Part 28
Une plante cultivée depuis si longtemps a naturellement beaucoup varié sous tous les rapports: forme, couleur et grosseur du fruit. Les maraîchers de Paris obtiennent le Cornichon du Concombre _vert petit parisien_. Le Concombre _blanc long parisien_ est une variété grandement améliorée par ces habiles cultivateurs (Vilmorin, 1889-90). On cultive, spécialement pour la parfumerie, le Concombre _de Bonneuil_.
Les Anglais possèdent plusieurs races très perfectionnées. Leur variété _Télégraphe_, excellente pour le forçage, obtenue par Rollisson, à Tooting, est populaire en France. Créée vers 1850, la variété _Rollisson’s Telegraph_ a plusieurs fois changé de nom (Vilmorin, 1873-74).
Selon Bretschneider, le Concombre n’a été apporté de l’Occident en Chine que vers 140-86 avant J.-C., lors du retour de Chang-Kien envoyé en Bactriane par un souverain chinois. Mais du côté de l’Asie et l’Europe, la diversité des noms de cette Cucurbitacée indique une grande extension à des époques très reculées. «Avec le _Kischuim_ des Hébreux, nous avons cité le _Sikuos_ des Grecs qui pourrait avoir une parenté avec le terme sémitique. _Sikua_ dans le grec moderne et aussi _Aggouria_, d’une ancienne racine des langues aryennes et qui se retrouve dans le bohême _Agurka_, l’allemand _Gurke_. Les Albanais (descendants des Pélasges?) ont un tout autre nom: _Kratsavets_ qu’on reconnaît dans le slave _Krastavak_. En tartare _Kiar_. Le nom _Chiar_ existe aussi en arabe pour quelque variété de Concombre. Ce serait un nom touranien, antérieur au sanscrit, par où la culture dans l’Asie aurait plus de 3000 ans[488].»
[488] De Candolle, _loc. cit._, p. 211.
Le mot français Concombre dérive du latin _Cucumis_, _Cucumeres_. Il existait dès le XIIIe siècle. Ruel (1536), Dalechamps (1587), donnent la forme _Cocombre_. L’orthographe actuelle date du XVIIe siècle.
COURGES
(_Cucurbita maxima_ DUCH.; _C. Pepo_ L.; _C. moschata_ DUCH.)
Outre le Melon et le Concombre, la famille des Cucurbitacées fournit à la culture potagère un certain nombre de plantes dont le fruit à chair pulpeuse, plus ou moins farineuse et sucrée, se mange sous forme de soupes, purées ou potages. Ce sont les Courges, Potirons, Giraumons, Citrouilles, mots qui sont à peu près synonymes dans la langue des jardiniers. Ainsi le _Manuel_ de jardinage de Noisette (1825) les a employés indifféremment. Si nous cherchons à leur donner quelque précision, nous trouvons que le mot _Courge_, d’origine méridionale, réduction et condensation du latin _Cucurbita_[489], est un terme général employé pour désigner toutes les sortes de Cucurbitacées alimentaires ou d’ornement qui se rapportent à trois espèces botaniques distinctes appartenant au genre _Cucurbita_: les _C. maxima_, _C. Pepo_ et _C. moschata_.
[489] Forme redoublée de _curvus_ (courbe), pour exprimer la plante qui serpente et s’enroule.
Les Potirons sont des variétés du _C. maxima_. Ce groupe comprend les plus grosses Courges. On a vu des Potirons de 2 m. 50 de circonférence pesant plus de 100 kilogr. La chair est homogène, peu filandreuse, supérieure en qualité à celle des Citrouilles vraies. La forme typique des fruits est celle d’une sphère déprimée aux deux pôles. Qui ne s’est arrêté un instant devant le monstrueux Potiron _gros jaune de Hollande_ qui figure, à l’automne, à l’étalage de tous les fruitiers? Il semble que ce nom de _Potiron_ ne s’applique que depuis peu de temps, par analogie de forme sans doute, à ces fruits globuleux et ventrus. C’était autrefois l’un des noms vulgaires de l’Agaric champêtre ou Champignon de couche sauvage. Camerarius, au XVIe siècle, appelle notre Champignon _Potyron_ ou _Capignon_. Duchesne, auteur horticole qui écrivait à la fin du XVIIIe siècle et qui, avant Naudin, a contribué à classer scientifiquement les Courges, fait cette remarque à propos du Potiron: «Je ne sais comment on a pu lui transporter le nom de Potiron qui jusqu’au commencement de ce siècle se donnait à Paris à ce qu’on y nomme aujourd’hui des Champignons[490].»
