Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 28

Chapter 283,803 wordsPublic domain

Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout y est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381].» _To be easy_, mot intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme, état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche, quand elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour la défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son ouvrage[382].» Ce sont là tous les sentiments anglais, composés de calcul et d'orgueil, énergiques et austères, et ce portrait s'achève par celui de l'homme marié: «Rien n'est plus agréable au coeur de l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement partagé à cet égard, à titre de père de famille. Je suis perpétuellement occupé à donner des ordres, à prescrire des devoirs, à écouter des parties, à administrer la justice, à distribuer des récompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un État patriarcal où je suis, à la fois roi et prêtre.... Quand je vois mon petit peuple devant moi, je me réjouis d'avoir fourni des accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma religion, en produisant un tel nombre de créatures raisonnables, de citoyens et de chrétiens. Je suis content de me voir ainsi perpétué; et comme il n'y a point de production comparable à celle d'une créature humaine, je suis plus fier d'avoir été l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou publié cent volumes du plus bel esprit et de la plus belle science[383].» Si maintenant vous prenez l'homme hors de sa terre et de son ménage, seul à seul avec lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de rêverie, vous le trouverez aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres; il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de lui-même et de la vie. C'est pourquoi il songe à la mort. L'homme du Nord porte volontiers sa pensée vers la dissolution finale et l'obscur avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se plaît à regarder les fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crânes que roule chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude d'hommes de toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels, contemporains, apparaîtront ensemble[384]» devant le juge, pour entrer dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de suite son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de sa morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il s'excite par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au présent. Il essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la disproportion de notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi naît cette religion, oeuvre du tempérament mélancolique et de la logique acquise, où l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à l'idéal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments de poëte par des additions de financier.

En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des démonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me faites croire aux antipodes par des récits et des vraisemblances géographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a guère que des arguments de collége ou d'édification assez semblables à ceux de l'abbé Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de dialectique ou comme des sources d'émotion. Joignez-y des motifs d'intérêt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues, mais non des convertis: voilà ses preuves. On trouve un fonds de grossièreté dans cette façon de traiter les choses divines, et on aime encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le réduisant à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette étroitesse vont jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la Divinité se dévoile par une gloire supérieure et visible. C'est là que, selon l'Écriture, les hiérarchies célestes et les légions innombrables des anges entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias et de leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône de Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu où tout l'art de la création a été employé et que Dieu a choisi pour se manifester de la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette architecture élevée par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse infinie[385]!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y fait de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La même précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de bonheur auront les élus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le commencement jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement dans les esprits une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns les autres, comme nos sens font des objets matériels, et il n'est pas douteux que nos âmes, quand elles seront délivrées de leurs corps ou placées dans des corps glorieux, pourront par cette faculté, en quelque partie de l'espace qu'elles résident, apercevoir toujours la présence divine[387].» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de savoir[388].» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation deviennent des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorité d'une tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi, de cérémonies visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour arguments l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse logique, l'interprétation littérale et les textes palpables; quel meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves jusqu'à la vulgarité de son intelligence et de ses besoins! Elle humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle définit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie pour la faire désirer? La poésie des grandes inductions philosophiques est faible auprès de la persuasion intime enracinée par tant de descriptions positives et détaillées. Ainsi naît la piété active, et la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle d'Addison est belle, tant elle est forte. L'énergie du sentiment sauve les misères du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est ému; les minuties, la pédanterie disparaissent. On ne voit plus en lui qu'une âme pénétrée jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est plus un prédicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son métier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec vénération tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvelé ou confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de catéchisme que la sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il demande des jours fixes de dévotion et de méditation qui puissent régulièrement nous rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre foi. Il insère des prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du souverain Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété à la mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique[390].» Un Français, au premier mot, entendant qu'on lui défend de jurer, rirait peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens de traduire, il ne rirait plus.

[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish vice and ignorance out of the territories of Great Britain.]

[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating after this manner the Human Face Divine.

(_Spectator_, nº 173.)]

[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion? There is something disingenuous and immoral in the being able to bear such a sight.

(_Tatler_, nº 108.)]

[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these criminal pursuits and practices, they ought to consider that they render themselves more vile and despicable than any innocent man can be, whatever low station his fortune or birth have placed him in.

(_Guardian_, nº 123.)]

[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A salamander knows no distinction of sex in those she converses with, grows familiar with a stranger at first sight, and is not so narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side, plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or three hours by moon-light.

(_Spectator_, nº 198.)]

[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty of their characters, and not to imitate the nakedness but the innocence of their mother Eve.

In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates the widow in her virginity.

(_Guardian_, nº 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)]

[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more awakened than is consistent either with virtue or discretion. (_Spectator_, nº 45.)]

[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.]

[Note 379: _Spectator_, 397.]

[Note 380: _Ibid._, 571.]

[Note 381: To be easy here and happy afterwards.]

[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is what I most glory in, and most effectually calls to my mind the happiness of that government under which I live. As a British freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and when I see one of my countrymen amusing himself in his little cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove from a legislator, and for that reason ought to stand up in the defence of those laws which are in some degree of his own making.

(_Freeholder_, nº 1.)]

[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest.... When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I have made to my species, to my country, to my religion, in having produced such a number of reasonable creatures, citizens, and christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there is no production comparable to that of a human creature, I am more proud of having been the occasion of ten such glorious productions, than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published as many volumes of the finest wit and learning.

(_Spectator_, nº 500.)]

[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering earth, that some time or other, had a place in the composition of a human body.... I consider that great day when we shall all of us be contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os} 26 et 575.)]

[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all the immensity of space, there is one part of it in which he discovers himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of praise.... With how much skill must the throne of God be erected!... How great must be the majesty of that place, where the whole art of creation has been employed, and where God has chosen to show himself in the most magnificent manner! What must be the architecture of infinite power under the direction of infinite wisdom!

(_Spectator_, n{os} 580 et 531.)]

[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.]

[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they apprehend one another, as our senses do material objects, and there is no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space they reside, be always sensible of the Divine Presence.

(_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)]

[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than to know.]

[Note 389: Tatler, 257.]

[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a particular manner banish from among us that prevailing impiety of using his name on the most trivial occasions.... What can we think of those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to set forth the horror and profaneness of such a practice.

(_Spectator_, nº 535.)]

IV

Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode. Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes n'étaient point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la piété était fanatique et l'urbanité débauchée; dans les moeurs, comme dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des libertins. Pour la première fois, Addison réconcilia le vertu avec l'élégance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrément au service de la raison.

«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des bibliothèques, des écoles et des colléges, pour l'installer dans les clubs et dans les assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je recommande fort particulièrement mes méditations à toutes les familles bien réglées, qui chaque matin réservent une heure au déjeuner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des cuillers et du plateau[391].» Vous voyez ici un demi-sourire; une petite ironie est venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses dépens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison.

Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur, sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux, la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton. Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser. Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts; des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin, des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique, l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant, les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé et s'est complu.

[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it said of me that I have brought philosophy out of closets and libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very particular manner recommend those my speculations to all well regulated families that set apart an hour in every morning for tea, and bread and butter; and would earnestly advise them for their good to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon as a part of the tea equipage.

(_Spectator_, nº 10.)]

[Note 392: Bohea-rolls.]