Part 2
L’autre version ne fut connue pendant longtemps que par les copies qu’en avait fait exécuter, au XVIII ᵉ siècle, un officier corse au service de la France, Antonio Buttafoco. M. l’abbé Letteron, qui a publié en 1910, dans le _Bulletin Corse_, le texte de la Bibliothèque municipale de Bastia, a cru pouvoir lui imposer le titre de _Croniche di Giovanni della Grossa e di Pier’Antonio Monteggiani_. Il se peut que le plus ancien rédacteur ait suivi d’assez près le texte de Giovanni, car on y retrouve sous une indiscutable clarté des phrases que Ceccaldi, malgré la supériorité de son style, avait altérées; mais il n’est pas douteux que ses successeurs y ont glissé des interpolations de leur cru qu’il ne faut accueillir qu’avec circonspection. Un des transcripteurs du XVII ᵉ siècle emprunta à la _Chronique aragonaise_ de Zurita et aux _Annales génoises_ de Giustiniani des renseignements dont il fit un judicieux usage; il inséra en outre à leur place chronologique des copies de documents extraits des Archives de la Couronne d’Aragon, qui, malgré leur imperfection, dotèrent la Corse d’une ébauche de code diplomatique. Dans l’ensemble, si l’on met de côté les interpolations suspectes qu’il est facile de reconnaître, cette œuvre reste d’un prix inestimable, surtout pour l’histoire des XIII ᵉ, XIV ᵉ et XV ᵉ siècles.
Mais si la chronique de Giovanni a fourni une grande partie des éléments de ce travail, il ne semble pas que Monteggiani en soit l’unique auteur. En effet, l’œuvre de celui-ci qui s’étend de 1465 à 1525 nous est connue, au moins pour le fond, par le livre de Filippini. Or, si l’on compare les deux versions, on constate que l’on est, pour cette période, en présence de deux chroniques différentes aussi bien par le plan général que par les détails, par la mise en valeur des personnages ou des événements que par le choix des anecdotes. Les deux récits sont également véridiques, ils se complètent l’un l’autre, mais on ne saurait les attribuer au même auteur.
_Pietro Cirneo._--Les mouvements de réaction subis par l’historiographie au siècle dernier profitèrent à Pietro Cirneo au détriment de Giovanni. Ces mouvements ont été définis par M. Kurth dans sa remarquable étude sur l’application de l’épopée à l’histoire: «Les historiens, dit-il, n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une fois que les faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les éliminaient impitoyablement sans leur accorder une valeur quelconque. Mensonge ou fable, tel était leur jugement sommaire, et ils croyaient avoir rempli toute leur mission quand ils avaient expulsé de l’histoire, non sans mépris et parfois avec colère tout ce qui ne rendait pas le son de l’authenticité.» Nul écrivain plus que Giovanni n’a été, de la part de ceux qui lui doivent tout leur savoir, l’objet d’un dédain plus immérité.
En gardant le silence à l’égard des fables payennes et des récits épiques, Pietro Cirneo (1447-1503) s’acquit une réputation de discernement qui l’éleva, dans l’esprit de nombreux écrivains, bien au-dessus de Giovanni. De fait, son _De Rebus Corsicis_ n’est guère qu’un recueil de récits classés à l’aventure et dans lesquels l’auteur, à l’instar de ses contemporains Æneas-Sylvius, Paul Jove, Bembo, se préoccupe moins de dire vrai que de bien dire. Son testament, en nous révélant que la bibliothèque d’un érudit corse pouvait valoir en richesse celle d’un lettré toscan, nous apprend aussi que si Pietro se proposait de rechercher des documents pour terminer son histoire, il ne possédait pas le moindre ouvrage relatif à la Corse. Quand il rencontrait dans Quinte-Curce ou dans Tite-Live une période agréable, de sonorité ou de couleur chatoyante, il s’empressait d’en sertir quelque trait destiné à son œuvre. Les historiens de Rome, telles étaient les sources que Pietro Cirneo employait à son histoire de la Corse. Son manuscrit fut publié au XVIII ᵉ siècle par Muratori dans le tome XXIV des _Rerum italicarum Scriptores_.
