Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
Part 12
Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui, incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie bourgeoise succède à la vie de cour.
[Note 152: _She Stoops to Conquer._]
[Note 153:
ACRES.
Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his honour.
DAVID.
I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously false friend, ay truly, a very courtier-like servant.]
[Note 154:
SIR ANTHONY.
Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute! not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack! her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in sullenness!]
[Note 155:
MRS. CANDOUR.
To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar provocation.]
[Note 156:
MRS. CANDOUR.
Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be critical on beauty.
CRAB.
Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was seen; 'tis a collection of features from all the different countries of the globe.
SIR BENJAMIN.
So she has, indeed.... an Irish front....
CRAB.
Caledonian locks....
SIR BENJAMIN.
Dutch nose....
CRAB.
Austrian lips....
SIR BENJAMIN.
Complexion of a Spaniard....
CRAB.
And teeth _à la chinoise_....
SIR BENJAMIN.
In short, her face resembles a _table d'hôte_ at Spa, where no two guests are of a nation....
CRAB.
Or a congress at the close of a general war; wherein all the members, even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose and chin are the only parties likely to join issue.]
[Note 157:
CRAB.
Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone on!
JOSEPH SURFACE.
Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform.
SIR BENJAMIN.
To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly void of principle as people say; and, though he has lost all his friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews.
CRAB.
That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that, whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health in all the synagogues.
SIR BENJAMIN.
Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber, and an officer behind every guest's chair.]
[Note 158:
SIR BENJAMIN.
Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother is utterly undone.
CRAB.
O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea.
SIR BENJAMIN.
And every thing sold, I'm told, that was movable.
CRAB.
I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe were framed in the wainscots.
SIR BENJAMIN.
And I'm very sorry also to hear some bad stories against him. (_Going_).
CRAB.
Oh, he has done many mean things, that's certain.
SIR BENJAMIN.
But, however, as he's your brother.... (_Going._)
CRAB.
We'll tell you all another opportunity.]
CHAPITRE II
Dryden.
I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Cause des décadences et des renaissances littéraires.
II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses lectures. -- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractère. -- Son public. -- Ses amitiés. -- Ses querelles. -- Concordance de sa vie et de son talent.
III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau public et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de Dryden. -- Son jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son jugement sur le nouveau théâtre français. -- Son oeuvre composite. -- Disparates de son théâtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossièretés de ses personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzèbe_, _Almanzor_.
IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction fleurie. -- Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style classique et des événements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gâte les inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a pas abouti.
V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don Sébastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline, Venise sauvée._
VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son esprit. -- Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et son honnêteté foncière.
VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden: _Absalon et Achitophel, la Médaille._ -- Poëmes religieux de Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthère._ -- Âpreté et virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._
VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction soutenue et oratoire.
IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. -- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses mérites. -- Sérieux de son caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence poétique. -- _Ode pour la fête de sainte Cécile._
X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi son oeuvre est incomplète. -- Sa mort.
La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur. Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation et son développement.
I
Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la petite vérole.
Son corps était un orbe, et son âme sublime--se mouvait autour des pôles de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolémée, et essaye--de mesurer la hauteur de ce héros....--Les pustules gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,--comme des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.--Chaque petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que commettait sa naissance;--ou bien étaient-ce des diamants envoyés pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une âme intérieure plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une constellation[159]!
C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de l'âge classique en Angleterre.
De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de la sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène et prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive, avait livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination, aux bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne se soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a besoin de nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la raison aime la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie; l'inspiration ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre et l'élan intérieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les écarts; désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils exprimaient jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent. Ainsi s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui n'est plus inventée ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses chutes, son talent et son succès.
[Note 159:
His body was an orb, his sublime soul Did move on Virtue's and on Learning's pole. ....Come, learned Ptolemy, and trial make If thou this hero's altitude canst take.
....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about. Each little pimple had a tear in it To wail the fault its rising did commit.
Or were these gems sent to adorn his skin, The cabinet of a richer soul within? No cornet need foretell his change drew on Whose corpse might seem a constellation.]
