Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 27
Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier. Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine, timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son _Spectator_, il s'enfermait dans les matières inoffensives et générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur la bonté_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès. Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers latins lui donnent une place de _fellow_ à Oxford; il y passe dix ans parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs, il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de _Caton_; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté, son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs, sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde? Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que pour vous donner du plaisir?
[Note 358: _Humour._]
[Note 359: À lord Halifax, 1701.]
[Note 360:
Renowned in verse each shady thicket grows And every stream in heavenly numbers flows... Where the smooth chisel all its force has shown, And softened into flesh the rugged stone, Here pleasing airs my ravisht soul confound With circling notes and labyrinths of sound.]
[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments that I met with in travelling, to examine these several descriptions, as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the country with the landscapes that the poets have given us of it.]
[Note 362: _Remarques sur l'Italie._]
[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts of learning, and had travelled into the most refined nations of Europe....
Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades and fountains, in which the whole country naturally abounds.]
[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.]
[Note 365:
With floods of gore ... the rivers swell ... Mountains of dead. Rows of hollow brass Tube behind tube the dreadful entrance keep, Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ... ... Here shattered walls, like broken rocks, from far Rise up in hideous views, the guilt of war; Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs Industrious to conceal great Bourbon's crimes.]
[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the world without good-nature or something which must bear its appearance, and supply its place. For this reason, mankind have been forced to invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us; health, prosperity, and kind treatment from the world are great cherishers of it, where they find it.]
II
Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son _Spectator_ qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise, notant les différences des moeurs, les particularités du sol, les bons et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais. Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de coeur et de main à tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils regardent non les livres et les salons, mais les événements et les hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait instruit.
Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure, préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura, espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'oeuvre divine. Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs: encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de _Rosamonde_ s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux joies défendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière; il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement, refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois, sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu, comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.
[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de Saint-Marin.]
[Note 368: _Épitre à Halifax._
O liberty, thou Goddess heavenly bright, Profuse of bliss, and pregnant with delight, Eternal pleasures in thy presence reign, And smiling plenty leads thy wanton train.... 'Tis liberty that crowns Britannia's isle, And makes her barren rocks and her bleak mountains smile.
Sur la république de Saint-Marin:
Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome, which lies in the same country, almost destitute of inhabitants.
(_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)]
[Note 369: Par exemple, Halifax.]
[Note 370: _Défense du christianisme._]
III
«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un numéro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les Revues ruinées par l'impôt de la presse, le _Spectator_ doubla son prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes aux besoins du siècle et du pays.
Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval. En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372]. «Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées, et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours: «La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone, et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates, mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre. «Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377].» Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée, de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire.
Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables, quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier, utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au _Parfait notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire, mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout. Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout, parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.
Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il est toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un automate. Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire, annonçant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en extraordinaires, se traînant en exordes, en préparations, en exposés de méthodes, en commémorations de la sainte Écriture[379]. Après six lignes de cette morale, un Français irait prendre l'air dans la rue. Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter à la piété on l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous fournissent trois sortes de motifs, et si on lui développait démonstrativement ces trois sortes, la première, la seconde et la troisième? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des chiffres au milieu des passions vivantes, les étiqueter, les classer comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du côté de l'honneur et du devoir, voilà la morale chez Addison et en Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqué aux intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est qu'un économiste en rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et réfute le vice comme les prohibitions.