas diviser un événement de cette espèce, je vais en raconter toute la suite.
[Note 343: _Equitum turmæ tribunus._--S.-M.]
[Note 344: Le _Noricum_ répond à la Carinthie, la Styrie et la partie de l'archiduché d'Autriche située au sud du Danube.--S.-M.]
[Note latérale: XLV. Siége d'Aquilée.]
L'armée s'étant campée sur deux lignes, autour de la ville, on tenta d'abord dans une conférence de ramener les assiégés à l'obéissance. Les deux partis se séparèrent avec plus d'aigreur qu'auparavant. Le lendemain au point du jour, l'armée sort du camp; les assiégés paraissent sur les murs en bonne contenance, et les deux partis se défient par de grands cris. Les assiégeants s'approchent couverts de madriers et de claies, et portant des échelles. Ils sapent les murs; ils montent à l'escalade: mais les pierres et les javelots écrasent, renversent, percent les premiers; les autres fuyent, et entraînent ceux qui les suivent. Ce succès encourage les assiégés: ils préviennent tous les dangers avec une vigilance infatigable. Le terrain ne permettait ni de faire avancer des béliers, ni d'établir des machines, ni de creuser des souterrains. Le Natison baignait la ville à l'orient. Jovinus crut pouvoir en profiter. Il joignait ensemble trois grosses barques, y élevait des tours de bois plus hautes que celles de la ville, et les faisait ensuite approcher du mur. Alors les soldats postés sur le haut de ces tours accablaient de traits et de javelots les défenseurs des murailles, tandis que d'autres soldats placés aux étages inférieurs s'efforçaient, à l'aide de leurs ponts volants, les uns de sauter sur le mur, les autres de percer les tours de la ville et de s'y ouvrir un passage. Cette tentative fut encore inutile. Les traits enflammés qu'on lançait sur les tours des assiégeants y mettaient le feu; le poids des soldats dont elles étaient chargées, et qui pour éviter les flammes se portaient tous en arrière, les faisant pencher, elles se renversaient dans le fleuve; et les pierres et les dards achevaient de tuer ceux qui échappaient des flammes et des eaux. Les attaques continuèrent avec aussi peu de succès. Le fossé était bordé d'une fausse-braie: c'était une palissade appuyée d'un mur de gazon, qui servait de retraite aux assiégés dans leurs fréquentes sorties. Les assiégeants, rebutés d'une si opiniâtre résistance, changèrent le siége en blocus. Ils en vinrent même à ne laisser dans le camp que les soldats nécessaires à la garde; les autres allaient piller les campagnes voisines, et devenaient de jour en jour plus paresseux et plus indisciplinés. Julien avait rappelé Jovinus, pour l'employer ailleurs. Le comte Immon, qu'il avait chargé de la conduite du siége, l'avertit de ce désordre. Pour ne pas perdre tout à la fois les légions qui assiégeaient et celles qui étaient assiégées, Julien envoya le général Agilon, alors en grande réputation de probité et de valeur, afin de déterminer les assiégés à se rendre, en leur apprenant la mort de Constance. Avant son arrivée, Immon tenta encore de réduire les habitants par la soif: il fit couper les canaux des aquéducs, et détourner le cours du fleuve. Les assiégés pourvurent à cette incommodité: ils eurent recours à quelques puits qu'ils avaient dans la ville, et dont on distribuait l'eau par mesure. Enfin Agilon arriva. S'étant approché des murailles, il annonça aux habitants que Constance était mort, et que Julien était paisible possesseur de tout l'empire. On refusa d'abord de le croire, et on ne lui répondit que par des injures; mais quand il eut obtenu d'être introduit dans la ville avec promesse qu'il ne lui serait fait aucune insulte, et qu'il eût confirmé par serment ce qu'il annonçait, alors les habitants ouvrent leurs portes, ils protestent qu'ils sont soumis à Julien; ils se disculpent en chargeant Nigrinus et quelques autres qu'ils livrent entre les mains du comte. Ils demandent même leur supplice, comme une réparation de tant de maux que ces esprits séditieux avaient attirés sur leur ville. Quelques jours après, la cause ayant été mûrement examinée, Nigrinus fut condamné par la sentence de Mamertinus à être brûlé vif, comme le premier auteur de la rébellion. Deux sénateurs nommés Romulus et Sabostius eurent la tête tranchée. On fit grace aux autres, et Julien fut bien aise d'adoucir par cet exemple de clémence le spectacle des rigueurs qu'il exerçait, dans le même temps, sur les ministres de Constance.
[Note latérale: XLVI. Inquiétudes de Julien.
Amm. l. 21, c. 12, 15, et l. 22, c. 1 et 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 289.
Zos. l. 3, c. 11.]
Pendant que la révolte d'Aquilée lui faisait craindre la perte de l'Occident, les nouvelles qu'il recevait de l'Orient ne lui causaient pas de moindres alarmes. Constance était en marche; et le comte Marcianus, ayant rassemblé les divers corps de troupes répandus dans la Thrace, approchait du pas de Sucques avec des forces capables de disputer le passage. Julien dans cet embarras consultait les augures et les aruspices; mais leurs pronostics, toujours équivoques, le laissaient dans une cruelle incertitude. Un orateur gaulois nommé Aprunculus[345], qui fut depuis gouverneur de la province Narbonnaise[346], vint lui annoncer la mort de Constance; il en avait vu, disait-il, des signes certains dans les entrailles d'une victime. Cette prédiction ne rassura pas Julien; il se défiait de la flatterie. On rapporte un trait plus frappant, s'il est véritable: on dit que dans le même moment que Constance expirait en Cilicie, l'écuyer qui donnait la main à Julien pour monter à cheval, étant tombé par terre, le prince s'écria: _Voilà celui qui m'aidait à monter, renversé lui-même_. Mais ce présage avait encore besoin d'être réalisé par l'événement, et toutes ces conjectures balançaient ses inquiétudes, sans être capables de les dissiper. Enfin il vit accourir à lui une troupe de cavaliers, à la tête desquels étaient deux comtes, Théolaïphe et Aligilde; on les avait dépêchés de Constantinople pour lui faire savoir que Constance n'était plus, et que tout l'Orient reconnaissait Julien pour seul empereur. Voici de quelle manière ce prince avait fini ses jours.
[Note 345: Ou plutôt _Aprunculus Gallus_. Il était habile augure, _haruspicinæ peritus_.--S.-M.]
[Note 346: _Rector postea Narbonensis._ Amm. Marc. l. 22, c. 1.--S.-M.]
[Note latérale: XLVII. Constance revient à Antioche.
[Amm. l. 21, c. 13.]]
La présence de Sapor, qui menaçait à tous moments de passer le Tigre, retenait Constance en Mésopotamie, lorsqu'il reçut la nouvelle de la marche de Julien. Il en fut d'abord alarmé, mais il ne perdit pas courage; il se détermina, de l'avis de son conseil, à détacher une partie de ses troupes et à les faire transporter en Thrace sur les voitures publiques, pour arrêter les progrès du rebelle. Elles étaient sur le point du départ, lorsqu'on vint l'avertir que le roi de Perse avait enfin pris le parti de retourner dans ses états[347]. Constance, à cette nouvelle, reprend le chemin d'Antioche. Etant arrivé à Hiérapolis, il assemble ses soldats, et faisant un effort sur lui-même pour prendre un air d'assurance, il leur parle en ces termes: «Depuis que je tiens le gouvernail de l'empire, j'ai sacrifié tout, jusqu'à mon autorité même, à l'intérêt public, et je me suis fait une étude de me plier aux circonstances. Le succès n'a pas répondu à la droiture de mes intentions, et je me vois aujourd'hui obligé de vous faire l'aveu de mes fautes: elles ne sont, à vrai dire, que les effets d'une bonté qui méritait bien d'être plus heureuse. Dans le temps que l'Occident était troublé par la révolte de Magnence, qui a succombé sous votre valeur, j'ai conféré la puissance de César à mon cousin Gallus, et je l'ai chargé de la défense de l'Orient. Je ne rappelle point ici ses excès; les lois qu'il avait violées, ont été forcées de le punir. C'était pour nous un souvenir affligeant; et plût au ciel que la fortune, jalouse de notre repos, se fût contentée de cette épreuve: elle nous porte aujourd'hui une atteinte encore plus fâcheuse, mais dont la providence divine et votre bravoure sauront bien nous défendre. Julien à qui j'ai confié le soin de la Gaule, tandis que vous étiez occupés avec moi à couvrir l'Illyrie, enorgueilli de quelques avantages remportés sur des Barbares sans discipline et presque sans armes, et soutenu d'une poignée de troupes étrangères, dont la brutalité et l'aveugle audace font toute la valeur, a juré la perte de l'état. Mais la majesté de l'empire et la justice qui en est le plus ferme appui, toujours prête à punir de si noirs forfaits, détruiront bientôt ces projets d'une ambition criminelle. C'est la confiance que m'inspirent et ma propre expérience et les exemples des siècles passés. Prêtons nos bras à la vengeance divine: courons étouffer le monstre de la guerre civile, avant qu'il ait eu le temps de s'accroître. Ne doutez pas que l'Être souverain, toujours ennemi des ingrats, ne combatte à votre tête, et qu'il ne fasse retomber sur ces séditieux tous les maux dont ils osent menacer leurs bienfaiteurs. Déja vaincus par leur propre conscience, ils ne pourront soutenir vos regards, ni le cri de bataille, qui leur reprochera leur perfidie.» Ce discours animé par la colère, la fit passer dans tous les cœurs[348]. Tous s'écrient qu'ils sont prêts à sacrifier leur vie; qu'on les conduise promptement contre les rebelles. L'empereur fit aussitôt partir Gumoaire avec une troupe d'auxiliaires[349], pour se joindre à Marcianus, et fermer le passage de Sucques du côté de la Thrace. Il choisissait cet officier par préférence, parce qu'il était ennemi personnel de Julien, qui l'avait traité avec mépris. Il continua sa marche vers Antioche avec le reste de son armée.
[Note 347: Sapor ne s'était décidé à se retirer que parce que les augures qu'il consultait depuis long-temps continuaient de lui être contraires. _Eique hæc disponenti luce posterâ nuntiatur, Regem cum omni manu quam duxerat, ad propria revertisse, auspiciis dirimentibus_, dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 13.--S.-M.]
[Note 348: Un certain Théodote, qu'Ammien Marcellin qualifie de _præsidalis_ d'Hiérapolis, et d'autres notables (_Honorati_) de la ville, supplièrent Constance de leur envoyer la tête du rebelle Julien, pour qu'elle fût donnée en spectacle, comme l'avait été celle de Magnence. Julien pardonna dans la suite à ce misérable (Amm. Marc., l. 22, c. 14). Voyez ci-après, dans le tome III, liv. XIII, § 4.--S.-M.]
[Note 349: Avec des Lètes, _cum Lætis_. Voyez ce que j'ai dit de ces peuples ci-devant, l. XI, § 13, p. 332, note 1.--S.-M.]
[Note latérale: XLVIII. Mort de Constance.
Amm. l. 21, c. 13, 14 et 15.