_Historiens des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles._--La plupart des histoires, annales, chroniques produites au cours du XVII ᵉ siècle, bien qu’assez nombreuses, étant restées manuscrites, n’ont exercé sur l’historiographie aucune influence. Parmi ceux de ces ouvrages dont l’existence a pu être contrôlée, les travaux de Biguglia, de Canari et de Banchero (ces derniers publiés en partie dans le _Bulletin Corse_) ainsi que ceux d’Accinelli (1739) méritent d’être consultés. Deux ouvrages français anonymes (le second attribué à Goury de Champgrand), parus en 1738 et 1749, n’offrent guère d’intérêt que pour la biographie de Théodore de Neuhoff. En 1758, l’imprimerie de Corte donne la _Giustificazione della Rivoluzione di Corsica_, plaidoyer historique plein d’éloquence. L’intervention française et la conquête de l’île provoquent de nombreuses publications, entre autres l’_Etat de la Corse_ de l’Anglais Bosswell (1768), «ami enthousiaste de Paoli et de ses concitoyens, dit M. Louis Campi, qui consacra sa fortune à la défense de leurs droits». Puis apparaissent les histoires générales de Cambiagi (1770-1772), Germanes (1771-1776), Pommereul (1779), Limperani (1779-1780). Quoiqu’écrite «au coin du feu», l’_Histoire des Révolutions de l’Ile de Corse_, de Germanes, renferme de nombreux renseignements sur les mœurs corses et les expéditions françaises; quant à celles-ci, Pommereul, qui fait par ailleurs à Germanes de nombreux emprunts, est mieux informé, ayant pris part, lui-même, aux dernières campagnes. On a accusé Pommereul de partialité; il rend cependant justice aux Corses dont il loue fréquemment la bravoure, et s’excuse en quelque sorte, de l’insuffisance de ses informations: «On ne doit pas être surpris, dit-il, de trouver plus de détails sur l’attaque des Français que sur la défense des Corses. C’est à ceux-ci à nous apprendre ce qu’ils ont fait de leur côté pour nous repousser.» L’abbé Rossi combla plus tard cette lacune (1822), mais l’impression de son important ouvrage n’est pas encore terminée.
_Limperani et l’anachronisme de Sambocuccio._--Germanes et Pommereul s’étaient contentés de suivre les sentiers tracés par Filippini; Cambiaggi (_Istoria del Regno di Corsica_, 4 vol. 1770-72) et Limperani (_Istoria della Corsica_, 2 vol. 1779-1780) visèrent plus haut. En publiant le recueil des écrivains italiens, Muratori avait ouvert aux historiens de la Corse des horizons nouveaux: les annales génoises et pisanes abondaient en renseignements inconnus des vieux chroniqueurs. Cambiagi et Limperani puisèrent dans cette œuvre immense, ainsi que dans l’_Italia Sacra_ d’Ughelli, une quantité considérable de citations qui entourèrent leurs ouvrages d’un appareil d’érudition imposant, mais parfois fragile. Les chartes de donations aux moines de Monte-Cristo, entre autres, leur fournirent des conclusions erronées, la plupart étant antidatées de plusieurs siècles, et certaines n’offrant aucun caractère d’authenticité. Par une interprétation malheureuse des cahiers de Pietro Cirneo, Limperani donna naissance au plus grossier anachronisme que l’historiographie ait enregistré et que nombre d’écrivains contemporains s’obstinent encore à reproduire: il reporta au XI ᵉ siècle l’existence de Sambocuccio d’Alando et le mouvement populaire dont ce personnage fut le chef (1359) (V. chap. VII). Puis incapable de borner son imagination, il inventa de toutes pièces un Sambocuccio, _seigneur_ d’Alando, qui chassait de Corse les Cinarchesi (à une époque où leur présence y est incertaine), détruisait les repaires des barons, puis, à l’instar des Lycurgue et des Solon, dotait la Terre de la Commune d’une constitution adéquate à ses besoins et se révélait aussi judicieux législateur qu’il s’était montré courageux capitaine.
Bien que Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo se soient accordés pour faire aboutir le mouvement de Sambocuccio à l’occupation génoise et au gouvernement de Giovanni Boccanegra, Limperani, dont le texte est constellé de références, appuyait sa nouvelle théorie sur l’autorité de ces deux chroniqueurs. Or, on chercherait en vain dans leurs œuvres un mot touchant le Sambocuccio de l’an mille aussi bien que le Sambocuccio législateur. Limperani avait la manie de rectifier l’histoire, et on remarque, dans ses deux volumes, plusieurs exemples de l’oblitération de sa clairvoyance. Limperani vivait à une époque où la foi nouvelle en la liberté et la fraternité enfantait autant de légendes que la foi religieuse en avait créées; c’était le temps où, pour défendre le fictif Guillaume Tell, insuffisamment consolidé par Tschudi, on recourait à des falsifications et des fabrications de documents d’ailleurs maladroites. L’atmosphère d’enthousiasme libéral dégagée par les contemporains de Montesquieu et de Jean-Jacques, devait séduire ce Corse instruit, mais incapable d’imposer aux écarts de son imagination un contrôle judicieux. Aveuglé par une théorie qui attribuait à la Corse une constitution communale au XI ᵉ siècle, il trouva, pour l’appliquer, un prétexte dans le désordre des cahiers de Pietro Cirneo. _La vie de Sambocuccio y précédait celle de Giudice_, et ce fut pour Limperani un trait de lumière: il ne considéra pas que Sambocuccio y requérait l’intervention du gouverneur Boccanegra (1359), et allait lui-même à Gênes solliciter l’envoi de Tridano della Torre (1362). Il ne voulut pas s’apercevoir que Pietro attribuait au second Giudice ( XV ᵉ siècle) la biographie du premier ( XIII ᵉ siècle), et que ces transpositions n’avaient peut-être pour origine que l’interversion des feuillets du manuscrit primitif!
C’est pourquoi sous l’influence de Limperani, les historiens de la Corse crurent faire preuve de jugement en adoptant ce que, de bonne foi, ils croyaient la chronologie de Pietro Cirneo: «Entre Giovanni et Pietro, déclare l’abbé Galletti, nous n’hésitons pas à nous prononcer pour ce dernier.» Au cours du XIX ᵉ siècle, Renucci et Robiquet seuls se conformèrent au texte de Giovanni, qui, presque contemporain de Sambocuccio, ne méritait pas d’être suspecté sur ce point. Tous les autres suivirent le système de Limperani. Gregori, dans son édition nouvelle de Filippini, inséra une chronologie de la Corse qui consacra la fable de Sambocuccio législateur de l’an mille; nous la retrouvons reproduite dans Jacobi, Friess, Gregorovius, Galletti, Mattei, Monti, Girolami-Cortona, tous auteurs d’histoires générales de la Corse; également dans le _Grand Dictionnaire Larousse_ et la _Grande Encyclopédie_, sans parler des ouvrages de moindre importance. L’_Inventaire des Archives départementales de la Corse_ (1906) maintient encore cette chronologie erronée. D’ailleurs, l’historien de la Corse le plus considérable et le plus consciencieux, l’abbé Rossi, confiant en Limperani, accepta les yeux fermés, l’histoire de Sambocuccio ainsi modifiée.
_Les historiens du XIX ᵉ siècle._--L’œuvre de l’abbé Rossi, écrite à l’époque napoléonienne, est la seule au XIX ᵉ siècle dont l’auteur s’est soucié de documentation; mais restée manuscrite jusqu’en 1895, elle découragea longtemps les curieux par sa graphie péniblement déchiffrable. La patience de M. l’abbé Letteron a triomphé de cet obstacle, et treize volumes sur dix-sept ont déjà été imprimés par les soins de ce dernier. Ces treize volumes sont consacrés au XVIII ᵉ et au commencement du XIX ᵉ siècle; ils sont riches en détails précis et en informations puisées aux meilleures sources.
Les autres histoires générales de la Corse ne varient guère que par l’étendue. Cependant on consultera avec fruit Renucci (1834) pour la période qui s’étend de 1769 à 1830, et, pour l’ensemble, les _Recherches historiques et statistiques_ de Robiquet (1835) qu’une critique toujours en éveil garde des erreurs où tombèrent ses contemporains Gregori et Jacobi. Gregori a enrichi son édition de Filippini (1827) de documents empruntés, pour la plupart, aux manuscrits exécutés par les soins de Buttafoco; mais ayant négligé de les collationner sur les originaux, il imprima les altérations dont chaque transcripteur avait fourni son appoint. De Jacobi (1835) on peut dire que l’amour de son pays l’écarta fréquemment du chemin de la vérité. Les portraits reproduits dans l’_Histoire illustrée de la Corse_ de Galletti (1865) constituent le mérite de cette compilation patriotique mais médiocrement digérée. L’_Histoire_ de Friess (1852) (réserve faite de l’anachronisme de Sambocuccio), est un bon résumé de Filippini, poursuivi avec un souci constant d’exactitude jusqu’en 1796. Celle de Gregorovius (1854), ce «Latin éclos au milieu des Teutons», est le groupement de morceaux pleins d’éloquence; mais l’auteur, étranger à toute méthode historique, a reproduit sans jugement et sans critique les fables et les opinions courantes par quoi se comblent auprès des masses les lacunes de l’histoire.
Le docteur Mattei, dans ses _Annales de la Corse_ (1873), a réuni et classé chronologiquement une quantité importante de notices; si méritoires qu’ils soient, ses efforts mal dirigés n’ont pas obtenu le résultat que l’auteur en attendait. Cependant, on trouverait dans ce recueil des matériaux utilisables après une révision serrée des dates et un rapprochement des sources qui ne sont que rarement indiquées. Chez lui, Sambocuccio, dédoublé, paraît au onzième et au quatorzième siècle. Les _Annales de la Corse_, ainsi que l’_Histoire_ de Mᵍʳ Girolami-Cortona (1906) riche en renseignements statistiques, sont indispensables à ceux qui s’occupent de la période contemporaine.
_Les altérations de l’histoire: Sampiero, Sixte-Quint, Christophe Colomb, les Bonaparte._--La plupart des écrits du XIX ᵉ siècle ont contribué à la diffusion d’allégations inexactes et de légendes sans consistance qui ne se rencontrent pas chez leurs prédécesseurs; et, malheureusement, ce ne sont pas les personnages de moindre envergure qui ont attiré leur attention.
_Sampiero._--S’il est en Corse un nom populaire après ceux de Napoléon et de Paoli, c’est sans conteste celui de Sampiero, qui acquit en son temps la réputation d’un des plus braves capitaines de l’Europe. Cette popularité est justifiée à double titre. Rompant le premier avec les pratiques individualistes qui déchiraient la Corse, il éveilla chez ses compatriotes le sentiment de la dignité collective: du pays, il fit la patrie. Ce ne fut pas tout: si Sampiero a mérité d’être appelé le _premier_ Corse français, ce n’est pas seulement pour avoir été en son temps l’un des capitaines les plus remarquables de la Couronne, mais parce qu’on lui doit le premier essai que firent les Corses de la nationalité française. Et cette expérience fut telle que son souvenir resta sinon comme le flambeau, du moins comme l’étoile lointaine qui guida plus tard les premiers partisans de l’annexion française. Entre le Moyen Age et les temps modernes, la physionomie de Sampiero synthétise la Corse d’autrefois, rebelle aux contraintes et aux dominations, et la Corse du XVIII ᵉ siècle, attirée plutôt que conquise par une patrie plus grande, au charme irrésistible, qui saura l’unir à elle sans l’absorber et lui faire place dans son histoire sans l’amoindrir.
On ne s’étonnera donc pas que la personnalité de Sampiero ait tenté des écrivains et des artistes. Le célèbre romancier Guerrazzi et l’aimable conteur Arrighi, dont il a été dit «qu’il puisait dans son patriotisme les sources de l’histoire», ont laissé des _Sampiero_ que l’on lit encore avec plaisir aujourd’hui: leurs récits, qui n’ont que des rapports lointains avec la vérité, n’abusent personne.
Il n’en est pas de même des généalogistes comme Biagino Leca d’Occhiatana et Lhermite Souliers, et des courtisans comme Canault dont les œuvres mercenaires ont engendré de grossières erreurs. Le premier, envoyé en Corse par le maréchal Alphonse d’Ornano, en rapporta les pièces que celui-ci présenta, peut-être de bonne foi, à l’Ordre du Saint-Esprit, mais qui n’en étaient pas moins les fruits d’une complaisance évidente. C’est sur la foi de ces documents que de nombreux ouvrages donnent à Sampiero le nom d’Ornano; mais il faut remarquer que celui-ci, bien que seigneur d’Ornano du chef de sa femme, ne fit jamais usage de ce nom et ne se prévalut jamais d’une noble origine. Sa correspondance est toujours signée «Sampiero da Bastelica» ou «Sampiero Corso».
Il était né, en effet, à Bastelica, et non «au château de Sampiero sur le Tibre» ainsi que l’assure la _Biographie Firmin-Didot_. Relevons à son sujet quelques assertions erronées. Il ne servit point comme page dans la maison du cardinal Hippolyte de Médicis qui était de treize ans plus jeune que lui. Il ne fut jamais colonel-_général_ des Corses, charge qui ne fut créée qu’après sa mort pour son fils Alphonse, non plus que colonel du _Royal_-Corse, ce genre de dénomination étant inconnu au XVI ᵉ siècle.
Bayard, ainsi que le connétable de Bourbon, raconte-t-on aussi, auraient exprimé hautement leur admiration pour Sampiero. On ne saurait sans parti pris nier ces propos: le colonel des Corses était digne de l’estime de ces braves capitaines, mais si celle-ci s’est manifestée, il est certain que ce ne fut que sous la plume d’écrivains du XIX ᵉ siècle.
_Sixte-Quint._--On trouvera, dans certains ouvrages, Sixte-Quint au nombre des personnages illustres produits par la Corse, et la raison qu’on en a donnée est que ce pontife s’appelait dans le monde Peretti. Si ce patronymique est répandu en Corse, il ne l’est pas moins en Italie, où il correspond au français Péret, Petit-Pierre. Un Corse, capitaine général des galères pontificales, Bartolomeo de Vivario, dit da Talamone, mort en 1544, avait bien adopté le nom de Peretti qui était celui d’une famille de Sienne à laquelle il s’était allié, et qui se targua de sa parenté avec les Peretti de Montalto (près d’Ancône) quand la fortune eût élevé l’un de ces derniers à la pourpre cardinalice; mais aucun lien ne rattache Sixte-Quint à Bartolomeo Peretti non plus qu’à d’autres familles corses qui ne furent ainsi désignées que bien après la mort de ce pontife. Ces rapprochements purent cependant offrir un fondement à l’opinion susdite qui a pris depuis tous les caractères d’une tradition.
_Christophe Colomb._--On a mené grand bruit depuis une quarantaine d’années autour d’une _découverte_ dont l’intérêt (si elle avait été justifiée) dépassait de beaucoup les bornes de l’histoire locale. Selon deux ecclésiastiques corses, MM. Casanova et Peretti, Christophe Colomb serait né en Corse et, pour des raisons difficiles à comprendre, aurait tenu son origine secrète. Cette thèse que combattit M. le chanoine Casabianca, et contre laquelle s’inscrivirent les savants du monde entier, a été reprise de nouveau, en 1913, dans le _Mercure de France_ par M. Henri Schœn, qui se flattait d’apporter des preuves irrécusables de l’origine corse du grand navigateur.
L’article du _Mercure_ ne fit que reproduire les arguments émis jadis par MM. Casanova et Peretti, à savoir que dès le XV ᵉ siècle, il existait à Calvi une famille de navigateurs fameux du nom de Colombo; que ceux-ci étaient indifféremment connus sous les noms de Calvi, Calvo ou Corso, mais que leur véritable patronymique est Colombo; que les Corses paraissent avoir été nombreux dans l’entourage de Colomb; qu’une tradition fort ancienne à Calvi, veut que le grand navigateur soit né dans cette ville... etc.
