Histoire de Corse

Part 3

Chapter 33,587 wordsPublic domain

On peut affirmer sans crainte d’être démenti que presque tous renferment des allégations d’une inexactitude outrée. Sans m’arrêter aux _Mémoires_ de la duchesse d’Abrantès qui rattachent les Bonaparte aux empereurs d’Orient, ni aux généalogies florentines qui ne supportent pas l’examen le plus superficiel, je me bornerai à signaler comme reposant sur un document de fabrication contemporaine la thèse qui fait descendre Napoléon des princes _cadolinges_, comtes de Settino, Fuccechio et Pistoja, thèse adoptée par Garnier, dans ses _Généalogies des Souverains_, et Bouillet, dans son _Atlas Historique_, ouvrages sur l’autorité desquels les livres de seconde main sont d’autant plus tentés de s’appuyer que M. Frédéric Masson dans son _Napoléon inconnu_, consacre plusieurs pages à la biographie de ces ancêtres présumés des Bonaparte.

Garnier et Bouillet décorent le premier Bonaparte qui vint à Ajaccio, Francesco, du titre de général des troupes génoises. Un très grand nombre de pièces comptables permettent de suivre la carrière de l’ascendant de l’Empereur, qui mourut _simple soldat_ à Ajaccio après avoir servi la République pendant cinquante ans.

Francesco cependant appartenait à une famille distinguée de Sarzane où la charge de notaire impérial était héréditaire depuis le XIII ᵉ siècle. Les Bonaparte qui figuraient parmi les premiers citoyens de la ville, furent employés en Corse par les Fregosi quand ceux-ci, maîtres de Sarzane (V. ch. VIII), eurent acquis la seigneurie de l’île. L’importance de Cesare et Giovanni Bonaparte, grand-père et père de Francesco se déduit des missions dont ils furent chargés par l’Office de San-Giorgio et les Fregosi. Francesco dont le patrimoine s’était amoindri, obtint la concession d’un terrain à Ajaccio: il y bâtit une maison et se fixa dans la nouvelle cité. Ses descendants, notaires, se livrant quelque peu au négoce, vécurent avec honneur, mais sans gloire jusqu’«au 18 brumaire», date à laquelle il plaisait à Napoléon de fixer l’origine de la noblesse des Bonaparte.

_Les ouvrages récents_: Sous le titre _La Corse_ (1908), MM. Hantz et Dupuch ont publié un petit abrégé de l’histoire de l’île exempt des erreurs et des anachronismes que j’ai signalés.

M. A. Ambrosi a donné en 1914 l’_Histoire des Corses et de leur civilisation_. L’auteur n’a voulu, dit-il, que «tirer parti des pièces d’archives ou des manuscrits qui, sur une foule de questions, ont été imprimés».--«Presque toutes les sources, ajoute-t-il, se trouvent dans le _Bulletin des Sciences corses_.»

La valeur du livre de M. Ambrosi s’affirme dans l’étude des temps modernes pour lesquels l’auteur est particulièrement documenté. En effet, M. l’abbé Letteron, président de la Société, qui dirige le _Bulletin_ depuis 1881, s’est appliqué surtout à réunir des matériaux pour l’histoire du XVIII ᵉ siècle qu’il a jugé avec raison capable d’apporter une contribution plus large à l’histoire de la France. Le _Bulletin_ est donc, pour cette période, riche en mémoires et en documents de tout ordre. Les époques antérieures par contre y sont peu représentées. C’est tout au plus si dans les 370 fascicules déjà parus de ce précieux recueil, on trouverait une douzaine d’articles inédits, généralement brefs, sur le Moyen Age. Quoi qu’il en soit l’œuvre de M. Ambrosi permet d’apprécier l’appoint considérable apporté par la Société, dont il est le secrétaire, à l’historiographie de la Corse. Notons en outre la présentation raisonnée du livre où l’auteur, agrégé de l’Université, a fait preuve de grandes qualités didactiques.