Ath. de syn. t. 1, p. 748.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 389.
Vict. epit. p. 227.
Eutr. l. 10.
Hier. chron. et epist. 60, t. 1, p. 341.
Idat. chron.
Socr. l. 2, c. 7.
Theod. l. 2, c. 32.
Soz. l. 5, c. 1.
Philost. l. 6, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 294.
Theoph. p. 39.
Cedren. t. 1, p. 303.
Cellar. geog. l. 3, c. 8, art. 122.
Till. Constance, not. 52. ]
Quelque assurance que témoignât Constance, il n'était pas sans alarmes: un pressentiment secret semblait l'avertir que sa fin était prochaine. Il confia, dit-on, à ses amis les plus intimes, qu'il ne voyait plus auprès de lui, je ne sais quel fantôme, qui avait coutume de l'accompagner. C'était, selon Ammien Marcellin, son génie tutélaire, qui avait pris congé de lui, ou plutôt, c'était la chimère d'un esprit naturellement faible, et troublé alors par de sombres inquiétudes. A peine était-il rentré dans Antioche, qu'ayant fait à la hâte les préparatifs de son expédition, il se pressa d'en sortir. L'automne était fort avancé[350]; les officiers n'obéissaient qu'en murmurant. Il donna ordre à Arbétion de prendre les devants avec les troupes légères[351]. A trois milles d'Antioche, près d'un bourg nommé Hippocéphale, il trouva sur son chemin au point du jour le cadavre d'un homme qu'on avait égorgé la nuit précédente. Ce présage l'effraya. Etant arrivé à Tarse, il sentit les premiers accès d'une fièvre légère qu'il crut pouvoir dissiper par le mouvement du voyage, et il gagna par des chemins montueux et difficiles une bourgade nommée Mopsucrènes, au pied du mont Taurus, sur les confins de la Cilicie et de la Cappadoce. Le lendemain, il se trouva trop faible pour continuer sa marche. La fièvre devint si ardente, que tout son corps en était embrasé. Destitué de secours et de remèdes, il s'abandonna aux larmes et au désespoir. Ammien Marcellin prétend qu'ayant encore toute sa raison, il désigna Julien pour son successeur. Quelques auteurs chrétiens rapportent que, dans ses derniers moments, tremblant à la vue du jugement de Dieu, il se repentit de trois choses: d'avoir versé le sang de ses proches, d'avoir donné à Julien la qualité de César, et de s'être livré à l'hérésie. Ces faits sont fort incertains; on sait que la renommée se plaît à charger la mort des princes de circonstances extraordinaires. Saint Athanase dit qu'il mourut dans l'impénitence, et que se voyant près de sa fin il se fit baptiser par Euzoïus, fameux Arien, alors évêque d'Antioche. Selon d'autres auteurs, il reçut le baptême à Antioche avant son départ. Après avoir rendu par la bouche une grande quantité de bile noire, il tomba dans une longue et douloureuse agonie, dans laquelle il expira le 3 de novembre[352], ayant vécu quarante-quatre ans, deux mois et vingt-deux jours, et régné depuis la mort de son père, vingt-quatre ans, cinq mois et douze jours. Il laissait enceinte sa femme Faustine: elle accoucha d'une fille qui fut nommée Constantia, et mariée à l'empereur Gratien.
[Note 350: _Autumno jam senescente_, dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 15.--S.-M.]
[Note 351: Avec les lanciers et les mattiaires, _cum lanceariis et mattiariis_. Ces derniers tiraient leur nom d'une sorte de javelot ou dard nommé _mattium_ ou _mattiobarbulum_. Voyez à ce sujet la note de Henri Valois sur Ammien Marcellin, l. 21, c. 13.--S.-M.]
[Note 352: Selon Ammien Marcellin, cet événement arriva le 3 octobre (III _non. octob._, le 3 des nones d'octobre); mais il paraît que c'est une erreur produite par une inadvertance de copiste; car Idatius, Socrate, la chronique Paschale et Cédrénus s'accordent tous à mettre la mort de Constance au 3 novembre (III _non. novemb._).--S.-M.]
[Note latérale: XLIX. Ses bonnes et mauvaises qualités.
Amm. l. 21, c. 16.
Liban. or. 12, t. 2, p. 399 et 400.
Themist. or. 4, p. 60.
Vict. epit. p. 227 et 228.
Eutr. l. 10.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.]
Ce prince n'est mémorable que par la qualité de fils de Constantin. S'il est vrai qu'il ait été l'auteur du massacre de ses proches, cette action horrible est le seul trait de vigueur qui se rencontre dans toute sa vie. Tout le reste n'est que faiblesse. On n'y voit que vanité, jalousie, et une légèreté qui le rendait l'esclave de ses femmes, de ses flatteurs, de ses eunuques et le jouet des Ariens: indifférence pour le mérite, insensibilité à l'égard des provinces accablées, dont les plaintes ne le réveillèrent jamais; une timidité et une défiance qui le portèrent souvent à la cruauté. Au travers de tant de défauts on aperçoit quelques-unes de ces vertus qui peuvent s'assortir avec la médiocrité du génie: il était sobre; aussi fut-il rarement malade; mais toutes ses maladies furent dangereuses. Il dormait peu; sa chasteté fut irréprochable. Il maintenait avec soin la subordination entre les officiers, et la distinction entre les dignités civiles et militaires, dont il voulait que les fonctions fussent exactement séparées. Il se faisait une loi de ne donner les premières charges du palais qu'à ceux qui avaient passé par les grades inférieurs. Il récompensait assez libéralement les services, et se ressentait peu des injures personnelles. On dit que les habitants d'Édesse ayant, dans une sédition, abattu et traité avec outrage une de ses statues, en criant que celui dont la statue méritait un tel affront, n'était pas digne de régner, il ne tira aucune vengeance de cette insolence criminelle. Naturellement porté à rendre justice, il commit des injustices sans nombre, toujours trompé par ses courtisans, ou aveuglé par ses soupçons. Il avait quelque teinture des belles-lettres, et on l'y aurait cru plus habile, s'il n'eût pas succombé à la tentation de faire de mauvais vers. Il établit à Constantinople une bibliothèque, dont il donna le soin à un intendant. Il acheva les murailles de cette grande ville; il rebâtit plusieurs édifices qui commençaient à tomber en ruine. Il décorait les églises avec magnificence; il y attachait des revenus considérables, et traitait les évêques Ariens avec beaucoup de respect: mais les prélats catholiques n'éprouvaient de sa part que des rigueurs.
[Note latérale: L. Dernières lois de Constance.
Cod. Th. l. 1, tit. 2, leg. 5.
L. 2, tit. 21.
leg. 1, 2 et ibi God.
L. 3, tit. 18. leg. unic. et ff. l. 25, tit. 6, leg. 2.
L. 6, tit. 29; tit. 1, 2, 3. 4, 5, et ibi God.
L. 8, tit. 1, leg. 5.
L. 9, tit. 23. leg. 1, et tit. 42, leg. 2, 3. 4, et ibi God.
L. 10, tit. 20. leg. 2, 6, 7, 8, 9 et ibi God.
L. 11, tit. 24, leg. 1, et tit. 34, leg. 2.
L. 13, tit. 5, leg. 9.
L. 14, tit. 1, leg. 1, et ibi God.
L. 15, tit. 12, leg. 2.
Cod. Just. l. 6, tit. 22, leg. 6.
L. 12, tit. 1, leg. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 293-295.
Aurel. Vict. in Gallien. p. 158; et Dioclet. p. 166.
La Bleterie, vie de Julien, l. 2, p. 140.]
Comme il est plus aisé d'établir des lois pour les autres, que de s'en imposer à soi-même, il fit plusieurs lois utiles pendant les sept dernières années de son règne. Nous allons rassembler ici les plus importantes de celles dont nous n'avons pas encore eu l'occasion de parler. Il déclara qu'il prendrait connaissance des jugements rendus par le préfet de Rome et par les proconsuls, quand il serait averti que les parties n'auraient osé en appeler. Il menaça de punition les juges qui négligeraient ou différeraient d'exécuter les rescrits du prince. La jurisprudence avait souvent varié au sujet des biens de ceux qui étaient condamnés à mort: tantôt on les avait laissés aux héritiers, tantôt ils avaient été saisis au profit du fisc. Constance ordonna d'abord qu'ils passeraient aux parents jusqu'au troisième degré: deux ans après, son caractère s'aigrissant de plus en plus par la malignité des délateurs, il décida par une loi contraire, que ces biens seraient confisqués. Il permit de révoquer les donations faites au prince par testament: jusqu'alors la flatterie dictait ces testaments, et une crainte servile les avait rendus irrévocables. L'empereur Sévère avait ordonné que les mères veuves, qui négligeraient de faire nommer des tuteurs à leurs enfants, seraient privées de leur héritage: Constance renouvela cette loi. Souvent les pères, en mariant leurs filles, les avantageaient au préjudice des autres enfants; et les veuves qui se remariaient, frustraient les enfants du premier lit: il remédia par deux lois à ces injustices. Ce prince estimait les lettres: il veut qu'on lui fasse connaître les officiers subalternes qui se distinguent par leurs connaissances ou par leur éloquence, afin de les avancer. Il défendit sous peine capitale de refondre la monnaie, ni d'en faire commerce en la changeant contre la monnaie étrangère: _Elle ne doit pas être_, dit-il, _une marchandise, mais le prix des marchandises_. Pour empêcher toute fraude sur cet article, il fixa la somme qu'il serait permis aux marchands de porter pour les frais de leurs voyages. Tout commerce étranger ne devait se faire que par échange, afin que les espèces marquées au coin du prince ne sortissent pas de l'empire. Il condamna à une amende de dix livres d'or ceux qui oseraient troubler en aucune manière la navigation des vaisseaux qui apportaient à Rome le blé de Carthage. Les terres de l'Afrique et de l'Égypte étaient taxées à une certaine quantité de blé, qu'elles devaient fournir pour la provision de Rome et de Constantinople: les propriétaires cherchaient à s'attacher à des personnes constituées en dignité, qui avaient le privilége d'affranchir leurs biens de cette obligation; par ce moyen ils s'en exemptaient, et tout le poids de cette charge retombait sur les autres habitants. Constance, instruit de cet abus, ordonna que ces patrons frauduleux seraient forcés à contribuer en la place de leurs prétendus clients. Il y avait des manufactures établies pour fabriquer les étoffes qui servaient à l'habillement des soldats, auxquels on délivrait les habits à l'entrée de l'hiver: on choisissait pour ce travail les ouvriers les plus habiles, qui étaient attachés à ces manufactures à titre de servitude; les particuliers les débauchaient souvent pour les employer à leur service; Constance défendit sur peine de cinq livres d'or d'en receler aucun: cette fraude ne laissa pas de subsister, comme on le voit par plusieurs lois des empereurs suivants. Les commis chargés de la subsistance des troupes s'enrichissaient aux dépens des soldats: cette fonction était depuis long-temps décriée et toujours recherchée; ils étaient comptables et même assujettis à la question, si leurs comptes n'étaient pas en règle; mais ils obtenaient par argent et par intrigues des dignités qui les exemptaient de la torture: Constance leur enleva cette ressource d'impunité, en les déclarant incapables de posséder