Part 6
Si l’on s’en réfère à une épitaphe tardivement rédigée il est vrai, le marquis Alberto, au XI ᵉ siècle, aurait chassé les Sarrasins de Rome et contribué à la _défense_ de la Corse; ses descendants, marquis de Massa ou de Parodi, sur le continent joignirent constamment à leurs titres celui de marquis de Corse. Ce ne fut pas là, comme on pourrait le croire, une vaine qualification: la Corse fut un des nombreux fiefs conservés en indivis suivant la _loi lombarde_ par les descendants d’Oberto réunis en consortium. Le partage des biens divisés en quarts, en huitièmes, voir en trente-deuxièmes, était fictif et ne s’opérait que sur l’ensemble des revenus. Tous les descendants d’Alberto Ruffo portaient le titre de marquis de Corse, alors que certains d’entre eux seulement résidaient sur le fief. Un vicomte, un gastald ou un vicaire administrait leurs biens dont les revenus étaient répartis à chacun proportionnellement à ses droits. Mais, comme l’a fait observer Desimoni, il est clair que cette communauté
ne peut éternellement durer; à chaque génération les liens du sang s’amoindrissent: la lutte pour les intérêts personnels devient plus vive. En vain, la vieille coutume de famille, l’instinct de conservation au milieu des éléments étrangers, les traditions combattent encore pour la maintenir, tout est inutile; le progrès de l’émancipation individuelle l’emporte, on ne divise pas encore le fief principal, la capitale de ces états disséminés, mais chacun, peu à peu, se sépare du tronc et se fixe sur une terre, dans un château où le retiendront plus tard la pauvreté et l’impuissance.
Quoi qu’il en soit, la plupart des familles toscanes qui furent mêlées à l’histoire de la Corse aux XII ᵉ et XIII ᵉ siècles, sont issues de ces premiers marquis dont l’héritage est parfois passé, par leurs filles, en des races étrangères. C’est ainsi que Hugues de Baux, de maison française, devint juge de Cagliari et marquis de Corse (1219), Adelasia d’Arborea, sa cousine par alliance, rendit hommage au Saint-Siège pour la Corse (1236), et l’épitaphe de son mari, Enzio, fils de Frédéric Barberousse, qualifie _roi de Corse_ ce prince infortuné. Le petit-fils d’Adelasia, Ugolino della Gherardesca, dont le père a inspiré au Dante l’un de ses tableaux les plus dramatiques, vint en Corse combattre Giudice de Cinarca (1289). Les prétentions d’autres Obertenghi prouvent que c’est bien l’héritage de Bonifacio qu’ils se disputent: en 1171, les Malaspina, appuyés par les Pisans, font la guerre aux marquis qui, pour défendre leurs biens corses, s’adressent aux Génois; un traité intervient; mais un siècle plus tard (1269), c’est avec des soldats génois qu’Isnardo Malaspina envahira le sol de la Corse.
Les souvenirs laissés par les marquis confirment l’opinion exprimée par l’annaliste génois Caffaro ( XII ᵉ siècle). «La coutume des marquis, écrit-il, est de préférer le brigandage à l’honnêteté.» L’un d’eux Guglielmo, fils d’Alberto Corso, se signala entre tous par ses méfaits: il s’empara, contre tout droit, des judicats d’Arborea et de Cagliari en Sardaigne, il persécuta l’archevêque d’Arborea, répudia sans raisons sa femme légitime, fit contracter à sa fille des noces incestueuses et se lia d’amitié avec les princes mahométans, toutes choses qui lui valurent la réprobation de ses contemporains et des avertissements pontificaux dont il ne tint d’ailleurs aucun compte. Giovanni della Grossa cite avec indignation certains marquis qui voulaient que «les femmes de leur seigneurie se livrassent à eux avant de vivre avec leurs maris». Peu disposés à se soumettre à ce rite, les habitants de San-Colombano massacrèrent trois de leurs seigneurs en un seul jour.
Au XI ᵉ siècle, la part des marquis _de Massa di Corsica_ s’étendait encore sur tout l’En-deçà-des-Monts; la révolte de leurs _vicomtes_ les privera du Cap-Corse. Appauvris par leur accroissement, ils luttent avec peine contre leurs anciens vassaux (seigneurs de Speloncato, de Loreto, etc.); cependant en 1250, il leur reste encore: 1º au nord les pièves de Giussani (Olmi-Capella), Ostriconi (Belgodere), Caccia (Castifao); 2º en allant vers le sud-est, tout le pays compris entre les châteaux de Rostino et de Santa-Lucia qui leur appartiennent avec leur territoire; 3º à l’ouest, les pièves de Verde et de Pietra-Pola, prolongement au nord et au sud de la plage d’Aleria, sur une longueur de soixante milles environ.
Les révolutions populaires du XIV ᵉ siècle (bien que leur château de San-Colombano ait été incendié par le peuple) ne ruinèrent pas leurs privilèges féodaux. Après le mouvement communal de Sambocuccio d’Alando (_Voir ch. VII_), ils continuent à faire des donations aux églises et à guerroyer contre leurs voisins. Cependant l’un des moins affaiblis d’entre eux, Andrea, en 1368, abandonne ses biens au monastère de San-Venerio de Tiro et passe en terre ferme après avoir signé un traité avec les seigneurs de Speloncato; il ne conservait en Corse que son château de San-Colombano qu’il avait réparé ou reconstruit.
_Les comtes._--Ils furent, suivant la tradition, les souverains héréditaires de la Corse du IX ᵉ au XI ᵉ siècle, et ont pour auteur un comte Bianco dont la légende a fait un fils de l’hypothétique Ugo Colonna (_V. l’introduction bibliographique_). Avec plus de vraisemblance, nous verrons dans cette dynastie une branche des marquis d’Italie plus anciennement fixée dans l’île que les Obertenghi, et plus rapidement mêlée à l’élément indigène. Comme les marquis, ils se divisent en _Bianchi_ (Blancs) et en _Rossi_ (Rouges) et se transmettent les prénoms en usage chez les Obertenghi avec une régularité qui prêterait à la confusion si le rôle de ces derniers n’était suffisamment précisé par les documents. Le comté des _Iles_ était d’ailleurs sous la juridiction directe des marquis. L’un des copistes de Giovanni della Grossa fait judicieusement descendre les _comtes_ de Bonifacio à qui il donne le surnom de «Bianco», conciliant ainsi la légende et la vraisemblance, mais le transcripteur a le tort de nous présenter comme un fait acquis ce qui n’est qu’une supposition interpolée dans le texte du vieux chroniqueur.
Le seul personnage marquant de cette race est le bon comte _Arrigo-bel-Messer_, assassiné en l’an mille. Celui-ci semble avoir bénéficié de la réputation de justice et d’équité acquise plus tard par d’autres seigneurs homonymes. Après sa mort, les Biancolacci (issus de son frère, Bianco) perdirent leur suprématie et ne tardèrent pas à être supplantés dans l’Au-delà-des-Monts même par les seigneurs de _Cinarca_ ou _Cinarchesi_. Des textes touffus, des versions légendaires on peut déduire que, vers le commencement du XII ᵉ siècle, les ancêtres de ces derniers (Arrigo et Diotajuti), venus de Sardaigne ou d’Italie, s’emparèrent par la force du château de Cinarca et que, pour justifier cette invasion, ils se prétendirent issus _de la souche des anciens seigneurs_. La chronique explique à sa façon cette commune origine en supposant qu’Ugo Colonna eut deux fils: Bianco, tige des anciens souverains de l’île, et Cinarco ancêtre des Cinarchesi qui leur succèdent; l’histoire se contentera de constater qu’une même charte de 1222 réunit un Cinarchese et un Biancolaccio dans un pacte avec les Bonifaciens, et qu’en 1238, des arbitres estiment les droits de la fille d’un Biancolaccio sur les biens des seigneurs de Cinarca. Au XIII ᵉ siècle, les Biancolacci ne sont plus que les vassaux des Cinarchesi qui, devenus les maîtres de l’Au-delà-des-Monts, ne cesseront de prétendre à l’autorité suprême. En moins de deux cent cinquante ans, dix-sept d’entre eux, dont les plus célèbres sont Giudice de Cinarca, Arrigo della Rocca, Vincentello d’Istria et Gian-Paolo de Leca, domineront la Corse presque entière, la plupart avec le titre de comte qu’ils tiendront non d’un droit ancestral, mais du suffrage populaire. Néanmoins, certaines parties du pays cinarchese restent, jusqu’au XVIII ᵉ siècle, terres féodales.
