Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 3

Chapter 33,824 wordsPublic domain

Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain. Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre, peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet, c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22]. C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne, dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les passions, les droits et les institutions humaines, comme les géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin.

Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs coeurs tous les sentiments fins et nobles: il effaçait du coeur tous les sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs moeurs en théorie, donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.» Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne donne qu'en vue d'un avantage personnel.»--Pourquoi les amitiés sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à la défense et encore à d'autres choses.»--Pourquoi avons-nous pitié du malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable pourrait nous arriver.»--Pourquoi est-il beau de pardonner à qui demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en soi-même.» Voilà le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon, il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu traduire l'_Iliade_. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion, elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet, cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au delà.--Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi, non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes, le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous, philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins, de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance des corps sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise. L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est montré dans la théorie et dans les moeurs.

[Note 20: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent qui est le plus vieux.»]

[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for which he cannot alledge no natural and sufficient reason.]

[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The former is free from controversy and dispute, because it consisteth in comparing figure and motion only, in which things truth and the interest of men oppose not each other. But in the other there is nothing undisputable, because it compares men and meddles with their right and profit.]

[Note 23: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.]

[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.

Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad præsidium conferunt.

Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis.

Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui dives est sapiens est dicendus.

Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui.

Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia præterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.]

[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non sint, superstitio.]

[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui, non sociorum amore contrahitur.

Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.

Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.

Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum. Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.

Bellum sua natura sempiternum.]

[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis diceret corpus incorporeum.

Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus qui oriri potest a voce hac, infinitum.

Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et substractionem.

Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.

Veritas in dicto non in re consistit.

Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ organorum quibus sentimus partes sunt.]

VII

Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit d'été_[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie se transforme; c'est que le public s'était transformé.

Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes, l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie, reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer que pour rêver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats, par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il y a de plus exalté et de plus exquis.

Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute sorte d'agréments extérieurs; mais le coeur leur manque. Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée; il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence. L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe. Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant, s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune. Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations physiques, les chansons risquées, les _gueulées_[29] lancées et renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît le théâtre consacre leurs moeurs. À force de ne représenter que des vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle, bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes, convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace, la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher.

[Note 28: 1662.]

[Note 29: Mot de Le Sage.]

VIII

Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent, plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton, _la Tempête_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans _l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage à la mode_, dans _le Faux Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, les renversements de trônes et les peintures de moeurs. Mais dans ce compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»--«Je voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son _Moine espagnol_, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre: «Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle, l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes, étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se trouve être sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, _Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort, elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après Louis XIV et Mme de Montespan.

[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.]

[Note 31: «We love to get our mistresses, and purr over them, as cats do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure is to pat them back again.»

Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly my stint.»--Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our turn?» (_Mock Astrologer._)

Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit Hobbes.]

[Note 32: