Hier et demain

Part 11

Chapter 112,260 wordsPublic domain

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Il est toujours imprudent de parler des buts supposés de la nature, alors que nous la connaissons si peu. Elle agit dans un plan fort différent du nôtre. Ses valeurs ne sont pas nos valeurs et elle ignore nos mesures.

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Lorsque, pour justifier leurs dévastations, les Allemands rappellent comment la nature fit progresser les êtres en détruisant les plus faibles, ils oublient que tous les progrès de la civilisation ont justement consisté à soustraire l’homme aux forces de la nature. Elle nous dominait jadis, nous la dominons aujourd’hui.

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La civilisation et la nature semblent poursuivre des buts fort distincts et souvent même contradictoires. La justice est une création humaine indispensable à l’existence des sociétés, mais que les forces aveugles de la nature ne connaissent pas.

CHAPITRE IV

La matière et la force.

L’évolution de la pensée scientifique a conduit de la certitude absolue à des incertitudes progressives. Il y a cinquante ans la science représentait un cycle de vérités que le doute n’effleurait jamais. Les fondements de l’édifice étaient d’une imposante grandeur. Des équations savantes reliant les éléments irréductibles des choses le temps, l’espace, la matière et la force, semblaient tracer à la nature ses lois. Les découvertes récentes ont anéanti toutes nos illusions sur la simplicité de l’univers.

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La mécanique classique, jadis en apparence la plus sûre des sciences, est celle qui révéla le plus d’incertitudes dès que l’expérience toucha ses fondements. A l’époque où ses adeptes croyaient expliquer le monde avec les équations du mouvement, l’univers paraissait fort simple. Aujourd’hui l’impuissance de la dynamique à interpréter les choses est devenue évidente. La mécanique énergétique qui ne voit dans les phénomènes que des mutations d’énergie, n’a pas réussi davantage à donner des explications plus sûres.

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Les nouvelles expériences sur la variation de la masse avec sa vitesse, sur l’identité de la matière et de la force, sur le rayonnement de l’énergie par éléments de grandeurs variables dits _Quanta_ et par conséquent sur la substitution du discontinu au continu dans les phénomènes, ont suffi à montrer la faible solidité de principes scientifiques considérés jadis comme indestructibles.

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Un éminent mathématicien faisait justement remarquer à propos des idées nouvelles, qu’aujourd’hui on voit une même théorie «s’appuyer tantôt sur les principes de l’ancienne mécanique et tantôt sur les hypothèses qui en sont la négation». Très sûre quand elle se limite au domaine des faits, la science devient plus incertaine chaque jour dans celui des interprétations.

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Les concepts de la mécanique, déjà tant modifiés dans ces dernières années, devront changer encore quand sera généralisée l’idée que la matière représente simplement une forme d’énergie douée d’une provisoire fixité. La matière et la force, qui semblaient jadis constituer deux mondes séparés, apparaissent aujourd’hui comme les formes différentes d’une même chose[4].

[4] Voir _l’Évolution des Forces_, par Gustave Le Bon, in-18, 16e édition.

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Tous les éléments de la nature semblent reliés par d’invisibles liens. Entraîné par les fils de l’attraction, l’océan oscille entre les astres et la terre. Le volume d’un corps varie constamment avec la température de son milieu. La table sur laque j’écris ces lignes est soumise aux attractions de tous les astres de l’univers et les attire à son tour. Rien ne reste isolé dans le mécanisme du monde.

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Les phénomènes imprévus révélés par la découverte de la dissociation de la matière ont prouvé que nous sommes entourés de forces gigantesques à peine soupçonnées obéissant à des lois encore ignorées. La plus colossale de ces forces, l’énergie intra-atomique, était aussi inconnue il y a quelques années que le fut l’électricité pendant de longs siècles.

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Les réactions chimiques, origine des forces que nous utilisons, modifient l’équilibre des molécules, mais effleurent à peine la stabilité des atomes. Le jour où la science parviendra à désagréger entièrement les atomes d’un corps, elle aura entre les mains une source colossale d’énergie qui rendra inutile l’emploi de la houille et transformera entièrement les conditions d’existence des peuples.

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Sous son apparente immobilité, la matière la plus stable, un bloc de marbre par exemple, possède une vie intense et une impressionnabilité extrême facilement révélées par certains instruments tels que le bolomètre.

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La matière, considérée jadis comme un élément inerte image du repos, ne subsiste que grâce à l’immense rapidité du mouvement tourbillonnaire des atomes qui la composent. La matière c’est de la vitesse et non du repos.

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La matière représente un état d’équilibre entre les forces internes dont elle est le siège et les forces externes qui l’enveloppent. La définition d’un corps reste donc inséparable de celle de son milieu. Le métal le plus dur se transforme en vapeur quand son milieu éprouve certaines variations. L’eau devient solide, liquide ou gazeuse suivant le milieu où elle est plongée.

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Il est frappant de constater avec quelle difficulté la science qui observe si facilement les faits arrive à en déterminer la loi. Plus d’un demi-siècle de pénibles recherches fut nécessaire pour s’apercevoir que les lois déterminant l’apparition d’un mode quelconque d’énergie: chaleur, électricité, mouvement, etc., étaient identiques à celles qui régissent l’écoulement d’un liquide et qu’il n’y a par conséquent aucune manifestation possible d’énergie sans dénivellation de certains éléments.

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Dans la nature, la petitesse apparente des éléments est parfois sans rapport avec la grandeur de leurs effets. La cellule initiale d’un éléphant ou d’un chêne est beaucoup moins grosse qu’une tête d’épingle. Un minuscule fragment de métal contient une quantité immense d’énergie intra-atomique.

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Avec une force quelconque de la nature on peut obtenir toutes les autres, sauf celles qui animent les êtres. La vie seule crée la vie.

CHAPITRE V

Visions philosophiques.

Personnifiée sous forme d’un être jugé d’après nos sentiments humains, la nature apparaîtrait douée de qualités fort médiocres. Sa férocité serait révélée par l’obligation où elle met toutes les créatures de s’entre-dévorer pour vivre. Son intelligence semblerait restreinte, puisqu’on la voit essayer des formes successives nombreuses avant d’en réussir de plus parfaites. Sa bienveillance à notre égard serait tenue pour nulle, puisque l’existence d’un funeste microbe est aussi soigneusement assurée que celle des plus puissants génies.

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Interrogé sur ses intentions, l’être personnifiant la nature répondrait sans doute que dominé par la nécessité et le temps il ne possède aucune volonté et ne lit pas mieux que les créatures dans le livre du destin.

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Les hommes n’ont jamais cessé de rêver d’éternité et cependant l’éphémère les domine toujours. Les plus grands empires se sont évanouis, les dieux eux-mêmes sont tombés en poussière et aujourd’hui l’astronomie montre que les astres peuplant le ciel finissent aussi par disparaître.

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Nos idées sur les choses varient nécessairement suivant que l’on considère la forme éphémère de ces choses ou leur contenu éternel.

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Les religions apprenaient jadis à l’homme à regarder dans le passé et le considéraient comme déchu de sa primitive splendeur. La science montre au contraire que le progrès est dans l’avenir. Nos efforts créent la puissance de l’humanité future.

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A l’éternité individuelle promise par les anciennes croyances doit se substituer le sentiment de continuité et de perfectibilité de la race. Cet idéal n’est pas insuffisant, puisque sur les champs de bataille des millions d’hommes sacrifient leur vie pour assurer la prospérité future d’êtres qu’ils ne verront jamais.

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L’esprit humain préférera toujours une interprétation chimérique à l’absence d’explications.

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Les lois des phénomènes sont écrites dans un livre dont une existence entière ne suffit pas à déchiffrer quelques lignes.

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Rester convaincu que le monde est dominé par des fatalités occultes contre lesquelles l’homme demeure impuissant, c’est oublier que tous les progrès de la science consistent justement à dissocier des fatalités. Les grandes épidémies cessèrent d’être des fatalités quand leurs causes furent connues.

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Les progrès de la civilisation représentent les triomphes successifs de l’homme dans sa lutte contre les fatalités de la nature.

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L’histoire semble prouver qu’il est plus facile de subjuguer la nature que ses propres sentiments. Les forces naturelles sont asservies, le soleil, la foudre et l’océan deviennent nos esclaves, mais nous n’avons pas encore réussi à dominer certains instincts de notre animalité primitive.

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L’astronomie étant incapable de déterminer la trajectoire de trois corps agissant les uns sur les autres, on conçoit l’impossibilité de calculer l’action réciproque des milliers d’éléments intervenant dans les phénomènes sociaux. Une prévision n’est possible que si l’un de ces éléments devient très prépondérant à l’égard des autres.

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La science ne pourra jamais servir de base à une morale parce qu’aucune comparaison possible n’existe entre les lois morales et les lois physiques. Les premières représentent des nécessités sociales variables, d’un peuple à un autre. Les secondes sont universelles et ne varient jamais.

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Toutes nos définitions se ramenant à des comparaisons, ce qui n’est comparable à rien, comme l’espace, le temps et la force, n’est pas susceptible de définition, mais seulement de mesure.

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L’appréciation philosophique de la valeur des choses dépend entièrement du point de vue de l’observateur. Une intelligence supérieure indépendante du temps envisagerait les races humaines comme d’insignifiantes fourmilières peuplant un globe voué par son refroidissement progressif à une mort certaine. Un esprit considérant seulement la nature verrait dans le plus grand génie et dans la plus humble moisissure des organismes du même ordre momentanément surgis de la matière et destinés à y retourner bientôt. Au point de vue exclusivement humain, l’homme devient au contraire le centre d’un univers dont la durée est assez longue pour sembler éternelle.