II
Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient dans tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle étaient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier, député, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une excellente école, chez le docteur Busby, alors célèbre; il passa ensuite quatre ans à Cambridge. Ayant hérité, par la mort de son père, d'un petit domaine, il n'usa de sa liberté et de sa fortune que pour persister dans sa vie studieuse, et s'enferma à l'université trois ans encore. Vous voyez ici les habitudes régulières d'une famille honorable et aisée, la discipline d'une éducation suivie et solide, le goût des études classiques et complètes. De telles circonstances annonçaient et préparaient non un artiste, mais un écrivain.
Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes dans le reste de sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à écrire ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à s'enflammer, mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvénal, Perse, voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mérite, il se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprimée dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec Corneille et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces. Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise, qui est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de la cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement puisée dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du goût et l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière tragédie de Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire «qu'on n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle ode» que sa pièce sur _la fête d'Alexandre_, mais communicatif, aimant ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à son adversaire. Ces moeurs montrent que la littérature est devenue une oeuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.
Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société de moeurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait chacune de ses oeuvres à un seigneur dans une préface louangeuse écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace, allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son _Essai sur le Drame_, écrivait des introductions pour les oeuvres des autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux les oeuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les sources de la littérature classique, et qui enseignent aux hommes l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapprochées du monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent, et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi. Plus tard Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les catholiques, écrivit _la Médaille, Absalon et Achitophel_ contre les whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis _la Biche et la Panthère_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement d'un vrai poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire clairement et solidement, le discours méthodique et suivi, le style exact et fort, la plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la satire; car ces dons sont nécessaires pour se faire écouter ou se faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette voie est la seule qui le conduise à son but. Celui-ci y entrait de lui-même. Dès sa seconde pièce[161], l'abondance des idées serrées, l'énergie et la liaison oratoire, la simplicité, le sérieux, le souffle héroïque et romain annoncent un génie classique, parent non de Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de discours.
[Note 160: «Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre conversation, je répondrai que c'est la cour.»
Dryden, _Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade_.]
[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.]
III
Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept, et signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en fournir trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait de se rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués non plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente des acteurs qui devenaient les héros de la mode, l'importance scandaleuse des actrices, qui devenaient les maîtresses des grands seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps comprimée, débordait. On se dédommageait de la longue abstinence imposée par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles, dégoûtés des visages moroses, de la prononciation nasale, des éjaculations officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient de la douceur des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs, s'était formé. L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme du commerce et de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui mettaient des fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient installé au sommet de la société, ici comme en France, la classe, l'autorité, les moeurs et les goûts des gens du monde, hommes de salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et de savoir-vivre, occupés de la pièce en vogue moins pour se divertir que pour la juger. Ainsi se bâtit le théâtre de Dryden; le poëte, avide de gloire et pressé d'argent, y trouvait l'argent avec la gloire, et innovait à demi, à grand renfort de théories et de préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la nouvelle tragédie française, essayant un compromis entre l'éloquence classique et la vérité romantique, s'accommodant tant bien que mal au nouveau public qui le payait et l'acclamait.
«La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de drame nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à chaque page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de sens notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une histoire ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare sont fondées sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites, que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse notre intérêt. Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle les bienséances du théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa maîtresse sur le théâtre; son _Berger_ commet deux fois la même brutalité[163].» Nulle part il ne garde aux rois la dignité royale. D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des batailles sur le théâtre: ils transportent en un instant la scène à vingt ans ou à cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions différentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le style qu'ils pêchent le plus. «Dans Shakspeare, beaucoup de mots et encore plus de phrases sont à peine intelligibles, et de celles que nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres grossières, et tout son style est tellement surchargé d'expressions figurées qu'il est aussi affecté qu'obscur[164].» Ben Jonson lui-même a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des barbarismes. «L'art de bien placer les mots pour la douceur de la prononciation a été inconnu jusqu'au moment où M. Waller l'introduisit[165].» Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux expressions populacières et basses. «C'est que, outre le manque de savoir et d'éducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la bonne conversation. Il y avait dans leur siècle moins de galanterie que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien accorder que votre compère Jean et votre compère Jacques parlent selon leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs pots à bière et de leurs guenilles[166].» C'est pour eux maintenant qu'on doit écrire, et surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge: il faut encore posséder une solide science et une haute raison, connaître Aristote, Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles. Ces règles, fondées sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin, que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à nous améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes à la tradition ou au dessein du poëte[168].--Telle sera, dit Dryden, la nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie française, d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait pour précepteurs.