Histoire des enseignes de Paris

Part 15

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L’histoire de l’une de ces saintes images a été racontée par Tallemant des Réaux[188] avec plus de malice que de naïveté: «Il y avoit sur le pont Nostre-Dame une enseigne de Nostre-Dame, comme il y en a en plusieurs lieux. Durant un grand vent, je ne sçay quels sots se mirent dans la teste qu’ils avoient veu cette image aller d’un bout à l’autre du fer où elle estoit pendue; chose qui ne se pouvoit naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne d’un costé et d’autre ou l’arracher tout à fait, mais non pas la faire couler le long de ce fer. Après cela ils s’imaginèrent qu’elle avoit pleuré et jetté du sang; enfin, cela alla si loing, que Monsieur de Paris fut contraint de la faire apporter, de peur qu’on n’en fît une Nostre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devroit défendre de mettre des choses saintes aux enseignes, comme la _Trinité_ et autres semblables.»

L’enseigne du pont Notre-Dame, qui avait paru se mouvoir, qui avait pleuré, qui avait jeté du sang, exaltait au plus haut degré la superstition de la foule; mais il y eut de bons chrétiens qui s’indignèrent de cette comédie pieuse, et les protestants se mirent de la partie pour demander que les images de sainteté ne figurassent plus dans les enseignes. La Notre-Dame qui avait causé tout ce bruit étant remplacée par une nouvelle, qui, au sortir des mains de l’imagier, n’avait fait encore aucun miracle, un quidam, resté inconnu, lui tira, dit-on, un coup de pistolet, qui aurait blessé cette image si réellement, que le sang sortait de la plaie. Tout Paris y courut pour voir l’effet du miracle; par malheur, on ne pouvait reconnaître la blessure faite à l’objet de la vénération publique que par les yeux de la foi. On n’en fit pas moins une gravure qui eut beaucoup de vogue[189]. Ce n’était pas la première fois que ces attentats s’adressaient à des Notre-Dame exposées dans les rues de Paris. Le plus sage eût été de les ôter, mais on n’osa pas chicaner et contrarier les habitudes de la population bourgeoise et marchande. On continua donc de laisser les symboles les plus vénérés de la religion figurer parfois de la manière la plus indécente dans les enseignes.

Ce fut à ce sujet que le poète dramatique Edme Boursault écrivit au commissaire Bizoton cette lettre très sensée, quoique très plaisante: «N’est-ce pas une allusion grossière, mais criminelle, de faire peindre un _cygne_ à une enseigne, avec une _croix_, pour faire une équivoque sur le _signe de la croix_? Ne devroit-on pas condamner à une grosse amende un misérable cabaretier qui met à son enseigne un _cerf_ et un _mont_, pour faire une ridicule équivoque à _sermon_? Ce qui autorise des ivrognes à dire qu’ils vont tous les jours au _sermon_, ou qu’ils en viennent! Ne fait-il pas beau voir un cabaret avoir pour enseigne: _Au Saint-Esprit_, pour faire une impertinente allusion au nom du Maître, et quoique je le croie assez honnête homme pour n’y penser aucun mal, ne sait-il pas que le cabaret, étant un lieu de débauche, ce n’est pas là que le Saint-Esprit doit être placé? J’en dis autant de la _Trinité_, de l’_Image Notre-Dame_, et de je ne sais combien de saints qui servent d’enseignes de cabaret et qui enseignent peut-être encore pis. J’ai vu, dans une fort petite rue, qui donne d’un bout dans la rue Saint-Honoré et de l’autre dans celle de Richelieu, une de ces petites auberges ou gargotes où l’on prend des repas à juste prix, et voici quelle enseigne il y avoit: c’étoit Jésus-Christ que l’on prenoit au jardin des Oliviers ou jardin des Olives, et pour inscription de l’enseigne: _Au juste pris_, pour faire voir qu’on mangeoit là dedans à juste prix. Je fus si indigné contre le marchand qui avoit trouvé cette odieuse équivoque, que je ne pus retenir mon zèle, tout indiscret qu’il étoit. Je fis du bruit et menaçai même d’aller chercher un de vos confrères pour la faire abattre, et comme les commissaires sont plus craints de la populace qu’ils n’en sont aimés, la menace que je fis eut son effet, et quand je repassai l’enseigne n’y étoit plus[190].»

