Part 5
Pline compte 33 villes romaines en Corse et Ptolémée 27 seulement. Mais Diodore de Sicile, qui a visité la Corse, ne parle que de deux villes, qu’il qualifie, il est vrai, de considérables: Calaris (qui est Aleria) et Nicée (qu’il faut très probablement identifier avec Mariana). D’autre part il résulte de l’Itinéraire d’Antonin que les Romains n’avaient construit qu’une seule route en Corse, celle qui conduisait de _Mariana_ à _Palae_ en passant par Aleria, _Praesidium_ et _Portas Favonii_: il en reste quelques traces non loin de la marine de Solenzara. M. Robiquet, se fondant sur l’évaluation des distances de l’Itinéraire d’Antonin, situe _Portus Favonii_ à Bonifacio et rejette _Palae_ sur la côte occidentale, à la hauteur de Sartène, vers le port de Tizzano. Il semble pourtant que _Portus Favonii_ doive être identifié avec la marine de Favone, au Sud de la Solenzara, et, comme cette route se liait avec celle qui traversait la Sardaigne, on a supposé que _Palae_ était situé à la place qu’occupe aujourd’hui Bonifacio,--à moins qu’il ne s’agisse de Porto-Vecchio... Ces difficultés de localisation expliquent à elles seules les incertitudes et les lacunes de l’histoire corse sous l’Empire romain. _Clunium_ est-il Biguglia, dont l’étang portait au XIII ᵉ siècle le nom de Chiurlino? Bastia ne s’est-il pas élevé sur l’emplacement de _Mantinum_? Lorsqu’on fit les travaux de captage des eaux sulfureuses de Baracci (à 3 kilomètres de Propriano), en 1880, on découvrit dans une ancienne piscine en bois quelques médailles romaines et un bronze d’Hadrien, ce qui fait présumer qu’il y a eu à Baracci des thermes romains; les eaux de Pietrapola furent également connues de bonne heure: il y reste quelques vestiges des constructions romaines. Aux abords de la grande route côtière, en quelques régions de l’intérieur particulièrement favorables, au point de contact de la plaine et de la montagne, sur le bord des rivières, on découvre chaque jour des bas-reliefs et des stèles, des urnes et des amphores, des monnaies et des médailles. Dans les champs de Palavonia, près de Bonifacio, on a exhumé des monnaies en bronze de Marc-Aurèle, d’Antonin le Pieux, de Septime Sévère. On doit à un pâtre de Santa-Manza la médaille de Plautilla Augusta. Luri possède une stèle funéraire à quatre personnages, etc. Le _Corpus_ de la Corse romaine, que M. Michon a commencé d’entreprendre, n’est pas près d’être achevé, et il y a lieu d’attendre beaucoup des travaux publics en cours d’exécution. Il faudrait organiser des campagnes rationnelles de fouilles et empêcher l’ignorance des Corses d’achever l’œuvre de destruction qu’ont accomplie les incursions des Sarrasins et les guerres civiles.
Dans l’état actuel de nos connaissances, il semble que la «romanisation» de la Corse ait été incomplète et superficielle. Satisfaits de trouver dans l’administration romaine de sûres garanties de paix, comprenant au surplus par l’échec de nombreuses tentatives l’inanité de toute révolte, les Corses ont abandonné aux Romains la région côtière et ils se sont retirés dans leurs farouches montagnes. Diodore de Sicile évalue la population des «barbares» à 30.000 hommes; mais il ne s’agit pas de la population totale: ce n’est, au reste, qu’une approximation.