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Les dissertations sur la vanité des choses et sur les mystères qui nous enveloppent ne doivent pas trop retenir nos pensées. La vraie sagesse est de suivre sa destinée, sans se préoccuper des buts mystérieux d’un univers que nous ne comprenons pas. Que serait la vie des éphémères ne vivant qu’un jour s’ils employaient leur temps à disserter sur la brièveté de ce seul jour?

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Pour les dieux de prescience infinie dont les religions peuplent le ciel, l’avenir en raison même de cette prescience est aussi fixé que le passé l’est pour nous. Parcourant à leur gré l’échelle infinie du temps, ils ne sauraient distinguer l’étroite ligne de séparation entre le passé et l’avenir que nous nommons le présent.

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La poursuite du bonheur et celle de la vérité sont fort distinctes. Pour l’homme soucieux de son bonheur, il est sage de ne pas trop rechercher les fondements des choses. Le chercheur avide seulement de vérité doit au contraire essayer de tout approfondir.

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La découverte philosophiquement la plus haute, puisqu’elle nous ferait pénétrer dans l’essence des choses et côtoyer l’absolu, serait d’arriver à connaître la matière et les forces autrement que par leurs relations avec le monde extérieur. Les concevoir autrement est actuellement impossible, puisque ce sont uniquement ces relations qui constituent les propriétés permettant de définir les choses.

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Chaque science aboutit bientôt à un mur de causalités inaccessibles. Il n’est pas un seul phénomène dont la cause première soit connue.

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L’observation astronomique révèle que les astres sont à divers âges d’évolution. Ils semblent donc parcourir le cycle fatal des choses: naître, grandir, décliner et mourir. Des mondes peuplés comme le nôtre, couverts de cités florissantes, remplis des merveilles de la science et de l’art, ont dû plus d’une fois sortir de la nuit éternelle et y rentrer sans rien laisser derrière eux.

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L’univers et les êtres qui l’habitent représentent des formes transitoires régies par des forces éternelles.

TABLE DES MATIÈRES

Les nouveaux problèmes Introduction 1

LIVRE I Les forces qui mènent l’histoire.

1. Les puissances matérielles et morales 7 2. Les forces biologiques et affectives 9 3. Les forces mystiques 13 4. Les forces collectives 17 5. Les forces intellectuelles 22 6. Les interprétations de l’histoire 26 7. Les explications et les causes 29 8. L’imprévisible en histoire 32

LIVRE II Pendant les batailles.

1. La genèse psychologique des grands conflits 37 2. Éléments psychologiques des batailles 40 3. L’âme nationale et l’idée de Patrie 43 4. La vie des morts et la philosophie de la mort 48 5. Changements de personnalité créés par la guerre 50 6. Les formes du courage 51 7. L’art de persuader et l’art de commander 57

LIVRE III La psychologie des peuples.

1. L’âme des peuples et sa formation 63 2. Psychologie comparée de quelques peuples 68 3. L’incompréhension entre races différentes 75 4. Rôle des illusions dans la vie des peuples 78 5. Les opinions individuelles et la conduite 82 6. Les opinions collectives 86 7. Les idées dans la vie des peuples 88 8. La vieillesse des peuples 94

LIVRE IV Facteurs matériels de la puissance des nations.

1. L’âge de la houille 101 2. Les luttes économiques 104 3. Le conflit entre les conceptions chimériques et les nécessités économiques 108 4. Le rôle de la fécondité 112

LIVRE V Facteurs psychologiques de la puissance des peuples.

1. Rôle de certaines qualités secondaires dans la vie des peuples 119 2. La volonté et l’effort 121 3. L’adaptation 125 4. L’éducation 128 5. La morale 133 6. L’organisation et la compétence 136 7. La cohésion sociale et la solidarité 141 8. Les révolutions et l’anarchie 145

LIVRE VI Le gouvernement moderne des peuples.

1. Les progrès démocratiques 153 2. L’étatisme allemand et l’étatisme latin 156 3. La religion socialiste 164 4. Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements 172 5. Imperfections des gouvernements révélées par la guerre 179 6. Enseignements politiques déduits de la guerre 183

LIVRE VII Perspectives d’avenir.

1. Quelques conséquences de la guerre 191 2. Les futures menaces de la politique 197 3. Le droit et la force 199 4. Les réformes et les lois 206 5. La future interdépendance des peuples 209 6. La militarisation de l’Univers 212 7. L’évolution industrielle des guerres modernes 216 8. Possibilités d’avenir 219

LIVRE VIII Dans le cycle de la science.

1. Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes 227 2. Les vérités actives et les vérités inactives 231 3. La nature et la vie 234 4. La matière et la force 239 5. Visions philosophiques 244

3374-17.--Corbeil. Imprimerie Crété.