Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 11

Chapter 113,869 wordsPublic domain

[Note 145: You should have just so much disgust for your husband as may be sufficient to make you relish your lover. (Congreve, _The Way of the World_, acte II, scene IV.)]

[Note 146:

MISTRESS FAINALL.

Why did you make me marry this man?

MIRABELL.

Why do we daily commit disagreeable and dangerous actions? To save that idol reputation....]

[Note 147: If the familiarity of our loves had produced that consequence of which you were apprehensive, where could you have fixed a father's name with credit, but on a husband?]

[Note 148: A better man ought not to have been sacrificed to the occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of him, you know your remedy.]

[Note 149: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (_Beaux Stratagem_), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.]

[Note 150: Rôle d'Amanda dans _Relapse_ (Vanbrugh); rôle de mistress Sullen, conversion des deux viveurs, dans _The Beaux Stratagem_ (Farquhar).]

[Note 151: Though marriage be a lottery in which there are a wondrous many blanks, yet there is one inestimable lot, in which the only heaven upon earth is written.

To be capable of loving one, doubtless, is better than to possess a thousand. (Vanbrugh.)]

X

Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent encore de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont toujours envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu de divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste, maigrement sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque complète et d'avortements presque constants, destiné pourtant à des renouvellements imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois à des productions inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas rameaux. Même lorsque les grands sujets sont épuisés, il y a place encore çà et là pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit, adroit, exercé, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il portera sur la scène quelque vice ou quelque travers de son temps; le public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnaître et de rire. Il y eut un de ces succès, lorsque Gay, dans son _Opéra du Gueux_, mit en scène la coquinerie du grand monde, et vengea le public de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succès, lorsque Goldsmith, inventant une série de méprises, conduisit son héros et son auditoire à travers cinq actes de quiproquos[152]. Après tout, si la vraie comédie ne peut vivre qu'en certains siècles, la comédie ordinaire peut vivre dans tous les siècles. Elle est trop voisine du pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du talent qui rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques réponses. Si je sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je parviendrai sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche d'un acteur. Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit par l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en scène donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumière intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion; je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli, aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier publiquement soi-même: voilà les origines de _l'École de médisance_, et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.

Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, avait gagné le coeur de la beauté et de la musicienne la plus admirée de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là, s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, comédies, farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt, accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat, avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute carrière il prenait la tête. «Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure comédie, _l'École de médisance_; le meilleur opéra, _la Duègne_ (bien supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier, _l'Opéra du Gueux_); la meilleure farce, _le Critique_ (elle n'est que trop bonne pour servir de petite pièce); la meilleure épître, _le monologue sur Garrick_. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se renversaient pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commençaient à pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il cause avec elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit. Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à toute force l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire, déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une jeune fille qu'on est laid?

Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et entraînant s'est déployé plus entier: il séduisait, cela est à la lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir. Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves; lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son nom; il répond gravement: «Wilberforce.» Avec les étrangers, avec les inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se réserve rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent; l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante; l'esprit partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un éclat soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'épancher, un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mène point comme une fête; elle est une lutte contre les autres et contre soi-même; il faut y considérer l'avenir, se défier, s'approvisionner; on n'y subsiste point sans des précautions de marchand et des calculs de bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir dîner; quand on a les poches percées, les écus s'écoulent; rien de plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les dettes s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa place au Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se succédaient, et les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison. À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut l'emmener dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un procès: le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un journal fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misérablement un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs cartes à la porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes, des évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout ce talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des recors à son chevet.

Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des comédies de société. Imaginez les demi-_charges_ qu'on improvise vers onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première pièce, _les Rivaux_, plus tard sa _Duègne_ et son _Critique_, en regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine, mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les _épitaphes_ devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une _allégorie_ sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon coeur; chaque scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153], et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce à Dieu.--Amen!»--Il a raison, car l'oeuvre lui a coûté de la peine; il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit.

Qu'y a-t-il dans cette célèbre _École de médisance_? Et comment a-t-il fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de Molière, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule, tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de beauté.--Très-justement, car elle possède elle-même une collection de traits empruntés à toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un front irlandais.--Des cheveux écossais.--Un nez hollandais.--Des lèvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents à la chinoise.--Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il n'y a pas deux convives de la même nation.--Ou bien à quelque congrès à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].--Monsieur Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de bien.--Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.--Et personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions, qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].--Monsieur Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.--Parole d'honneur, coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une guinée à emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille, qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme il est votre frère....--Nous vous dirons tout à une autre occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de bons mots?

Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps; il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés, coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard, la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils fournissent le dessert.