Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)

Part 1

Chapter 13,678 wordsPublic domain

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE

TOME TROISIÈME

739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE

PAR H. TAINE

TOME TROISIÈME

QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1878

Tous droits réservés.

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE.

LIVRE III.

L'ÂGE CLASSIQUE.

CHAPITRE I.

La Restauration.

§ 1. LES VIVEURS.

I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les excès du sensualisme.

II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires de Grammont. -- Différence de la débauche en France et en Angleterre.

III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et âpreté de sa rancune.

IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. -- Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.

V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. -- Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il se rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- Esprit et objet de sa philosophie.

VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le public. -- L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après la Restauration.

VII. Dryden. Disparates de ses comédies. -- Maladresse de ses indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molière.

VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa tristesse, son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'Épouse campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures licencieuses et détails repoussants. -- Son énergie et son réalisme. -- Rôles d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de Milton.

§ 2. LES MONDAINS.

I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et ses causes. -- Comment elle s'établit en Angleterre. -- Les modes, les amusements, les conversations, les façons et les talents de salon.

II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines. -- Ses caractères. -- Différence de la conversation sous Élisabeth et sous Charles II.

III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son esprit, son style.

IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. -- Manque de poésie. -- Caractère de la poésie et du style classiques et monarchiques.

V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- Ampleur oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses préoccupations morales. -- Comment les gens du monde et les écrivains se modèlent alors sur la France.

VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui de Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez Molière l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment l'honnête homme de Molière est un modèle français.

VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolité des intentions. -- Âpreté des caractères. -- Grossièreté des moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève, Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer.

VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss Hoyden. -- Le jeune garçon, le squire Humphry. -- Idée de la nature d'après ce théâtre.

IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la société d'après ce théâtre. -- Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposées au caractère anglais. -- Transformation du goût et des moeurs.

X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie dégénère et s'éteint. -- Causes de la décadence du théâtre en Europe et en Angleterre.

§ 1. LES VIVEURS.

Lorsqu'on feuillette tour à tour l'oeuvre des peintres de la cour sous Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.

Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées, épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller, ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode à leurs plaisirs.

[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de lady Price, etc.]

I

Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et le coeur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts. Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné, bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre coeur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse, l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler: il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.

Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire, Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple, toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,» tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés, l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de sectaires malades, d'opprimés silencieux.

[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.]

[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.]

[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait été à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.--_Pictorial history_, t. III, p. 489.]

[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and servants before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle, _History of Civilisation_, I, 346.)

Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal substance.» (_Ibid._, 367.)

«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on the Sabbath-day.» (_Ibid._, 385.)

The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.)

1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (_Ibid._)

«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued as a partridge by his son Absalom.» (Gray's _Great and Precious Promises_.)

Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état de l'Écosse au dix-septième siècle.]

II

Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la pudeur.

Quand on regarde ces moeurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux, ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite, Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné, puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser. L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales, il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre, si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant; sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants, les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il l'achève, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper choisi.

[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment dans un _finish_ à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Témoin oculaire.)]

[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah! voici Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas, sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»]

[Note 8: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»]

III

Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue. L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son _Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de _Don Quichotte_; Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'Énéide travestie_. La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier; quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action, point de naturel, partout des satires avortées, de grosses caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer. Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore. La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve; en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet auditoire de laquais.

[Note 9:

For as Æneas bore his sire Upon his shoulder through the fire, Our knight did bear no less a pack Of his own buttocks on his back.]

[Note 10: Cette barbe était taillée en bêche.]

[Note 11: