Hier et demain

Part 10

Chapter 103,189 wordsPublic domain

Quand les méthodes d’armement d’un peuple présentent une évidente supériorité, les autres nations sont bien obligées de les adopter, sous peine de se voir asservies. Malgré son horreur du germanisme, l’Europe est menacée d’en subir les principes militaires avec toutes les servitudes politiques qu’ils entraînent.

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Supposons le militarisme allemand détruit. Comment l’empêcher de renaître, sinon en lui opposant un militarisme plus fort. Une militarisation universelle sera donc nécessaire pour démilitariser un seul peuple.

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L’Europe ne pourra éviter le militarisme que par suite d’une transformation profonde dans la mentalité du peuple germanique. Possible pour l’avenir, cette transformation est bien improbable aujourd’hui.

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Tant que les conceptions militaristes de l’Allemagne n’auront pas été transformées, les peuples obtiendront des armistices, mais non une paix durable.

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On parle souvent d’une société des nations, mais, comme l’a déclaré un premier ministre au Parlement, cette société ne pourra être constituée que par les nations en armes. Or il est peu probable que des peuples bien armés restent longtemps pacifiques. Ce n’est pas du moins ce qu’enseignent la psychologie et l’histoire.

CHAPITRE VII

L’évolution industrielle des guerres modernes.

Le fondeur de canons est devenu le grand arbitre des temps nouveaux. Les maîtres du monde ne pourraient rien sans lui.

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Les guerres modernes sont des guerres d’industriels beaucoup plus que de généraux. Le génie de César et celui de Napoléon resteraient impuissants contre un adversaire possédant un nombre illimité de canons.

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Les effectifs ont joué un rôle important, mais non essentiel, dans la guerre actuelle. Les moyens de destruction mécaniques exercèrent une action prépondérante appelée à le devenir davantage encore avec les progrès de l’industrie. Dans l’avenir, ce ne seront pas sans doute les pays les plus peuplés, mais possédant le plus d’engins de destruction, qui acquerront la prédominance militaire.

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Les philosophes qui voudront montrer avec quelles difficultés s’établissent certaines vérités élémentaires rappelleront qu’il fallut de longs mois d’observation et la perte de plusieurs centaines de milliers d’hommes pour faire comprendre le rôle des tranchées, des fils de fer et des canons à longue portée.

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La guerre s’est faite avec des éléments dont aucun n’était connu de nos généraux: sous-marins, tranchées, fils de fer, avions et canons lourds.

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La tranchée constitue une forteresse mobile déplacée à volonté quand elle est prise ou détruite.

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La tranchée moderne a rendu impossibles les batailles décisives d’autrefois comme celles d’Actium, d’Iéna et de Waterloo qui fixaient en une journée le sort d’un pays. Quoique très longues et très meurtrières les guerres actuelles restent cependant toujours indécises.

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Primitivement dédaignée des chefs militaires, l’artillerie lourde finit par être considérée comme le grand facteur des batailles. Son efficacité, cependant, est limitée, puisque les Allemands ne réussirent pas à s’emparer de Verdun.

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Les difficultés de l’offensive moderne et la fréquente impossibilité de percer des lignes de tranchées sont mises en évidence par les statistiques affirmant que la destruction d’un mètre de tranchées coûte 30 000 francs, 3 tonnes d’acier et quatre à cinq jours de travail, alors que le travail d’un jour suffit pour refaire une tranchée de mêmes dimensions.

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La guerre a prouvé une fois encore qu’un procédé de destruction quelconque engendre immédiatement la création des moyens de s’en protéger. Obusiers de 420, zeppelins, gaz asphyxiants, etc., ont vu bientôt leurs effets plus ou moins annulés. Le sous-marin lui-même ne saurait échapper longtemps à cette loi. Un agent de destruction vraiment invincible devrait posséder des effets assez instantanés pour anéantir les armées et les villes avant qu’elles aient le temps de se défendre.

