Histoire des enseignes de Paris

Part 14

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Nous finirons ce chapitre en rappelant une enseigne historique qui ne fut comprise par personne, lorsqu’un charcutier lyonnais nommé Cailloux vint l’arborer, en 1777, sur sa boutique à l’entrée de la rue des Petits-Champs (aujourd’hui nº 5): _A l’Homme de la Roche de Lyon_. Cette enseigne était encore inexplicable pour les Parisiens, quand M. Étienne, successeur du charcutier lyonnais, la fit repeindre en 1816. On lisait, en effet, dans la _Chronique de Paris_, numéro du 29 juillet 1816: «Les fortes têtes du quartier cherchent en vain quel rapport il y a entre un chevalier et des saucissons.» Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici, en la complétant un peu, la notice que Balzac a consacrée à l’Homme de la Roche de Lyon: «Bon Dieu! qu’ai-je aperçu? Un chevalier cuirassé, dont le front est couvert d’un casque à visière, au milieu des boudins en bois, des saucisses, des hures en peinture, emblèmes chers aux gastronomes de la petite propriété. Mais, se demande-t-on, que fait, au milieu des pieds de cochon, ce preux chevalier? Pourquoi cette bourse qu’il offre à tout venant? Or, sachez qu’il y avait autrefois à Lyon un certain M. Jean Fléberg, né à Nuremberg en 1485, grand guerrier en même temps qu’officier de bouche de François Iᵉʳ, qui, riche et généreux, dotait de 300 francs, chaque année, vingt-cinq jeunes filles, comme de raison sages, et dans ce temps-là il y en avait beaucoup; qui sauva la ville d’une famine, fonda son célèbre hôpital, et mourut en 1546 à l’âge de soixante-deux ans. On lui a élevé un monument dans le quartier qu’il habitait, appelé la Roche ou le Bourgneuf, et deux fois la reconnaissance des Lyonnais a relevé le monument que le vernis du temps n’avait pu conserver. M. Étienne, en se plaçant sous les auspices de Jean Fléberg, a voulu prouver qu’il était de Lyon; mais, compatriote de l’Homme aux bienfaits, a-t-il hérité des pieuses dispositions de l’Homme de la Roche? Ceci ne nous regarde pas; tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il a une boutique fort appétissante et une enseigne riche en souvenirs.

«Nous oubliions de dire que Louis XVI a ordonné, en mémoire de Fléberg, que trois filles sages seraient dotées encore tous les ans. Allons, jeunes beautés, sages et modestes, on donne encore à Lyon trois prix de vertu[176]!»

M. Dronne, successeur de M. Étienne, a pieusement, de nos jours, redoré son enseigne (nous allions dire son blason); et le fac-simile de l’antique statue de Jean Fléberg illustre toujours la devanture de la boutique, où, tout en perfectionnant l’art de la charcuterie, il a trouvé moyen de consacrer à son histoire un beau volume curieusement illustré[177].

XV

ENSEIGNES SATIRIQUES ET ÉPIGRAMMATIQUES

Les documents nous manquent pour donner à ce chapitre l’étendue et l’importance qu’il devrait avoir, car on ne saurait douter que dans une foule de circonstances les enseignes n’aient servi à exercer des vengeances ou des représailles plus ou moins motivées, plus ou moins déguisées, et cela sans doute à toutes les époques. Mais dans la plupart des cas il suffisait de la décision et de l’injonction d’un commissaire de police pour faire disparaître l’enseigne qui causait du scandale ou qui excitait des rumeurs dans le quartier. Il y eut certainement, néanmoins, des inspirateurs d’enseigne plus obstinés et plus batailleurs que d’autres pour défendre devant les tribunaux de simple police, ou même devant les Chambres et la Cour du Parlement, le droit de maintenir une enseigne qui n’était ni indécente, ni injurieuse, ni impie, mais qui blessait seulement la susceptibilité exagérée de quelques particuliers. Ce sont les pièces de ces procès à propos d’enseignes qu’il faudrait rechercher dans la poussière des archives judiciaires, mais nous n’avons trouvé, sur ce sujet curieux, que des indications sommaires et assez vagues. On peut, toutefois, se faire une idée du rôle que les enseignes jouaient dans les querelles des bourgeois et des marchands, quand on se rappelle l’usage que le clergé du moyen âge fit d’une espèce d’enseigne, en plaçant à l’entrée du chœur de Notre-Dame un marmouset hideux, en pierre, qui n’était autre que la caricature du savant jurisconsulte Pierre de Cugnière, avocat du roi sous le règne de Philippe de Valois. Pierre de Cugnière avait osé, dans l’assemblée des États généraux de 1329, s’attaquer à l’autorité ecclésiastique, en soutenant les droits du roi, le temporel contre le spirituel: ce fut pour se venger de cet adversaire que son image satirique devint pendant plus de deux siècles un objet de mépris et de dérision, ne servant qu’à éteindre les cierges de la cathédrale. Le peuple, ignorant l’origine de ces insultes vindicatives, allait brûler des cierges devant l’_enseigne de M. de Cugnet_ et les éteignait sous le nez de ce marmouset couvert de cire et noirci de fumée.

Un petit livre populaire, intitulé _les Rues de Paris_ et imprimé en gothique vers 1493, assure qu’on brûlait ainsi pour deux cents livres de bougies par an, et dans beaucoup d’églises de France on voyait à quelque encoignure de l’édifice une enseigne du même genre, une figure grimaçante, qu’on employait aussi à éteindre les cierges[178].

Il ne faisait pas bon se mettre en lutte avec le clergé, même sur la question des enseignes, mais les luttes de cette espèce furent sans doute assez rares et finirent toujours par la condamnation et la suppression des enseignes que l’autorité ecclésiastique avait jugées attentatoires au respect des choses saintes. Nous avons rappelé ailleurs (chap. XVI), d’après Tallemant des Réaux, le procès que le curé de Saint-Eustache dut intenter contre un cabaretier de la rue Montmartre, qui avait pris pour enseigne la _Tête-Dieu_. Cette enseigne était certainement injurieuse, moins par son nom de _Tête-Dieu_ que par la représentation de cette _tête_, car il y eut des enseignes en l’honneur de la Véronique qui ne scandalisèrent personne. Ces enseignes impies, ou plutôt simplement indécentes, ne se montrèrent probablement qu’à l’époque des guerres de religion, au XVIᵉ siècle.

C’est également à cette époque qu’il faut faire remonter l’apparition momentanée de pareilles enseignes. «On n’épargnait pas même la religion, dit M. Amédée Berger dans son excellent travail sur les enseignes[179], et souvent la police fut obligée d’intervenir pour faire enlever des inscriptions telles que le _Juste Prix_ (le Christ enchaîné), le _Cerf mon_ (le sermon), le _Cygne de la croix_ (le signe de la croix), le _Singe en batiste_ (le saint Jean-Baptiste), et autres inconvenances qui se trouvaient jusque sur les façades des maisons de débauche.» Nous avions cru reconnaître, dans un passage des _Règles, Statuts et Ordonnances de la Caballe des filous_, pièce facétieuse du XVIIᵉ siècle, la caricature de ce _Singe en batiste_: «Un homme de chambre, botté, fraisé comme un veau, gauderonné comme un singe», et nous avions dit, à ce propos: «Une vieille enseigne de Paris représentait un de ces magots ainsi accoutrés, avec cet affreux calembour pour légende: _Au Singe en batiste_[180].» Ce n’est pas le personnage de cette caricature que la police avait pu mettre à l’index, mais seulement l’inscription, qui n’était qu’un jeu de mots malsonnant. Pierre de l’Estoile, dans son _Journal du règne de Henri IV_, rapporte une facétie non moins impertinente, que s’était permise, en 1610, un des écrivains satiriques qui raillaient impunément la Ville et la Cour, sous le pseudonyme de maître Guillaume, lequel avait rempli l’office de fou du roi. Le savant canoniste Jacques Gillot, conseiller au Parlement de Paris, ayant rassemblé et publié, par ordre de Henri IV, un recueil des _Libertés de l’Eglise gallicane_, on supposa que maître Guillaume avait écrit au pape: «Je vous advise que j’ay mis un bouchon et une enseigne aux _Libertés de l’Eglise gallicane_, pour dire qu’ici se vend le bon vin.» Nous ne croyons pas, cependant, que les _Libertés de l’Eglise gallicane_ aient donné lieu à une enseigne politique, dont le sens eût échappé à presque tout le monde.