aucune charge jusqu'à l'apurement de leurs comptes. Constantin n'avait pu abolir à Rome les spectacles de gladiateurs; les soldats et les gardes mêmes du prince, accoutumés à manier les armes, se louaient volontiers pour ces combats cruels: Constance leur défendit cet infâme trafic de leur propre sang; il condamna à six livres d'or ceux qui les y engageraient; et s'ils se présentaient d'eux-mêmes, il ordonna de les charger de chaînes et de les remettre entre les mains de leurs officiers. Pour maintenir l'honneur des dignités, et les sauver de l'avilissement où elles ne manquent pas de tomber, quand l'argent seul y donne entrée, il en interdit l'accès aux marchands, aux monétaires, aux commis, aux stationnaires (c'étaient de bas-officiers destinés à observer les délinquants dans les provinces et à les dénoncer aux juges), en un mot à tous ceux qui exercent ces professions, ces emplois, qu'on ne recherche que pour le profit: il ordonna d'écarter des charges ces sortes de gens et de les renvoyer à leur premier état. Les empereurs précédents avaient établi une sorte d'officiers publics pour avoir soin de faire transporter les blés nécessaires à la nourriture des armées, ou de recueillir les sommes d'argent qu'on exigeait quelquefois au lieu de blé. Ces officiers portaient pour cette raison le nom de _frumentaires_. Comme leur fonction les obligeait de parcourir les provinces, les princes se servirent d'eux comme d'autant de couriers et d'espions, pour porter et exécuter leurs ordres, rechercher, arrêter, et quelquefois même punir les criminels, et pour donner avis à l'empereur de tout ce qui se passait contre son service dans toute l'étendue de l'empire. Il leur arriva ce qui ne manque jamais d'arriver à des hommes de néant honorés de la confiance de leur maître; ils en abusèrent: leurs calomnies et leurs rapines les rendirent si odieux, que Dioclétien fut obligé de les supprimer. Il est difficile à ceux qui gouvernent de se détacher tout-à-fait d'un usage même dangereux, quand il paraît propre à les soulager dans les soins du gouvernement; les bons princes se flattent d'en écarter les abus; les méchants ne considèrent que leur propre commodité. Ces délateurs en titre d'office reparurent bientôt sous un autre nom qui exprimait mieux leur destination: on les appela les _curieux_; ils se nommaient eux-mêmes _les yeux du prince_, titre qui avait été honorable en Perse dès le temps de Cyrus. Ceux-ci n'avaient pas le pouvoir d'exécuter ni même d'arrêter les criminels; ils ne pouvaient que les dénoncer aux magistrats; ce qui leur était commun avec les _stationnaires_: ils furent de plus chargés d'empêcher l'exportation des marchandises qu'il n'était pas permis de faire sortir de l'empire, et de veiller à la conservation des postes et des voitures publiques. Constance les choisissait entre ceux qu'on appelait les agents de l'empereur. Sous un règne aussi faible, ils s'érigèrent bientôt en tyrans, surtout dans les provinces éloignées: ils mettaient à contribution le crime et l'innocence; point de coupable qui ne pût à force d'argent se procurer l'impunité; point d'innocent qui ne fût réduit à se racheter de leurs calomnies. Constance fit plusieurs lois pour retenir dans de justes bornes cette inquisition d'état. La facilité de s'enrichir les avait multipliés; il les réduisit à deux pour chaque province. Julien fit mieux; il abolit entièrement cet office. Mais on le vit renaître sous ses successeurs.
FIN DU LIVRE ONZIÈME.
LIVRE XII.
I. Julien arrive à Constantinople. II. Caractère de Julien, III. Funérailles de Constance. IV. Punition des courtisans de Constance. V. Réforme du palais. VI. Rétablissement de la discipline militaire. VII. Modération de Julien. VIII. Il soulage les provinces. IX. Sa manière de rendre la justice. X. Il donne audience aux ambassadeurs. XI. Nouveaux consuls. XII. Occupations de Julien à Constantinople. XIII. Il ajoute à Constantinople de nouveaux embellissements. XIV. Requête de plusieurs Égyptiens rejetée. XV. Ambassades des nations étrangères. XVI. Julien environné de sophistes. XVII. Plan de Julien pour détruire la religion chrétienne. XVIII. Il travaille à rétablir le paganisme. XIX. Il veut imiter le christianisme. XX. Perfection qu'il exigeait des prêtres païens. XXI. Feinte douceur de Julien. XXII. Rappel des chrétiens exilés. XXIII. Nouveaux excès des Donatistes. XXIV. Julien défend aux chrétiens d'enseigner ni d'étudier les lettres humaines. XXV. Exécution de cet édit. XXVI. Douleur de l'église. XXVII. Conduite de Julien à l'égard des médecins. XXVIII. Il accable les chrétiens. XXIX. Il tâche de surprendre les soldats. XXX. Constance de Jovien, de Valentinien et de Valens. XXXI. Persécution dans les provinces. XXXII. Julien part de Constantinople. XXXIII. Il va à Pessinunte. XXXIV. Julien à Ancyre. XXXV. A Césarée de Cappadoce. XXXVI. Il arrive à Antioche.
JULIEN.
[Note latérale: AN 361.
I. Julien arrive à Constantinople.
Amm. l. 22, c. 2.
Liban, or. 10, t. 2, p. 289.
Mamert. pan. c. 27.
Idatius, chron.
Zos. l. 3, c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.]
La mort de Constance était un événement si imprévu et si heureux, pour le nouvel empereur, que la plupart des amis de Julien n'osaient la croire. C'était, à leur avis, une fausse nouvelle, par laquelle on voulait endormir sa vigilance, et l'attirer dans un piége. Pour vaincre leur défiance, Julien leur mit sous les yeux une prédiction plus ancienne, qui lui promettait la victoire sans tirer l'épée. Cette prétendue prophétie, qui pour des esprits raisonnables aurait eu besoin d'être confirmée par le fait, y servit de preuve. Julien, exercé depuis long-temps à prendre toutes les formes convenables aux circonstances, n'oublia pas de se faire honneur en versant quelques larmes, que ses panégyristes ont soigneusement recueillies: il recommanda qu'on rendît au corps de Constance tous les honneurs dus aux empereurs; il prit l'habit de deuil; il reçut avec un chagrin affecté les témoignages de joie de toutes ses légions, qui le saluèrent de nouveau du titre d'Auguste. Il marcha aussitôt, traversa sans obstacle le défilé de Sucques, passa par Philippopolis, et vint à Héraclée[353]. Tous les corps de troupes envoyés pour lui disputer les passages, se rangeaient sous ses enseignes; toutes les villes ouvraient leurs portes et reconnaissaient leur nouveau souverain. Les habitants de Constantinople vinrent en foule à sa rencontre. Il y entra le 11 de décembre, au milieu des acclamations du peuple, qui se mêlant parmi ses soldats le considérait avec des transports d'admiration et de tendresse. On se rappelait qu'il avait reçu dans cette ville la naissance et la première nourriture: on comparait avec sa jeunesse, avec son extérieur qui n'annonçait rien de grand, tout ce qu'avait publié de lui la renommée, tout ce qu'on voyait exécuté; tant de batailles et de victoires; la rapidité d'une marche pénible, semée de périls et d'obstacles qui n'avaient fait qu'accroître ses forces; la protection divine qui le mettait en possession de l'empire sans qu'il en coûtât une goutte de sang. Le concours de tant de circonstances extraordinaires frappait tous les esprits[354]: on formait les plus heureux présages d'un règne qui s'était annoncé par tant de merveilles.
[Note 353: Cette ville, située sur la Propontide, actuellement mer de Marmara, était à une vingtaine de lieues à l'ouest de Constantinople. Elle avait porté antérieurement le nom de Périnthe. On trouve souvent les deux noms réunis dans les auteurs. Elle avait été long-temps la métropole de la portion de la Thrace, qui se nommait Europe. Du temps de Procope (de ædif. L. 4, c. 9), elle tenait le premier rang après Constantinople.--S.-M.]
[Note 354: _Paulò ante in laceratis Galliæ provinciis lapsus, inimicorum capitalium apertis armis, et occultis insidiis petebatur; in pauculis mensibus, divino munere, Libyæ, Europæ, Asiæque regnator est._ Mamert. Pan. c. 27.--S.-M.]
[Note latérale: II. Caractère de Julien.
Amm. l. 25, c. 4.]
Ses officiers et ses soldats, témoins de la conduite qu'il avait tenue dans la Gaule, confirmaient ces belles espérances: ils promettaient un empereur égal aux Titus, aux Trajans, aux Antonins: ils ne cessaient de louer sa tempérance, sa justice, sa prudence et son courage: ils le représentaient sobre, chaste, vigilant, infatigable, affable sans bassesse, gardant sa dignité sans orgueil, montrant dans la plus vive jeunesse toute la maturité d'un vieillard consommé dans les affaires; plein d'équité et de douceur, même à l'égard de ses ennemis; sachant allier la sévérité du commandement avec une bonté paternelle; détaché des richesses, des plaisirs, de lui-même; ne vivant, ne respirant que dans ses sujets, dont il partageait tous les maux, pour leur communiquer tous ses biens. Ils racontaient ses combats; combien de fois l'avaient-ils vu, soldat en même temps que capitaine, tantôt attaquer l'épée à la main les plus redoutables ennemis, tantôt arrêter la fuite des siens en leur opposant sa personne, et toujours déterminer la victoire autant par ses actions que par ses ordres? Ils relevaient son habileté dans les campements, dans les siéges, dans la disposition des batailles; la force de ses paroles et plus encore de ses exemples capables d'adoucir les plus extrêmes fatigues, et d'inspirer le courage dans les plus grands périls; sa libéralité qui ne lui laissait de trésors que ceux qu'il avait placés entre les mains de ses peuples. Quel bonheur pour l'empire, où il allait répandre les mêmes biens qu'il avait procurés à la Gaule! Ces éloges étaient véritables; et il faut avouer que si l'on retranche la superstition et la bizarre affectation de philosophie, Julien César fut le modèle des empereurs les plus accomplis. Mais il paraît que tant de qualités brillantes étaient accommodées au théâtre, et quelles n'avaient pour la plupart d'autre source que la vanité et peut-être la haine qu'il portait à Constance; et je ne sais si l'on ne peut pas dire qu'il doit à ce prince presque toutes ses vertus, comme tous ses malheurs. Son antipathie pour le meurtrier de sa famille, l'éloigna de tous les vices de Constance: il n'en fallait guère davantage pour faire un grand prince. Les faits justifient ce que j'avance. Sa conduite équivoque dans la rébellion, le rend d'abord suspect: la guerre ouverte qu'il entreprit ensuite contre son empereur, démasque son infidélité et son ambition: celle qu'il déclara au christianisme montre une malice réfléchie, qui se portait à la cruauté, quand elle en pouvait éviter le reproche: enfin, son expédition contre les Perses, en lui laissant la gloire du courage, lui enlève entièrement le mérite de la prudence.
[Note latérale: III. Funérailles de Constance.
Amm. l. 21, c. 16.
Liban. or. 10, t. 2, p. 289.
Greg. Naz. or. 4, p. 115.
Mamert. pan. c. 3 et 27.
Socr. l. 3, c. 1.
Philost. l. 6, c. 6.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Cedr. t. 1, p. 303.]
Le premier soin de Julien fut de rendre à son prédécesseur les devoirs funèbres. Le corps de Constance embaumé et enfermé dans un cercueil était parti de Cilicie, suivi de toute l'armée. Jovien, capitaine des gardes, assis dans le char funèbre, représentait l'empereur. On lui adressait les honneurs qu'on avait coutume de rendre au souverain, quand il traversait les provinces. Les députés des villes se rendaient sur le passage: on lui offrait l'essai du blé déposé dans les magasins pour la subsistance des troupes; on lui présentait les animaux entretenus pour le service des postes et des voitures publiques. On remarqua après l'événement, que ces honneurs passagers avaient été en même temps pour Jovien un présage de son élévation à l'empire et celui d'une mort prochaine. Le char étant arrivé au bord du Bosphore, fut placé sur un vaisseau. Julien sans diadème, revêtu de la pourpre, mais dépouillé de tous les ornements impériaux, l'attendait sur le rivage, à la tête de ses soldats sous les armes et rangés en ordre de bataille. Il le reçut avec respect; il toucha le cercueil, et le conduisit en versant des larmes à l'église des Saints-Apôtres, où Constance fut déposé dans le tombeau de son père à côté de sa femme Eusébia. Saint Grégoire, dans le détail de cette pompe funèbre, parle de prières, de chants nocturnes et de cierges portés par les assistants, comme de choses dès lors en usage dans les funérailles des chrétiens. Mamertinus, panégyriste de Julien, et païen comme lui, donne à Constance le titre de _Divus_. Ce nom, consacré par le paganisme à l'apothéose des empereurs, se trouve quelquefois employé par les chrétiens mêmes. Ce n'était plus qu'un terme de respect, qui avait perdu sa signification primitive.
[Note latérale: IV. Punition de courtisans de Constance.
Amm. l. 22, c. 3 et 7.
Jul. ep. 23, p. 389.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298.
[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 91.
Soz. l. 5, c. 10.
Theoph. p. 39.]
Cod. Th. l. 9, t. 42, leg. 5.
Till. Julien, note 5.]
La faveur de ceux qui avaient abusé de la faiblesse de Constance, ne devait pas lui survivre. Julien forma une chambre de justice à Chalcédoine, établissement souvent utile après un mauvais gouvernement, mais toujours dangereux, et qui exige de la part du prince beaucoup de sagesse pour ne rien donner à la passion, de lumières pour bien choisir les juges, et de vigilance pour éclairer par lui-même leur conduite et contrôler leurs jugements. Il paraît que ces qualités manquèrent à Julien dans cette occasion. Il nomma pour président Salluste Second [_Sallustius Secundus_], différent de l'autre Salluste qu'il avait laissé dans la Gaule. Il ne pouvait faire un meilleur choix: c'était un homme sage et modéré qu'il venait d'élever à la dignité de préfet du prétoire d'Orient en la place d'Helpidius. Mais il lui donna pour assesseur Arbétion, qui aurait dû des premiers éprouver la sévérité de ce tribunal. Ce politique corrompu, auteur de tant de sourdes intrigues, autrefois ennemi de Gallus et de Julien même, avait déja su par sa souplesse surprendre la confiance du nouvel empereur. Il était l'ame de la commission[355]; les autres n'agissaient qu'en sous-ordre: c'étaient Mamertinus, Agilon, Névitta, Jovinus, depuis peu général de la cavalerie en Illyrie[356], et les principaux officiers des deux légions qui portaient le nom de Joviens et d'Herculiens. Ces commissaires, s'étant transportés à Chalcédoine, montrèrent plus de rigueur que de justice. Entre un assez grand nombre de coupables, ils confondirent plusieurs innocents. Les deux consuls furent les premiers sacrifiés à la haine de Julien. Florentius l'avait bien méritée: il fut condamné à mort; mais il avait pris la précaution de se sauver avec sa femme dès la première nouvelle de la mort de Constance, et il ne reparut jamais[357]. Quelque temps après, deux délateurs[358] étant venus offrir à Julien de lui découvrir le lieu où Florentius était caché, il les rebuta avec mépris, en leur disant _qu'il était indigne d'un empereur de profiter de leur malice pour découvrir l'asyle d'un misérable, que la crainte de la mort punissait assez_. Taurus fut exilé à Verceil [_Vercellum_]. On lui fit un crime d'avoir été fidèle à son maître, en quittant l'Italie lorsqu'elle s'était déclarée pour Julien. C'était la première fois qu'on voyait une sentence de condamnation datée du consulat de ceux même qui en étaient l'objet[359], et ce contraste faisait horreur. On exila Palladius dans la Grande-Bretagne, sur le simple soupçon qu'il avait envoyé à Constance des mémoires contre Gallus. Pentadius fut accusé d'avoir prêté son ministère pour faire périr Gallus: il prouva qu'il n'avait fait qu'obéir, et fut renvoyé absous. Florentius maître des offices, fils de Nigrinianus, fut relégué dans l'île de Boa[360], sur les côtes de Dalmatie. Evagrius, receveur du domaine[361]; Saturninus, qui avait été maître du palais[362], et Cyrinus, secrétaire[363] du défunt empereur, éprouvèrent le même sort: on les accusa d'avoir tenu des discours injurieux au prince régnant, et d'avoir tramé des complots contre lui après la mort de Constance: ils furent condamnés sans avoir été convaincus. La vengeance publique triompha par la punition de trois fameux scélérats: l'agent[364] Apodémius, le délateur Paul surnommé _la Chaîne_, et le grand-chambellan Eusèbe, cet esclave impérieux qui s'était rendu le maître de l'empereur, et le tyran de l'état, furent brûlés vifs; et l'on regretta, dit un auteur[365], de ne pouvoir leur faire subir cet horrible supplice autant de fois qu'ils l'avaient mérité. Mais la justice elle-même pleura[366] la mort d'Ursule, trésorier de l'épargne[367], envers lequel Julien se rendit coupable de la plus noire ingratitude. Lorsque Constance l'avait envoyé dans la Gaule sans argent, et sans aucun pouvoir d'en toucher, afin de lui ôter le moyen de s'attacher le cœur des soldats, Ursule avait secrètement donné ordre au trésorier[368] de la province de fournir au César toutes les sommes qu'il demanderait. Julien s'apercevant que cette mort injuste révoltait tous les esprits, prétendit s'en disculper en faisant courir le bruit, qu'il n'y avait aucune part, et qu'Ursule avait été à son insu la victime du ressentiment des soldats, qu'il avait offensés l'année précédente à l'occasion des ruines d'Amid. Il crut accréditer ce prétexte en laissant à la fille d'Ursule une partie de l'héritage de son père. Mais n'était-ce pas se démentir, que de n'en laisser qu'une partie? Les biens des autres furent confisqués; et peu de temps après, comme plusieurs personnes tâchaient par des fraudes charitables de mettre à couvert les débris de la fortune de tant de malheureux, il condamna par une loi les receleurs à la confiscation de leurs propres biens, s'ils en avaient, et à la peine capitale, s'ils étaient pauvres.
[Note 355: Le choix de cet homme peu estimé faisait imputer à Julien un défaut de vigueur ou de lumières. _Ideoque timidus videbatur, vel parùm intelligens quid conveniret_, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 3.--S.-M.]
[Note 356: _Magister equitum per Illyricum._ Amm. Marc. l. 22, c. 3.--S.-M.]
[Note 357: Pendant la vie de Julien, _diu delituit_, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 3, _nec redire ante mortem_ (_Juliani_) _potuit_.--S-.M.]
[Note 358: C'étaient deux officiers du palais, _agentes in rebus_.--S.-M.]
[Note 359: Elle débutait ainsi: _Consulatu Tauri et Florentii, inducto sub præconibus Tauro_.--S.-M.]
[Note 360: Actuellement _Bua_, l'une des plus petites îles de la mer Adriatique, vis-à-vis de Spalatro, en Dalmatie. C'était un lieu ordinaire d'exil pour les condamnés.--S.-M.]
[Note 361: _Comes rei privatæ._--S.-M.]
[Note 362: _Ex cura palatii._--S.-M.]
[Note 363: _Ex notario._--S.-M.]
[Note 364: _Ex agente in rebus._--S.-M.]
[Note 365: C'est Libanius qui s'exprime ainsi. Or. 10, t. 2, p. 298.--S.-M.]
[Note 366: _Ursuli verò necem..... ipsa mihi videtur flesse justitia._ Amm. Marc. l. 22, c. 3.--S.-M.]
[Note 367: _Largitionum Comes._--S.-M.]
[Note 368: _Ad eum qui Gallicanos tuebatur thesauros._ Amm. Marc. l. 22, c. 3.--S.-M.]
[Note latérale: V. Réforme du palais.
Amm. l. 22, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 292 et 293.
Mamert. pan. c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Soz. l. 5, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Vales. ad Amm. l. 22, c. 7.
Cod. Th. l. 6, tit. 27, leg. 2.]
Résolu de rétablir le bon ordre dans toutes les parties de l'état, il commença par la réforme de la maison du prince. Les officiers s'y étaient multipliés à l'infini. Il y trouva mille cuisiniers, autant de barbiers, un plus grand nombre d'échansons et de maîtres d'hôtel, une multitude innombrable d'eunuques[369]. Tous les fainéants de l'empire accouraient au service du palais; et après s'être ruinés à se procurer des offices que les favoris vendaient fort cher, ils s'enrichissaient bientôt aux dépens du prince qu'ils pillaient, et de la patrie qu'ils traitaient comme un pays de conquête. Leur luxe, quelque excessif qu'il fût, trouvait des ressources inépuisables dans le trafic des emplois et des grâces, dans les usurpations, dans les injustices toujours impunies. Julien ayant demandé un barbier, fut fort étonné de voir entrer un homme superbement vêtu: _C'est un barbier_, dit-il, _que je demandais, et non pas un sénateur_[370]. Mais il fut plus surpris encore, quand, par les questions qu'il fit à ce domestique, il apprit que l'état lui fournissait tous les jours la nourriture de vingt hommes et de vingt chevaux, indépendamment des gages considérables et des gratifications qui montaient encore plus haut[371]. Un autre jour, voyant passer un des cuisiniers de Constance, habillé magnifiquement, il l'arrêta; et ayant fait paraître le sien, vêtu selon son état, il donna aux assistants à deviner qui des deux était officier de cuisine: on décida en faveur de celui de Julien qui congédia l'autre et tous ses camarades, en leur disant _qu'ils perdraient à son service tous leurs talents_. Il ne garda qu'un seul barbier: _C'en est encore trop_, disait-il, _pour un homme qui laisse croître sa barbe_. Il chassa tous les eunuques, dont il déclara qu'il _n'avait pas besoin, puisqu'il n'avait plus de femme_. Nous avons déja dit qu'il abolit cette sorte d'officiers, qu'on appelait les _curieux_: il réduisit à dix-sept les agents du prince, qui sous ses successeurs se multiplièrent jusqu'à dix mille. Il ne choisit pour cet emploi que des hommes incorruptibles, et il augmenta leurs priviléges. Il purgea aussi la cour d'une multitude de commis et de secrétaires, plus connus par leurs concussions que par leurs services. Ces suppressions d'offices ne pouvaient manquer d'exciter des murmures passagers: on reprochait à Julien une austérité cynique; on le blâmait de dépouiller le trône de cet éclat qui, tout emprunté qu'il est, sert à le rendre plus respectable. Mais les gens sensés trouvaient dans cette réforme plus de bien que de mal; et sans approuver ce qu'elle avait d'outré et de bizarre, ils pensaient que l'excès en ce genre est moins fâcheux pour les peuples, et moins contagieux pour les successeurs.