Tallemant des Réaux cite un autre trait de l’insolence impie des cabaretiers de Paris: «Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la _Teste-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la luy faire oster; il fallut une condamnation pour cela[191].» La police avait droit sans doute de faire décrocher les enseignes indécentes qui blessaient les yeux ou la conscience du public, mais une enseigne outrageante pour la religion devait certainement amener devant les tribunaux l’auteur de l’impiété ou de l’hérésie qui s’était produite, en pleine rue, de propos délibéré ou avec préméditation. On doit supposer que, dans le cours du XVIᵉ siècle, le Parlement eut à juger plus d’un procès de cette espèce. Il est avéré que les images de saints, et surtout les statues de la sainte Vierge, étaient, à cette époque, exposées à des insultes continuelles de la part des protestants, et qu’il fallut souvent garantir par des grilles ou des barreaux de fer ces statues et ces images contre les attaques nocturnes, qui se renouvelaient fréquemment, malgré la terrible pénalité que pouvaient entraîner de pareils attentats.

Lorsque les premiers imprimeurs furent venus d’Allemagne, de Hollande et de Suisse pour s’établir à Paris, ils annoncèrent, par des enseignes ou des marques mystiques accompagnées de citations de l’Écriture sainte, leur industrie, qu’on regardait comme émanée d’une inspiration divine; puis, quand les idées de réformation religieuse qui étaient entrées dans les esprits depuis Wiclef ou Jean Huss prirent une forme et un corps de doctrine sous l’influence de Luther, de Zwingle et de Mélanchthon, les imprimeurs se trouvaient tout préparés à recevoir ces idées et à les répandre; il en résulta que la Réforme se propagea rapidement dans l’imprimerie et la librairie de Paris. On peut dire avec certitude que libraires et imprimeurs devinrent la plupart sympathiques à ce mouvement général du protestantisme, que les savants et les lettrés avaient si puissamment encouragé à la cour de François Iᵉʳ. Voici quelques marques ou enseignes typographiques dont les devises sont tirées de la Bible et des Évangiles. Jean André, libraire: un cœur au milieu des flammes, avec ce mot, _Christus_, et au-dessous, cette inscription: _Horum major charitas_ (c’est-à-dire: le plus grand amour des vrais chrétiens); Conrad Badius, libraire et imprimeur: un atelier d’imprimerie, avec ces mots traduits de l’Écriture: _A la sueur de ton visage, tu mangeras ton pain_; mais quand cet imprimeur se fut retiré à Genève pour se consacrer à l’impression des ouvrages de Calvin, il adopta une autre marque, représentant le Temps, qui fait sortir du fond d’une caverne la Vérité nue, avec ce distique pour devise:

Des creux manoirs et pleins d’obscurité, Dieu, par le Temps, retire Vérité.

Gilles Corrozet, libraire, avait pris pour marque et pour enseigne: un cœur, chargé d’une rose (rébus sur _Cor rozet_), avec ces paroles du livre des Proverbes: _In corde prudentis requiescit patientia_; Nicole de la Barre, imprimeur: un cœur, contenant son monogramme, surmonté de signes hiéroglyphiques, avec cette sentence biblique: _Benedicite et nolite maledicere, hæc dicit Dominus_ (Bénissez, et gardez-vous de maudire, dit le Seigneur); Michel Fezandat, le libraire éditeur de Rabelais: un serpent, au milieu d’un bûcher, s’élance sur une main qui sort d’un nuage, et cherche à la mordre, avec ces mots: _Ne la mort, ne le venin_; Alain Lotrian, libraire: un écusson, à son monogramme, entre un évêque et un docteur, avec cette devise: _Nulluy ne peut Jésus-Christ décevoir_, etc. Les libraires et les imprimeurs attachés sincèrement à la religion catholique n’hésitaient pas à faire figurer le Christ dans leurs marques et leurs enseignes: par exemple, le libraire Jean de Brie avait dans sa marque saint Jean-Baptiste soutenant un écusson qui porte l’Agnus Dei; Guillaume Du Puy faisait représenter dans son enseigne Jésus et la Samaritaine s’entretenant auprès d’un puits.

