Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 18

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À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire, toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce siècle en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden, comme les autres, reste confiné dans des raisonnements et des insultes de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les haines sont fortes; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du tumulte de la bataille des perspectives poétiques: des textes, des traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les armes; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis. C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que versifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères, et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions originales. Quand il aborda l'_Énéide_, «la nation, dit Johnson, parut se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui fournit les arguments de chaque livre et un essai sur _les Géorgiques_; d'autres lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques étaient aussi loués que les inventeurs.

Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de chevaliers ne conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases classiques les accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit plus; pour les retrouver, on se retourne vers leur premier père; on quitte la lumière trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur premier style, dans l'aurore de la pensée crédule, sous la vapeur qui joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scène, il écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades ou des raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères. Quelle distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer! Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses phrases symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris douloureux, aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez l'autre! Mais, le pire défaut, c'est que, presque partout, il est copiste et conserve les fautes en traducteur littéral, les yeux collés sur son ouvrage, impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus voisin du versificateur que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope ou Boccace en vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a pris qu'une matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre, est à lui, n'est qu'à lui, et cette âme convient à son oeuvre. Au lieu des périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers lestes, finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui goûtent le fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est défendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille lieues; il ne reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise, d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden en est si peu choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes théologiques, par exemple, représentant l'Église catholique par une biche et les hérésies par diverses bêtes, qui disputent entre elles aussi longuement et aussi savamment que des gradués d'Oxford[248]. Je ne l'aime pas davantage dans ses _épîtres_; ordinairement elles ne consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent mythologiques, parsemées de sentences un peu banales. «J'ai étudié Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses épîtres n'est pas mal imité ici[250].» N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement inégal, toujours improvisées, naturelles. Rien de plus éloigné de Dryden que cet esprit original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus délicat et le plus nerveux des épicuriens, parent (à dix-huit cents ans de distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace, être penseur et homme du monde pour écrire de la morale agréable, et Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou penseur.

Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup, au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant à son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontré une matière anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir[253].» Cette grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle des affaires, ayant, en matière de débats publics et pratiques, la supériorité que les Français ont dans les dissertations spéculatives et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des sécheresses de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet de poésie, une prière sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et un élan qu'on ne rencontre point ailleurs:

Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles--luisent vainement pour le voyageur seul, las et égaré,--ainsi la pâle raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,--ces feux roulants ne découvrent que la voûte céleste--sans nous éclairer ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prêté, non pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider là-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit disparaissent--quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre hémisphère,--ainsi pâlit la raison quand la religion se montre;--ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière surnaturelle[254].

.... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé--pour nos jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trône est une obscurité dans l'abîme de lumière,--un flamboiement de gloire qui interdit le regard.--Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché que tu demeures,--à ne rien chercher au delà de ce que toi-même as révélé,--à prendre celle-là seule pour ma souveraine--que tu as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a volé parmi les vains désirs;--mon âge viril, longtemps égaré par des feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi trompeuses étincelles.--Tel j'étais, tel par nature je suis encore.--À toi la gloire, à moi la honte.--Que toute ma tâche maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255].

Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait en protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il était capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et poignant décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la conception et le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans l'horrible. Il a décrit la chasse infernale et le supplice de la jeune fille déchirée par les chiens avec la sauvage énergie de Milton[256]. Par contraste il a aimé la nature; ce goût a toujours duré en Angleterre; les sombres passions réfléchies se détendent dans la grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute théologique se développent des paysages; il voit «de nouveaux bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu eût laissé en cet endroit les traces de ses pas et réformé l'année. Les collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter le coucou folâtre, dont la note proclamait la fête du printemps[257].» On démêle sous ses vers réguliers une âme d'artiste[258]; quoique rétréci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par la controverse et la polémique, quoique impuissant à créer des âmes ou à peindre les sentiments naïfs et fins, il reste vraiment poëte; il est troublé, soulevé par les beaux sons et les belles formes; il écrit hardiment sous la pression d'idées véhémentes; il s'entoure volontiers d'images magnifiques; il s'émeut au bruissement de leurs essaims, au chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre; il écrit des airs de bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fête de sainte Cécile, admirable fanfare où le mètre et le son impriment dans les nerfs les émotions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entraînement et d'art que Victor Hugo seul a renouvelé[259]. Alexandre est sur son trône dans le palais de Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de beauté; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux capitaines. Et Timothée chante: il chante Bacchus, «Bacchus toujours beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourprée, les yeux riants; que les hautbois résonnent! Il vient, il vient, Bacchus toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier établi les joies du vin; les dons de Bacchus sont un trésor; le vin est le plaisir du soldat; riche est le trésor, doux est le plaisir; doux est le plaisir après la peine[260].»--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble; ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mémoire; il défie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise: Timothée pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la rayonnante beauté de Thaïs. Tout à coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut; ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse égaré, les yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lèvent; regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont les spectres des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine sans sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches, comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les temples étincelants des dieux leurs ennemis[261]!»--Les princes applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thaïs la première, et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis la musique attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de Dryden retrouvent son pouvoir en le décrivant.