_L’histoire d’après les sources originales._--En 1872, M. Francis Mollard, depuis archiviste départemental de la Corse, démontra la nécessité pour l’île de posséder une histoire assise sur des bases plus solides que des traditions dénaturées par ceux-là mêmes qui s’étaient donné pour objet de nous les transmettre. Chargé par le Ministère de l’Instruction Publique d’une mission en Italie, il en rapporta une moisson assez abondante de documents qui furent publiés en partie dans les _Archives des Missions scientifiques_ (1875), le _Bulletin historique et philologique_ (1884) et le _Bulletin de la Société des Sciences historiques de la Corse_ (1885).

Reprenant en 1893, sous les auspices du Ministère de l’Instruction publique, l’œuvre interrompue de M. Mollard, j’ai pu relever dans les différents fonds d’archives italiens, français et espagnols les copies de plus de 2.000 documents inédits (de 960 à 1500) et y recueillir une quantité innombrable d’extraits relatifs à la Corse ou à des Corses.

Les résultats de ces enquêtes qui ont fait l’objet de plusieurs mémoires, ont été sommairement groupés et publiés en 1908 sous le titre d’_Histoire de la Corse écrite pour la première fois d’après les sources originales_. On y trouve, en tête de chaque chapitre, la liste des fonds d’archives (cartons, registres, liasses, etc.), sources narratives, collections, recueils et ouvrages qui ont servi à son élaboration.

C. C. R.

HISTOIRE

DE CORSE

I

LES ORIGINES

_Les données géographiques.--Les découvertes archéologiques et anthropologiques.--La civilisation néolithique.--La question des influences orientales._

Un pays de montagnes dans la mer: telle est la Corse, âpre et riante, qui tout à la fois repousse et accueille. Les plus hauts sommets se dressent dans la partie médiane de l’île, sur le bord occidental d’une dépression qui, de l’île Rousse à la marine de Solenzara, sépare la Corse granitique, à l’Ouest, et la Corse schisteuse, à l’Est. La ligne de faîte, qui atteint 2.710 mètres au _monte Cinto_, 2.625 mètres au _monte Rotondo_, n’est franchie que par des cols (_foci_ ou _bocche_) élevés de plus de 1.000 mètres. C’est de ce côté que la partie ancienne de la Corse est le plus difficilement accessible. La vaste conque granitique du Niolo, d’où le Golo s’échappe par des gorges sauvages, abrite un peuple de bergers «couverts de poils» qui ont gardé, notamment dans la _piève_ d’Asco, les mœurs d’autrefois. C’est une race de travailleurs, rude et vaillante. «Nulle part, dit un vieux dicton corse, on ne travaille autant que dans le Niolo.» Entre les hautes vallées du Golo et du Tavignano, sur un seuil élevé, Corte commande le passage de l’Ouest à l’Est: ce fut, au XVIII ᵉ siècle, le centre politique de l’île.

Des hauteurs du Niolo, que prolongent vers le Sud-Est le _monte d’Oro_, le _monte Renoso_, l’_Incudine_, descendent vers le Sud-Ouest une série de vallées étroites et parallèles--Liamone, Gravona, Prunelli, Taravo, Rizzanèse--aboutissant aux nombreux golfes de la côte occidentale. Séparées par de hautes croupes, elles communiquent malaisément entre elles et certains «pays» ont reçu des appellations distinctes: la verte Balagne, au Sud de Calvi,--les _Calanche_, vers Piana, où le granit désagrégé a formé des accumulations pittoresques de rochers,--la _Cinarca_, «le plus joli pays du monde»... La mer, qui s’ouvre à l’ouest, fut à l’origine le seul lien entre les hommes: à cause d’elle, l’«_Au-delà des monts_» fut la partie la plus anciennement peuplée de toute l’île.

La région plissée, qui confine à l’Est, est beaucoup plus récente. Son architecture est celle des chaînes alpines. Les vallées n’offrent pas la même régularité et le même parallélisme que celles de l’ouest: quelques-unes, comme celles du Golo et du Tavignano, n’ont pu établir leur profil actuel qu’au prix d’énergiques captures. En tous cas le morcellement n’est pas moindre. Voici le Cap, avec ses «marines»,--la «conque» du _Nebbio_, dont certaines parties ont une grâce exquise,--la riante _Casinca_, où les villages, tout blancs, coiffent les collines,--la _Castagniccia_, où des pièves multiples--Rostino, Ampugnani, Vallerustie, Orezza, Alesani--formèrent le réduit de l’indépendance corse,--le _Fium Orbo_ sauvage et sublime... Tel est l’«_En-deçà des monts_», où l’émiettement territorial est également imposé par les conditions géographiques. Mais, sauf à Bastia et dans quelques «marines» privilégiées, la côte est peu favorable à la vie maritime: les alluvions, fluvio-glaciaires ou bien modernes, ont créé deux plaines, larges de 5 à 10 kilomètres, où sévit la malaria.

A l’extrémité sud, une petite table de calcaires tertiaires s’accole au massif ancien: c’est la région de Bonifacio, que les Corses mêmes considèrent comme étant presque hors de Corse.

A travers cette variété il est difficile de saisir l’unité profonde qui fera l’originalité du pays corse. Au surplus, les contrastes abondent. La plaine féconde est délaissée pour la montagne; c’est une île, et il n’y a pas de marins; le relief invite au morcellement, et pourtant il n’y a pas de nationalité plus homogène que la nationalité corse. Ces étrangetés s’expliquent par l’histoire. Grâce à sa situation centrale dans le bassin occidental de la Méditerranée, à la sûreté de ses mouillages, la Corse a été atteinte, et de très bonne heure, par les courants généraux de commerce et d’invasions qui ont contribué à mêler les races de la Méditerranée et de l’Europe; dès l’antiquité, elle tenta les convoitises, elle devint l’arène de toutes les compétitions, le rendez-vous de tous les conquistadores. Histoire compliquée, souvent tumultueuse, dont les origines sont, comme il arrive, particulièrement délicates à démêler.

* * * * *

Pour Sénèque déjà, les temps anciens de la Corse étaient «enveloppés de ténèbres», et l’exil du philosophe dans l’île qu’il détesta si fort marqua longtemps le dernier fait précis jusqu’où l’on pouvait remonter sans faire aux hypothèses une part trop grande. Vers la fin du XVIII ᵉ siècle, l’historien de la Corse, Pommereul, constatant que «l’origine de la plupart des peuples est couverte d’un voile impénétrable» et qu’au surplus «l’âge d’un peuple ne peut rien ajouter à sa gloire», consent à rester ignorant par esprit philosophique et par raison critique. Les habitants de la grande île méditerranéenne sont-ils aborigènes? ou ne résultent-ils pas plutôt du mélange de toutes les nations qui en ont fait successivement la conquête? Peu importe: «ils existent, ils ont existé, c’est une chaîne de générations dont on ne peut retrouver le premier chaînon».

Notre époque eut de plus indiscrètes curiosités. Le capitaine Mathieu signalait le premier, en 1810, dans les _Mémoires de l’Académie Celtique_, la présence en Corse de monuments mégalithiques. Vers 1840, Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, montrait, au retour d’une mission archéologique, l’intérêt qu’il y aurait à rassembler «tous les documents, tous les faits qui peuvent conduire à la connaissance des origines de la Corse». Malheureusement les insulaires répondirent mal à l’appel qui leur était adressé et, soit ignorance, soit cupidité, ils se montrèrent mauvais gardiens des trésors que leur sol renfermait en abondance. On vit des dolmens détruits, des objets d’art brisés ou dispersés. L’indifférence de l’Etat fit le reste. Il y eut des erreurs commises, et nous ne possédons même pas le relevé des milliers de débris que la construction, sous le Second Empire, d’un canal d’irrigation mit à jour dans la plaine de Biguglia. Mais voici que la Corse se prépare, dans de meilleures conditions scientifiques, à exhumer de nouveaux trésors archéologiques. Les deux lois récemment votées sur la construction du chemin de fer de Bonifacio et sur l’assainissement de la côte orientale prévoient de grands travaux de desséchement, de régularisation fluviale et d’adduction d’eau potable, qui vont bouleverser une terre éminemment historique, faite avec la poussière de ses plus anciens monuments.

