Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 7
Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce _sur une chute_ qu'un abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret, s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le coeur la vie et la joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être comparée à un _beefsteak_, même appétissant; je n'aimerais pas davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant, charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité, une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à plaire toujours.
Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure. Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes, ils font des _arts poétiques_. Denham, puis Roscommon, dans un poëme complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de Buckingham versifie un _Essai sur la poésie_ et un _Essai sur la satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit l'_Art poétique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompée_, Denham des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur _la justice et la tempérance_. Rochester compose un poëme sur _l'homme_ dans le goût de Boileau, une épître sur _le rien_; Waller, l'amoureux, fabrique un poëme didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé le mot qui avait fui.--Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un mannequin.
[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much, they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly, you are the fitter for conversation by them.
A mistress should be like a little country retreat near the town; not to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the town the better when a man returns.]
[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires into mine. We speak to one another civilly, hate one another heartily.]
[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them, that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning sun has quite drawn up the dew.]
[Note 81:
My passion with your beauty grew, While Cupid at my heart, Still as his mother favour'd you, Threw a new flaming dart. Each gloried in their wanton part; To make a lover, he Employ'd the utmost of his art-- To make a beauty, she.]
[Note 82:
Then, if we write not by each post, Think not we are unkind; Nor yet conclude our ships are lost By Dutchmen or by wind: Our tears we'll send a speedier way; The tide shall bring them twice a-day. With a fa, etc.
To pass our tedious hours away; We throw a merry main; Or else at serious ombre play; But why should we in vain Each other's ruin thus pursue? We were undone when we left you. With a fa, etc.
But now our fears tempestuous grow, And cast our hopes away; Whilst you, regardless of our wo, Sit careless at a play: Perhaps permit some happier man To kiss your hand, or flirt your fan. With a fa, etc.
And now we've told you all our loves, And likewise all our fears, In hopes this declaration moves Some pity for our tears; Let's hear of no inconstancy, We have too much of that at sea. With a fa la, la, la, la.]
[Note 83:
So in those nations which the Sun adore Some modest Persian or weak-eyed Moor No higher dares advance his dazzled sight Than to some gilded cloud, which near the light Of their ascending God adorns the East, And graced with his beam, outshines the rest.]
[Note 84:
While in this park I sing, the list'ning deer Attend my passion and forget to fear; When to the beeches I report my flame, They bow their heads, as if they felt the same. To Gods appealing when I reach their bow'rs With loud complaint, they answer me in show'rs. To thee a wild and cruel soul is giv'n, More deaf than trees and prouder than the heav'n. The rock .... That cloven rock produc'd thee. This last complaint th'indulgent ears did pierce Of just Apollo, president of verse, Highly concerned that the Muse should bring Damage to one whom he had taught to sing, etc.]
[Note 85:
Then blush not, Fair! or on him frown: How could the youth, alas! but bend When his whole Heav'n upon him lean'd; If ought by him amiss was done, 'Twas to let you rise so soon.]
[Note 86:
Amoret! as sweet and good As the most delicious food, Which but tasted does impart Life and gladness to the heart.]
[Note 87:
Sacharissa's beauty's wine, Which to madness doth incline; Such a liquor as no brain That is mortal can sustain.]
[Note 88:
Yet, fairest blossom, do not slight The age which you may know so soon. The rosy morn resigns her light And milder glory to the noon.]
V
Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style oratoire. Son meilleur poëme, _Cooper's Hill_, est la description d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté, parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de _Cooper's Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés, puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs. Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique, toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales. Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah! si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II.
Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell. Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines; Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours étaient alliées presque toujours de fait et toujours de coeur, par la communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques. Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau. Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés, étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La comédie française devient un modèle comme la politesse française. On les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales. C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages vont manifester.
[Note 89:
He calls to mind his strength, and then his speed, His winged heels, and then his armed head: With these t' avoid, with that his fate to meet: But fear prevails and bids him trust his feet. So fast he flies, that his reviewing eye Has lost the chasers, and his ear the cry.]
[Note 90:
My eye, descending from the hill, surveys Where Thames among the wanton valleys strays: Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons By his old sire, to his embraces runs; Hasting to pay his tribute to the sea, Like mortal life to meet eternity. Nor with a sudden and impetuous wave, Like profuse kings, resumes the wealth he gave. No unexpected inundations spoil The mower's hopes, or mock the ploughman's toil, But godlike his unweary'd bounty flows; First loves to do, then loves the good he does. O, could I flow like thee, and make thy stream My great example, as it is my theme! Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull: Strong without rage, without o'erflowing full.... But his proud head the airy mountain hides Among the clouds; his shoulders and his sides A shady mantle clothes; his curled brows Frown on the gentle stream, which calmly flows; While winds and storms his lofty forehead beat, The common fate of all that's high or great.]
[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans _Monsieur de Paris_.]
[Note 92: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge, _Sir Fopling Flutter_.)]
VI
Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley, Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes. «Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un _gentleman_.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique, composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à celui de Molière qu'il faut le comparer.
«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'oeuvre qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs, les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La même situation cinq ou six fois renouvelée est toute _l'École des Femmes_. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît, l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait mieux éclairé et plus parlant.