Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 9
Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme campagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du château, qui à l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans une ville de guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit avertir son maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit ouverte[110].» Vous remarquez que dans cette maison on prend des précautions à l'endroit des filles.--Sir Tunbelly arrive avec ses gens munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et veut savoir le nom du visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous le demanderai pas non plus[111].» Il a l'air d'un chien de garde qui gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été aujourd'hui le jour du changement de linge[112].» Le faux gendre veut épouser Hoyden tout de suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas encore arrivée.--Si, tout de suite, sans cérémonie, cela épargnera de l'argent.--De l'argent, épargner de l'argent, quand c'est la noce d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai à ma donzelle un dîner de noces, quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de cela comme le roi d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra pas cuire dans le temps de pocher un oeuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouchée la nuit des noces! car, révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113].» Il se frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse les dames, il chante, il essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez, tâtez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoisée[114].» Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le traîne dans l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la gorge, ou sera-ce vous[115]?» Il se démène, il veut tomber dessus à grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il sort de toutes ces scènes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de fumier.
Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde toute seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier: Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le boulanger, oui, je l'épouserais[116]!» Quand la nourrice annonce l'arrivée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô bon Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais pour cela être fouettée jusqu'au sang[117].» Tom vient lui-même et lui demande si elle veut être sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à mon père, excepté pour manger des groseilles vertes[118].--Mais votre père veut attendre une semaine?--Oh! une semaine! je serai une vieille femme après tant de temps que cela[119]!» Je ne puis pas traduire toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous ses phrases de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et le chapelain leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. «Par ma foi! dit-elle, de tout mon coeur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le promets, hé! nourrice[121].» Mais le vrai futur se présente, et Tom se sauve. À l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au chapelain de tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà la fin de l'histoire[122].» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite; il n'est pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle hésite entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on cet homme que j'ai épousé, nourrice?--_Squire_ Fashion.--_Squire_ Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady, cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime, nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand je l'aurai épousé une bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de penser au fracas que je ferai une fois à Londres; car quand je serai les deux choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124].» Elle est prudente pourtant, elle sait que son père a «son fouet de chiens à la ceinture,» et «qu'il la secouera ferme.» Elle prend ses précautions en conséquence: «Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par terre d'un coup de poing[125].» Voilà la vraie sanction morale; pour un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien de la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied quotidiens[126].
[Note 102: Farquhar, _The Beaux Stratagem_.]
[Note 103: Vanbrugh, _Provoked Wife_.]
[Note 104: After his man and he had rolled about the room, like sick passengers in a storm, he comes flounce in the bed, dead as a salmon into a fishmonger's basket; his feet cold as ice, his breath hot as a furnace, and his hands and his face as greasy as his flannel nightcap. O matrimony! He tosses up the clothes with a barbarous swing over his shoulders, disorders the whole economy of my bed, bares me half naked, and my whole night's comfort is the tunable serenade of that wakeful nightingale, his nose!]
[Note 105: Why did I marry! I married because I had a mind to lie with her, and she would not let me....]
[Note 106: Ay, damn morality!--and damn the watch! and let the constable be married!... Liberty and property, and Old England, huzza!...
So, now, Mr. Constable, shall you and I go pick up a whore together?--No?--Then I'll go by myself, and you and your wife may be damned!...
Whom do you call a drunken fellow, you slut you? I'm a man of quality; the king has made me a knight.... I'll devil you, you jade you! I'll demolish your ugly face!...
I'll warrant you, it is some such squeamish minx as my wife, that is grown so dainty of late, that she finds fault even with a dirty shirt.]
[Note 107: Let us hear no more of my wife nor your mistress. Damn them both with all my heart, and every thing else that dangles a petticoat, except four generous whores, with Betty Sands at the head of them, who are drunk with my Lord Rake and I ten times in a fortnight.]
[Note 108: Come, kiss me, then.
LADY BRUTE (_kissing him_).
There; now go. (_Aside._) He stinks like poison.
SIR JOHN.
I see it goes damnably against your stomach, and therefore kiss me again. (_Kisses and tumbles her._)
So now, you being as dirty and as nasty as myself, we may go pig together.]
[Note 109: Come to your kennel, you cuckoldy drunken sot you.]
[Note 110: Ralph, go thy ways, and ask Sir Tunbelly, if he pleases to be waited upon. And dost hear? Call to nurse that she may lock up Miss Hoyden before the gate's open.]
[Note 111: Till I know your name, I shall not ask you to come into my house; and when I know your name, 'tis six to four I don't ask you neither.]
[Note 112: Cod's my life! I ask your Lordship's pardon ten thousand times. (_To a servant._) Here, run in a-doors quickly. Get a Scotch-coal fire in the great parlour; set all the Turkey-work chairs in their places; get the great brass candlesticks out, and be sure stick the sockets full of laurel. Run! And do you hear; run away to nurse; bid her let Miss Hoyden loose again, and, if it is not shifting day, let her put on a clean tucker, quick!]
[Note 113: Ah! poor girl, she will be scared out of her wits on her wedding night.
Udswoon, I'll give my wench a wedding-dinner, though I go to grass with the King of Assyria for it.
Not so soon. That is knocking my girl, before you bid her stand. Besides, my wench's wedding-gown is not come home yet.]
[Note 114: Ha! there is my wench, I' faith. Touch and take, I'll warrant her; she'll breed like a tame rabbit.]
[Note 115: My lord, will you cut his throat, or shall I?
Here, give my dog-whip.
Here, here, here, let me beat out his brains, and that will decide it.
Ha! they bill like turtles. Udsookers, they set my old blood afire. I shall cuckold somebody before morning.]
[Note 116: It's well I have a husband a-coming, or, ecod, I'd marry the baker; I would so. Nobody can knock at the gate, but presently I must be locked up; and here's the young grey-hound bitch can run loose about the house all the day long, she can. 'Tis very well.]
[Note 117: O Lord, I'll go put on my laced smock, though I'm whipped till the blood run down my heels for it.]
[Note 118: Sir, I never disobey my father in anything but eating of green gooseberries....]
[Note 119: A week! Why, I shall be an old woman by that time!]
[Note 120: Ecod, with all my heart! The more the merrier, I say; ha! nurse!]
[Note 121: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden:
«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it! Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at this poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would, till the belly on't was so full, it would drop off like a leech!»
Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.]
[Note 122: Why, if you two you be sure to hold your tongues, and not say a word of what's past, I'll even marry this lord too.
NURSE.
What, two husbands, my dear?
HOYDEN.
Why, you had three, good nurse; you may hold your tongue...]
[Note 123: But if I leave my lord, I must leave my lady too; and when I rattle about the streets in my coach, they'll only say: There goes Mistress--Mistress--Mistress what? What is this man's name have married, nurse?
NURSE.
'Squire Fashion.
HOYDEN.
'Squire Fashion is it? Well, 'squire, that's better than nothing.]
[Note 124: Love him! Why, do you think I love him, nurse? Ecod, I would not care if he were hanged, so I were but once married to him. No; that which pleases me is to think what work I'll make when I get to London; for when I am a wife and a lady both, nurse, ecod, I'll flaunt it with the best of 'em.]
[Note 125: But, d'ye hear? Pray, take care of one thing: when the business comes to break out, be sure you get between me and my father; for you know his tricks; he will knock me down.]
[Note 126: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête, squire Humphrey (_A Journey to London_, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée, manger toujours.]
IX
Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font merveille, d'actions et de maximes. _L'Épouse campagnarde_ de Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un équipage, du bruit, des flambeaux.--Holà! ici les gens de milady Aimwell!--Des lumières, des lumières sur l'escalier!--Faites avancer le carrosse de milady Aimwell!--Ôtez-vous de là, faites place à Sa Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux: «Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons. Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M. Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M. Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses. Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].» C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour? Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.--Ah! c'est donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que vous ne sauriez répondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent; d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.--Ô bon Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on me disait que c'est un péché.--Eh bien! ma jolie créature, voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)--Holà! holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous auriez dû me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].» Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!» Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle _barrique de goudron puant_. On vient mettre le holà dans cette première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.
Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles, d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes, quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel, quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient? Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir; mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain attire.--Oui, un peu de dédain convient à madame.--Oui, mais la tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir, mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien? Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise. Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout à fait vainqueur, madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude ferai-je sur son coeur la première impression? Serai-je assise? Non, je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel, madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous parler du ciel et avoir tant de perversité dans le coeur? Mais peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché. Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché.... Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute.... Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter, certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas. N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non, non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne la suivons pas.