Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 15
Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, _Antoine et Cléopatre_. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce, disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage; il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il sait _faire une scène_, montrer le duel intérieur par lequel deux passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère, jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie, jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La soeur de César!» lui dit Antoine en l'abordant.--«Ce mot-là est dur. Si je n'avais été que la soeur de César,--je serais restée dans le camp de César.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,--quoique bannie de votre lit et chassée de votre maison,--quoique soeur de César, est encore à vous.--Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre froideur,--qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez offrir.--Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidélité d'abord, pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur; elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frère l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos désobligeantes méprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont telles--que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous êtes libre; libre même de l'épouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon frère veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la condition et le ciment de votre paix,--j'ai une âme comme la vôtre: je ne puis recevoir--votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je mérite.--Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.--Il retirera ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient. Vous me pourrez laisser à Athènes;--n'importe où; je ne me plaindrai jamais.--Je ne garderai que le stérile nom d'épouse--et vous serez quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un coeur fier, et aussi un coeur d'épouse; elle sait donner et elle sait souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme. Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque, vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:--«Ma Cléopatre?--Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à Cléopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas ordinaire.--Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,--mais à présent la faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»--«Par le ciel, dit Antoine, il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].» Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées, tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait. «Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence désespérée que vous appelez faussement philosophie.--Douze légions vous attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.--À force de pénibles marches, en dépit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites patientes--depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera bien de voir leurs faces brûlées du soleil,--leurs joues cicatrisées, leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces membres plus cher--que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront les acheter[198].»--Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste encore--trois légions dans la ville. Le dernier assaut--a coupé le reste. Si votre dessein est de mourir,--et à présent je le souhaite,--en voilà assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un bûcher honorable pour nos funérailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie à mon âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure grâce,--comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant les chasseurs.»--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut mourir de sa main.--«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est pas pour vous survivre.»--«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton ami, avant toi-même.»--«Alors, donnez-moi la main. Nous nous retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête: «Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre face.--Soit, et frappe bien, à fond.--À fond, aussi loin que mon épée entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.--Ce sont là les moeurs tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit Ventidius.--«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son général. Actium, Actium, oh!»--«Vous y pensez trop.»--«Ici, ici, le poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes rêves.»--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.--«Je te le garantis, mon vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.--Eh! nous avons fait plus que vaincre César, à présent.--Non-seulement ma reine est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, où? la quitter! quitter tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez à votre petit garçon, à votre César,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce colifichet d'empire. Il est content à bon marché.--Moi, je ne veux pas moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent. Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir. «Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.--Ma torche est finie, et le monde est devant moi--comme un noir désert à l'approche de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.
À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans, selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauvée_, les noires imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204]. Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère, le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle, il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina, Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt..... Je suis sénateur!»--«Bouffon, vous voulez dire.»--«Possible, mon cher coeur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent. «Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki. Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki; crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache; pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien, Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»--«Va; de tout mon coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort. Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro, rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»--En effet; et par-dessus le marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand il singe l'homme d'État.
Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps, terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres des comédies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athée_, _l'Amitié à la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire que de l'assa foetida, qui déclare le linge propre malsain, mange continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui, amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il est aussi une peinture des moeurs, que les plus délicats et les plus accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare, que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M. de Beauvilliers[211].
[Note 195:
ANTONY.
Cæsar's sister.
OCTAVIA.
That's unkind. Had I been nothing more than Cæsar's sister, Know, I had still remain'd in Cæsar's camp. But your Octavia, your much injured wife, Though banish'd from your bed, driv'n from your house, In spite of Cæsar's sister, still is yours. 'Tis true, I have a heart disdains your coolness, And prompts me not to seek what you should offer; But a wife's virtue still surmounts that pride. I come to claim you as my own; to show My duty first, to ask, nay, to beg your kindness; Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it.
ANTONY.
I fear, Octavia, you have begg'd my life.... Poorly and basely begg'd it of your brother.
OCTAVIA.
Poorly and basely I could never beg, Nor could my brother grant.... My hard fortune Subjects me still to your unkind mistakes. But the conditions I have brought are such, You need not blush to take. I love your honour Because 'tis mine. It never shall be said, Octavia's husband was her brother's slave. Sir, you are free; free e'en from her you loath; For tho' my brother bargains for your love, Makes me the price and cement of your peace, I have a soul like yours; I cannot take Your love as alms, nor beg what I deserve. I'll tell my brother we are reconcil'd. He shall draw back his troops, and you shall march To rule the East. I may be dropt at Athens; No matter where, I never will complain, But only keep the barren name of wife, And rid you of the trouble.]
[Note 196:
There's news for you; run, my officious Eunuch. Be sure to be the first. Haste forward, Haste, my dear Eunuch, haste. On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed....
ANTONY.
My Cleopatra?
VENTIDIUS.
Your Cleopatra. Dolabella's Cleopatra. Every man's Cleopatra.
ANTONY.
Thou ly'st.
VENTIDIUS.
I do not lye, my lord. Is this so strange? Should mistresses be left, And not provide against a time of change? You know she's not much us'd to lonely nights.]
[Note 197:
VENTIDIUS.
Look, emperor, this is no common dew; I have not wept this forty years; but now My mother comes afresh unto my eyes; I cannot help her softness.
ANTONY.
By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps! The big round drops course one another down The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius, Or I shall blush to death; they set my shame, That caus'd 'em, full before me.
VENTIDIUS.
I'll do my best.
ANTONY.
Sure there's contagion in the tears of friends; See, I have caught it too. Believe me, 'tis not For my own griefs, but thine.... Nay, father....]
[Note 198:
No; 'tis you dream; you sleep away your hours In desperate sloth, miscall'd philosophy. Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you, And long to call you chief. By painful journeys I led 'em patient both of heat and hunger, Down from the Parthian marches to the Nile. 'Twill do you good to see their sun-burnt faces, Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em: They'll sell those mangled limbs at dearer rates Than yon trim bands can buy.]
[Note 199:
VENTIDIUS.