[Note 369: Μαγείρους μὲν χιλίους· κουρέας δὲ οὐκ ἐλάττους, οἰνοχόους δὲ πλείους, σμήνη τραπεζοποιῶν, εὐνούχους ὑπερ τάς μυίας παρά τοῖς ποιμέσιν ἐν ᾖρι. Liban., _or._ 10, t. 2, p. 292.--S.-M.]
[Note 370: Ammien Marcellin, l. 22, c. 4: _Ego non rationalem jussi, sed tonsorem acciri_. Un _rationalis_ était un intendant des finances. Dans Zonare, Julien s'exprime ainsi: κουρέα ζητεῖν άλλ' οὐ συγκλητίκον.--S.-M.]
[Note 371: _Vicenas diurnas respondit annonas, totidemque pabula jumentorum (quæ vulgo dictitant capita), et annuum stipendium grave, absque fructuosis petitionibus multis._ Ammien Marcell. l. 22, c. 4. Nous appelons _rations_ ce que les Latins nommaient _capita_.--S.-M.]
[Note latérale: VI. Rétablissement de la discipline militaire.
Amm. l. 22, c. 4 et 7.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 7, 8, et ibi God.]
Le luxe qui régnait à la cour, s'était introduit dans les armées. Ce n'étaient plus ces soldats sobres et infatigables, qui couchaient tout armés sur la terre nue ou sur la paille, et dont toute la vaisselle consistait en un vase de terre: c'étaient des hommes délicats et voluptueux, corrompus par l'oisiveté, qui regardaient leurs lits comme une partie de leur équipage plus nécessaire que leurs armes, qui portaient des coupes d'argent plus pesantes que leurs épées. Leurs officiers, parvenus par l'intrigue, ne pouvaient loger que dans des palais; ils s'enrichissaient aux dépens des soldats, et les soldats aux dépens des provinces, à qui seules ils faisaient la guerre par leurs pillages, ne sachant que fuir devant l'ennemi. Plus de subordination ni d'obéissance; plus d'honneur ni de courage. Julien rétablit la discipline: il ne mit en place que des officiers éprouvés par de longs services: il prit soin que les soldats ne manquassent ni de bonnes armes, ni d'habillements, ni de paie, ni de nourriture; mais il retrancha sévèrement tout ce qui tendait au luxe. Il leur fit reprendre l'habitude du travail: une de ses lois ordonne que le fourrage, qui est fourni par les provinces, ne sera apporté que jusqu'à vingt milles du camp, ou du lieu dans lequel les soldats font leur séjour, et qu'ils seront obligés de l'aller chercher à cette distance: c'était la marche ordinaire d'une journée.
[Note latérale: VII. Modération de Julien.
Jul. misop. p. 343, 365, et 367.
Liban. or. 4, t. 2, p. 161 et 162.
Mamert. pan. c. 27, Eunap. excerpt. hist. Byz. p. 17 et 18.
Cod. Th. l. 12, tit. 13, leg. 1, et ibi God.]
L'exemple du prince était une loi de frugalité et de tempérance. La puissance souveraine ne changea rien dans les mœurs de Julien, non plus que dans sa dépense personnelle. Modeste sur le trône, comme il l'avait été dans l'oppression, il rejeta le titre de _seigneur_, que l'usage avait attaché aux empereurs: c'était l'offenser que de l'appeler de ce nom. Nulle recherche dans ses habits. La pourpre impériale était d'une teinture distinguée et beaucoup plus éclatante; il se contenta de la plus commune. Il voulut même plusieurs fois quitter le diadème, et ne le retint que par bienséance. Selon une ancienne coutume, les provinces envoyaient par leurs députés des couronnes d'or à l'empereur, soit lorsqu'il parvenait à l'empire, soit à l'occasion d'un événement heureux, ou pour le remercier d'un bienfait; et cet usage était devenu une obligation[372]. Les bons princes en avaient quelquefois dispensé; les autres exigeaient ce présent comme un droit de la souveraineté. Les préfets du prétoire imposaient à cet effet une taxe arbitraire, sans en exempter ceux mêmes qui étaient privilégiés à l'égard des autres contributions. L'avarice des empereurs et la flatterie des préfets avaient fait monter ces couronnes à un prix excessif; il y en avait de mille onces, quelquefois de deux mille. Julien rendit à ce présent sa liberté primitive, et par conséquent son mérite: il voulut qu'il fût purement volontaire; il défendit même d'excéder dans ces couronnes le poids de soixante-dix onces. C'était, à son avis, dénaturer un hommage que de le tourner en profit; et tout ce que saisissait l'avarice était perdu pour l'honneur.
[Note 372: Julien se plaint dans son Misopogon de ce que les habitants d'Antioche avaient été les derniers à lui envoyer des députés, et de ce qu'ils avaient été prévenus par les Alexandrins, bien plus éloignés qu'eux.--S.-M.]
[Note latérale: VIII. Il soulage les provinces.
Amm. l. 25, c. 4.
Mamert. pan. c. 25.
Liban. or. 4, t. 2, p. 161. et or. 10, p. 306.
Jul. misop. p. 365, epist. 47, p. 428.
Eutr. l. 10.
[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 80.]
Ambros. or. de obitu Valent. t. 2, p. 1173.
Cod. Th. l. 5, t. 12, leg. unic. L. 8, tit. 1, leg. 6, 7, 8; tit. 5, l. 12, 13, 14, 15, 16; l. 10, tit. 3, leg. 1. L. 11, tit. 3, leg. 3, 4; tit. 12, leg. 2; tit. 16, leg. 10; tit. 19. leg. 2; tit. 28. leg. 1. L. 12, tit. 1, leg. 50. et seq. L. 15, tit. 1, leg. 8, 9, 10, tit. 3, leg. 2.
Cod. Just. l. 11, t. 69, leg. 1 et 2.]
La réforme du palais et les bornes étroites qu'il prescrivit à sa dépense, le mirent en état de soulager les provinces. Il s'attachait à n'y envoyer que des gouverneurs désintéressés et incorruptibles. Il modéra les taxes autant que le permirent les besoins de l'état; et l'on dit que dans le cours de son expédition en Perse, on l'entendit plusieurs fois au milieu des plus grands périls, demander à ses Dieux la grâce de terminer promptement la guerre, afin de pouvoir réduire les tributs. Il défendit aux préfets de rien imposer de nouveau, ni de rien relâcher des impositions ordinaires, sans un ordre exprès de sa part. Tous ceux qui jouissaient du revenu actuel des terres, sans en excepter ceux qui possédaient les fonds patrimoniaux du prince cédés à des particuliers, payaient leur part des tailles. Ce n'était pas pour l'intérêt de son trésor, c'était pour celui des peuples, qu'il se rendait difficile sur les exemptions et sur les remises: il ne croyait pas que les princes fussent en droit de faire payer par leurs sujets leurs faveurs particulières; et comme les priviléges retombaient à la charge du public, il pensait qu'ils n'étaient dus qu'à ceux auxquels le public était redevable. En ce cas, il donnait à ces priviléges toute l'étendue qu'ils pouvaient avoir sans restriction ni épargne; aimant mieux, disait-il, accorder le bienfait tout entier, que de l'affaiblir en le divisant et en le faisant demander à diverses reprises. Mais si la faveur ne procurait jamais de remises, la nécessité les obtenait aisément: ce fut par ce motif qu'il en fit de considérables aux Africains, aux Thraces, à la ville d'Antioche. Il fit éclairer de près la conduite des officiers des rôles, qui, étant chargés de répartir les tributs et les fonctions onéreuses, pouvaient commettre beaucoup d'injustices. Les bienfaits mêmes du souverain avaient été auparavant à charge aux provinces, par les présents qu'il fallait prodiguer aux porteurs des ordonnances. Ceux-ci, loin de rien exiger sous le règne de Julien, n'osaient même rien accepter, persuadés que ces gratifications illicites ne pouvaient ni échapper à sa vigilance, ni se déguiser sous aucun titre. Il rétablit l'ancien usage pour la réparation et l'entretien des chemins publics; chaque propriétaire était tenu d'en faire la dépense à proportion de l'étendue de ses possessions. Le mauvais état des postes que Constance avait ruinées, causait un grand dommage aux provinces obligées de les entretenir; Julien ne négligea pas cette partie: il réforma dans le plus grand détail tous les abus qui s'y étaient introduits. On voit, par plusieurs de ses lois, qu'il n'eut rien plus à cœur que de rétablir les finances des villes, et de leur rendre leur ancienne splendeur. Il encouragea l'ordre municipal par des exemptions modérées; il y rappela ceux qui tâchaient de s'y soustraire; il y fit entrer des gens qui jusqu'alors n'y avaient pas été engagés. Les deux empereurs précédents avaient concédé ou laissé envahir des terres, des édifices, des places qui appartenaient aux communes des villes: Julien ordonna que ces terres seraient restituées et affermées, et que le revenu en serait appliqué aux réparations des ouvrages publics; que les édifices, dont on avait changé l'usage, seraient rendus à leur ancienne destination: il accorda cependant que les bâtiments élevés par des particuliers sur un terrain public, leur demeurassent à condition d'une redevance. On croit que ces dernières lois attaquaient principalement les chrétiens, auxquels Constantin et Constance avaient accordé des fonds, des temples, et d'autres édifices pour les églises et pour l'entretien du culte et des ministres de la religion. Il paraît encore qu'il en voulait au christianisme en établissant dans une de ses lois un principe d'ailleurs très-sensé et avoué des chrétiens eux-mêmes: _C'est que les siècles précédents sont l'école de la postérité, et qu'il faut s'en tenir aux lois et aux coutumes anciennes, à moins qu'une grande utilité publique n'oblige d'y déroger_. C'était le langage de Julien et des autres païens de son temps, d'accuser de nouveauté la religion chrétienne, dont ils voulaient ignorer l'ancienneté.
[Note latérale: IX. Sa manière de rendre la justice.
Amm. l. 22, c. 10, et l. 25, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 304.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 120.
Suidas.
Cod. Th. l. 1, tit. 7, quædam, L. 11. tit. 30. leg. 29, 30, 51.]