La plaine orientale fut évidemment prospère, elle porta des moissons; mais il serait exagéré de prétendre qu’elle fut un des greniers de Rome. Il suffisait aux Romains qu’elle pût nourrir ses soldats et ses agents. Les montagnards de l’intérieur pouvaient tout au plus fournir des bois de construction, du miel et de la cire: ils n’étaient même pas propres à faire des esclaves. Car «ils ne supportent pas de vivre dans la servitude; ou, s’ils se résignent à ne pas mourir, ils lassent bientôt par leur apathie et leur insensibilité les maîtres qui les ont achetés, jusqu’à leur faire regretter la somme, si minime soit-elle, qu’ils ont coûtée». Le reproche que Strabon adresse aux esclaves corses est tout à l’honneur de cette nation: ne peut-on discerner dans cette fierté irréductible de l’esclave en face de son maître, dans cette apathie obstinée, la passion frémissante de l’indépendance, le regret inconsolable de la famille et du sol natal? Mais tous ces beaux sentiments n’augmentaient guère la valeur marchande du peuple corse.
Diodore de Sicile note avec plus de sympathie ce tempérament particulier qui rend les insulaires inaptes aux travaux ordinaires des esclaves. Il les trouve supérieurs à tous les autres barbares qui ne vivent point «selon les règles de la justice et de l’humanité». En Corse, «celui qui trouve le premier des ruches de miel sur les montagnes et dans le creux des arbres ne se voit disputer sa propriété par personne. Les propriétaires ne perdent jamais leurs troupeaux marqués par des signes distinctifs, lors même que personne ne les garde. Du reste, dans toutes les circonstances de la vie, ils cultivent la pratique de la justice». Ne se croirait-on pas vraiment au milieu des Normands policés par Rollon? Or il s’agit, notons-le bien, des habitants de l’intérieur, de ceux que la «romanisation» n’a pas touchés et qui parlent encore, au début de l’Empire, «une langue particulière et difficile à comprendre».
Le malheur de la Corse voulut que Sénèque y fût exilé: il avait entretenu des relations coupables, au dire de Messaline, avec la fameuse Julie, fille de Germanicus et nièce de l’empereur Claude. Et Sénèque crut adoucir le cœur de ses juges en leur représentant le pays de son exil comme un rocher sauvage et les habitants comme des monstres. «La barbare Corse est fermée de toutes parts par des rocs escarpés; terre horrible où l’on ne voit partout que de vastes déserts! L’automne n’y donne point de fruits, ni l’été de moissons; le printemps n’y réjouit point les regards par ses ombrages; aucune herbe ne croît sur ce sol maudit. Là, point de pain pour soutenir sa vie, point d’eau pour étancher sa soif, point de bûcher pour honorer ses funérailles. On n’y trouve que deux choses: l’exilé et son exil.» Le trait est joli, mais l’exagération est manifeste: Ovide n’avait pas eu des couleurs moins sombres en décrivant le village perdu au fond de la Thrace, où il avait traîné pendant neuf ou dix ans une vie misérable. Quant aux Corses, ils ne savent faire que quatre choses: se venger, vivre de rapines, mentir et nier les dieux,
Prima est ulcisci lex, altera vivere raptu, Tertia mentiri, quarta negare deos!
Distique célèbre--et sans doute apocryphe--où il ne faudrait voir, au surplus, que le mortel ennui d’un homme habitué à la société romaine et aux raffinements d’une vie luxueuse. Certes, il ne trouvait pas en Corse de demeures splendides ni la large existence qu’il avait accoutumé de mener. Mais il nous dit lui-même, dans la _Consolation à Helvia_, que l’île renferme un très grand nombre d’étrangers. La tradition corse place à Luri le lieu de son exil: dans les environs s’élève la «tour de Sénèque», dont la construction n’a rien de romain: c’est un donjon de l’époque féodale. L’ortie qui pousse au pied de la tour est «l’ortie de Sénèque» parce que des paysans de Luri fustigèrent avec de l’ortie le philosophe stoïcien qui s’était permis d’embrasser une jeune paysanne. Au vrai, Sénèque a dû être relégué dans Aleria ou dans Mariana jusqu’au jour où, Messaline morte, Agrippine le rappela pour servir de précepteur à Néron. Or ni l’une ni l’autre de ces deux colonies ne devait offrir un séjour enchanteur: camps retranchés dressés aux portes de la Corse belliqueuse, étapes d’une route commerciale et surtout stratégique qui longeait la côte, ce n’était que des agglomérations administratives et militaires. Et même si Sénèque n’avait rien dit, il resterait que la Corse a pu être considérée comme une terre d’exil, à l’égal de Tomes du Pont-Euxin, et ce seul rapprochement en dit long sur le dédain où les Romains tenaient l’île voisine.
* * * * *
De quand datent, en Corse, les premières prédications? De quand les premières églises? Questions encore insolubles et qui le resteront longtemps. Il y eut sans doute des chrétiens parmi les colons de Mariana ou d’Aleria, mais les gens de la montagne ne se laissèrent pas facilement entamer par la foi nouvelle: ici comme ailleurs les «païens» ce sont les paysans. Il y eut peut-être un cimetière chrétien à Mariana: le Golo, au cours capricieux, le recouvre aujourd’hui et les pierres tombales demeurent visibles; le jour où le fleuve sera ramené dans son lit, on pourra se prononcer sur l’époque où ces tombes furent construites. Des traditions locales, dont il est difficile de faire la critique, nous font remonter à la fin du II ᵉ siècle. A mi-côte de la colline sur laquelle Borgo est assis, à 4 kilomètres environ de l’ancienne ville de Mariana, se trouvent, face à l’orient, les grottes de Sᵗᵉ Dévote. Ce sont de gros blocs schisteux amoncelés par la nature en un beau désordre. C’est là, dit-on, que les premiers chrétiens de Mariana venaient assister en cachette à la célébration des saints mystères, et peut-être les annelets que l’on trouve encore aujourd’hui à une faible profondeur dans le sol, sont-ils des fragments de couronnes ou chapelets. Sainte Dévote fut martyrisée en 303 à Mariana par les ordres du «préfet» Barbarus (?): tant de précision nous met en défiance.
Sainte Julie n’est pas moins célèbre. Mais la légende est ici plus incertaine. Elle fut martyrisée de la façon la plus horrible: les bourreaux lui auraient arraché les deux seins et les auraient jetés sur un rocher; deux fontaines aussitôt jaillirent: on les montre encore à Nonza, dans le Cap-Corse. Mais quels furent les bourreaux? Les uns parlent des Romains, les autres des Vandales.
Lorsque la domination romaine s’écroula sous le choc des Barbares, le christianisme n’avait certainement fait dans l’île que des progrès insignifiants.
IV
LA CORSE BYZANTINE ET LE POUVOIR TEMPOREL
_Invasions des Barbares.--La Corse byzantine.--Origines du Pouvoir temporel.--Les incursions sarrasines.--Période carolingienne._
Les premières invasions des Barbares chassèrent en Corse un certain nombre de familles romaines (456). Au courant des V ᵉ et VI ᵉ siècles, Genseric, roi des Vandales, Odoacre et les Hérules, Totila et les Goths envahirent tour à tour la Corse et en persécutèrent les habitants orthodoxes. Cyrille, lieutenant de Bélisaire, expulsa les Goths (534), mais le joug byzantin fut aussi pesant que celui des Barbares. En 552, Narsès réunit la Corse et la Sardaigne à l’Empire et y laissa comme gouverneur Longin, dont les excès dépassèrent ceux de ses prédécesseurs.
Jusqu’à l’époque carolingienne, la Corse fit partie officiellement de l’Empire byzantin. Rattachée pour l’administration politique et ecclésiastique à la Sardaigne, elle semble avoir été soumise à l’autorité particulière d’un _cinarque_ (Κυρνου αρχων, archonte ou juge de Corse--ou συναρχων, archonte-adjoint), sous la haute surveillance de l’archonte de Sardaigne ou du tétrarque d’Italie.
Si l’on en croit les lettres de saint Grégoire le Grand, la tyrannie exercée par les fonctionnaires de Byzance sur les pays italiens, et particulièrement la Corse, dépassa toute mesure. Quiconque détient un commandement veut renforcer son autorité administrative d’une fortune territoriale qu’il accroît par les moyens les plus éhontés. Les charges et les honneurs sont vendus à qui les peut acquérir; ce sont généralement de vains titres empruntés aux hiérarchies en usage à Byzance; groupés sous le nom générique de _consules_, ces dignitaires revêtus de charges auliques, sont les plus gros propriétaires indigènes; les autres, plus ambitieux, achètent les fonctions locales et entrent dans les cadres administratifs de l’empire, ce sont les _juges_ ou αρχοντες. Pour payer les faveurs dont ils sont l’objet, ils sont autorisés à lever les taxes les plus arbitraires, et ces catégories diverses de tyrans réduisent les Corses à une misère telle que, pour acquitter leurs impôts, ceux-ci sont contraints, dit saint Grégoire, de vendre leurs propres enfants. Ces magistrats, byzantins ou indigènes, autorisent les païens à exercer leurs rites moyennant finances. La détresse est à son comble; et l’exaspération populaire, longtemps contenue, éclate enfin. A Ravenne, à Naples, à Rome des soulèvements se produisent; de certains points de la Corse les habitants s’enfuient auprès des Lombards dont la barbarie païenne leur paraît préférable à l’oppression de leurs coreligionnaires d’Orient.
_Les origines du Pouvoir temporel._--C’est dans ce milieu favorable que naît et se développe lentement mais sûrement le Pouvoir temporel.
Aux IV ᵉ, V ᵉ, VI ᵉ siècles, les empereurs avaient doté l’Église romaine de biens situés sur différents points des pays italiens, notamment de la Corse. Ces fonds de terre ou _massæ_ constituaient dans leur ensemble une circonscription dite _patrimoine_. En Corse, un agent ecclésiastique appelé _défenseur_ ou _notaire_ est préposé par le pape à la régie de ces biens, constamment accrus par la libéralité des souverains et des fidèles. L’administration des _massæ_ est entre les mains des _conductores_, ou fermiers à bail. «Sans doute, sur ces terres, dit M. Diehl, l’évêque de Rome n’exerce d’autres droits que ceux d’un propriétaire soumis comme tout autre aux lois de l’État; mais, par l’immense revenu qu’il en retirait et l’usage charitable qu’il en faisait, il acquérait une influence toujours croissante; par les intendants qu’il entretenait, il faisait sentir bien au delà du _patrimoine_ son action et son contrôle.» En effet, en étendant la compétence des _défenseurs_ et des _notaires_, en leur attribuant la haute surveillance du clergé et des évêques, saint Grégoire jeta les fondements du pouvoir temporel.
En Corse, l’action du pape est constante: ses lettres non seulement nous dépeignent l’état lamentable de l’île, mais encore y cherchent un remède. Il en appelle à l’empereur des exactions qui sont commises par ses officiers. Par lui, le patrice d’Afrique, Gennadius, est invité à veiller à la sûreté du pays que menacent des invasions d’infidèles. Un gouverneur de la Corse, le tribun Anastase, «qui avait su gagner les cœurs par la sagesse de son administration», est signalé au tétrarque comme utile au pays. A Boniface, _défenseur_ de la Corse, il reproche de ne pas hâter l’élection des évêques; il lui recommande de protéger les pauvres et de ne pas permettre qu’un «_évêque soit traduit devant les tribunaux laïques_»: c’est là une affirmation d’indépendance à l’égard des empereurs et de patronage vis-à-vis des peuples disposés déjà à courir au-devant de cette autorité paternelle et bienfaisante.
Telle est l’origine des droits si contestés du Saint-Siège sur la Corse. Les invasions des Lombards et les incursions sarrasines donnèrent aux papes l’occasion d’en revendiquer la possession. En 753, Etienne II appelant à son aide Pépin le Bref contre les Lombards, lui demande de lui faire restituer ses _patrimoines_, et le roi franc s’engage à Kiercy à donner la Corse au Saint-Siège. Une lettre de Léon III, en 808, nous apprend que Charlemagne avait renouvelé l’engagement pris par son père.
Longtemps mise en doute par les historiens, la promesse de Pépin a triomphé à peu près définitivement des raisons qui la faisaient contester et le pouvoir temporel des papes en Corse dès l’époque carolingienne semble prouvé. Il était d’ailleurs d’autant plus facile aux papes de revendiquer la Corse que les Carolingiens ne l’avaient pas incorporée à leurs Etats, mais l’avaient considérée comme un poste avancé pour tenir les Sarrasins loin du continent. Le titre même de _défenseur de la Corse_ porté par les commandants des marches de Toscane, semble constituer une fonction qui ne pouvait être conférée que par l’autorité du pontife.
Plus tard (1077), Grégoire VII rappellera aux Corses et aux Génois que la suzeraineté de l’île appartient au Saint-Siège; ce grand pontife dont le but sera de réformer la chrétienté, échouera dans ses vues sur la Corse où il semblera servir des ambitions plutôt que des consciences. Après avoir mis aux prises les Génois, les Pisans et les Aragonais, le Saint-Siège ne pourra jamais, malgré la constance de ses revendications disposer de la Corse, et les princes à qui il l’inféodera ne parviendront jamais à en prendre possession.
_Incursions sarrasines._--En 704, les Maures ravagent les côtes de la Corse. Au IX ᵉ siècle, leurs incursions deviennent périodiques: en 806, ils quittent la Corse, fuyant devant la flotte de Pépin, roi d’Italie; en 807, ils pillent une ville du littoral; Charlemagne envoie contre eux le connétable Burchard qui leur prend treize bateaux; en 808, 809, nouvelles incursions; en 813, Ermengard, comte d’Ampurias, défait la flotte sarrasine à Majorque et délivre cinq cents Corses captifs; en 825, une nouvelle expédition est décidée par l’empereur Lothaire: le comte Bonifacio et son fils Adalbert (844) sont tour à tour chargés de la _défense_ de la Corse. En 852, les Corses s’enfuient en masse à Rome. Revenus à la fin du IX ᵉ siècle, les Maures n’abandonnèrent les îles de Corse et de Sardaigne qu’après la défaite de Mugahid (1014), contre qui les communes et les seigneurs italiens se sont coalisés. C’est sur cette victoire qui porte un coup décisif au fléau mauresque en Italie que Pisans et Génois basent leurs prétentions traditionnelles à la possession de la Corse: l’origine de ces prétentions sera précisée plus loin.
Quelque nombreuses qu’aient été les descentes des Sarrasins en Corse, quelques traces funestes qu’ait laissées leur passage, les chroniques locales ont exagéré l’importance de leur domination. Le plus autorisé des chroniqueurs arabes, Ibn-el-Athir (1160-1223), ne consacre qu’un seul chapitre à toutes les entreprises des Musulmans sur la Sardaigne, et il affirme que, durant leur séjour, elle était administrée par le _Rûm_, c’est-à-dire l’élément italien.
Les écrivains modernes ont cru trouver des vestiges de la domination sarrasine dans certains mots du dialecte corse, ainsi que dans les noms de quelques localités qu’ils supposent d’étymologie arabe. Les exemples qui en ont été fournis ne sont pas toujours heureux: _sciò_ (seigneur), _scia_ (seigneurie) ne sont que des contractions des mots _signor_ et _signoria_; _scialare_ (exhaler), _damidjana_ (damejeanne) sont italiens et procèdent du latin. Le préfixe _cala_ qui entre dans les noms de localités non maritimes (Calacuccia, Calasima), vient du grec (χαλἱα, hutte, cabane); employé à Sartène, comme en Espagne, comme à Venise, pour désigner des voies, il trouve son étymologie directe dans le _callis_ des Latins.
Il n’y eut jamais à proprement parler de domination sarrasine; si les Maures parvinrent à occuper certains points du littoral ou même à établir des campements dans la montagne, leur autorité ne laissa pas de traces. Amari fait observer avec raison que si les habitants de la Corse, pauvres et valeureux, n’évitèrent pas les invasions des Arabes, ils échappèrent à leur joug et restèrent étrangers aussi bien à la civilisation musulmane qu’à la marche ascendante du progrès en Italie.
En effet, ces deux îles, longtemps dépourvues de relations avec le continent, conservèrent jusqu’à nos jours un aspect de sauvagerie qui en éloigna l’étranger. D’ailleurs, la mer elle-même était un objet d’effroi pour tous ceux qui n’appartenaient pas aux populations commerçantes du littoral: une chronique du XII ᵉ siècle nous montre le savant Eginhard terrifié à l’idée de se rendre en Corse, où Charlemagne veut l’envoyer recevoir de saintes reliques: «Par terre, dit-il, envoyez-moi dans quelque endroit du globe qu’il vous plaira, même chez les nations étrangères, et j’exécuterai fidèlement vos ordres, mais je tremble à l’idée de me livrer aux routes dangereuses et incertaines de l’océan...» Dans ces conditions, la Corse ne suivit que de très loin les mouvements politiques du continent; le seul décret impérial qui la concerne (828) l’érige en lieu de relégation pour certains criminels.
_Période carolingienne._--Les tyrans d’origine diverse qui asservirent l’Italie tour à tour pendant la période carolingienne, ont laissé des souvenirs plus traditionnels qu’authentiques. Un Béranger, souvent cité dans les chartes apocryphes de Monte-Cristo, fait penser que l’un des deux princes de ce nom aurait pu sinon séjourner, du moins paraître en Corse au cours des luttes qu’ils soutinrent contre leurs compétiteurs au trône d’Italie. Le fils de Béranger II (950-961), Adalberto, se réfugia en Corse à plusieurs reprises pour éviter la colère de l’empereur Othon. Un siècle auparavant (872), la Corse avait également servi d’asile à Adalgis, fils de Didier, roi des Lombards, poursuivi par l’empereur Louis II qu’il avait, pendant un mois, retenu prisonnier.
D’une charte de l’empereur Othon III (996) on a conclu que Ugo, fils d’Hubert, marquis de Toscane, avait incorporé l’île à ses États, mais rien ne prouve qu’il y ait exercé aucune souveraineté effective.
V
LES ORIGINES DE LA FÉODALITÉ ET DES RIVALITÉS ITALIENNES
_Les clans féodaux.--Marquis, comtes et vicomtes.--Origine de la rivalité des Pisans et des Génois._
Toute l’histoire du Moyen Age en Corse repose sur le développement de trois clans féodaux dont les racines sont profondes et les ramifications très étendues. L’hérédité est la base de l’organisation politique du Moyen Age, elle est la source de tout droit, de même qu’elle sert de prétexte à toute invasion, à toute violence. C’est pour avoir négligé de suivre les héritages que les historiens de la Corse ont si longtemps répété les mêmes anachronismes ou se sont appesantis sur les mêmes critiques stériles.
Deux de ces clans ont introduit dans l’île les peuples dans lesquels ils s’étaient fondus (Génois et Pisans). Le troisième, dépourvu d’attaches avec le continent, a maintenu dans sa région le caractère autochtone. Le système géographique de l’île a assigné à chacun d’eux les limites de son développement.
_Les marquis._--Les comtes Bonifacio en 825 et Adalbert (son fils en 845) avaient été chargés de la _défense_ de la Corse. Leurs descendants, _marquis en Italie_, conservèrent cette fonction. Ils étaient _défenseurs de la Corse_ comme l’empereur était _défenseur de Rome_. Aucun conflit entre les deux pouvoirs, le pape et l’empereur, s’empruntant mutuellement les forces matérielles et morales dont ils disposent. En 951, le chef des marquis toscans est _Oberto-Opizzo_, vicaire impérial pour toute l’Italie, mais souverain direct des comtés de Luni, de Gênes, de Milan et _des Iles_. Les historiens ont groupé ses descendants sous le nom conventionnel d’_Obertenghi_; parmi ceux-ci nous ne nous occuperons que de ceux qui conservèrent des biens ou des prétentions en Corse. Ils furent assez puissants et assez nombreux pour y maintenir l’élément toscan et y semer les germes des prétentions pisanes.