En même temps, des recherches ont été poursuivies dans d’autres domaines. Complétant les études anthropologiques de MM. Broca, Fallot, Jaubert et Mahoudeau, M. Pierre Rocca a mensuré 200 individus dans l’île préalablement divisée en trois régions distinctes et il a notamment porté ses investigations sur les montagnards du Niolo, où le type primitif s’est sans doute le mieux conservé. Une foule de grottes ont été explorées: quelques-unes ont abrité les hommes du néolithique et du hallstattien.

Quelles que soient les surprises que nous réservent des fouilles méthodiquement entreprises ou d’accidentelles découvertes, nous pouvons dès à présent, et sans crainte de généralisation hasardeuse, classer les débris recueillis pour reconstituer les étapes du plus lointain passé. L’âge de la pierre, l’âge du bronze, l’âge du fer se sont succédé, ou se sont entremêlés parfois, ici comme ailleurs.

* * * * *

Jusqu’à présent, aucune découverte précise ne permet de croire que l’homme paléolithique a vécu dans l’île; mais la civilisation néolithique s’y est développée de bonne heure. A l’exclusion peut-être des _tumuli_, on rencontre en Corse tous les types de monuments mégalithiques qui ont été signalés en Bretagne. Les dolmens ou _stazzone_ et les menhirs (_stantare_ ou _monaci_), les alignements et les cromlechs y sont extrêmement nombreux, plus nombreux assurément que ne l’a écrit M. de Mortillet.

L’imagination populaire leur attribue une origine surnaturelle: il y a la forge du diable (_stazzona del diavolo_), la table du péché (_tola di u peccatu_), la maison de l’ogre (_casa dell’orco_) et, quant aux menhirs du Rizzanèse, appelés _il frate e la suora_, il faut y voir les statues pétrifiées d’un moine et d’une religieuse qui voulaient fuir Sartène pour cacher au loin leurs coupables amours.

Les plus caractéristiques sont dans le sud et appartiennent à l’arrondissement de Sartène. Le dolmen de Fontanaccia est le plus beau et le mieux conservé: sept dalles supportent une table longue de 3ᵐ,40 et large de 2ᵐ,90; la chambre, enfoncée dans le sol d’environ 40 centimètres, mesure intérieurement 2ᵐ,60 de long, 1ᵐ,60 de large et 1ᵐ,80 de haut. Sur la face supérieure de la table se trouvent trois cuvettes réunies au bord par des rigoles taillées de main d’homme. Auprès de ce dolmen, deux petits menhirs isolés sont cachés dans le maquis. Au pied du rocher de Caouria, un alignement comprend 32 menhirs, dont 26 debout et 6 renversés. A quelque distance, l’alignement de Rinaïou comprend 7 menhirs rangés en ligne droite. Citons encore le menhir de Vaccil Vecchio, véritable colonne de 3ᵐ,20 de haut, celui de Capo di Luogo, plus large au sommet qu’à la base, les blocs de la vallée du Taravo dont la longueur dépasse 4 mètres, etc.

Le groupe septentrional, qui occupe une portion de l’arrondissement de Bastia et s’étend jusque sur celui de Calvi, est beaucoup moins riche et moins intéressant. Les principaux menhirs sont à Lama et les dolmens du _monte Rivinco_ sont curieusement composés de dalles de gneiss.

Des cimes de Cagna, escarpées sur le ciel, se détache une ébauche gigantesque de statue d’homme que l’on découvre de très loin. Est-elle due au caprice de la nature? Doit-on la rapprocher de celle d’Appricciani, à Sagone, qui semble l’œuvre inachevée d’un artiste? Celle-ci est une tête de géant, posée sur un piédestal, haut de 2 mètres environ. Mérimée la prit pour une idole; Renan la mentionne dans sa _Mission de Phénicie_, sur les indications du baron Aucapitaine, comme un couvercle de sarcophage phénicien; ce ne serait, d’après M. Michon, qu’un menhir sculpté.

Quoi qu’il en soit, il est certain que les traces de travail humain sont rares sur les dolmens et les menhirs. Pour juger ce que fut la «civilisation» des néolithiques, il convient d’examiner leur outillage qui fut, ici comme sur le continent, très perfectionné. Haches de pierre polie, pointes de flèches, racloirs, couteaux, débris de poteries, percuteurs, broyeurs, polissoirs, etc., une série d’objets dont le fini remarquable témoigne de la patience et de l’habileté des ouvriers, ont été retrouvés en Balagne, près de Bonifacio, à Vizzavona, ailleurs encore.