Il aimait à rendre la justice, il se piquait d'en suivre scrupuleusement les règles dans sa conduite, et ne s'en écartait jamais dans les jugements, si ce n'est à l'égard des chrétiens. Sévère sans être cruel, il usait plus souvent de menaces que de punitions. Très-instruit des lois et des usages, il balançait sans aucune faveur le droit des parties. Le premier de ses officiers n'avait nul avantage sur le dernier de ses sujets. Il abrégeait la longueur des procédures, et les regardait comme une fièvre lente qui mine et consume le bon droit. Dès que l'injustice lui était dénoncée, il s'en croyait chargé tant qu'il la laisserait subsister. Nous avons de lui plusieurs lois claires et précises, qui ont pour but d'accélérer les jugements, de faciliter les appels et d'en rendre l'expédition plus prompte. L'iniquité murmurait de la dureté d'un gouvernement où elle ne pouvait espérer l'impunité, ni même une longue jouissance; et ce qui achevait de la désoler, c'est que l'opprimé trouvait auprès de Julien l'accès le plus facile. Comme il paraissait souvent en public pour des fêtes et pour des sacrifices, rien n'était si aisé que de l'aborder; il était toujours prêt à recevoir les requêtes et à écouter les plaintes. Il laissait toute liberté aux avocats, et il ne tenait qu'à eux d'épargner la flatterie; mais le règne précédent les y avait trop accoutumés. Un jour qu'ils applaudissaient avec une sorte d'enthousiasme à une sentence qu'il venait de prononcer: _Je serais_, dit-il, _flatté de ces éloges, si je croyais que ceux qui me les adressent osassent me censurer en face dans le cas où j'aurais jugé le contraire_. On le blâme cependant d'avoir quelquefois interrompu l'audience par des questions hors de saison; pour demander, par exemple, de quelle religion étaient les plaideurs: s'il en faut croire Ammien Marcellin, ce n'était qu'une curiosité déplacée[373]; ni le motif de la religion, ni aucune autre considération étrangère à la justice, n'influait sur ses jugements; mais il est démenti en ce point par tous les historiens ecclésiastiques. Ce qui l'entretenait dans cet esprit de droiture, ajoute le même auteur, c'est que connaissant sa légèreté naturelle[374], il permettait à ses conseillers de le rappeler de ses écarts, et les remerciait de leurs avis. Saint Grégoire de Nazianze nous donne cependant des idées bien différentes: il reproche à Julien, comme un fait connu de tout l'empire, que dans ses audiences publiques il criait, il s'agitait avec violence, comme s'il eût été l'offensé; et que quand des gens grossiers s'approchaient de lui pour lui présenter une requête, il les recevait à coups de poings et à coups de pieds, et les renvoyait sans autre réponse. Je serais tenté de croire que ceux que Julien rebutait ainsi, étaient des délateurs; et que l'indignation publique contre ces misérables excusait ces emportements, quelque indécents qu'ils fussent dans la personne d'un prince. Mais comment accorder les idées avantageuses que les auteurs païens nous donnent de Julien, avec le portrait affreux qu'en ont fait des écrivains qu'on ne peut sans témérité soupçonner de mensonge? Je pense que l'unique moyen de concilier des témoignages si opposés, c'est de dire que la haine dont ce prince était animé contre le christianisme, le faisait sortir de la route qu'il s'était tracée; qu'étant par choix déterminé à la douceur et à la justice, il devenait par passion à l'égard des chrétiens, inhumain, injuste, ravisseur.
[Note 373: _Et quamquam in disceptando aliquoties erat intempestivus, quid quisque jurgantium coleret, tempore alieno interrogans: tamen nulla ejus definitio litis à vero dissonans reperitur: nec argui umquam potuit ob religionem vel quodcumque aliud, ab æquitatis recto tramite deviasse._ Amm. Marc. l. 22, c. 10.--S.-M.]
[Note 374: _Levitatem agnoscens commotioris ingenii sui, præfectis proximisque permittebat, ut fidenter impetus suos aliorsùs tendentes, ad quæ decebat monitu opportuno frenarent._ Amm. Marc. l. 22, c. 10.--S.-M.]
[Note latérale: X. Il donne audience aux ambassadeurs.
Amm. l. 22, c. 7.
Liban. or. 8. t. 2, p. 245.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.]
Après avoir tracé ce plan général du gouvernement de Julien, nous allons entrer dans le détail des événements de son règne. Il trouva à Constantinople plusieurs ambassadeurs que les nations étrangères avaient envoyés à Constance. Il leur donna audience et les congédia honorablement, à l'exception des Goths qui contestaient sur les termes du traité fait avec eux. Julien les renvoya en les menaçant de la guerre. Plusieurs de ses officiers lui conseillaient d'effectuer cette menace: il répondit qu'il cherchait des ennemis plus redoutables, et que les pirates de Galatie[375] suffiraient pour lui faire raison de la perfidie de cette nation. Ces corsaires courant alors les côtes du Pont-Euxin enlevaient les Goths et les allaient vendre comme esclaves. Il se contenta de réparer les fortifications des villes de Thrace, et de poster des corps de troupes le long des bords du Danube.
[Note 375: Lebeau se trompe en disant que les Galates couraient les côtes de l'Euxin pour y faire des esclaves. La Galatie, située au centre de l'Asie-Mineure, n'avait point de port; et quand même elle eût été dans une position maritime, il est difficile de croire que les principes de gouvernement admis par l'administration romaine eussent toléré de telles entreprises. Il n'était pas nécessaire que les Galates fussent pirates pour faire le commerce d'esclaves; cette sorte de trafic a toujours eu lieu dans les régions limitrophes de la mer Noire. Il est encore en usage parmi les nations du Caucase. Il suffisait que les Galates se rendissent dans les villes où se vendaient des esclaves, qu'ils plaçaient ensuite dans l'empire. Les choses se passaient ainsi. Ammien Marcellin, le seul auteur qui ait fait mention de la réponse de Julien rapportée dans le texte de Lebeau, ne parle que de marchands et non de pirates Galates. _Illis sufficere_, dit-il, _mercatores Galatas, per quos ubique sine conditionis discrimine venumdantur_. Amm. Marc. l. 22, c. 7. Il est clair que les Galates faisaient métier de marchands d'esclaves; ce qui est encore attesté par ce vers de Claudien (l. I. _contr. Eutrop._ v. 59):
_Hinc fora venalis Galata ductore frequentat._--S.-M.]
[Note latérale: AN 362.
XI. Nouveaux consuls.
Amm. l. 22, c. 7, et ibi Vales.
Idat. chron. Mamert. pan. c. 15, 17, 19, 28, 29 et 30.]
Dans la cour de Constance le consulat avait été le prix de l'intrigue. Il fallait l'acheter par des bassesses et par des sommes d'argent prodiguées aux favoris, aux femmes, aux eunuques. Sous Julien cette magistrature, plus importante par son ancien éclat que par ses fonctions actuelles, recouvra son premier lustre. Mamertinus et Névitta, désignés consuls depuis deux mois, n'étaient peut-être pas les plus dignes de cet honneur, mais du moins ils n'en furent redevables qu'au choix de leur maître. Julien toujours excessif compromit sa propre dignité pour honorer celles des consuls. Le jour que ces magistrats entraient en charge, le prince avait coutume de les accompagner au sénat. Le premier de janvier, au point du jour, Mamertinus et Névitta se rendirent au palais pour prévenir l'empereur. Dès qu'il les aperçut, il courut fort loin au-devant d'eux: il les salua, les embrassa, fit entrer leur litière jusque dans ses appartements, leur demanda l'ordre pour partir; et comme ils refusaient de s'asseoir sur leurs chaises curules pendant que l'empereur restait debout, il les y plaça de ses propres mains, et marcha devant eux à pied et confondu dans la foule du cortége. Le peuple suivait avec de grandes acclamations. Mamertinus distingué par son éloquence rendit sur-le-champ à la vanité de l'empereur, ce que l'empereur venait de prêter à la sienne: il prononça en sa présence son panégyrique. Nous avons encore cette pièce pleine de flatterie, mais spirituelle et fort élégante. Julien était bien peu philosophe, si ces éloges outrés se trouvaient être de son goût; et quelque ressentiment qu'il conservât des injustices de Constance, les traits satiriques lancés sans ménagement contre ce prince devaient au moins par leur indécence révolter le successeur. Deux jours après, Mamertinus donnant les jeux du cirque, on fit venir plusieurs esclaves qui devaient recevoir la liberté. Julien, peu instruit de cette coutume, se mettait déja en devoir de les affranchir; mais averti que cette fonction ne lui appartenait pas en cette occasion, il se condamna lui-même à une amende de dix livres d'or, pour avoir entrepris sur la juridiction des consuls.
[Note latérale: XII. Occupations de Julien à Constantinople.
Amm. l. 22, c. 7, 9 et ibi Vales.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298 et 299.
Jul. ep. 11, p. 380.
Mamert. pan. c. 24.
Socr. l. 3, c. 1.
Cod. Th. l. 9, tit. 2, leg. 1; L. 11, tit. 23. leg. 2.
Grut. inscr. p. 1102, n. 2.]
Pendant six mois qu'il resta à Constantinople, il assista fréquemment aux assemblées du sénat. L'usage de Constance avait été de mander au palais les sénateurs, qui se tenaient debout, tandis qu'il leur donnait ses ordres en peu de mots. Mais Julien, jaloux de la réputation d'éloquence, et qui estimait ses discours autant que ses victoires, passait les nuits à composer des harangues; il allait ensuite les débiter aux sénateurs qu'il faisait asseoir avec lui: c'étaient des éloges, des censures, des avertissements. Il assistait au jugement des procès. Un jour pendant qu'il haranguait, on vint l'avertir que le philosophe Maxime arrivait d'Ionie. Aussitôt oubliant et les sénateurs, et ce qu'il était lui-même, il descend brusquement de son siége, court au-devant de Maxime, l'embrasse avec empressement, l'introduit dans l'assemblée; et après avoir raconté avec beaucoup de vivacité quelles obligations il avait à Maxime, en quel état ce grand homme l'avait trouvé, à quel degré de perfection ses leçons l'avaient conduit, il sort avec lui, le tenant toujours par la main. Une scène si bizarre inspirait aux uns du respect pour Maxime, aux autres du mépris pour Julien; mais tous se conformaient au caractère et au goût du prince: et comme il affectait de se nommer sénateur de Byzance, par une sorte d'échange, les sénateurs prenaient un extérieur philosophique. Julien augmenta leurs priviléges. Prétextatus[376], un des plus distingués du sénat de Rome, qui avait été gouverneur de Toscane, d'Ombrie, de Lusitanie, et que Julien venait de faire proconsul d'Achaïe, se trouvait alors à Constantinople pour une affaire particulière. Les auteurs païens s'accordent tous à louer en lui l'intégrité, la sagesse, et une sévérité de mœurs digne de l'ancienne république. Son attachement à l'idolâtrie relevait encore aux yeux de Julien tant de belles qualités. Le prince ne faisait rien sans prendre ses conseils. Nous aurons plusieurs fois occasion de parler de ce célèbre personnage, qui ne mourut que sous le règne de Théodose.
[Note 376: Une inscription, de l'an 387, nous apprend qu'il s'appelait Vettius Agorius Prætextatus, et nous fait connaître toutes les dignités qu'il avait obtenues.--S.-M.]
[Note latérale: XIII. Il ajoute à Constantinople de nouveaux embellissements.
Jul. ep. 58, p. 443.
Zos. l. 3, c. 11.
Ducange, in Const. Christ. l. 1, c. 19, et l. 2, c. 1 et 3.
Banduri, imp. or. t. 2, p. 593, 677, 678.
Spon, voyag. t. 1, p. 137.
La Bleterie, notes sur les lettres de Julien, p. 247.]
Le séjour de l'empereur procura plusieurs embellissements à Constantinople, qu'il aimait, disait-il, comme sa mère[377]. Il fit faire ou plutôt élargir un port sur la Propontide, afin de mettre les vaisseaux à l'abri du vent du midi. Ce port s'appelait auparavant _le port d'Hormisdas_, à cause du palais de ce prince[378], qui en était voisin; il prit alors le nom de _Julien_. Justin le jeune lui donna celui de sa femme _Sophie_. On l'appela dans les siècles suivants _le Port neuf_, _le Port du palais_, _le Bucoléon_. Il est comblé aujourd'hui. En face de ce port, Julien éleva un portique semi-circulaire, qu'on appela le _Sigma_, et qui communiqua ce nom à un quartier voisin. Il avait amassé un grand nombre de livres: il les plaça dans une bibliothèque qu'il fit construire sous un portique de l'_Augustéon_. Les libraires vinrent établir leurs boutiques à l'entour; et comme la salle du Sénat était près de là, les plaideurs, les avocats, les praticiens se rassemblaient dans ce lieu, pour y traiter de leurs affaires. Les Alexandrins avaient dans leur ville un obélisque couché sur le rivage: on allait y dormir pour se procurer des songes prophétiques, et la débauche se mêlait à la superstition. Julien, pour sauver au paganisme un ridicule et un sujet de reproche, exécuta le dessein qu'avait formé Constance, de transporter cet obélisque à Constantinople. Il n'eut pas le temps de le mettre en place, s'il est vrai, comme on a lieu de le croire, que ce soit le même que Théodose fit dresser au milieu du grand Cirque[379]. Spon l'y vit encore en 1675. Il est de granit, d'une seule pièce, haut d'environ cinquante pieds: chaque face a six pieds de largeur vers la base. Julien pour dédommager les Alexandrins leur permit de dresser dans leur ville une statue colossale qui venait d'être achevée. C'était, selon l'apparence, la statue de Julien même.
[Note 377: _Natus illic_, dit Ammien Marcellin (l. 22, c. 9.), _diligebat eam ut genitatem patriam, et colebat_.--S.-M.]
[Note 378: Frère du roi de Perse qui s'était retiré dans l'empire romain. Voyez ci-devant, liv. IV, § 1, 2 et 3; t. 1, p. 223 et suiv.--S.-M.]
[Note 379: Pour avoir de plus amples détails sur cet obélisque et sur son érection, voyez les notes qui seront ajoutées ci-après l. XXIV, § 42.--S.-M.]
[Note latérale: XIV. Requête de plusieurs Égyptiens rejetée.
Amm. l. 22, c. 6.
Liban, pro Aristoph. t. 2, p. 222 et 223.
Cod. Th. l. 2, tit. 29, leg. 1. Till. Julien, art. 11.]
Il était occupé de ces soins, lorsqu'il se vit environné d'une foule importune qui demandait justice. C'étaient des Égyptiens, qui, ayant appris quelle attention le nouveau prince apportait à réformer les abus du règne précédent, étaient venus en diligence à Constantinople, pour tirer quelque avantage de cette heureuse disposition. Les Égyptiens de ce temps-là étaient intéressés, chicaneurs, toujours mécontents, toujours prêts à accuser les officiers publics de rapines et de concussions, soit pour se dispenser de payer les taxes, soit pour avoir leur part des confiscations. Ceux-ci attroupés en grand nombre obsédaient et poursuivaient partout et le prince et les préfets du prétoire: ils ne cessaient de les fatiguer de leurs plaintes. Tous ces cris se réunissaient, quoique pour des objets différents: les uns prétendaient qu'on avait exigé d'eux plus qu'ils ne devaient, les autres ce qu'ils ne devaient pas; d'autres, qu'on leur avait vendu bien cher des recommandations pour obtenir des grâces et des emplois: tous demandaient la restitution de leur argent; et ils faisaient même remonter leurs prétentions plus haut que la date de leur naissance. Julien se débarrassa de leurs importunités par une ruse peu séante à un prince. Il leur commanda par un édit de passer tous à Chalcédoine, leur promettant de s'y rendre incessamment pour les entendre et les satisfaire. Dès qu'ils eurent obéi, il défendit aux patrons des barques employées à ce trajet d'en ramener aucun à Constantinople. Ils s'ennuyèrent d'attendre, et prirent enfin le parti de retourner dans leur pays. A cette occasion, l'empereur publia une loi qui défendait de poursuivre la restitution des sommes données sous les règnes précédents pour acheter des charges ou des grâces. Ammien Marcellin applaudit à cette loi; et M. de Tillemont remarque fort sensément, qu'il aurait eu autant de raison de la louer, si elle eût ordonné tout le contraire.
[Note latérale: XV. Ambassade des nations étrangères.
Amm. l. 22, c. 7, et ibi Vales.]
Les victoires de Julien dans la Gaule avaient étendu sa renommée au-delà des bornes de l'empire. La nouvelle de la mort de Constance ne fut pas plutôt répandue, que les peuples les plus éloignés firent partir leurs ambassadeurs. On en vit arriver à Constantinople, de l'Arménie, des contrées septentrionales au-delà du Tigre[380], des Indes et de l'île de Ceylan[381], de la Mauritanie voisine du mont Atlas[382], des bords du Phasis, du Bosphore Cimmérien, et de plusieurs régions auparavant inconnues[383]. Toutes ces nations redoutant son courage se hâtèrent de lui envoyer des présents[384]; elles se soumettaient à un tribut annuel, et ne demandaient d'autre grâce que la paix et la sûreté[385]. Les Perses furent les seuls qui se dispensèrent d'envoyer des députés.
[Note 380: _Transtigritanis et Armeniis._ C'est plutôt des _contrées orientales_ que _septentrionales_, qu'il fallait dire au sujet des régions transtigritaines, à moins que la dernière de ces expressions ne soit relative à leur position par rapport au cours du Tigre; ces provinces étaient en effet au nord de ce fleuve, qui les embrassait en partie du côté du midi.--S.-M.]
[Note 381: _Inde nationibus Indicis.... abusque Divis et Serendivis._ Voyez ce que j'ai dit au sujet des Dives et des Serendives, liv. 36, § VI, t. 1, p. 438, note 7.--S.-M.]
[Note 382: Il existait encore à cette époque un grand nombre de tribus maures ou gétules, qui s'étaient conservées indépendantes de l'empire, au milieu ou au-delà du mont Atlas.--S.-M.]
[Note 383: _Ab aquilone et regionibus solis per quas in mare Phasis accipitur, Bosporanis aliisque antehac ignotis legationes._ Amm. Marc. l. 22, c. 7.--S.-M.]
[Note 384: Toutes ces nations étaient dans l'usage d'apporter des présents. Ammien Marcellin assure que les Indiens vinrent avant l'époque ordinaire. _Indicis certatim cum donis optimates mittentibus ante tempus._--S.-M.]
[Note 385: _Ut annua complentes solemnia intra terrarum genitalium terminos otiosè vivere sinerentur._--S.-M.]
[Note latérale: XVI. Julien environné de sophistes.
Jul. epist. 4, p. 375, epist. 15, p. 383 et ep. 38, p. 414.
Eunap. in Maxim. t. 1, p. 46-64, et in Chrysanth. 107-120, ed. Boiss.
Suid. in Max. et Chrysanth.
Liban. Orib.
Himer.
Basil. ep. 39, 40, 41, t. 3, p. 122-125.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 110.
Mamert. pan. c. 23, et 26.
Joann. Antioch. expert. p. 841.
Socr. l. 3, c. 1.
Till. vie de S. Basile, art. 28.
Vita Basil. edit. Benedict. c. 8.
La Bleterie, vie de Julien, l. 4, p. 218 et suiv.]
Les hommages des peuples étrangers avaient de quoi satisfaire la vanité d'un souverain. Mais Julien plus philosophe qu'empereur, était bien plus flatté de voir se rassembler autour de lui un essaim de sophistes qui accouraient de toutes les provinces. Il les attirait, il mendiait, pour ainsi dire, leur amitié par ses lettres; il les recevait comme députés de ses Dieux; c'étaient ses plus intimes confidents et ses ministres; c'est aussi à leurs pernicieux conseils qu'on doit principalement attribuer les efforts qu'il fit pour détruire le christianisme. Nous avons déja exposé l'accueil dont il honora le philosophe Maxime, le maître et le chef de toute cette cabale. Julien avait une si haute opinion de son goût et de son savoir, qu'il l'avait choisi pour censeur de ses ouvrages. Cet imposteur vint à Constantinople sur les instances réitérées de l'empereur: c'est une chose plaisante que le sérieux avec lequel Eunapius, le panégyriste de tous ces prétendus sages, raconte les hommages qui furent rendus à Maxime sur toute la route par les peuples, par les sénateurs, par les magistrats mêmes; et tandis que les hommes le comblaient d'honneurs, les femmes faisaient humblement leur cour à la sienne, qui portait encore plus haut que son mari l'orgueil de la profession. La philosophie de Maxime ne tint pas contre l'air contagieux de la cour: les déférences de Julien et les adorations des courtisans altérèrent sa morale; il donna dans le luxe et devint insolent; ce qu'il eut pourtant l'adresse de cacher aux yeux de Julien. Nymphidianus, frère de Maxime, déclamateur médiocre, fut honoré de l'emploi de secrétaire pour les lettres grecques; et, selon Eunapius même, il s'en acquitta assez mal. Priscus d'Épire, Himérius de Bithynie, Libanius d'Antioche, jouèrent aussi un rôle considérable dans la cour de Julien. Mais personne n'égalait le crédit du fidèle Oribasius, médecin du prince, très-expert dans son art, et aussi habile dans la pratique des affaires. Eunapius prétend même, que Julien lui était redevable de l'empire. Ne pourrait-on pas sur cette parole d'Eunapius soupçonner Oribasius d'avoir sous main excité les troupes à donner à Julien le titre d'Auguste; et cette lettre anonyme, qui fut la première étincelle de la révolte, ne serait-elle pas de la façon d'Oribasius? Chrysanthus, un des héros de la cabale, fut plus avisé que son ami Maxime: il le laissa partir pour la cour après avoir fait quelques efforts pour le retenir. Pour lui, il résista à toutes les instances de l'empereur, qui voulut bien s'abaisser jusqu'à écrire de sa propre main à la femme de ce philosophe. Julien, rempli d'estime pour Chrysanthus, malgré ses refus, lui conféra à lui et à sa femme[386] la souveraine sacrificature de la Lydie. Le nouveau pontife fit connaître dans cet emploi qu'il devinait mieux que ses confrères, qui tous étaient d'excellents magiciens. Prévoyant que l'orage qui tombait sur les Chrétiens, ne serait pas de longue durée, il les traita avec amitié; il n'imita point ses semblables dans leur zèle à ruiner les églises, à rebâtir les temples des idoles, à tourmenter ceux qui refusaient de sacrifier: et la Lydie ne se ressentit pas des fureurs de l'idolâtrie. Il dut à cette modération la tranquillité de sa vieillesse. On dit que Julien ayant conservé beaucoup d'estime pour saint Basile, dont il avait connu le mérite dans les écoles d'Athènes, l'invita inutilement à venir se joindre à une compagnie si mal assortie au caractère de ce grand et religieux personnage. Mais il est démontré que la lettre de Julien qui fait le fondement de cette opinion, s'adressait à un autre Basile. Nous avons encore une lettre menaçante de Julien, écrite à saint Basile, et une réponse du saint remplie des reproches les plus hardis. M. de Tillemont n'ose rejeter ces deux pièces: d'autres critiques les soutiennent fausses et également indignes et du prince et du saint docteur. Saint Grégoire accuse Julien d'avoir pris plaisir à se jouer de plusieurs de ceux avec lesquels il avait autrefois contracté des liaisons dans le cours de ses études: _Il les attirait_, dit-il, _à la cour par de belles promesses; il les caressait d'abord; il se familiarisait avec eux, et les renvoyait ensuite avec mépris_. Mais ce trait pourrait bien ne tomber que sur ces amis intéressés dont parle Libanius, qui accouraient auprès de Julien avec une soif de richesses que nul bienfait ne pouvait éteindre. D'ailleurs, loin de blâmer Julien de légèreté dans ses attachements, on lui reproche plutôt de s'être piqué de constance au point de ne pas retirer son amitié à ceux mêmes qu'il en reconnaissait indignes.