[490] _Manuscrit fr._ 12333, p. 25 (Bibl. Nat.).
Les _Giraumons_, dont les fruits très sucrés font d’excellents potages, sont des Potirons à œil hypertrophié par suite de la saillie des carpelles qui forment 3 ou 4 lobes arrondis au sommet du fruit, tels les Potirons _Turbans_ ou _Bonnets turcs_, ainsi nommés à cause de leur physionomie spéciale. De Combles, dans son _Ecole du Potager_ (1749), a signalé en ces termes l’introduction du mot Giraumon dans la langue horticole: «Il nous est venu depuis peu une nouvelle espèce (de Citrouille) qu’on appelle _giromon_» (_sic_). Il est difficile de déterminer la Cucurbitacée qui portait ce nouveau nom. Les groupes des Giraumons et des Patissons sont si mal définis que Naudin, il y a 50 ans, appelait Giraumons des Courges longues, comme la C. _des Patagons_ et la Courge _d’Italie_ classées aujourd’hui dans les Citrouilles vraies. Seringe, qui donna en 1847 la liste des Courges cultivées qu’il connaissait, appelle Patisson la Courge _Turban_, réservant le nom de Giraumon au vrai Patisson des jardiniers actuels, qui se rapporte au _Cucurbita Pepo_. Suivant un étymologiste, Duchesne, le Giraumon aurait pris ce nom à cause: 1º de sa rondeur, du latin _gyrus_ ou _girus_, tour, rond, comme _girasol_ (italien _girasole_) dit aussi _tournesol_; 2º de la grosseur souvent extraordinaire de ce fruit et c’est cette grosseur qui a suggéré apparemment le second élément du mot français giro-mont. Duchesne croit que ce nom a été formé aux Antilles. On définit la plante, dit-il, Courge d’Amérique.
Les formes si nombreuses et si variées du _Cucurbita Pepo_ composent le groupe des Citrouilles vraies ou Pépons. Le fruit, à chair filandreuse, est ovoïde, cylindrique ou prismatique, déprimé dans les Patissons. Nous citerons, parmi les Citrouilles vraies, la C. _de Touraine_, la C. _sucrière du Brésil_, la _Courge à la moëlle_, la C. _des Patagons_, la C. _Cou tors_, la _Coucourzelle d’Italie_, etc. La Citrouille, dit Naudin, est la moins recommandable des Courges comme plante potagère, mais la plus riche en plantes ornementales. Le C. _Pepo_ possède, en effet, au plus haut degré, le caractère saillant de la famille des Cucurbitacées c’est-à-dire le polymorphisme des fruits, très décoratifs, qui trouvent leur emploi dans l’ornementation des jardins aussi bien que dans l’art culinaire. Comme le dit excellemment Naudin, «ce qui frappe surtout dans ces altérations communes des trois types de _Cucurbita_, c’est la prodigieuse variabilité de la forme, du volume et de la couleur des fruits, qui, véritables protées, se montrent indifféremment tantôt allongés en massue, tantôt sphériques ou tout à fait déprimés, les uns à peau molle, les autres à coque dure et ligneuse[491].»
[491] Naudin, _Ann. Sc. Nat._ série IV, t. VI, p. 16.
Dans la catégorie des Pépons alimentaires se placent encore les _Patissons_ ou _Bonnets d’électeur_, objets de curiosité et assez estimés comme aliment pour leur chair fine. Ils sont ainsi nommés par allusion à la forme très déprimée des fruits qui se prolongent sur les côtés en 8 ou 10 cornes (lobes) plus ou moins saillantes, de manière à simuler la toque des magistrats ou certaines pâtisseries.
La troisième espèce de _Cucurbita_, le _C. moschata_ ou Courge musquée, à cause de la saveur relevée de la chair, a peu de représentants sous nos climats tempérés; elle exige plus de chaleur que les deux précédentes, aussi est-elle surtout cultivée dans les pays chauds. La Courge _pleine de Naples_ ou C. _porte-manteau_ est une variété de Courge musquée.