Les découvertes de M. Simonetti-Malaspina en Balagne ont une importance particulière. Sur le territoire de Ville-di-Paraso, à 2 kilomètres environ du village et à 8 kilomètres de la mer, se trouvent les ruines d’une ancienne cité: les vestiges du mur d’enceinte sont encore très apparents; sur une surface de plus de 50 hectares, le sol est couvert de débris de poteries; on a recueilli en cet endroit des marteaux, des polissoirs, des fragments de vases en porphyre et surtout une quantité considérable de petits moulins à moudre le blé. On y a trouvé--on y trouve encore--beaucoup de pointes de flèches en silex noir du pays.--Dans d’autres régions, les ouvriers se servent de serpentine, de quartz ou même de diorite. Près de Bonifacio, le commandant Ferton a relevé de nombreux débris d’obsidienne provenant probablement de Sardaigne: de bonne heure des échanges durent avoir lieu entre les deux grandes îles de la Méditerranée Occidentale. Une même race peuplait la Sardaigne et la Corse: celle des Ibères et des Ligures. Tels sont en effet les peuples que l’on retrouve partout à l’arrière-plan de la civilisation dans la Méditerranée Occidentale; ils paraissent avoir joué le même rôle que les Pélasges dans la Méditerranée Orientale, ils sont «le peuple _x_» de l’antiquité.

L’homme néolithique de Bonifacio trouvait un asile dans les nombreux abris sous roche de la région; il se nourrissait des produits de la chasse et de la pêche, principalement de coquillages marins et du _lagomys corsicanus_, petit lièvre de la grosseur d’un rat, aujourd’hui disparu. Il ne dédaignait pas l’art de plaire, se parant de colliers ou de bracelets de coquilles, et se teignait le corps. Quand il mourait, on pliait le cadavre dans la position de l’homme accroupi et on l’inhumait avec des vivres et des outils.

Grâce à des découvertes récentes, l’âge du bronze commence à être représenté en Corse par des spécimens assez nombreux, provenant surtout de la Balagne. Quant à la civilisation des armes de fer, elle s’est véritablement épanouie. C’est à elle que l’on doit les riches sépultures qui, à Prunelli di Casacconi et surtout à Cagnano, près de Luri, ont livré, avec de remarquables débris de squelettes, une foule de bijoux et d’ustensiles: fibules, bracelets, agrafes, creusets pour fondre le métal, perles en pâte de verre, boutons et appliques en or, peignes, chaînettes et pinces épilatoires, manches de poignards hallstattiens.

Quelle est l’origine de ces objets, dont quelques-uns révèlent une fabrication délicate? Y avait-il dans l’île des fondeurs de bronze établis à demeure? Doit-on, au contraire, reconnaître ici l’œuvre des

Tsiganes, ces métallurgistes ambulants, à la fois fondeurs et habiles marteleurs, dont le nom a été donné à la première période du bronze? Ils achetaient aux habitants leurs objets hors d’usage et, quand ils en possédaient une certaine quantité, procédaient à leur refonte à l’aide de moules et de creusets qu’ils portaient avec eux. Souvent, le poids de leur collecte journalière étant trop lourd, ils la cachaient dans un endroit plus ou moins bien repéré. Faut-il tout simplement, rapprochant les pièces trouvées en Corse des débris exhumés à Villanova et à Bologne, leur attribuer une provenance étrusque? L’hypothèse est tentante et c’est vers elle que penche M. Letteron, le dernier historien de la Corse primitive.

Pourtant il faut bien reconnaître que la civilisation de Cagnano est analogue non pas seulement à celle qui s’est développée dans le centre de l’Italie, mais encore au Caucase et dans la vallée du Danube. Les influences civilisatrices sont peut-être venues de plus loin: il y a eu, à partir du néolithique, une communication entre l’Orient et l’Occident et une influence du premier sur le second. Mais il ne faudra rien exagérer. En cette matière comme en beaucoup d’autres, il est difficile de faire les parts de l’indigène et de l’exotique: trop de détails restent inconnus. Tout ce qu’on peut faire est de peser ceux dont on dispose, sans trop conclure, car demain il en peut surgir de nouveaux qui remettent tout en question.