Ce n’étaient pas là les derniers beaux jours de l’enseigne sacrée, qui se maintint en honneur jusqu’en 1789, malgré l’opposition d’un grand nombre de propriétaires, qui se refusaient à donner à leurs maisons le caractère d’un établissement catholique ou protestant. Cependant on conservait les anciennes enseignes de dévotion, et on en créait de nouvelles dans les nouveaux quartiers de Paris. Ainsi, en 1628, un propriétaire, qui fit bâtir dans la rue Mazarine quatre maisons, à la place d’une seule, que le siège de Paris avait ruinée pendant la Ligue, leur donna pour enseignes: le _Port de salut_, l’_Image Sainte Geneviève_, l’_Image Sainte Catherine_ et la _Trinité_[192]. En cette même rue, la même année 1628, le nommé Salomon Champin, qui avait fait élever une maison neuve, au coin de la rue de Seine, lui donnait pour enseigne le _Jugement de Salomon_, pour faire allusion à son propre nom de baptême, car nous n’osons pas supposer que ce Salomon Champin était juif. Ce n’est que de notre temps qu’une enseigne juive a pu, sans aucune difficulté, être inaugurée au-dessus de la boutique d’un cordonnier israélite de la rue Croix-des-Petits-Champs, enseigne peinte, qui représentait Moïse, avec ses cornes de feu, descendant du mont Sinaï et présentant les tables de la loi au peuple d’Israël[193].

XVII

ANECDOTES SUR QUELQUES ENSEIGNES

Nous n’avons jamais eu l’intention de rassembler ici toutes les anecdotes relatives aux enseignes de Paris; ce serait un livre à faire, plutôt qu’un chapitre de cet ouvrage. Une pareille entreprise exigerait trop de temps et trop de recherches, car il faudrait feuilleter tous les volumes d’histoire qui ont été écrits depuis qu’il y a des enseignes de maison et de boutique, c’est-à-dire depuis le XIIᵉ ou le XIIIᵉ siècle. Nous devons donc nous borner à réunir un petit nombre d’anecdotes anciennes et modernes que nous n’avons pas eu l’occasion de citer dans le cours de notre travail.

Nous ne sommes pas parvenu à découvrir quelle était l’enseigne de la maison de Nicolas Flamel, dans la rue des Écrivains, au coin de la rue Marivault, près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie. Nous supposons que cette enseigne était l’écritoire que Flamel avait adoptée comme armes parlantes et qu’il avait fait sculpter au-dessous de son monogramme N F, sur la petite porte de son église paroissiale Saint-Jacques de la Boucherie. On voyait à la façade de sa maison de la rue des Écrivains son image et celle de sa femme Perennelle, entaillées dans la pierre; ces deux sculptures naïves, mais assez grossières, subsistaient encore vers le milieu du dernier siècle[194]. L’emplacement de cette maison du célèbre écrivain hermétique n’est plus reconnaissable, depuis les démolitions qui ont permis d’ouvrir le square de la Tour Saint-Jacques, mais on le trouve bien indiqué dans les Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris en 1450: «Rue de la Pierre au lait (nouvelle dénomination de la rue des Écrivains). Maison en ladite rue, près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie, à l’opposite de la ruelle du porche Saint-Jacques, à l’enseigne du _Barillet_, tenant d’une part à un hôtel de l’_Image Saint Nicolas_, qui fut à feu Nicolas Flamel, et de présent à Ancel Chardon, et d’autre part à un hôtel où pendoit l’enseigne du _Gril_[195].» Ces trois maisons nous paraissent avoir appartenu à Nicolas Flamel; l’enseigne du _Barillet_ n’était autre que celle de l’_Écritoire_; l’enseigne de _Saint Nicolas_ représentait le patron de l’écrivain, et l’enseigne du _Gril_ faisait allusion au _gril_ ou à la _grille_ que les secrétaires du roi et des grands seigneurs mettaient au-devant de leur signature particulière. Toutes les enseignes et tous les emblèmes que Nicolas Flamel avait fait sculpter ou peindre sur les maisons qu’il possédait à Paris, en les accompagnant d’inscriptions religieuses ou mystiques en vers, furent enlevées, à prix d’argent, par les _souffleurs_ ou les alchimistes, qui croyaient y voir le secret de la Pierre philosophale.

L’enseigne du _Cheval d’airain_, qui désignait en 1581 une maison de la rue de Tournon, rappelait que cette maison, occupant l’emplacement du nº 27 actuel, avait été acquise, en 1531, pour le roi François Iᵉʳ, sous le nom d’un certain Pierre Spine, qui y fit construire des bâtiments et des hangars destinés à la fonte d’une statue équestre confiée au fondeur florentin Jean Francisque. Pierre Spine était sans doute l’entrepreneur de l’œuvre, puisqu’il dut fournir 10,000 livres de cuivre, dont six milliers environ entrèrent dans la fonte du cheval, qu’on appela le _Cheval de bronze_; mais il paraîtrait que la _statue_ qui devait être sur ce cheval ne fut pas exécutée. Quant au statuaire, auteur du modèle en terre, nous croyons que c’était un artiste français, nommé François Roustien, qui touchait 1200 livres tournois de pension annuelle. On ne sait quel était ce cheval de bronze, fondu par ordre de François Iᵉʳ, ni quelle fut sa destinée. On avait cessé d’y travailler, au mois de juillet 1539, lorsque, par lettres patentes délivrées sous cette date, le roi fit don de la maison du _Cheval d’airain_ à l’illustre poète Clément Marot, «pour ses bons, continuels et agréables services»[196]. Quelques historiens ont pensé que le _Cheval de bronze_ qui fut placé sur le terre-plein du Pont-Neuf, avec la figure de Henri IV, fondue par Jean de Bologne et son élève Tacca, n’était autre que le cheval d’airain coulé en 1531 dans l’atelier de Pierre Spine, et resté jusque-là sans destination dans les magasins de l’État. Le procès-verbal retrouvé dans l’un des pieds du cheval[197], quand le monument fut démoli le 12 août 1792, est venu détruire cette opinion. Nous avons raconté ailleurs l’histoire de cette statue, cheval et cavalier[198].

La maison des _Carneaux_, dans la rue des Bourdonnais, ne devait pas avoir d’autre enseigne que les armes de la Trémoille, car c’était un véritable _châtel_ à carneaux ou créneaux que cette maison seigneuriale, «fief de la Trémoille, dit Sauval, dont relèvent quantité de maisons tant de la rue des Bourdonnois que de celle de Béthisy[199]». De là le nom de Carneaux, donné à tout le quartier qui entourait cet ancien hôtel, dont il n’existait plus d’apparent qu’un beau donjon renfermant un escalier à vis, quand les architectes de la ville le firent démolir, en 1841, sous prétexte d’alignement. Cet hôtel, qu’il était facile de restaurer de fond en comble et qui eût offert un admirable spécimen de l’architecture du XIVᵉ siècle, avait été depuis bien des années envahi par le commerce, qui y arbora l’enseigne de la _Couronne d’or_, en sorte que l’hôtel de la Trémoille ne s’appelait plus que l’hôtel de la _Couronne d’or_. Un marchand enrichi avait alors pris la place de l’illustre Guy de la Trémoille, favori du duc de Bourgogne, ce vaillant seigneur «entre les mains de qui Charles VI mit l’oriflamme en 1393» et dont les actions éclatantes firent sortir sa famille de «l’obscurité du Poitou».

Si une enseigne de marchand parvint à éclipser le nom d’une des plus glorieuses familles de France, nous voyons d’un autre côté un grand artiste, dont l’origine était certainement très vulgaire, se faire un grand honneur de cette origine et ajouter à son nom de famille le nom de l’enseigne qu’il ne rougissait pas d’avoir vu pendre à sa maison natale. Le plus fameux architecte français du XVIᵉ siècle, «Jacques Androuet, _Parisien_, comme l’a dit expressément La Croix du Maine dans sa _Bibliothèque françoise_, fut surnommé du _Cerceau_, qui est à dire _Cercle_, lequel nom il a retenu pour avoir un cerceau ou cercle pendu à sa maison, pour la remarquer et y servir d’enseigne; ce que je dis, en passant, pour ceux qui ignoreroient la cause de ce surnom.» Jacques Androuet du Cerceau était né vers 1540, dans une maison du faubourg Saint-Germain, où son père vendait du vin aromatisé et se trouvait ainsi obligé de se conformer aux ordonnances qui prescrivaient aux marchands de vin de sauge et de romarin, ou mélangés de substances aromatiques et liquoreuses, de pendre un cerceau à la porte de leur boutique. Jacques Androuet, dit du Cerceau, signa de son surnom les premières études d’architecture qu’il grava et publia d’abord à Orléans, où il paraît avoir passé sa jeunesse, sans doute parce que son père avait des vignobles et des caves dans l’Orléanais. Quand il revint à Paris et qu’il y recueillit les _Dessins et Portraits de la plupart des anciens et modernes bâtimens et édifices_ de la capitale, il se préparait à mettre au jour, sous les auspices de la reine mère Catherine de Médicis, les deux grands volumes _Des plus excellents bâtimens de France_, «dressés par Jacques Androuet, dit du Cerceau.» On rapporte même que cet habile architecte, devenu l’architecte de la reine mère et du roi, acheta une maison à l’entrée du petit Pré aux Clercs, à la porte de Nesle, et qu’il donna pour enseigne à cette maison le _Cerceau_, qui rappelait son origine et son surnom, «comme une espèce de titre seigneurial[200]».

Pierre Costar, écrivain prétentieux de l’école de Balzac, n’avait ni l’esprit ni le talent de Jacques Androuet du Cerceau; il fut poursuivi toute sa vie par le souvenir de son père, qui était chapelier, sur le pont Notre-Dame, à l’_Ane rayé_, c’est-à-dire au _Zèbre_. Cet honnête chapelier n’avait pas épargné la dépense pour faire élever son fils comme un savant; aussi le fils n’eut-il rien de plus à cœur que de prouver qu’il n’était pas fait pour fabriquer et vendre des chapeaux. Il commença par changer son nom de famille, qui était _Coustard_ et non _Costar_, et, pour se dépayser encore davantage, il alla s’établir en province, où il passa la plus grande partie de sa vie. Ami de Voiture et de Chapelain, il eût été membre de l’Académie française, s’il avait voulu résider à Paris, où il était né; mais l’_Ane rayé_ fut toujours pour lui une sorte de spectre qui le poursuivait partout. Il affectait de se croire et de se dire provincial; aussi Tallemant des Réaux raconte-t-il que «quelqu’un lui dit poliment qu’il feroit tort à Paris de lui ôter la gloire d’avoir produit un si honnête homme, et que, quand même il le nieroit, Notre-Dame pourroit fournir de quoi le convaincre.» Plaisante allusion à l’_Ane rayé_ du pont Notre-Dame.

Une curieuse anecdote, que nous puisons à une source quelque peu suspecte, tendrait à faire admettre que le lieutenant de police, au XVIIIᵉ siècle, avait l’œil ouvert sur les enseignes et qu’il ne les regardait pas toujours avec indifférence. Voici ce qu’on lit dans les _Mystères de la Police_[201], ouvrage anonyme, dont l’auteur n’est autre que l’ardent journaliste de la Commune, Auguste Vermorel: «Une marchande de modes avait fait peindre, avec assez de soin, dans son enseigne, un abbé choisissant des bonnets et courtisant les filles de la boutique; on lisait, sous cette enseigne: _A l’Abbé Coquet_. Hérault, lieutenant de police en 1725, dévot et homme assez borné, voit cette peinture, la trouve indécente et, de retour chez lui, ordonne à un exempt d’aller enlever l’_Abbé Coquet_ et de le mener chez lui. L’exempt, accoutumé à ces sortes de commissions, va chez un abbé de ce nom, le force à se lever et le conduit à l’hôtel du lieutenant général de police. «Monseigneur, lui dit-il, l’abbé Coquet est ici.--Eh bien! répond le magistrat, qu’on le mette au grenier.» On obéit. L’abbé Coquet, tourmenté par la faim, faisait de grands cris. Le lendemain: «Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons plus que faire de cet abbé Coquet, que vous nous avez fait mettre au grenier; il nous embarrasse extrêmement.--Eh! brûlez-le, et laissez-moi tranquille!» Une explication devenant nécessaire, la méprise cessa, et l’abbé se contenta d’une invitation à dîner et de quelques excuses.» C’était l’enseigne de la marchande de modes que le lieutenant général de police avait ordonné de faire enlever et de mettre au grenier. Par bonheur, les exempts n’allèrent pas jusqu’à brûler le pauvre abbé, comme on leur en donnait l’ordre. Cette même anecdote est racontée plus longuement, et avec beaucoup de bonne humeur, par Jules Janin, dans _Paris et Versailles il y a cent ans_ (Paris, Firmin Didot, 1874, in-8º); mais il ne nous dit pas d’où il a tiré son histoire.