La grande diversité des Courges alimentaires, le polymorphisme de leurs fruits, sont autant de preuves de l’ancienneté de la culture de ces plantes potagères. Leur patrie première était naguère inconnue. Dans les temps plutôt modernes, on a attribué une origine indienne à toutes les Courges cultivées. On se fondait peut-être sur des noms sans valeur, tels que Courge _d’Inde_ donné par les botanistes du XVIe siècle. Lobel a figuré un _Pepo maximus indicus_, qui se rapporte bien à l’espèce _Cucurbita Pepo_, mais il ne faut pas oublier que l’Amérique s’appelait alors les Indes Occidentales. Le fait que les Anciens ont cultivé des Cucurbitacées alimentaires assimilées par les modernes à nos espèces actuelles, à cause de leurs noms: _pepones_ et _cucurbitæ_, a pu amener l’idée que ces plantes étaient originaires des contrées chaudes de l’Ancien Monde; de l’Inde, comme le Concombre et la Gourde. Tous les botanistes qui ont étudié les Cucurbitacées, comme de Candolle, Naudin, Cogniaux, ont pensé ainsi. Dans son _Origine des plantes cultivées_ (4e éd. p. 803), de Candolle admettait cependant la possibilité d’une origine américaine seulement pour le groupe des Citrouilles (_Cucurbita Pepo_), se basant sur la découverte d’une variété _texana_, rapportée avec certitude au _C. Pepo_, et trouvée à l’état très probablement sauvage sur les rives du Guadalupe supérieur. Mais les naturalistes américains: docteur Harris, Asa Gray, Trumbull et aussi Fisher-Benzon, ont démontré, plus récemment, l’origine américaine de toutes les Courges.
Les preuves archéologiques, historiques et philologiques paraissent décisives. Potirons et Patissons n’ont certainement été connus en Europe qu’après la découverte de l’Amérique. Les Cucurbitacées des Anciens et du moyen âge étaient des Gourdes ou Calebasses (_Lagenaria_) qui viennent de l’Inde. On s’imagine généralement que les Gourdes, plantes curieuses ou décoratives de nos jardins, ne sont pas comestibles. C’est une erreur. Certaines variétés peuvent servir à l’alimentation, aussi bien que la Courge _à la moëlle_, par exemple. Duchesne dit que la Gourde _trompette_ est mangeable. Apicius, chez les Romains, a donné des recettes culinaires pour la Gourde. Pline en parle comme d’une plante comestible. Albert le Grand, également, durant le moyen âge. Bauhin a cité deux variétés de Calebasses alimentaires. D’autre part, on n’a jamais trouvé, en Asie, de Potiron (ou autre Courge) à l’état sauvage. Il n’existe aucun nom sanscrit pour cette plante. Aucune espèce semblable ou analogue n’est indiquée dans les ouvrages chinois et les noms modernes des Courges et des Potirons cultivés actuellement montrent une origine étrangère méridionale. On n’a pas constaté la présence d’un Potiron dans l’ancienne Egypte[492]. La Bible ne mentionne, en fait de Cucurbitacées, que le Concombre et la Pastèque.
[492] De Candolle, _Origine des plantes_, p. 200.
Mais en Amérique il en est tout autrement. Les premiers voyageurs qui visitèrent le Nouveau Monde trouvèrent des Courges dans les Antilles, au Pérou, dans la Floride et aux Etats-Unis avant que les Européens ne vinssent s’y établir. Leur présence est signalée dès Colomb. On lit dans la _Relation_ de son premier voyage, que le 3 décembre 1492, entrant dans une petite rivière (Rio Boma) près l’extrémité orientale de l’île de Cuba, il rencontra un populeux village d’Indiens et vit d’immenses champs «plantés avec plusieurs choses du pays et des calebazzas». Or ces Calebasses n’étaient certainement pas des Gourdes de pèlerin, mais des Courges. En juillet 1528, Cabeça de Vaca trouva près de Tampa Bay en Floride: «maïs, fèbves et _pumpkins_ en abondance». _Pumpkin_ est un mot dérivé du _Pepo_ latin et employé dans les langues anglo-saxonnes pour Courge. Dans l’été et l’automne de 1539, de Soto trouve la Floride occidentale, «bien fournie de maïs, beans (Haricots) et pumpkins». Ces pumpkins étaient meilleurs et plus savoureux que ceux d’Espagne, c’est-à-dire que les Calebasses cultivées en Europe. En 1535, Jacques Cartier, le premier explorateur du Saint-Laurent, vit chez les Indiens du Canada «grand quantité de gros Melons, Concombres et Courges».