II

LA «DÉCOUVERTE» DE LA CORSE

_Légendes éponymes.--La colonisation phénicienne.--Les Phocéens et les premiers marchés permanents.--Étrusques et Carthaginois._

La Corse n’entre vraiment dans l’histoire qu’au VI ᵉ siècle, avec l’arrivée des Phocéens fugitifs: ce sont eux qui ont définitivement «découvert» la Corse et inauguré une colonisation qui se poursuivra désormais sans arrêt.

Avant eux, sans doute, il y a eu des établissements commerciaux et des tentatives de peuplement. Ibères, Ligures, Phéniciens sont entrés, pour une part difficile à déterminer, en relations avec les hommes qui habitaient la Corse dès l’époque des dolmens et qui étaient peut-être--du moins pour les Ligures--des hommes de leur race. De vieux auteurs l’assurent et, dans la légende qu’ils nous ont transmise, une réalité précise apparaît sans doute. Une femme de la côte de Ligurie, voyant une génisse s’éloigner à la nage et revenir fort grasse, s’avisa de suivre l’animal dans son étrange et longue course. Sur le récit qu’elle fit de la terre inconnue qu’elle venait de découvrir, les Liguriens y firent passer beaucoup de leurs compagnons. Cette femme s’appelait _Corsa_, d’où vint le nom de Corse. C’est la légende éponyme que nous retrouvons à l’origine de toutes les cités antiques; mais elle est de formation récente, car le premier nom de l’île est _Cyrnos_ et non pas _Corsica_.

La difficulté n’était point pour embarrasser les vieux chroniqueurs, grands amateurs de merveilleux et habitués à ne douter de rien. Il y a d’autres légendes, et plus prestigieuses, sinon moins fantaisistes. Un fils d’Héraclès, Cyrnos, aurait colonisé la Corse en lui donnant son nom. Giovanni della Grossa croit que la Corse a été peuplée par un chevalier troyen, appelé _Corso_ ou _Cor_, et une nièce de Didon, nommée _Sica_, que Corso a bâti les villes de l’île et leur a donné les noms de ses fils et de son neveu, Aiazzo, Alero, Marino, Nebbino. C’est ainsi que la Grande-Bretagne a eu son _Brut_, la France son _Francus_ et que la Corse a son _Corso_, neveu d’Enée.

* * * * *

Faut-il parler d’une colonisation phénicienne en Corse? La chose est vraisemblable, mais l’on sait assez ce qu’il faut entendre par ce mot. Les Phéniciens ont su les premiers jouer le rôle fructueux d’intermédiaires et de courtiers entre les diverses parties du monde méditerranéen; mais ils n’ont jamais entendu s’installer à demeure sur une terre étrangère. Après une navigation lente le long des côtes, ils abordaient dans les îles ou sur les promontoires, échouaient leurs navires sur le sable et, de marins devenus marchands, étalaient leur pacotille sur la place publique. La foule se pressait autour de ces hommes «aux beaux discours», ainsi que les appellent les poèmes homériques, de ces hommes qui savent tromper. Les femmes soupesaient les bijoux d’or fabriqués à Memphis ou à Babylone, les statuettes de dieux, en bronze ou en terre cuite, les coupes de verre aux reflets chatoyants dont les Phéniciens avaient appris la fabrication en Egypte. On regardait aussi, et ce n’était pas ce qui excitait le moindre étonnement, les marchands étrangers tracer sur le papyrus des signes bizarres qui permettaient de noter à tout jamais, au moyen d’une trentaine de signes, tous les sons de la voix humaine... Des jours et des mois se succédaient ainsi; puis, un jour, les étrangers disparaissaient, après avoir entassé dans leurs navires aux flancs ronds les peaux de bêtes, la cire et le miel,--marchandises que le troc avait mises en leur possession,--souvent aussi les jeunes gens et les jeunes filles qu’ils vendaient comme esclaves. Et les marchands reprenaient la mer, voguant vers d’autres régions, ballottés d’île en île.