Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 29
[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which she makes from one season to another, or to observe her conduct in the successive production of plants or flowers. He may draw into his description all the beauties of the spring and autumn, and make the whole year contribute something to render it more agreeable. His rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish out any agreeable scene, he can make several new species of flowers, with richer scents and higher colours, than any that grow in the gardens of nature. His concerts of birds may be as full and harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at no more expense in a long vista than a short one, and can as easily throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful to the reader's imagination.
(_Spectator_, nº 148.)]
[Note 394: _Spectator_, 423, 265.]
V
Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément, elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres. Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie, songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison, quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré, trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].» Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est point _vu_.
Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit, mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P. Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne, Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non. Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair, diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé. L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent, c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison, sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles, les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et l'agrément.
[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves, l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux.
(_Spectator_, nº 411.)]
[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her marriage could have driven him to such extremities, was not to be comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost effects of her father's displeasure rather than to comply with a marriage which appeared to her so full of guilt and horror.
(_Spectator_, nº 164.)]
[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the beginning of Raphael's speech in this book, etc.
(_Spectator_, nº 327.)]
[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.]
VI
Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson, c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin, même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile; ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes; mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.
[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my going about in the pit, and taking them in front, I was immediately undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be the growth of any other country. The complexion of their faces hindered me from observing any farther the colour of their hoods, though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up in those pretty ornaments they wore upon their heads.
(_Spectator_, nº 265.)]
[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their behaviour. They lose their elections in every club where they are set up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and are never the better for all the young fellows that wear hats and feathers. They are forced to live in the country and feed their chickens at the same time that they might show themselves at court and appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex, which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at distance seems entirely covered with them, and we must walk into it before we can distinguish the several weeds that spring up in such a beautiful mass of colours.
(_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)]
VII
Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue, comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles, homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire.... Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme.... J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»
Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée; en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du _Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice, il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques, avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus, passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle _humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.
[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and had the character of a mild and peaceable man in his profession. If the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But this was only to make work for himself, in his private character of a tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it is better to pass away an evening in this manner than in gaming and drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his predecessors, and has drawn together greater audiences than have been known in the memory of man.... In the mean time, I have related this combat of the lion to show what are at present the reigning entertainments of the politer part of Great Britain.
(_Spectator_, nº 13.)]