Enfin aucune Courge n’est figurée dans l’_Herbarius Pataviæ impressus_ de 1485, antérieur à la découverte de l’Amérique, tandis que des Potirons se rencontrent dans les œuvres des botanistes de la Renaissance, particulièrement chez Dodoens et Lobel. «Les noms qu’ils donnent à ces plantes indiquent une origine étrangère; mais les auteurs ne pouvaient rien affirmer à cet égard, d’autant plus que le nom Inde signifiait ou l’Amérique ou l’Asie méridionale[493].»
[493] De Candolle, _loc. cit._, p. 202.
Si l’on ajoute à ces preuves historiques, les indices tirés de la linguistique, ceux que présentent le folklore et l’archéologie, on verra que les arguments sont décisifs en faveur de l’origine américaine de nos Courges cultivées.
Les premiers explorateurs ont désigné les Courges américaines par les noms qui étaient en usage chez les indigènes, montrant par là qu’ils les reconnaissaient différentes des Cucurbitacées alimentaires européennes. Ainsi le mot _Squash_ qui a survécu dans les langues anglo-saxonnes est un terme dénaturé de la langue des aborigènes de l’Amérique du Nord. D’après Pierre Martyr, un des premiers historiens de l’Amérique, la Citrouille joue un rôle essentiel dans les fables mythologiques indiennes des peuples Peaux-Rouges, analogue à celui de l’œuf cosmique orphique et brahmanique. Dans le folklore des races européennes, les Cucurbitacées symbolisent la fécondité et l’abondance, en raison du grand nombre de leurs graines et de l’opulence de leurs formes[494].
[494] Gubernatis, _Mythologie des plantes_, t. II, p. 98.
Des graines de _Cucurbita maxima_ et de _C. moschata_ ont été trouvées dans les tombes péruviennes du cimetière d’Ancon, près Lima, et déterminées par MM. Wittmack et Naudin. Les doutes que l’on pouvait avoir autrefois sur l’époque des tombeaux d’Ancon, sont aujourd’hui tranchés; ils sont certainement pré-colombiens et correspondent à la période incasique s’étendant du XIIe au XVe siècle.
Malgré la présence de graines de Courge musquée dans les tombes d’Ancon, cette Cucurbitacée peut appartenir à l’Ancien Monde et avoir été transportée en Amérique, comme la Gourde, à une époque inconnue et antérieure à la découverte de Colomb. Un manuscrit du XIVe siècle, d’un _Tacuin_, traduction latine d’un ouvrage arabe, représente une Courge. On reconnaît, selon le docteur Bonnet, la forme très caractérisée de la Courge d’_Afrique_ ou C. _de Naples_. Dans le fameux Livre d’heures d’Anne de Bretagne, une figure de Courge est qualifiée de «Quegourde de Turquie» (en latin _Colloquintidæ_). Decaisne en fait la Citrouille (_C. Pepo_) et M. le Dr Bonnet dit qu’il est plus probable que c’est le C. _moschata_, appelé Courge d’_Afrique_ ou C. _des Bédouins_. Le Livre d’heures d’Anne de Bretagne a été exécuté vers 1508, quelques années seulement après la découverte de l’Amérique.
Potirons et Giraumons exceptés, les Courges sont peu en faveur en France. En Angleterre, la Courge _à la moëlle_ (_Vegetable marrow_) qui est une variété de la Courge _des Patagons_, est un légume des plus populaires et très bon marché. La Courge _à la moëlle_ n’est mangée qu’à l’état très jeune; elle aurait été introduite en Angleterre vers 1700, selon les uns. Cependant Sabine dit que la plante était expérimentée en 1816 dans le jardin de la Société d’Horticulture de Londres. «Je n’ai pu obtenir, dit-il, que des renseignements incertains au sujet de cette Gourde; elle est certainement nouvelle dans ce pays et je crois qu’elle a été introduite de semences apportées par un moine de l’Inde ou probablement de la Perse où elle est appelée _Cicader_[495].» Les Anglais font une grande consommation de cette «moëlle végétale».