_Les vicomtes._--Les membres d’une puissante famille exerçaient avec le titre de _vicomtes_ le pouvoir au nom des marquis dans les comtés de Gênes et des Iles. Quand l’empereur Conrad le Salique (1037) consacra par une charte l’hérédité des fiefs, les officiers des Obertenghi en profitèrent comme eux. Pendant quelque temps, les marquis conservèrent sur leurs vicaires une faible suzeraineté, mais déjà la commune de Gênes, ainsi que les grandes cités italiennes, travaillait à son émancipation sous la protection de ses évêques. Ce patronage ne tarda pas à se transformer en juridiction tolérée à l’origine, puis bientôt considérée comme un droit. Longtemps, les vicomtes refusèrent les dîmes à l’évêque de Gênes, bien qu’une branche de leur maison (Avogari) fût en possession de l’avouerie héréditaire du diocèse; mais en 1052, un membre de leur famille, Oberto, occupant le siège épiscopal, ils entrèrent en composition, adhérèrent à la Commune et reconnurent pour leurs fiefs la suzeraineté de l’évêque. Ils brisaient ainsi leurs liens avec les Obertenghi dont le pouvoir, dès lors, ne cessa de décroître.
Les vicomtes étaient représentés en Corse par diverses branches qui formèrent au XIV ᵉ siècle _l’albergo Gentile_: c’étaient les familles Avogari, Pevere, de Turca (de Curia--de Corte), de’ Mari, di Campo. Par leur rupture avec les Obertenghi, ils constituèrent au nord de la Corse une seigneurie indépendante, plus tard limitée au Cap-Corse.
Par eux s’introduit dans l’île l’élément ligurien: les intérêts de la Commune sont devenus les leurs, car leur clan forme à Gênes un noyau d’aristocratie qui détient par les évêques et les consuls, uniquement sortis de leur race, l’autorité religieuse et civile. Pour les Pisans, l’action des Génois en Corse était considérée comme une usurpation; pour les marquis, les vicomtes étaient des vassaux révoltés. Les Corses eux-mêmes, dit la Chronique, étaient malheureux; ils implorèrent l’appui du pape Grégoire VII qui, appréciant leur «désir de retourner conformément à leur devoir sous la domination juste et glorieuse du gouvernement apostolique», leur déclara qu’il y avait en Toscane des seigneurs prêts à prendre leur défense contre les envahisseurs (1077). Mais la mission officielle de rétablir le pouvoir de l’Église en Corse est confiée à Landolfe, évêque de Pise, qui conservera pour le compte du Saint-Siège les citadelles et lieux fortifiés et partagera avec le pape les revenus de la Corse (1078).
L’autorité de ceux des Obertenghi qui, dès lors, prennent d’une façon suivie le titre de marquis de Corse, se trouvait donc bien réduite. A cette époque, dans les républiques d’Italie, la cause de l’évêque ne se sépare pas de celle de la commune. Si l’on observe qu’avant Grégoire VII, l’investiture des évêques est un droit temporel attribué aux souverains et non aux papes, on admettra que l’élévation de Landolfe au vicariat apostolique de la Corse correspondait à une véritable inféodation de l’île aux Pisans: ce fut bien ainsi que les Génois le comprirent.
