Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 6

Chapter 63,914 wordsPublic domain

Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une pareille vie est le chef-d'oeuvre d'un pareil monde; des dehors très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus, des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa femme, sa soeur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient, parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes, avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi, lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis, admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage, quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais, et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres, disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces; ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette. Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique; on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par se changer en besoin sincère et en talent naturel.

Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des _Essais sur le gouvernement_, sur la _Vertu héroïque_[73], sur la poésie, c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le _Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius, Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement, dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce «étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer, Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur des _Amours de Gaul_.» Pour tout combler, il déclara authentiques et admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement, une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis.

[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of Gardening_.]

[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives came to be made so generally against Epicurus, by the ages that followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his scholars, and honoured by the Athenians.]

[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state, they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P. 203, 206, 191, t. III.)]

[Note 72: But the true service of the public is a business of so much labour and so much care, that though a good and wise man may not refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of public good, pursue their own designs of wealth, power, and such bastard honours as usually attend them, not that which is the true, and only true reward of virtue.]

[Note 73: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des deux siècles.]

[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians: they were so learned in natural philosophy, that they foretold not only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to appease commotions of people, to make plagues cease.]

[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and their very natures changed; by which the passions of men were raised to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?]

[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.]

[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the ancients, that the oldest books we have are still in their kind the best. The two most ancient that I know of in prose, among those we call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles, both living near the same time, which was that of Cyrus and Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the greatest master in his kind, and all others of that sort have been but imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any others I have ever seen, either ancient or modern. I know several learned men (or that usually pass for such, under the name of critics) have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in painting, that cannot find out this to be an original; such diversity of passions, upon such variety of actions and passages of life and government, such freedom of thought, such boldness of expression, such bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of revenge, could never be represented but by him that possessed them; and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of ancient and modern learning_, 469.)]

IV

Ce sont là les moeurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy, en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux, ses _gentlemen_ échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses, dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la conversation.--Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel beau diseur que ce cordonnier satirique!--Après la satire, le madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche, avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion, dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que sa mère vous favorisait, lançait à mon coeur un nouveau dard de flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une beauté[81].»

Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames: j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort, sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter: maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après, on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur feraient des gens qui ont laissé leurs coeurs au logis?» Puis viennent des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].» Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte, chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un, parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait, qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même société et le même esprit.

Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer, du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces; bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui, ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie, les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.» Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot), à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer. Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons, dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et que certainement elle est née d'un rocher[84].