[495] _Hortic. Trans._ t. II (1re série), p. 255.
La Coucourzelle ou Courge d’_Italie_, envoyée d’Italie à M. le duc d’Orléans en 1820, fut d’abord cultivée au Potager de Versailles. Un certain nombre de Courges, qui peuvent être rangées dans la classe des Potirons, viennent d’Amérique. La Courge _de l’Ohio_ a été importée des Etats-Unis vers 1820 et reçue en France, d’Angleterre, en 1845. Le _Bon Jardinier_ de 1840 note comme nouveauté la Courge _sucrière_ du Brésil. Cette Courge fut donnée à M. Vilmorin en 1839, par M. Quetel, de Caen. La Courge _de Hubbard_, introduite en 1857 par Grégory, figure en 1868 dans le catalogue Vilmorin comme originaire des Etats-Unis. Parmi les races très modernes, nous voyons le Potiron _rouge vif d’Etampes_ (Vilmorin, 1873-74); le Potiron _Mammouth_ (Vilmorin, 1894-95), à chair supérieure à celle du P. _jaune gros_ qui est la variété la plus populaire aux environs de Paris. Le Potiron _bronzé de Montlhéry_, nouveauté de 1895, etc. D’après Naudin, le Potiron _Turban_ (ou Giraumon) est probablement d’origine américaine.
FRAISIER
(_Fragaria vesca_ L.--_Fr. elatior_ Ehrh.--_Fr. collina_ Ehrh.--_Fr. chiloensis_ Duch.--_Fr. virginiana_ Mill.)
La Fraise est-elle un fruit ou un légume? La question a été controversée. Evidemment, au point de vue botanique, la Fraise serait même une agrégation de fruits (achaines) placés sur un réceptacle accru. Car ce que l’on mange, c’est le réceptacle devenu charnu, succulent, rempli d’un suc acidulé et sucré, agréablement parfumé.
On mange la Fraise au dessert comme l’Ananas: c’est donc un fruit. Aussi l’Arboriculture fruitière l’a-t-elle revendiquée comme rentrant dans ses attributions. Mais, pour les jardiniers et le grand public, ce fruit sera toujours un légume, parce qu’il provient d’une plante herbacée se cultivant au jardin potager.
La Fraise est considérée de nos jours comme une délicatesse de la table dont il serait superflu de faire l’éloge. On se demande pourquoi ce fruit si réputé n’a pas joui de la même faveur chez les Anciens.
Les Grecs n’ont pas connu la Fraise. Le _Komaron_ désignait, chez eux, l’Arbousier, arbuste de la région méditerranéenne dont le fruit, de qualité médiocre, a l’apparence d’une Fraise, ressemblance qui explique comment des auteurs anciens ont pu confondre les deux fruits. Nicolas Myrepsus, médecin d’Alexandrie qui vivait au XIIIe siècle à la cour des empereurs byzantins de Nicée, fit le premier mention du _fragoula_, nom grec de la Fraise véritable.
Les Romains distinguaient bien la Fraise (_Fragum_) de l’Arbouse (_Arbutus_); cependant, tout en lui reconnaissant une saveur et un parfum agréables, puisque _fragum_ dérive de _fragrans_, odorant, suave, ils se sont contentés de la recueillir dans les bois comme un fruit champêtre, indigne de la culture. Ce que montrent différents textes de la littérature latine.
Virgile a écrit là-dessus des vers charmants:
Qui legitis flores et humi nascentia fraga, Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba!
«Jeunes gens qui cueillez les fleurs et la fraise naissante, fuyez ce lieu: un froid serpent se cache sous l’herbe[496]!»
[496] _Eglogues III_, vers nº 92.
Pline le naturaliste remarque que les Fraises de terre ont la chair très différente de l’Arbouse (considérée comme la Fraise en arbre) qui d’ailleurs, dit-il, est de la même famille. Cette erreur grossière avait sa source dans l’ignorance des Anciens sur la nature des plantes et leurs affinités. «C’est la seule plante, dit-il encore, qui rampe à terre dont le fruit ressemble à celui des arbrisseaux... quant à l’unedon (fruit de l’Arbousier), c’est un fruit peu estimé[497].» Ailleurs, Pline cite les plantes sauvages que l’on consommait de son temps en Italie comme les Fraises, le Panais, le Houblon «encore ces différentes espèces sont-elles plutôt d’agrestes hors-d’œuvre que des aliments proprement dits.» Le même naturaliste ne mentionne pas la Fraise dans les chapitres qu’il a consacrés aux plantes cultivées.
[497] Pline, _Hist. nat._ XV, 18, 28; XXI, 50.
Ovide a donné, comme l’on sait, une ravissante description de l’âge d’or. Il énumère, parmi les fruits rustiques dont les mortels se nourrissaient en ces temps heureux: «la Fraise des montagnes, les fruits du Cornouiller et de l’Arbousier, ceux de la Mûre des buissons et les Glands tombés de l’arbre de Jupiter[498].»
[498] Ovide, _Métamorphoses_, l. 1, vers nº 110.
Les agronomes latins Caton, Varron, Columelle et Palladius n’ont pas mentionné la Fraise. Ce fruit ne paraît pas avoir été davantage cultivé dans le haut moyen âge, puisque la fameuse liste des plantes de Charlemagne, que nous avons souvent citée, ne le comprend pas.
Bruyerin-Champier écrivait en 1560, dans son _De re Cibariâ_, que la Fraise était un fruit nouvellement transplanté des bois dans les jardins. Tous les auteurs modernes se sont appuyés sur l’autorité quelquefois trompeuse de Champier pour fixer les commencements de la culture du Fraisier au XVe ou même au XVIe siècle. Or nous trouvons des textes qui montrent sa présence dans les jardins au XIVe siècle et sans doute il n’y était pas tout à fait récent. Dans les comptes de dépenses, on voit la Fraise aussi bien dans les modestes maisons que chez les princes, par conséquent sa culture était déjà vulgaire.
Prenons, par exemple, les comptes d’un hôpital du Nord de la France: «année 1324: pour frasiers a planter en le montaigne, acatés (achetés) à Pierot Paillet et Aelis Paiele XII d.[499]»
[499] J. M. Richard, _Cartulaire de l’hôpital Saint-Jean en l’Estrée d’Arras_. Paris, 1888.
Sous Charles V, pendant la saison 1368, le jardinier Jean Dudoy n’en planta pas moins de 12 milliers de pieds dans les jardins royaux du Louvre[500].
[500] Le Roux de Lincy, _Comptes de dépenses de Charles V_, p. 12.
Au château de Rouvres, près de Dijon, appartenant aux ducs de Bourgogne, la culture des Fraisiers s’étendait vers 1375 sur quatre quartiers du jardin dit de la Duchesse. D’après les comptes, ces plantes étaient particulièrement soignées, bien fumées, et on perpétuait les plants en repiquant des coulants dans les vides[501]. C’était là, sans doute, une culture à l’état embryonnaire, mais enfin elle existait. La Fraise était si appréciée de la duchesse de Bourgogne qu’on lui en expédiait lorsqu’elle séjournait dans les Flandres. La Fraise figurait déjà dans les menus de repas[502]. Enfin, au XVIe siècle, on la vendait couramment dans les rues comme le témoigne ce quatrain des _Cris de Paris_:
Fraize, fraize, douce fraize! Approchez, petite bouche, Gardez-bien qu’on ne les froisse, Et gardez qu’on ne vous touche.
[501] Picard, _Les jardins du château de Rouvres_, broch. s. d. p. 168.
[502] _Bibl. Ecole des Chartes_, 1860, pp. 216-224.
Il s’agissait, naturellement, de la Fraise des bois cultivée au potager, cette Fraise si commune en France dans les clairières des bois sablonneux et sur le gazon des coteaux découverts.
Le genre _Fragaria_ a été étudié avec beaucoup de soin, d’abord par Miller, qui a donné dans son _Dictionnaire des jardiniers_ d’excellentes instructions sur la culture de ce fruit; par Duchesne fils, auteur d’une remarquable monographie du Fraisier (1766); M. de Lambertye a écrit sur le Fraisier le livre le plus complet qui existe; puis le botaniste G. Gay a donné une étude sur le genre Fraisier, cherchant à débrouiller l’inextricable problème de l’origine des espèces et des hybrides. De Madame Elisa de Vilmorin, d’excellentes descriptions, avec de belles planches coloriées, dans le _Jardin fruitier du Muséum_, par M. Decaisne. Nous avons emprunté à ces divers auteurs une bonne partie de nos renseignements.