Pendant quarante ans, le Saint-Siège ne cessa de favoriser les Pisans. En 1119, Pise fut érigée en archevêché, ce qui mécontenta les Génois au point de rendre la guerre inévitable. Dans un but de pacification, le pape Calixte II, en 1121, déclara que la Corse dépendrait à jamais directement du Saint-Siège. Les Pisans protestèrent. Ce fut alors que la diplomatie génoise déploya ses ressources pour la première fois. Les ambassadeurs Caffaro et Barisone venus à Rome, y étonnèrent clercs et laïcs par leurs prodigalités. Le 16 juin 1121, ils s’engageaient sur le salut de leur âme et de celles des consuls, à verser à la curie romaine mille cinq cents marcs; ils promettaient en outre de faire un don de cinq cents onces d’or aux clercs qui auraient prononcé en concile la révocation définitive de la primatie de la Corse. De leur côté, les _fidèles_ du pape Calixte s’engageaient à faire donner gain de cause aux Génois. Ces conventions furent consignées par écrit. A Rome, chacun voulut sa part du butin inespéré: cardinaux, évêques, clercs, laïques se firent promettre par serment des sommes proportionnées à leur influence. Les ambassadeurs ne négligèrent personne, et quand, au mois d’avril 1123, s’ouvrit le concile de Latran, la décision des juges n’était plus douteuse. Par un reste de pudeur, nul n’osait la formuler. «Le pape alors, dit Caffaro, réunit douze archevêques et douze évêques pour discuter le droit à la consécration des évêques corses et, en consultant l’ancien registre de l’Église romaine, ils trouvèrent que les Pisans détenaient injustement l’archevêché de Corse.» Ils se rendirent alors de la basilique au palais, et l’archevêque de Ravenne prit la parole: «Seigneur, seigneur, dit-il, nous n’avons pas osé proférer une décision en ta présence, mais nous te donnons un avis qui en aura toute la force: que le métropolitain de Pise abandonne la consécration des évêques corses et ne s’y entremette jamais plus.»--Entendant cette parole, le pape se leva et demanda aux juges s’ils approuvaient. Par trois fois, ils répondirent: «_Placet, placet, placet_». «Et moi, ajouta le pape, au nom de Dieu et du bienheureux Pierre, j’approuve et je confirme.»
Aussitôt l’archevêque de Pise, Ruggiero, se leva enflammé de colère, et, jetant aux pieds du pontife sa mitre et son anneau: «Jamais plus, cria-t-il, ne serai ton archevêque ou ton évêque!» Et comme il s’éloignait, le pape, repoussant du pied la mitre et l’anneau, lui dit: «Frère, tu as mal agi, et je t’en ferai repentir.» Le lendemain matin, 27 mars, Calixte fit connaître la sentence du concile. La bulle fut rendue le 6 avril.
Les Pisans ne s’inclinèrent pas devant la sentence pontificale, et les hostilités reprirent leur cours: ce fut une véritable guerre de pirates dans les mers de Corse et de Sardaigne et sur les côtes de ces îles. Enfin, Innocent III entreprit de faire cesser la lutte qui durait depuis quatorze ans (1119-1133) en partageant l’objet du litige: il érigea Gênes en archevêché et lui donna pour suffragants les diocèses de Mariana, du Nebbio et d’Accia, au nord de la Corse; Ajaccio, Aleria et Sagone, c’est-à-dire la plus grande partie de l’île, restèrent sous le gouvernement de l’archevêque pisan (19 mars 1133); la paix fut signée. Pour compenser la perte des évêchés corses, le Saint-Siège attribua à l’archevêque de Pise de nouveaux privilèges et étendit sa juridiction (1ᵉʳ mai 1138).
On aurait pu croire Génois et Pisans satisfaits: il n’en fut rien. Les deux peuples étaient voués aux désastres d’une éternelle rivalité. Chacun d’eux aspirait à l’empire des mers, et tout succès obtenu par l’un était considéré par l’autre comme une atteinte à sa propre grandeur. La guerre recommença en 1162, mais il ne semble pas que la Corse, qui en subit le contre-coup, en ait été la cause. La rivalité des deux peuples sur son territoire deviendra bientôt plus ardente que jamais à propos d’une petite forteresse dont le nom, inconnu jusque-là, figurera pendant des siècles à côté de celui de Gênes dans tous les traités passés par la République. La querelle de Bonifacio, plus futile en apparence que celle des évêchés, ne s’éteindra que par l’écroulement de l’une des deux républiques.