[Note 248:

Though Huguenots contemn our ordination Succession, ministerial vocation, etc.

Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par livre.

But once possess'd of what with care you save, The wanton boys would piss upon your grave.

Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage vingt fois par livre.]

[Note 249: Préface de la _Religio Laici_.]

[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is not ill imitated here.]

[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut citer, même en latin.]

[Note 252: Treizième épître.]

[Note 253:

How bless'd is he who leads a country life, Unvex'd with anxious cares, and void of strife! With crowds attended of your ancient race, You seek the champaign sports or sylvan chase: With well-breath'd beagles you surround the wood, E'en then industrious of the common good; And often have you brought the wily fox To suffer for the firstlings of the flocks; Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed, Like felons where they did the murderous deed. This fiery game your active youth maintain'd, Not yet by years extinguish'd, though restrain'd.... A patriot both the king and country serves, Prerogative and privilege preserves; Of each our laws the certain limit show; One must not ebb, nor t'other overflow: Betwixt the prince and parliament we stand, The barriers of the state on either hand May neither overflow, for then they drown the land. When both are full they feed our bless'd abode, Like those that water'd once the Paradise of God. Some overpoise of sway, by turns, they share; In peace the people; and the prince in war: Consuls of moderate power in calms were made; When the Gauls came, one sole Dictator sway'd. Patriots in peace assert the people's right, With noble stubbornness resisting might; No lawless mandates from the court receive, Nor lend by force, but in a body give.]

[Note 254:

Dim as the borrow'd beams of moon and stars To lonely, weary, wand'ring travellers, Is reason to the soul: and as on high Those rolling fires discover but the sky, Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray Was lent, not to assure our doleful way, But guide us upward to a better day. And as those nightly tapers disappear When day's bright lord ascends our hemisphere; So pale grows Reason at Religion's sight, So dies, and so dissolves in supernatural light.]

[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._

But, gracious God! how well dost thou provide For erring judgments an unerring guide! Thy throne is darkness in th' abyss of light, A blaze of glory that forbids the sight. O teach me to believe thee thus conceal'd, And search no farther than thyself reveal'd; But her alone for my director take, Whom thou bast promised never to forsake! My thoughtless youth was wing'd with vain desires, My manhood, long misled by wandering fires, Follow'd false lights, and when their glimpse was gone, My pride struck out new sparkles of her own. Such was I; such by nature still I am; Be thine the glory, and be mine the shame! Good life be now my task; my doubts are done.]

[Note 256: _Theodore et Honoria._]

[Note 257:

New blossoms flourish and new flowers arise, As God had been abroad, and, walking there, Had left his footsteps and reform'd the year. The sunny hills from far were seen to glow With glitt'ring beams, and in the meads below The burnish'd brooks appear'd with gold to flow, As last they heard the foolish cuckoo sing, Whose note proclaim'd the holyday of spring.]

[Note 258:

For her the weeping heaven become serene, For her the ground is clad in cheerful green, For her the nightingales are taught to sing, And nature for her has delayed the spring.

Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La Fontaine sur la princesse de Conti.]

[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.]

[Note 260:

The praise of Bacchus then the sweet musician sung, Of Bacchus, ever fair and ever young. The jolly god in triumph comes; Sound the trumpets, beat the drums. Flush'd with a purple grace, He shows his honest face. Now give the hautboys breath; he comes! he comes. Bacchus! ever fair and young, Drinking joys did first ordain; Bacchus' blessings are a treasure, Drinking is the soldiers's pleasure; Rich the treasure, Sweet the pleasure; Sweet is pleasure after pain.]

[Note 261:

Now strike the golden lyre again: And louder yet, and yet a louder strain. Break his bands of sleep asunder, And rouse him, like a rattling peal of thunder. Hark, hark, the horrid sound Has rais'd up his head, As awak'd from the dead, And amaz'd, he stares around. Revenge! revenge! Timotheus cries, See the furies arise! See the snakes that they bear, How they hiss in the air! And the sparkles that flash from their eyes! Behold a ghastly band, Each a torch in his hand! These are Grecian ghosts, that in battle were slain, And unbury'd remain Inglorious on the plain: Give the vengeance due To the valiant crew: Behold how they toss their torches on high, How they point to the Persian abodes, And glitt'ring temples of their hostile gods! The princes applaud with a furious joy, And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy. Thaïs led the way, To light him to his prey, And, like another Helen, fir'd another Troy.]

X

Ce fut là une de ses dernières oeuvres; toute brillante et poétique, elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263], disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir, j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie, exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui, à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre, ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées, dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre! C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à soixante-neuf ans.

[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guinées.]

[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.]

CHAPITRE III.

La Révolution.

I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle accompagne la révolution politique.

II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- Corruption des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume et Anne. -- Vénalité sous Walpole et Bute. -- Les moeurs privées. -- Les viveurs. -- Les athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ -- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- Ses élégances et sa satire.

III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. -- La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution. -- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.

IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle est vivante. -- Les ariens. -- Les méthodistes.

V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. -- Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- Son abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son énergie. -- Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre.

VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France et en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus grands esprits se rangent du côté du christianisme. -- Impuissance de la philosophie spéculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. -- Développement de la philosophie morale. -- Smith, Price, Hutcheson.