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Quand l’évolution industrielle des guerres aura pris tout son développement un nombre immense d’engins destructeurs sera facilement manié par un petit groupe de spécialistes exercés. La machine à tuer remplacera alors le guerrier comme la houille a remplacé l’esclave.

CHAPITRE VIII

Possibilités d’avenir

Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible enveloppe tellement celui du possible que la pensée recule devant les obscurités de l’avenir. Elle seule cependant est capable d’éclairer un peu la route où les peuples doivent s’engager.

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Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les peuples sur des routes inconnues. Obligés d’agir comme ils n’avaient jamais agi, leurs pensées s’orienteront vers des principes directeurs nouveaux créés par les nécessités nouvelles.

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Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y est perceptible que sous forme de possibilités.

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Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts peuvent être rationnelles, il est rare cependant qu’elles soient justes. Les passions et les influences mystiques sont des mobiles de la vie des peuples devant lesquels toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent.

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Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances sans parenté nécessaire avec la réalité. On ne saurait les dédaigner, puisqu’elles furent de puissants mobiles d’action. Une humanité privée d’espérance aurait bien de la peine à vivre.

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En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant la persistance des idées d’origine mystique, on peut craindre pour l’Europe une nouvelle guerre de Trente Ans interrompue seulement par des paix incertaines. Le conflit aurait même des chances de durer davantage si la mentalité allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent point en effet les Croisades et les guerres de religion de se renouveler aussi longtemps que persistèrent les illusions mystiques leur ayant donné naissance.

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A mesure que la civilisation se développe, elle fait surgir des conflits de plus en plus menaçants. Si toutes les aspirations hégémoniques: allemandes, russes, balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait, entrent en lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps.

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Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres modernes d’après les règles applicables aux anciennes luttes. Une ou deux batailles perdues décidaient jadis du sort d’un peuple, les armées battues ne se remplaçant pas. La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en raison des moyens de défense actuelle et de la facilité de remplacer les combattants.

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Un des principaux enseignements des guerres nouvelles et qui peut-être empêchera leur répétition trop fréquente est que, dans une lutte mettant aux prises des millions d’hommes, la défaite complète et définitive de l’un des adversaires semble impossible. On détruit une armée, on n’anéantit pas un peuple.

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Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer le but réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu principal de la guerre européenne est en réalité Anvers et surtout Constantinople, clef commerciale de la Méditerranée, de l’Égypte et des routes de l’Inde. Posséder l’antique cité c’est tenir en vasselage économique une partie de l’Europe.

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Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la France, d’éviter une paix incertaine furent formulées par un de nos ennemis, le prince de Hohenlohe: «La France, disait-il, combattra coûte que coûte jusqu’au bout; le peuple français sent nettement qu’il y va de son existence. Il sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui, d’aussi nombreux et d’aussi puissants alliés; il sait que s’il ne sort pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée, toutes ses chances de victoire auront à jamais disparu.»

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On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et des haines engendrées par le conflit mondial empêchera pendant longtemps le retour des guerres si l’on ne savait combien est courte la mémoire des peuples.

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La destruction de merveilleuses cités par des hordes incapables de dominer leur férocité ancestrale permet de redouter l’anéantissement futur des chefs-d’œuvre épargnés par les siècles. L’avenir nous réserve peut-être un monde où toutes les œuvres d’art détruites seront remplacées par des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples civilisés regretteraient alors d’avoir trop vécu.

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Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront pour but principal l’incendie des cités et l’extermination de leurs habitants par de petites équipes d’ingénieurs. La destruction systématique de la population civile remplacera sans doute alors celle de la population armée.

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Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès rapides des moyens de destruction la prochaine guerre amènera l’anéantissement de la race blanche. Sa disparition complète paraît douteuse, mais il est possible que si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité passe entre les mains des nations de l’Extrême-Orient.

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Les peuples auront été tellement habitués par les formes nouvelles de la guerre à la mainmise de l’État sur la vie nationale, la liberté, la fortune et l’existence des citoyens, qu’on peut se demander si ce retour à l’antique servage ne deviendra pas la loi future du monde. Les notions de droit individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de n’être même plus comprises.

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Un des plus importants personnages de l’empire allemand demandait que, pour reconstituer les richesses perdues, l’état obligeât tous les citoyens à exercer un métier manuel. La fabrication des objets de luxe serait interdite, des impôts écrasants appliqués aux personnes prétendant conserver de tels objets, les tableaux notamment. Si ces projets se réalisaient, l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine où, sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en échange d’une ration modeste de bière et de choucroute. Il faut une mentalité bien spéciale pour proposer comme idéal de vie un tel enfer.

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La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort sur les champs de bataille serait-elle vraiment l’aboutissement de tant de siècles de civilisation et d’efforts? Autant vaudrait alors revenir à l’âge des cavernes. L’homme y vivait dans les dangers sans doute, mais il jouissait au moins de quelque liberté.

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La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera ni dans une alliance des peuples, ces alliances étant incertaines, ni dans la démonstration de l’interdépendance industrielle des nations, la foi mystique dominant tous les intérêts, mais seulement dans la substitution chez le peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours très lentes.

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Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir de longtemps une ère de liberté. En dehors même du militarisme qui la menace, comment échapperait-elle aux chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme et du socialisme rêvent de lui forger?

LIVRE VIII

Dans le Cycle de la Science

CHAPITRE PREMIER

Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes.

Le savant utilise les forces de la nature et en détermine les lois, mais il ignore profondément leur essence.

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A l’aurore des sciences les faits semblent facilement explicables. Quand la science grandit, des phénomènes aussi simples en apparence que l’électrisation d’un bâton de résine, la combustion d’une bougie, ou la chute d’un corps, deviennent inexplicables.

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Dans le domaine de l’observation la science n’a jamais fait faillite. C’est seulement dans le cycle des interprétations que cette faillite est réelle.

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Toutes nos vérités scientifiques étant des approximations à notre mesure, leur interprétation dépend de la mentalité qui les formule.

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Les conséquences des lois scientifiques finissent généralement par prendre plus d’importance que la découverte de ces lois. Les trois principes fondamentaux de la thermodynamique s’énoncent en quelques lignes, mais ils ont donné naissance à de nombreux volumes d’explications.

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Les vérités scientifiques les plus sûres en apparence sont seulement de conventionnelles certitudes. C’est ainsi que les axiomes essentiels de la géométrie s’appliquent à des corps inconcevables pour la pensée. On essayerait vainement d’imaginer, par exemple, un point n’ayant pas trois dimensions. Un point réel, c’est-à-dire pensable, a forcément de l’étendue et peut par conséquent être traversé par plusieurs lignes parallèles, contrairement à l’un des plus célèbres axiomes de géométrie.

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Les grandes découvertes scientifiques débutent par des intuitions surgissant dans l’esprit sous forme d’hypothèses que doit ensuite vérifier l’expérience.

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Refuser d’accepter l’hypothèse pour guide est se condamner à prendre le hasard pour maître.

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Les hommes de tous les âges ont vécu d’hypothèses mais, alors que l’ignorant les accepte comme des certitudes définitives, le savant ne leur accorde de valeur qu’après une vérification expérimentale. L’hypothèse est seulement pour lui un échelon de la vérité.

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Une doctrine scientifique et surtout philosophique n’a pas besoin pour triompher de s’appuyer sur des raisons très sûres. Il suffit qu’elle soit soutenue par des croyances très fortes.

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Une banalité exprimée en termes algébriques cesse, pour beaucoup d’esprits, d’être une banalité. La théorie la plus incertaine se fait accepter facilement dès qu’elle est revêtue d’une forme mathématique.

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L’histoire des sciences montre que bien des propositions admises comme vérités sont le plus souvent de simples points de vue momentanés destinés à disparaître.

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L’ancienneté d’un dogme ne constitue nullement une preuve de son exactitude. Pendant deux mille ans les philosophes et les savants crurent à l’indestructibilité de l’atome. Aujourd’hui l’expérience a prouvé que la matière subit la loi universelle condamnant les choses à vieillir et mourir[2].

[2] C’est à l’auteur du présent ouvrage qu’appartient cette démonstration. Elle demanda dix ans de recherches expérimentales consignées en dix-huit mémoires résumés dans un livre, _l’Évolution de la Matière_, dont la 30e édition vient de paraître.

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Même en matière scientifique, il est rare que nos convictions aient uniquement l’expérience pour soutien. Les théories les plus faciles à démontrer, celles de la circulation du sang ou de la dématérialisation de la matière, par exemple, ne furent acceptées qu’après l’assentiment de savants revêtus d’un prestige officiel[3].

[3] J’eus l’occasion de constater la justesse de cette proposition lorsque je fus pendant trois ans seul à soutenir, contrairement aux assertions du plus illustre des physiciens français, que les rayons émis par l’uranium ne se réfractant pas, ne se réfléchissant pas et ne se polarisant pas appartenaient à un champ nouveau de la physique.

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L’utilité et la vérité sont des notions fort distinctes. On peut être obligé d’accepter une nécessité, mais il est dangereux pour le progrès de l’esprit humain d’identifier, comme le font les pragmatistes, le véridique et l’utile.

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Deux vérités d’aspect contradictoire ne sont parfois que des fragments complémentaires d’une même vérité.

CHAPITRE II

Les vérités actives et les vérités inactives.

Au point de vue de leur action sur la conduite, nos certitudes pourraient être divisées en vérités actives et vérités inactives. Les vérités inactives se formulent en assertions banales que chacun répète sans être influencé par elles jusqu’à ce qu’une catastrophe en révèle la force.

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Une vérité qui se heurte à des sentiments, des passions, des croyances, des intérêts ou simplement à de l’indifférence, reste une vérité inactive. Elle cesse même, pour beaucoup d’esprits, de constituer une vérité.

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Nous possédions avant la guerre un grand nombre de vérités inactives: la supériorité des canons à longue portée, l’utilité de nombreuses munitions, la valeur des tranchées et bien d’autres encore. L’expérience seule révéla leur valeur.

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L’énoncé d’une vérité est sans intérêt tant qu’elle ne frappe pas assez l’esprit pour devenir mobile d’action.

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Les catastrophes sont parfois nécessaires pour transformer en vérités actives les vérités inactives. L’arrêt du recul des Allemands après la bataille de la Marne montra, conformément aux théories de leurs livres, qu’avec des tranchées on arrête une invasion. Nous eûmes huit départements dévastés parce que cette vérité, active pour les Allemands, était restée inactive pour nous.

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Certaines vérités sont inactives parce que leur simplicité apparente dissimule des conséquences difficiles à percevoir. On peut considérer, par exemple, comme une vérité évidente qu’il ne faut pas prétendre concurrencer ses rivaux sur des terrains où leurs ressources naturelles les rendront toujours les plus forts. Le contenu de cette vérité est très supérieur à sa partie évidente, puisqu’elle semble peu comprise encore. De sa compréhension complète, tout notre avenir économique dépend.

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Les vérités évidentes deviennent vite des vérités inactives. C’est pourquoi il faut souvent les répéter sous des formes diverses.

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Le succès d’une vérité dépend beaucoup du moment où elle est formulée. Quand un illustre général anglais prêchait à son pays, avant la guerre, la nécessité d’une armée puissante, il n’était pas écouté. De même dans le domaine de la science pure. Personne n’adopta les idées de Lamarck lorsque avant Darwin il enseignait le transformisme.

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Des vérités capables d’illuminer l’avenir restent sans action sur le présent lorsque peu d’esprits sont aptes à en saisir la portée.

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L’erreur est parfois plus génératrice d’action que la vérité.

CHAPITRE III

La nature et la vie.

La vie d’un être représente la somme de l’existence de millions de petites cellules remplissant des fonctions fort différentes et se conduisant comme si elles constituaient des individualités distinctes, capables chacune de diriger son évolution dans un sens déterminé.

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L’être vivant est comparable à un édifice dont les pierres s’usant très vite devraient être sans cesse remplacées. L’édifice garde à peu près sa forme, mais il ne contient bientôt plus aucun de ses matériaux primitifs.

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Durant leur évolution, les cellules d’un être vivant exécutent une série d’opérations physiques et chimiques infiniment plus compliquées que celles de nos laboratoires. Ces opérations n’ont rien d’un mécanisme aveugle, puisqu’elles varient suivant les nécessités du moment. Les choses se passent comme si les cellules étaient guidées par des intelligences différentes de la nôtre et dans bien des cas fort supérieures.

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La petite cellule initiale d’où dérive chaque être vivant et qui, développée dans un sens déterminé, deviendra oiseau, homme ou chêne, contient un long passé et un immense avenir. Ce minuscule élément chargé d’un entassement de siècles révèle un monde de forces, orienté par un mécanisme dont la compréhension reste très au-dessus de notre intelligence.

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Le savant capable de résoudre les problèmes résolus à chaque instant par les cellules d’un être vivant posséderait une intelligence si immensément supérieure à celle des autres hommes qu’il mériterait d’être considéré comme un Dieu.

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La terrible loi de la lutte pour la vie dont les civilisations tentent péniblement d’adoucir les effets semble bien une loi éternelle. Les cellules de notre propre corps luttent constamment entre elles. La lutte est aussi intense dans le monde végétal que dans le monde animal. Les plantes combattent sur terre pour une place au soleil et sous terre pour la possession des aliments du sol.

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L’instabilité et la lutte sont les lois de la vie. Le repos, c’est la mort.

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Les forces physiques, la radiation solaire notamment, déterminent les conditions de notre civilisation. Chaleur extrême ou froid extrême impliquent la vie sauvage ou tout au moins la barbarie.

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Chaque âge géologique eut ses rois de la création. Aux modestes trilobites de l’âge primaire succédèrent les gigantesques reptiles de l’âge secondaire, et plus tard les mammifères d’où l’homme devait émerger un jour en attendant que le monde voie surgir de nouveaux maîtres. Ils seront caractérisés peut-être par une intelligence suffisante pour comprendre les phénomènes de la vie si inaccessibles aujourd’hui.

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La loi de la transformation des êtres par mutations brusques qui tend à remplacer celle de l’évolution lente indique seulement qu’après une série successive de changements intérieurs inaperçus, les équilibres de l’être vivant ont été assez modifiés pour qu’une cause légère change soudainement leur aspect.

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La mutation brusque est une révolution, mais une révolution couronnant une lente évolution. Les révolutions des peuples représentent une application du même principe.

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Dès que le temps intervient dans l’équation générale des choses, la petitesse infinie peut engendrer l’infinie grandeur. D’infimes polypes ont bâti des continents. Des îles et des montagnes furent créées par l’accumulation continue de petits grains de sable. Une fourmi à laquelle serait accordé le temps arriverait à niveler les plus hauts sommets.

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Le temps est forcément associé à toute création. Les dieux eux-mêmes ne pourraient rien sans lui.

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La nature n’a nullement établi entre les animaux et l’homme l’abîme profond que nous essayons de marquer par les termes méprisants de notre langage. Pour nous, la femelle d’un animal n’est pas enceinte, mais pleine; elle n’accouche pas, elle met bas; elle ne meurt pas, elle crève; elle n’est pas enterrée, mais enfouie. Notre dédain pour les animaux n’est dû qu’à l’ignorance de notre parenté avec eux.