Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 21
Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire, et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des tempêtes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits surnaturels; son père a été poussé trois fois par un revenant; lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événements de la vie; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il découvre qu'il reçoit cet avertissement parce qu'à table il n'a point exhorté les gens qui dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible. À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amérique, il ne mange plus que du pain et dort par terre; il mène la vie d'un apôtre, donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prêchant toute l'année, et chaque année, jusqu'à quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il prêcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait dans notre dix-huitième siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un million. Les inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques: Georges Story a le _spleen_, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit damné parce qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec l'espérance d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et bientôt n'est plus qu'un squelette. Voilà les âmes timorées et passionnées qui fournissent matière à la religion et à l'enthousiasme. Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a prise. Wesley déclare «qu'un chapelet d'opinions numérotées n'est pas plus la foi chrétienne qu'un chapelet de grains enfilés n'est la sainteté chrétienne. La foi n'est point l'assentiment donné à une opinion, ni à un nombre quelconque d'opinions;» c'est la sensation de la présence divine, c'est la communication de l'âme avec le monde invisible, c'est le renouvellement complet et imprévu du coeur. «La foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la révélation personnelle et l'évidence du christianisme, mais encore une ferme et solide assurance que le Christ est mort pour _son_ péché, qu'il _l'a_ aimé, qu'il a donné sa vie pour _lui_[286].» Le fidèle sent en lui-même l'attouchement d'une main supérieure et la naissance d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu'il était jadis entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et à chaque instant, subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire. Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus envieilli, le plus endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant, le coeur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d'un coup en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs prédicateurs allaient par toute l'Angleterre, prêchant aux pauvres, aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des congrégations de vingt mille personnes, et «le feu s'allumait dans tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage «et païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].» D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon coeur fut brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la lettre m'envoler dans le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient lâchés; la machine physique se bouleversait; l'émotion tournait à la folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres hurlaient tout haut. L'effet le plus général était une respiration bruyante comme celle de gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir de l'air. Et en effet la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme, un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il paraissait ne penser à rien, il s'abattit avec une violence inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient près de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes pendant qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garçon bien bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux sur qui Dieu mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque noirs[288].» Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. «Elle n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions d'examen et d'édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des prédicateurs, fondait des écoles, organisait l'enthousiasme. Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du Mississippi et de l'Ohio, les _shoutings_ répètent le délire et les conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct se révèle encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste toujours vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie dans l'exaltation du sens moral.
[Note 284: Penn.]
[Note 285: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le plancher. Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son compagnon: «Mon frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté sain, car la peau n'est partie que d'un côté.»]
[Note 286: «A string of opinions is no more Christian faith than a string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any opinion, or any number of opinions.»--«The justifying faith is not only the personal revelation, the internal evidence, of christianity, but likewise a sure and firm confidence, that Christ died for _his_ sin, loved _him_, and gave his life for _him_. (Life by Southey, tome I, 176.)
By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath no more dominion over him. (I, 151.)
Law, l'auteur du célèbre livre _A Serious Call_, disait de même à Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is only: we love him, because he first loved us.»]
[Note 287: The fire is kindled in the country.... He saw the white gutters made by the tears which plentifully fell down from their black cheeks, black as they came out from their coal-pits. (Life by Southey.)]
[Note 288: Some shrieking, some roaring aloud.... The most general was a loud breathing, like that of people half strangled and gasping for life. And indeed almost all the cries were like those of human creatures dying in bitter anguish. Great number wept without any noise; others fell down as dead. I stood upon the pew-seat, as did a young man in the opposite pew, an able-bodied fresh and healthy countryman. But in a moment when he seemed to think of nothing else down he dropt with a violence inconceivable.... I heard the stamping of his feet, ready to break the boards, as he lay in strong convulsions at the bottom of the pew.--I saw a sturdy boy, about eight years old, who roared above his fellows.... his face was red as scarlet, and almost all those on whom God laid his hand turned either very red or almost black.]
IV
Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements, de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet, Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson, le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet, l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il y a de la sagesse à être religieux_[289]: c'est là son premier sermon, fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase, dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens, tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels, par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant: «Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe; secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxième sermon; contre la Médisance._--«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant; c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles. Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie, des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une grande vérité de coeur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine «positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine. Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.
C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est «pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français, académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne donne point un plaisir, il conduit vers une action.
Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour, prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à être las d'être debout si longtemps.» Mais le coeur et l'esprit étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver, obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine, emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir.
Écoutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:
Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue; qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous commettons et par la violation que nous faisons de ses plus justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il se réjouit[296].
Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il, que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement nous devrions dans le coeur et le centre de notre âme, dans le meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer, sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés. Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de toutes les règles, tant le coeur et l'imagination sont comblés et contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup; qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations, par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].»