«La politique avait peu de part à cette ornementation des rues, dit M. Amédée Berger dans son étude sur les enseignes[181], et nous ne connaissons, en fait d’allusion aux affaires du temps, que le fait de ce marchand parisien, cité par Monteil, qui, pendant le siège de Paris, voulant bien vivre, et à peu de frais, avec tout le monde, avait écrit d’un côté de son enseigne: _Vive le roi!_ et de l’autre: _Vive la Ligue!_ et qui, suivant les circonstances, tournait et retournait son tableau.» Il faut descendre jusqu’à la Révolution de 1789 pour voir l’enseigne politique se produire effrontément, mais non pas toujours sans péril. On n’avait pas eu jusque-là d’autres enseignes politiques que celles des _logements_ imaginaires que la satire attribuait aux plus grands personnages de l’Etat. Nous donnerons quelques détails sur ces enseignes imaginaires dans notre chapitre XX.

Mais si l’enseigne satirique n’osait pas s’attaquer en pleine rue aux chefs du Gouvernement et critiquer leurs actes par des caricatures ou des inscriptions plus ou moins transparentes, elle ne se faisait pas faute de vengeances personnelles, en ridiculisant des individualités quelquefois honorables et dignes de respect. Nous avons déjà vu, page 34, une maison prendre, en 1671, l’enseigne burlesque du _Chat lié_, par allusion malveillante à un propriétaire voisin qui s’appelait Challier. «Il y a, rapporte Tallemant des Réaux, un plumassier de la rue Saint-Honoré qui a pris pour enseigne le _Grand Cyrus_ et l’a fait habiller comme le maréchal d’Hocquincourt[182].» En effet, Mˡˡᵉ de Scudéry, dans son roman du _Grand Cyrus_, où la plupart des personnages sont des contemporains avec des noms perses et grecs, avait représenté le maréchal d’Hocquincourt sous les traits du roi Cyrus. Il ne semble pas que le maréchal se soit fâché d’être métamorphosé en héros de roman et travesti en matamore dans une enseigne. A cette époque la caricature s’était emparée des Espagnols, qu’on représentait partout avec le costume le plus extravagant et le plus ridicule. Abraham Bosse en avait fourni le meilleur type dans ses estampes. On peut supposer que ces Espagnols grotesques ne furent pas épargnés sur les enseignes, puisque, par raillerie, les montreurs de bêtes savantes habillaient à l’espagnole leurs chiens et leurs singes, avec larges fraises gauderonnées.

Une enseigne qu’on peut regarder comme une satire _ad hominem_ se voyait dernièrement encore, rue de l’École-de-médecine, au coin de la rue de l’Ancienne-Comédie. Il est probable que sa mystérieuse singularité n’a pas nui à sa conservation. «On voit sculpté sur une grande pierre incrustée dans le trumeau qui sépare les deux croisées du premier étage de la maison, dit E. de la Quérière dans ses _Recherches historiques sur les Enseignes_ (1852), un _chapeau_ rond, à larges bords, dont un côté est retroussé dans la forme usitée parmi la bourgeoisie du temps de Louis XIV. Ce chapeau est comme suspendu au-dessus d’une lunette de fortification, autrement dit _ouvrage à cornes_. Le sculpteur avait-il voulu faire de cette enseigne une malicieuse épigramme? Nous serions porté à le croire.» C’était sans doute l’enseigne d’un chapelier. La légende portait: _Au Chapeau fort_, équivoquant sur le mot _Château fort_; mais bien aussi sur les _ouvrages à cornes_ que ledit couvre-chef était destiné à coiffer. L’enseigne du _Chapeau fort_ est aujourd’hui conservée au musée Carnavalet.

Tallemant des Réaux nous raconte ainsi une vengeance par le moyen de l’enseigne: «Un commis borgne ayant exigé d’un cabaretier des droits qu’il ne lui devoit pas, le cabaretier, pour se venger, fit représenter le portrait du commis, à son enseigne, sous la forme d’un voleur, avec cette inscription: _Au Borgne qui prend_. Le commis, s’en trouvant offensé, vint trouver le cabaretier et lui rendit l’argent des droits en question, à la charge qu’il feroit réformer son enseigne. Le cabaretier, pour y satisfaire, fit seulement ôter de son enseigne le p, si bien qu’il resta: _Au Borgne qui rend_, au lieu du _Borgne qui prend_[183].»

Bonaventure d’Argonne raconte aussi la querelle d’un oiselier avec les Jésuites, à propos d’une enseigne: «Il y avoit autrefois dans la rue Saint-Antoine, à Paris, un oiselier qui prenoit la qualité de _gouverneur_, _précepteur et régent des oyseaux_, _perroquets_, _singes_, _guenons et guenuches de Sa Majesté_. Ces grands titres paroissoient écrits en lettres d’or, dans un riche cartouche, au-dessus de la boutique de ce personnage. La plupart des passans qui lisoient ce bel écriteau n’en faisoient que rire, mais quelques pédans qui pensèrent y être intéressés, prenant la chose au point d’honneur, en firent du bruit et s’en plaignirent comme d’une profanation des titres les plus glorieux de la république des lettres. La chose vint aux oreilles du digne précepteur, et il disoit: «Je ne sais pas à qui en ont ces Messieurs. Mes écoliers valent bien les leurs, ils sont mieux instruits, et ne sont ni si sots ni si barbouillez.» L’abbé Boisrobert, à qui j’ai ouï raconter cette histoire, ajoutoit qu’il n’y avoit que du plus ou du moins entre les écoliers de cet homme et ceux de nos collèges, tout n’aboutissant qu’à faire faire aux uns et aux autres de certaines grimaces, ou dire des mots qu’ils n’entendent point[184].»

Le sujet de l’enseigne était quelquefois plus innocent que la légende, et l’on pouvait, par le commentaire, ajouter à cette légende un caractère de malignité qu’elle n’avait pas originairement. Ainsi, à la fin du premier Empire, quand Béranger eut publié sa fameuse chanson du _Roi d’Yvetot_, un marchand de vin de la rue Saint-Honoré, près de la rue, aujourd’hui disparue, de la Bibliothèque, tira de la chanson son enseigne. Il commanda et exposa au-dessus de sa boutique un joli tableau qu’il ne supposait pas certainement devoir prendre jamais un caractère séditieux. C’est ce qui arriva cependant; on y vit, comme dans la chanson, une critique des guerres continuelles de Napoléon, et la police ordonna la disparition de l’enseigne. C’est alors que le rusé marchand la plaça dans l’intérieur de sa boutique, où elle est encore, au numéro 182 de la rue Saint-Honoré. La police n’entendait pas raillerie en matière d’enseignes.

La conscription, en s’établissant révolutionnairement avec toutes ses rigueurs, n’avait pas fait disparaître cependant les anciens bureaux de racolage du quai de la Ferraille, où l’enseigne du _Racoleur_ attirait nombreuse clientèle depuis plus d’un siècle. L’arrêt d’expulsion de ces agents d’enrôlement volontaire se trouva formulé gaiement dans ce refrain d’un couplet de M. de Piis, secrétaire général de la préfecture de police:

Enjoignons aux vieux ferrailleurs De vendre leur vieux fer ailleurs.

Il y eut aussi, à cette époque, comme en tout temps, des querelles, des altercations, des procès pour cause de contrefaçon d’enseigne. Le fameux bureau de tabac de la _Civette_, place du Palais-Royal, fut en guerre ouverte contre toutes sortes de _Civettes_, qui avaient l’audace de dresser pavillon à peu de distance, sinon en face de l’enseigne primordiale. La contrefaçon usait de ruse pour jouir impunément du bénéfice de la concurrence.

Dans le nouveau passage Delorme, qui avait alors le privilège de centraliser la promenade des flâneurs, un marchand nommé Mercier, ayant placé sa boutique sous l’invocation du _Beau Dunois_, que la romance de la reine Hortense venait de mettre à la mode, le locataire de la boutique voisine fit peindre, pour son enseigne, un beau chien blanc moucheté de brun, avec cette inscription: _Au Beau Danois_. Les rieurs prolongèrent le débat des deux marchands, mais la police refusa d’intervenir en faveur du héros de la romance.

La police de nos jours a été aussi prudente en restant neutre dans l’exhibition d’une enseigne, des plus cocasses, qu’un écrivain public avait apposée sur son échoppe, place de l’Hôtel-de-ville. Nous ne pouvons mieux faire que de transcrire la note publiée, à cet égard, dans le _Figaro_ du 1ᵉʳ décembre 1881: «Cette enseigne est un mascaron ou tête d’homme, à face grimacière, à dents cassées, à chevelure abondante, grosses lunettes, bonne plume d’oie derrière l’oreille, et une paire de cornes magistrales sur lesquelles sont écrits en majuscules ces mots: DEMANDES EN SÉPARATION, qui réjouiront le cœur de M. Naquet. Mais pourquoi des cornes? C’est l’enseigne d’un écrivain public, qui, pour bien indiquer sa spécialité aux aspirants au divorce, a arboré les redoutables appendices que les épouses folâtres font pousser sur le front des maris que vous savez.»

XVI

ENSEIGNES DE SAINTETÉ ET DE DÉVOTION

Nous ne reparlerons pas ici des images de saints et de saintes qui ornaient autrefois les enseignes de la plupart des maisons et des boutiques de Paris. Ces images multipliées témoignaient sans doute de la dévotion, qui était alors homogène et générale dans toutes les classes de la population parisienne; mais la plupart de ces bienheureuses images représentaient les corporations, les confréries et les métiers. Quelques-unes, il est vrai, rappelaient les noms de baptême des propriétaires ou des locataires de la maison; d’autres avaient été sans doute inaugurées par le fait d’une vénération spéciale à l’égard de tel ou tel saint, ou par suite d’un vœu particulier en leur honneur. Quant aux images de Notre-Dame, qui étaient si nombreuses dans les enseignes, il faut les attribuer à cette dévotion si sincère, si touchante qu’on avait pour la sainte Vierge Marie, pour la mère de Jésus, le fils de Dieu et le rédempteur des hommes. La piété naïve du moyen âge rendait un culte permanent de respect et d’adoration à ces innombrables Notre-Dame, que les enseignes mettaient sous les yeux du peuple dans toutes les rues de la ville.

Il y eut aussi, depuis le XIIᵉ siècle jusqu’au XVIᵉ, des statues de la Vierge, dans des niches, à l’angle des rues, et quoique ces statues en pierre ou en bois, souvent peintes ou dorées, ne fussent que des enseignes, on leur rendait une espèce de culte public. Non seulement on allumait, la nuit, une lampe devant la niche qui contenait la Notre-Dame, mais encore on y suspendait des ex-voto et des médailles de confréries, on y attachait des bouquets de fleurs, surtout aux grandes fêtes de la sainte Vierge. Les passants saluaient et faisaient le signe de la croix, sans s’arrêter, quand ils avaient à traverser la rue; les femmes et les enfants s’agenouillaient et marmottaient une courte prière, quoique cette Notre-Dame ne fût souvent qu’une simple enseigne d’hôtellerie ou de cabaret. Ce n’étaient pas seulement les Notre-Dame qui avaient droit à ces hommages de la part des bonnes gens du peuple. Beaucoup d’images de saints et de saintes, qui n’étaient que des enseignes aux portes des maisons et des boutiques, avaient aussi des lampes qui brûlaient devant elles pendant la nuit. Ce pieux usage dura jusqu’au milieu du XVIᵉ siècle. Vers cette époque, plusieurs statues ou images de Notre-Dame furent l’objet d’outrages et de profanations qui diminuèrent le nombre de ces enseignes vénérées. C’est à partir de ce temps-là que les niches qui contenaient des statues de Notre-Dame furent grillées, pour les préserver du fanatisme iconoclaste des huguenots, qui les brisaient à coups de pierres. On a lieu de s’étonner que quelques-unes de ces madones de la rue soient arrivées jusqu’à nous à peu près intactes. Le protestant Agrippa d’Aubigné remarquait avec quelque dépit qu’à la fin du XVIᵉ siècle il y avait encore dans toutes les rues de Paris un saint ou une Vierge dans sa niche[185].

Nous pouvons nous faire une idée du nombre d’enseignes de dévotion qu’on voyait dans les rues de Paris, en citant, d’après Berty, celles qui pendaient aux maisons dans les quartiers de la Cité, du Louvre et du bourg Saint-Germain.

CITÉ. RUE DE LA JUIVERIE, maison de l’_Annonciation Notre-Dame_ (1485). RUE DE LA CALANDRE, maison du _Paradis_ (1345). RUE SAINT-CHRISTOPHE, maison du _Couronnement de la Vierge_ (1450).