Il est à regretter que les renseignements nous manquent tout à fait sur les enseignes des marchandes de modes de Paris, car ces enseignes devaient être inventées et peintes par les artistes élégants et gracieux que Charles Blanc a caractérisés sous le nom de _peintres des fêtes galantes_. Il est impossible que Lemoine, Natoire, Boucher, Eisen, et leurs imitateurs, n’aient pas mis la main à ces enseignes qui convenaient si bien à leur imagination accoutumée à s’égarer dans l’Olympe des Amours et des Grâces. Nous possédons des adresses gravées qui nous donnent une idée très avantageuse de ce que devaient être ces enseignes. Nous savons que la marchande de modes de Mᵐᵉ du Barry avait pour enseigne: _Aux traits galants_; mais nous ignorons absolument de quelle manière l’artiste avait représenté ces _traits galants_. Nous avons vu une estampe, faite d’après une enseigne, qui représentait des Amours ou des Génies femelles coiffés de bonnets et de chapeaux, mais armés d’arcs et de flèches qu’ils lançaient à droite et à gauche. N’étaient-ce pas les _traits galants_ de la marchande de modes? Au reste, une marchande, sous la Restauration, voulut imiter l’enseigne de la protégée de Mᵐᵉ du Barry, et elle mit au-dessus de la porte de sa boutique un tableau que l’histoire ne décrit pas, avec une inscription: _A la Galanterie_. Les demoiselles du magasin ne s’accommodèrent pas de cette inscription, qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut même bataille de femmes, et l’enseigne disparut, pour l’honneur du beau sexe.

Une enseigne qui pouvait être aussi impertinente que celle de la _Galanterie_ porta malheur à son éditeur responsable. «Il y avait, raconte M. E. de la Quérière, il y avait un éveillé de cordonnier, à la rue Saint-Antoine, à l’enseigne du _Pantalon_, qui, quand il voyait passer un arracheur de dents, faisait semblant d’avoir une dent gâtée, puis le mordait très serré et criait _au renard_! Un arracheur de dents, qui savait cela, cacha un petit pélican (pince de dentiste) dans sa main et lui arracha la première dent qu’il put attraper; puis, il se mit à crier _au renard_!» C’est Tallemant qui rapporte ce fait, dans le chapitre des _Naïvetés et Bons Mots_[202]; mais il ne nous dit pas quelle était cette enseigne du _Pantalon_. Un caleçon à pieds, un haut-de-chausses avec les bas, ou bien le bouffon masqué, qui fut un des personnages typiques de la Comédie italienne? Une enseigne analogue, _A la Culotte_, osa se produire, en pleine Restauration, sous l’œil pudibond de la Censure. Balzac nous apprend que cette enseigne s’étalait impunément au-dessus de la boutique de M. Detry, bandagiste, bourrier, gantier, culottier, rue du Four-Saint-Germain, nº 55: «L’enseigne représente une main qui tient une culotte de peau de daim, dont on faisait jadis usage, et au milieu de laquelle est placée une oie, oui, une oie... Qu’est-ce que cela signifie? demande-t-on en ricanant. Eh! messieurs, lisez la légende: _Prenez votre culotte et laissez tomber là mon oie_. Entendez-vous? Pas si bête, M. Detry, pas si bête[203].»