Au XIII ᵉ siècle, Bonifacio, fondée, disent les chroniques, par l’officier impérial de ce nom préposé jadis à la défense de la Corse, était un repaire de pirates qui pillaient les vaisseaux sans distinction de nationalité. Avant 1186, les Génois s’en étaient rendus maîtres, mais en 1187 les Pisans les en chassent et y bâtissent un nouveau fort dont ils sont eux-mêmes expulsés la même année.
Maîtres du rocher qui commande au détroit, les Génois sont bien décidés coûte que coûte à le conserver. Ceux d’entre eux qui voudront y aller habiter jouiront de privilèges exceptionnels. Chacun d’eux touche pour son service de garde six livres de Gênes chaque année. Tout enfant mâle qui y naît reçoit pour son entretien douze deniers par jour jusqu’à l’âge de vingt ans; les filles ont droit à six deniers jusqu’à l’âge de quinze ans, «et ce fait le commun de Gênes, dit le _Templier de Tyr_, pour maintenir en habitation ledit château».
Ces colons ont été choisis dans les professions les plus diverses, forgerons, cordonniers, tailleurs, charpentiers, médecins, etc. L’importance de la colonie est telle que le podestat de Bonifacio prendra plus tard le titre de _vicaire de la Commune de Gênes en Corse_, et son succès poussera les Génois en 1272 à en fonder une semblable à Ajaccio, mais Charles d’Anjou, fils de saint Louis, détruira la forteresse et en chassera les Génois (1274).
Les actes dressés au sein des deux républiques nous montrent à la fin du XII ᵉ siècle Gênes et Pise se disputant âprement la possession de Bonifacio que chacune considère comme lui appartenant en propre. Après vingt-cinq années de guerres et de luttes diplomatiques où tour à tour furent invoquées l’autorité du pape et celle de l’empereur, Bonifacio restait aux Génois.
VI
LE SIÈCLE DE GIUDICE
_État de la Corse pendant le Moyen Age.--Bonifacio et les seigneurs de Cinarca.--Giudice.--Premières expéditions des Génois en Corse._
Au XIII ᵉ siècle seulement commence l’histoire des Corses; jusqu’ici, nous n’avons pu étudier l’île que dans ses rapports avec l’étranger. Nous touchons à l’époque où la Corse se fait connaître elle-même et où la légende cède le pas à l’histoire. Ce n’est pas que les monuments soient nombreux, mais ils sont précis et d’une authenticité indiscutable; ils appuient la chronologie à des bases solides, restituent aux personnages traditionnels leur identité parfois discutée, fournissent à la géographie féodale des éléments de reconstitution, et, en se reliant à la documentation externe, permettent d’apprécier le contre-coup des événements qui ont fait peser dans l’île leur lourde influence.
_État de la Corse pendant le Moyen Age._--Depuis le IX ᵉ siècle, une double tendance s’était manifestée en Europe: la disparition des hommes libres dans la vassalité ou le servage, et l’absorption des petites propriétés dans la grande propriété. La Corse non incorporée à l’empire d’Occident, ainsi que la Sardaigne plutôt abandonnée qu’arrachée à l’empire byzantin, échappent aux mœurs nouvelles importées par les Germains ou du moins ne les subissent que sous une forme atténuée. En Occident comme en Orient, en effet, dès le IX ᵉ siècle, on se fait esclave ou volontairement, ou parce que les lois condamnent à la vente de leur corps ceux qui ne peuvent s’acquitter de leurs dettes. Les charges auxquelles sont soumis les hommes libres et surtout le service militaire, triomphent des dernières répugnances du peuple à sacrifier sa liberté. En Corse, rien de semblable, le serf volontaire est l’exception; la sobriété de l’insulaire, sa nature indépendante et guerrière le mettent à l’abri de toute aliénation de sa personne. Il est donc peu probable que le servage ait beaucoup pesé sur les Corses, et si on voit s’opérer aux IX ᵉ, XII ᵉ et XIII ᵉ siècles des ventes d’esclaves corses, on doit supposer qu’ils appartiennent à des familles de captifs musulmans.