[Note 386: Elle se nommait Mélita, et était cousine du sophiste Eunapius.--S.-M.]
[Note latérale: XVII. Plan de Julien pour détruire la religion chrétienne.
Liban. or. 10, t. 2. p. 290.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 79.
Chrysost. de Sto. Babyla, contra Julianum et gentiles, t. 2, p. 575.]
Tant de fanatiques sombres et austères, que l'éclat de la religion chrétienne avait obligés à se tenir long-temps cachés dans l'ombre des écoles, sortant enfin au grand jour, remplis de venin et de rage, se préparaient à se venger du silence auquel ils avaient été condamnés: ils ne méditaient que proscriptions et que supplices. Les chrétiens, de leur côté, craignaient des traitements plus rigoureux que n'en avaient éprouvé leurs pères. En effet Julien les haïssait mortellement; il avait beaucoup plus à cœur de les détruire que de vaincre les Perses; il regardait cet ouvrage comme le chef-d'œuvre de son règne. Mais plus habile que ces malheureux sophistes qui ne lui donnaient que des conseils inhumains, il préféra la séduction à la cruauté déclarée: _Il pensait_, dit Libanius, _que ce n'est ni le fer ni le feu qui changent la croyance des hommes; que le cœur désavoue la main que la crainte force à sacrifier; et que les supplices ne produisent que des hypocrites, toujours infidèles pendant leur vie, ou des martyrs honorés après leur mort_. Il faisait encore réflexion que dans l'état de force et de vigueur où se trouvait alors la religion chrétienne, c'était risquer d'ébranler tout l'empire, que d'entreprendre de la déraciner par une violence ouverte. Il dressa donc un plan tout nouveau, qui eût sans doute été plus heureux que la barbarie de Dioclétien et de Galérius, si la garde qui veille sur Israël n'eût renversé ce projet infernal, en détruisant l'auteur même par un souffle de sa bouche. Julien commença par montrer dans sa personne un zèle ardent pour le culte des dieux; il gagnait dès ce premier pas tous ceux dont la religion se conforme toujours à celle du prince. Il s'attacha à relever et à purifier le paganisme, en s'efforçant d'y transporter ce qui rendait le christianisme plus vénérable. Il affecta ensuite de traiter les chrétiens avec douceur, et de les plaindre plutôt que de les persécuter; mais en même temps il imagina mille moyens pour les diviser et les armer les uns contre les autres, pour étouffer le germe de leur foi en leur interdisant l'instruction publique, pour appesantir leur joug et pour les couvrir de ridicules et de mépris. Les tyrans qui l'avaient précédé n'avaient sévi que sur les corps; Julien attaqua les cœurs: il mit en œuvre son propre exemple, les apparences de bonté, la malice, l'ignorance, l'intérêt, l'amour-propre, ressorts plus lents mais plus efficaces que les édits et les supplices. Cependant s'il ne versait pas de ses propres mains le sang des chrétiens, il le laissait répandre par les mains des autres; et sa feinte douceur était souvent démentie par les cruautés qu'il encourageait en ne les punissant pas. Après avoir affaibli la religion chrétienne, son dessein était de l'écraser par un dernier coup: il promettait à ses dieux d'exterminer les chrétiens à son retour de la guerre des Perses. Sans entrer dans le détail de ce qui appartient proprement à l'histoire de l'église, nous allons suivre la trace d'une persécution cachée sous tant d'artifices. La comparaison de ce que firent Constantin et Julien pour établir les deux cultes opposés, peut faire connaître combien l'esprit de la véritable religion est éloigné et de la basse malignité et de la fureur sanguinaire de l'idolâtrie.
[Note latérale: XVIII. Il travaille à rétablir le paganisme.
Jul. epist. 63, p. 452.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 70, et or. 4, p. 121.
Liban, or. 8, t. 2, p. 245, et or. 10, p. 292, et de vita, p. 41.
Eunap. in Max. t. 1, p. 52, ed. Boiss.
Mamert. pan. c. 23.
Prud. in apotheosi, v. 456.
Amm. l. 25, c. 4.
[Eckhel. Doct. num. vet. t. 8, p. 236-240.]
Acta Ruinart. p. 664.
Athan. vit. apud Phot. cod. 258.
Soz. l. 5, c. 3 et 16.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24 et 25.
Cedren. t. 1, p. 306.]
Quoique Julien fût dès sa première jeunesse idolâtre dans le cœur, et qu'il se fût ouvertement déclaré en Illyrie, il voulut cependant se consacrer à ses dieux par une abdication formelle du christianisme. Ayant fait assembler en secret les ministres de ses affreux mystères, il s'imagina effacer le caractère de son baptême en se baignant dans le sang des victimes. Se croyant ainsi régénéré, il fit bâtir de nouveaux temples, et réparer les anciens aux dépens des particuliers qui en avaient enlevé les démolitions. Partout on élevait des idoles, on dressait des autels, on égorgeait des victimes; l'air était rempli de la fumée des sacrifices. Il avait ajouté à la dignité de souverain pontife attachée à la personne des empereurs, celle de grand-prêtre d'Éleusis[387]. Il se piquait de la plus scrupuleuse exactitude dans la pratique des cérémonies. Confondu avec une troupe de sacrificateurs, on le voyait s'empresser de partager avec eux les dernières fonctions du ministère. C'était dans les entrailles des animaux immolés qu'il prétendait lire la volonté des dieux, et il ne prenait guère d'autre conseil. Son palais était devenu un temple; ses jardins étaient remplis d'autels: il sacrifiait le matin et le soir; il se relevait pendant la nuit pour honorer les génies nocturnes. Cet excès de superstition le rendait ridicule, aux païens mêmes[388], et l'on disait de lui, comme on l'avait dit autrefois de Marc-Aurèle, que s'il revenait victorieux, c'en était fait des bœufs et des génisses dans tout l'empire[389]. On vit renaître toutes les folies du paganisme; ces fêtes extravagantes appelées orgies, portaient l'ivresse et le tumulte dans les campagnes; l'astrologie, dont le prince était surtout entêté, se remit en honneur; tout se gouvernait par l'aspect des astres, par les présages. Julien croyait tout, excepté l'Évangile: il mettait une confiance aveugle dans les paroles mystérieuses et cabalistiques, _qui sans être entendues_, dit-il dans un de ses ouvrages, _guérissent les ames et les corps_. Les monnaies prirent l'empreinte de l'idolâtrie. On y gravait la tête de Julien sous le symbole de Sérapis: on y joignait la figure d'Isis. Il fit disparaître du _Labarum_ le monogramme de Christ; et pour faire part à ses dieux des honneurs qu'on rendait à sa personne, il voulait être représenté dans ses images tantôt avec Jupiter qui le couronnait, tantôt avec Mercure et Mars qui semblaient lui inspirer l'éloquence et la science militaire. La mesure, qui servait à marquer les différents accroissements du Nil, transportée par Constantin dans la grande église d'Alexandrie, fut reportée dans le temple de Sérapis.
[Note 387: Lebeau renouvelle ici une erreur de Baronius (an 361, § 5) déja relevée par Tillemont (_Mém. sur l'hist. ecclés_. t. VII, Perséc. de Julien, art. 2). Julien était sans doute trop zélé pour le rétablissement du paganisme, pour commettre un aussi grand sacrilége que celui d'usurper la dignité de grand-prêtre d'Éleusis qui était réservée aux seuls Eumolpides. On voit par Eunapius, dont le style embrouillé a trompé Baronius et Lebeau, qu'il fit venir auprès de lui dans les Gaules, le grand prêtre d'Éleusis, τὸν ἱεροφάντην μετακαλέσας ἐκ τῆς Ἑλλάδος. Il l'y renvoya après la mort du tyran Constance; car c'est ainsi qu'Eunapius appelle l'empereur: ὡς δ'οὖν καθεῖλε τὴν τυραννίδα Κωνσταντίου, καὶ τὸν ἱεροφάντην ἀπέπεμψεν ἐπὶ τὴν Ἑλλάδα. Il lui donna des présents dignes d'un roi, βασιλικὰ δῶρα. Eunapius parle avec de grands éloges de ce pontife, dont il ne lui est point, dit-il, permis de proférer le nom, τοῦ δὲ ἱεροφάντου, κατ' ἐκεῖνον τὸν χρόνον ὅστις ἦν, τοὔνομα οὔ μοι θέμις λέγειν, parce qu'il avait été initié par lui aux saints mystères, ἐτέλει γὰρ τὸν ταῦτα γράφοντα. On voit par l'inscription de la grande prêtresse d'Éleusis qui avait initié Hadrien, qu'il était d'usage de ne pas rappeler le nom des personnages revêtus d'un sacerdoce supérieur. Cette belle inscription a été souvent publiée et commentée. Voyez la préface de l'édition d'Homère, par Villoison, p. 55; Schow, _Charta papyracea Musæi Borgiani_, p. 78; Visconti, _Museo Pio Clementino_, t. IV, p. 43; _Mém. de l'Acad. des Ins._ t. 47, p. 330, etc., etc.--S.-M.]
[Note 388: _Superstitiosus magis quàm sacrorum legitimus observator_, dit Ammien Marcellin, l. 25. c. 4.--S.-M.]
[Note 389: _Innumeros sine parcimonia mactans: ut æstimaretur, si revertisset de Parthis, boves jam defuturos._ Ammien Marcellin, l. 25,