LOUVRE. RUE CHAMPFLEURY, maison du _Saint-Esprit_ (1489). RUE DU CHANTRE, maison _ayant un Crucifix sur l’huis_ (1489), maison du _Nom de Jésus_ (1687). RUE JEAN-SAINT-DENIS, maison du _Saint-Esprit_ (1575), maison du _Bon Pasteur_ (1680). RUE SAINT-HONORÉ, maison de l’_Annonciation Notre-Dame_ (1432), maison de l’_Enfant Jésus_ (1687), maison du _Saint-Esprit_ (1575). RUE DU COQ, maison du _Nom de Jésus_ (1623).

BOURG SAINT-GERMAIN. RUE DES BOUCHERIES, maison de l’_Annonciation Notre-Dame_ (1522), maison de la _Trinité_ (1527), maison du _Seygne_ (cygne) _de la croix_. RUE DE BUCY, maison de l’_Annonciation_ (1547). RUE DU FOUR, maison de l’_Agnus Dei_, maison de la _Véronique_ (1595). RUE DU PETIT-LION, maison de l’_Image Notre-Dame_ (1523). RUE DE SEINE, maison de l’_Arche de Noé_ (1654). RUE DES CANETTES, maison du _Chef Saint-Jean_ (1500).

C’étaient là des enseignes de maison, et non des enseignes de boutique, qui furent beaucoup plus nombreuses et qui changèrent souvent, au XVIᵉ siècle, quand la religion réformée fit la guerre aux images de la Vierge et des saints; au XVIIᵉ siècle, quand l’influence des poètes athées de l’école de Théophile, de Saint-Amant[186] et de Desbarreaux s’exerça jusque sur les enseignes de dévotion, qui poursuivaient leurs regards dans toutes les rues de Paris et qui leur adressaient une sorte de reproche, même à la porte des cabarets; au XVIIIᵉ siècle, enfin, quand l’action sarcastique des philosophes et des encyclopédistes répandit dans les familles bourgeoises l’hérésie d’une nouvelle secte d’iconoclastes irréligieux. Puis, vint la révolution de 93, qui n’eut pas de peine à faire disparaître les dernières enseignes, dans lesquelles s’était perpétuée une pieuse tradition de nos ancêtres. On ne s’expliquerait pas que quelques-unes de ces vieilles enseignes aient pu échapper à la fureur inquisitoriale de la persécution républicaine, si l’on ne savait pas les miracles de courage, d’adresse et de dévouement que la foi chrétienne a pu faire par l’entremise des simples et des faibles. Les enseignes de cette espèce, qui ont traversé impunément une époque terrible où elles étaient proscrites sous peine de mort, avaient été sans doute enlevées de la place qu’elles occupaient et mises en lieu sûr, sinon recouvertes de plâtre ou cachées derrière d’autres enseignes indifférentes. Nous signalerons, parmi ces rares épaves du grand naufrage des enseignes pieuses, deux enseignes sculptées du XVIIᵉ siècle, _Au Caveau de la Vierge_, rue de Charonne, et _A l’Annonciation_, rue Saint-Martin; une autre du XVIᵉ siècle, _Au Bon Samaritain_, nº 15, rue de la Lingerie; une enseigne en fer forgé, _A l’Enfant Jésus_, rue Saint-Honoré, etc. (voir ci-dessus, à la page 88).

Ces enseignes furent peut-être respectées comme objets d’art, mais nous ne croyons pas qu’on ait sauvé alors une seule des statues de la Vierge, si multipliées dans l’ancien Paris, et qu’on voyait encore avant 1789 en toutes les rues, la plupart dans des niches ou sur des piédestaux extérieurs. Beaucoup de ces statues étaient honorées, depuis des siècles, d’une sorte de culte muet, qui se traduisait par des génuflexions

et des signes de croix; quelques-unes, parmi ces

statues, avaient même été sanctifiées dans la tradition locale, par des récits de guérisons miraculeuses; quelques-unes aussi méritaient d’être conservées, dans les musées, sous le rapport de la beauté ou de la singularité de leur exécution artistique. La charmante statue de la Vierge, en marbre, qui, jusqu’en 1844, servit d’enseigne à la boulangerie Barassé, rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 186, provenait de l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs, et avait été achetée en 1790 à la liquidation de l’abbaye. Elle appartient aujourd’hui à M. A. Barassé, notaire à Crécy-en-Brie[187].