On a déjà fait observer d’ailleurs que dans tous les patrimoines de Saint-Pierre, le servage était moins arbitraire et moins barbare que partout: en Sardaigne, dit M. Amat de San-Filippo, les questions entre patrons et serfs étaient tranchées par les tribunaux.
A côté des trois clans qui se partageaient l’île s’était élevée une féodalité autochtone dont il est permis de soupçonner les commencements. Nous avons vu plus haut combien l’aristocratie italienne goûtait les dignités en usage dans la hiérarchie byzantine et de quel attrait étaient revêtus ces titres de _consuls_ et surtout de _juges_ (αργοντες) réservés d’abord aux seuls fonctionnaires.
L’influence des usages administratifs et même de la langue de Byzance dans les îles méditerranéennes n’est plus à démontrer. En Sardaigne, au XI ᵉ siècle, les juges-souverains de Cagliari se donnaient encore le titre d’archonte et conservaient sur leurs sceaux les caractères helléniques. Au XII ᵉ siècle, Grégoire VII adressait une bulle aux clercs, _consuls_ majeurs et mineurs de la Corse. Quant au titre de _juge_, il précéda dans les deux îles toutes les qualifications féodales. Lorsque Byzance affaiblie, isolée de ses dernières possessions occidentales, se trouva dans l’obligation de renoncer à y envoyer des fonctionnaires, les indigènes qui purent s’élever au-dessus de leurs compatriotes, usurpèrent leurs fonctions et, croyons-nous, se parèrent de leurs titres pour en imposer davantage. En Sardaigne, les monuments confirment cette opinion; en Corse, ils apparaissent trop tard pour la justifier, mais le souvenir des _juges_ est assez souvent évoqué dans la chronique corse pour faire admettre qu’avant de se qualifier seigneurs et gentilshommes, les puissants de l’île aient pris une qualification à laquelle les masses étaient habituées. Giovanni della Grossa cite à plusieurs reprises des _juges_ qui se firent _seigneurs_ et parvinrent à rendre leurs fonctions héréditaires.
Ce n’était cependant pas chose aisée, car nous verrons qu’en Corse, le droit héréditaire à l’autorité est presque toujours contesté. Le fief passe péniblement à ses héritiers naturels; l’autorité suprême ne se transmet jamais. Aucune constitution n’assure au chef du jour une prépondérance certaine pour sa race. Tous les Corses aspirent au pouvoir, et les plus forts l’arrachent tour à tour au caprice de l’opinion populaire qu’actionne tout un rouage de volontés unies par des intérêts trop immédiats pour être stables. Ces rouages constituent le _clan_ dont l’organisation ne permit pas au système féodal de s’imposer dans toute sa rudesse germanique. Ainsi que les cités italiennes, et plus encore qu’elles, la Corse paraît avoir toujours eu dans ses rangs inférieurs des hommes libres en quantité suffisante pour composer une tierce classe peu différente des deux autres auxquelles elle est souvent unie par les liens du sang. Dans un pays où la femme est tenue dans un état constant d’infériorité, l’_amie_ (comme on dit alors) presque toujours accueillie, du moins supportée par la femme légitime, ne souffre pas plus de sa maternité irrégulière que son fils n’aura à rougir de sa bâtardise. Les parentés s’étendent donc très loin, et ni les richesses, ni l’éducation n’opposant de barrière au mélange des classes, tous les hommes peuvent se croire égaux. Aucune hiérarchie, aucun ordre social ne faisant de la féodalité un corps constitué, la Corse échappe aux progrès inhérents à toute organisation même défectueuse, et nourrit uniquement le sentiment de l’indépendance individuelle. C’est pourquoi les clans corses n’ont jamais pu concevoir les unions patientes et fertiles qui, à Gênes, donnèrent naissance aux _alberghi_. Dans l’_albergo_, l’intérêt général ignore les soifs individuelles de ses membres, alors que la famille corse ne vise qu’à satisfaire des ambitions. C’est la plus violente et la plus appuyée par le chiffre de ses partisans qui triomphera: les alliances ont pour principal objet d’en augmenter le nombre. Une femme qui compte vingt frères ou cousins germains est un beau parti, même pour un _Cinarchese_.