A ces raisons--les principales--on répondra que si l’appellation de Colombo figure dans certains actes du XVI ᵉ siècle à Calvi, c’est en qualité de prénom, et que ce prénom, fort répandu sur les bords de la Méditerranée, devint le patronymique de tant de familles qu’il n’est pas, suivant l’expression de M. Henry Harrisse «trois villes sur cent» où l’on ne rencontre des familles Colomb (Colombo ou Colon).
Mais au XV ᵉ siècle, rien n’établit qu’il en ait existé une à Calvi: la famille reconstituée par les auteurs de cette thèse, se compose d’un _gascon_ connu sous le nom de Colomb-le-jeune, d’un Corse sans patronymique (Bartolomeo Corso), et de différents membres de la famille Calvo _dont l’identité et le rôle historique sont strictement établis_. Pour obtenir une famille de navigateurs du nom de Colombo à Calvi, il fallut: 1º traduire--librement--Calvo (Chauve, Chauvin) par _le Calvais_ ou _de Calvi_; 2º supposer arbitrairement que cette dénomination ne pouvait s’appliquer qu’à des gens du nom de Colombo; 3º fermer obstinément les yeux sur la biographie des personnages dont on travestissait l’identité.
Quant aux Corses dans l’entourage de Christophe Colomb, on n’en trouvera trace ni sur les rôles d’équipage, ni dans le journal de bord de l’Amiral, ni dans les enquêtes postérieures au voyage, ni même dans les œuvres des écrivains insulaires.
Pour prouver l’ancienneté de la tradition de Colomb calvais, M. Schœn cite une élégie en vers à ce sujet «que M. Gaston Paris n’hésitait pas à placer au XVI ᵉ siècle». Or, Gaston Paris, dans la séance du 5 février 1886, avait, tout au contraire, déclaré que cette pièce ne devait être accueillie qu’«_avec beaucoup de défiance_».
M. Casanova croyait que «l’acte de baptême de Christophe Colomb existait à Calvi». M. Schœn qui est allé enquêter sur place, ne s’étonne pas de la disparition de ce papier concluant; car, dit-il, «il se trouve _précisément_ que les archives de Calvi furent détruites par un incendie à la fin du XVI ᵉ siècle». M. Schœn aurait tort de déplorer plus longtemps ce sinistre, car en supposant que les archives de Calvi soient intactes, en admettant même que cette ville ait donné naissance à l’Amiral, il n’y trouverait certainement pas l’acte de baptême de Colomb, né près d’un siècle avant que le Concile de Trente eut prescrit la conservation des actes d’église!...
Je n’aborderai pas les inexactitudes de détail, les contradictions, les textes tronqués et les imprudentes amplifications des nouveaux avocats de cette cause malheureuse; mais je citerai quelques opinions provoquées en 1892 par le chanoine Casabianca: «Rien n’autorise à placer en Corse le berceau de Christophe Colomb» (Léopold Delisle).--«Un patriotisme local fort mal inspiré a mis en circulation la ridicule légende de Christophe Colomb français, corse et calvais» (Auguste Himly).--«Que la Corse laisse à Gênes ce qui appartient à Gênes; sa part reste assez belle» (Siméon Luce).--«L’érection par le gouvernement français à Calvi d’une statue de Christophe Colomb, risquerait de nous couvrir de ridicule» (G. Monod).--«La Corse est assez riche de ses gloires nationales pour n’avoir pas besoin d’aller chercher en dehors d’elle des renommées retentissantes» (Victor Duruy).
Arrêtons-nous sur ce jugement autorisé qui synthétise la correspondance adressée par les savants des deux mondes au chanoine Casabianca. En rappelant les «gloires nationales de la Corse», on rendait hommage au «patriotisme éclairé» qui l’avait poussé à «répudier pour son île natale une gloire imméritée». Dans une lettre qui fut lue publiquement, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 14 février 1890, M. Henry Harrisse félicita M. Casabianca, d’avoir produit un travail qui était à la fois «un bon livre et une bonne action».
_Les Bonaparte._--On s’intéresserait probablement fort peu aux Bonaparte d’autrefois si la place imposante conquise par Napoléon dans l’histoire, n’avait obligé celle-ci à jeter quelques clartés sur ses ancêtres. Les multiples écrits parus sur ce sujet, ont été souvent classés dans la _Bibliographie historique de la Corse_.