Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 24

Chapter 243,781 wordsPublic domain

Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde; aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...» Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis que nous devons nécessairement abroger ces violents actes oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée le sauvage féroce et inhumain des forêts,--lancer contre nos établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes et des enfants,--désoler leur pays, vider leurs demeures, extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et tout entières, il y aura une tache sur notre réputation nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que cela est contre la loi[324].

Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe tragique, dans cette solennité passionnée, dans l'éclat sombre et violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.

Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi.... L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre jusqu'à la dernière extrémité[325].

Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et qu'elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation.

Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public, prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes nationales, tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et choisit ses épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes c'est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire: «Milord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait à m'échapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lancé contre votre réputation établie ou peut-être pour une insulte infligée à votre discernement[327]....» «Il y a quelque chose, écrit-il au duc de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par méprise; ce n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal dommage votre indolence et votre activité, c'est encore d'avoir pris pour principe premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour génie dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à votre personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou honorable action[328].» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le voit tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout haut qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune privée;» il redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre ces prudentes formes du décorum, ces douces règles de discrétion que certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon avenir d'un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne garde point de ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission avec laquelle il déserte son poste à l'heure du danger, ni même l'inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le protégeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je tendrais le dernier effort de ma volonté pour sauver de l'oubli son opprobre éphémère et pour rendre immortelle l'infamie de son nom[329].» Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus volontairement concentré et aigri dans son coeur le poison de la haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette persuasion qui les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui.

Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation. Nous sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un dessein délibéré et d'un attentat direct contre les droits originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon si déshonorant pour votre renommée, nous aurions depuis longtemps adopté un style de remontrances fort éloigné de l'humilité de la plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille à une autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut être perdue par une autre[330].

Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouvé heureux dès le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a élevé dans la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la voix publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que ses amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les rivalités n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté, amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé l'empreinte de son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours. Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagements qu'il doit garder; c'est un homme d'État, un premier ministre, qui parle en plein Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles s'enfoncera comme une flèche ardente dans le coeur et dans l'honneur des cinq cents hommes assis pour l'écouter. Il n'importe, on l'a trahi; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache «les janissaires d'antichambre» qui, par ordre du prince, viennent de déserter au milieu du combat:

Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique, comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre. Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité. Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite, par l'infamie et l'exécration[331].

Puis se retournant vers les communes:

Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans coeur et sans liberté, au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend, l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité, quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette conspiration nocturne contre la constitution[332].

Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable; jugez des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la Révolution française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumulés, les oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin de faire effet. La force, c'est là leur trait, et celui du plus grand d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il est toujours prêt à vous tenir tête.» Il n'était point entré au Parlement, comme Fox et les deux Pitt, dès l'aurore de la jeunesse, mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire à fond de toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les lettres, maître d'une érudition si universelle qu'on l'a comparé à lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'était une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et, par delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la direction invisible des événements et l'esprit intime des choses, en couvrant de son dédain «ces prétendus hommes d'État, troupeau profane de manoeuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est point grossier et matériel, et qui, bien loin d'être capables de diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner une roue dans la machine.» Par-dessus tant de dons, il avait une de ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes; et qui, traversant les statistiques et le fatras des documents arides, recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses costumes, ses paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des moeurs. À toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il ajoutait toutes les énergies du coeur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu, ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale, réclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et semblait avoir pris à tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y a de généreux dans le coeur humain. Il avait noblement combattu pour de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre, contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des particuliers dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches immenses et un désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par l'avidité anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334].» Il s'était fait partout le champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et on le voyait lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur infatigable et intempérante d'un moraliste et d'un chevalier.

Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand: autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas trop d'un volume pour déployer le cortége de ses preuves multipliées et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive comme un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant et de sa masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges créatures se jouent tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas, il prodigue; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes, emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que «cette dette forme l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement noués noeuds sur noeuds de ces ténias invincibles qui dévorent la nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335].» Rien ne lui paraîtra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocité des images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché sa pension, deviendra, «parmi les créatures de la couronne, le léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il soit et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui vient du trône[336].» Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne sert de rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans les digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare, empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance, qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les effusions d'un grand coeur et d'un profond esprit trop ouverts et trop pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme une mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons.

[Note 310: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante, pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it was by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions for his three sons."--Comparez Bossuet, _Politique fondée sur l'Écriture_. Les sciences morales se dégagent en ce moment de la théologie.]

[Note 311: Those who are united in one body and have a common established law and judicature to appeal to, with authority to punish offenders, are in civil society one with another.

Every one quits his executive power of nature, and resigns it to the public.

As for the ruler, (it is said) he ought to be absolute, because he has power to do more hurt and wrong; it is right when he does it.--This is to think that men are so foolish, that they take care to avoid what mischiefs may be done them by polecats or foxes; but are content, may think it safety, to be devoured by lions.

The only way whereby any one divests himself of his natural liberty, and puts on the bonds of civil society is by agreeing with other men to join and unite into a community, for their comfortable, safe and peaceable living one amongst another, in secure enjoyment of their properties and a greater security against any that are not of it.

Nothing can make a man subject or member of a commonwealth but his actually entering into it by positive engagement and express promise and compact.

The great and chief end of men uniting into commonwealths and putting themselves under government is the preservation of their property. (Locke, _of Civil Government_.)]

[Note 312: Discours du général Stanhope, un des _managers_.]

[Note 313: The rights of the greatest and of the meanest subjects now stand upon the same foundation,--the security of law common to all.... When the people had lost their rights, those of the peerage would soon become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de Wilkes.)]

[Note 314: Évaluation de De Foe.]

[Note 315: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred heads, and were each head furnished with brains, yet would they all be insufficient to compute the number of cows, pigs, geese, and turkies, which upon this occasion die for the good of their country!...

On the contrary, they seem to lose their temper as they lose their appetites; every morsel they swallow, and every glass they pour down, serves to increase their animosity.--Many an honest man, before as harmless as a tame rabbit, when loaded with a single election dinner, has become more dangerous than a charged culverin.

The mob meet upon the debate; fight themselves sober; and then draw off to get drunk again, and charge for another encounter. (Goldsmith.) Voyez aussi Hogarth.]

[Note 316: Smollett, _Peregrine Pickle_, ch. 40.]

[Note 317: Hogarth.]

[Note 318: