Heures d'Afrique

Part 16

Chapter 161,364 wordsPublic domain

Ici, c’est Rhamadan et Karagheuss tous les soirs y sévit, et quel Karagheuss! celui de Constantinople, le plus terrible de tous. Il y a même trois et quatre Karagheuss dans le quartier des casernes, et d’Héloé devait m’y conduire; c’était chose convenue, arrêtée entre nous. Eh bien! le lendemain de notre arrivée, sa tournée d’inspection faite, d’Héloé m’a déclaré qu’il ne pouvait me conduire là, que l’indécence était effroyable et que, pour les Arabes et les Turcs de l’assistance, la présence d’une femme était inadmissible... Pour des Turcs, voyez-vous cela! que ma venue y ferait scandale et que pour le consulat, dont on nous savait les amis, vis-à-vis même des représentants des puissances (oui, ma chère, des puissances, il a dit le mot), il était convenable qu’on ne me vît pas là. Oui, ma chère, il a osé invoquer cela, les consulats d’Allemagne et d’Italie, la Triplice, quoi! bon, et j’allais oublier le consul d’Angleterre; bref, il s’est absolument refusé à me mener à Karagheuss.

Voyagez donc avec un homme du monde! mais j’aimerais mieux cent fois être seule... Ah! ce d’Héloé, comme je l’étranglerais si je n’avais besoin de lui... mais patience, j’ai mon projet, j’ai cru remarquer un froid entre lui et son Isaac, il a dû se passer quelque chose, car c’est tout juste s’il ne l’a pas congédié. Ce juif capable de tout est tout à fait l’homme qu’il me faut pour l’expédition que je médite; si je réussis, je vous l’écrirai.

Votre amie,

MARIE-ANNE.

_P. S._--Ce d’Héloé! Grâce à lui, à Sfax, j’ai failli manger de la pieuvre frite, oui, ma chère, de la pieuvre, quelle horreur! Les Arabes en sont très friands, mais il est vrai qu’en revanche on nous sert ici des fenouils absolument délicieux, et, à Tunis, j’ai fait connaissance avec les asperges indigènes, un étrange légume tout mince et tout flexible, l’air de pousse de houblon, mais d’une ravigotante amertume, une saveur bien spéciale presque apéritive; il y a donc des compensations.

* * * * *

_A Monsieur le comte Albert de Chasteley_,

_rue de la Pompe, Passy._

Ce 11 février.

Mon cher ami,

Vous n’aviez pas menti, mieux, vous n’avez pas exagéré; Tripoli est une merveille, merci. Je n’y ai pas vu danser, les yeux mouillés de kohl et tirés sur les tempes, les danseurs arabes que vous m’aviez prédits, la police turque est intervenue entre votre départ et notre arrivée; mais l’oasis est une féerie, la ville une imagination des _Mille et une Nuits_, et, malgré sa saleté et même malgré la pluie que nous avons trouvée au débarqué, j’aime et j’adore Tripoli, j’aime ses soldats en haillons, j’aime ses dames turques à peine voilées, j’aime ses convois de chameaux et ses nomades du désert; le consul nous a fait un accueil charmant et tout se passerait à souhait sans Mme Baringhel.

Je ne sais ce qui lui est arrivé, mais je ne reconnais plus notre bonne amie. Il faut que l’Orient lui ait tourné la tête ou que Barbouchi, dans les souks, lui ait servi quelque café maléficié... _Elle_ n’a plus le sens moral.

A quoi donc s’attendait-elle en venant en Tunisie? Je n’ose même pas le soupçonner. Elle ne rêve que brigands, arrestations à main armées, abordages et pirates; elle est trépidante, énervante, énervée et dans la surexcitation fébrile d’une femme à qui rien n’arrive, et qui s’attend à tout.

Oh! l’imagination des femmes, plus rapide encore que celle de l’Arabe qu’on dit être galopante! Je crois, parole d’honneur, que notre pauvre amie avait rêvé d’un enlèvement au sérail; je lui savais, certes, de la curiosité, mais pas celle-là. C’est tout juste si j’ai pu l’empêcher de venir aux bains maures et aux heures des hommes, car aux heures des femmes, je ne connais pas de jour où elle y ait manqué... Déjà, à Tunis, où son passage avait quelque peu remué l’opinion il y a quatre ans, elle a été bien étourdie dans les souks, et de la Résidence on m’avait officieusement prévenu d’éviter de la conduire dans les cafés maures... Les indigènes nous méprisent déjà tant à cause de la liberté de nos femmes et de l’abomination de leur visage non voilé. Vous savez comme moi qu’ils les considèrent comme des chiennes et les tiennent juste dans la piètre estime que nous avons, nous, des pierreuses: mais allez donc convaincre de ces vérités un cerveau de Parisienne férue de l’Orient comme d’un conte de fée! Jusqu’à Sfax, Mme Baringhel a pris son mal en patience, en ma patience, surtout, mais, à Tripoli!... A Tripoli, elle s’est cru tout permis, vos récits l’avaient montée. A Tripoli, où justement l’Européen est tout ce qu’il y a de plus surveillé, Tripoli où chaque consulat est presque responsable des faits et gestes de ses nationaux, ne s’était-elle pas mis en tête d’aller voir Karagheuss... le Karagheuss de Tripoli, ce formidable bretteur qui passe au fil de l’épée le mufti, les passants, le juif, sa femme, les chameaux et son père! Et devant quelle assistance? Vous pensez si je m’y suis refusé.

Eh bien! elle a trouvé le moyen d’y aller (oui, mon cher, elle a soudoyé un misérable, mais vous le connaissez, Isaac, votre Isaac, votre guide recommandé. Comment avez-vous pu m’indiquer cette ignoble fripouille? il ne paie pas de mine d’ailleurs, et, sans votre lettre... au bout de deux jours il était chassé... une familiarité!) donc, elle a circonvenu, avec quelle facilité, cet immonde Isaac, et, profitant de ce que j’étais sorti, par un certain respect humain pourtant elle s’est déguisée en homme et, revêtant mon grand pardessus de voyage, une de mes casquettes sur la tête, elle est partie en guerre avec l’ex-légionnaire et est allée à Karagheuss, puisque Karagheuss était son idée.

Que s’est-il passé? Toujours est-il que son stratagème a été découvert, son identité reconnue, que sa présence au Karagheuss a fait scandale, que son déguisement, loin d’atténuer les choses, les a extraordinairement aggravées; qu’on lui a prêté le désir des pires aventures, des plus étranges curiosités. Elle m’est revenue à l’hôtel à dix heures, huée et escortée par une foule furieuse! Ces Turcs, ils semblaient tous hors d’eux d’avoir été trompés. Il faut dire aussi, qu’ainsi costumée notre bonne amie était tout à fait charmante, toute une révélation; Mme Baringhel porte le travesti à ravir, Lavallière-Mallet! Bref, je sors de chez le consul qui m’a fait appeler; nous sommes la fable de la ville, et nous partons à trois heures, abreuvés de toutes les hontes. Heureusement que notre amie avait attendu la veille de notre départ pour mettre à exécution son projet. Ah! cet Isaac, si je le tenais! Du reste, mon cher, vous êtes l’imprudence même, d’une inconséquence, d’une légèreté! Qu’est-ce que ce spahi de Gabès qui doit entrer dans vos écuries à l’expiration de son congé? Jugez vous-même. En rade de Gabès, pendant la traversée, je descends à terre, un télégramme à envoyer... l’unique rue que vous savez, des sables, des palmiers et des Italiens pour me renseigner; j’avise un grand spahi indigène, celui-là saura au moins deux mots de français, me dis-je; je l’aborde donc et lui demande la poste; alors, mon Arabe avec un large sourire: «Oh! moi, parler français, moi être allé à Paris, toi Parisien, la poste, il est là; viens, moi t’y conduire, moi avoir des amis là-bas, moi connaître un Parisien, un comte, moi aller chez lui à Paris dans ton pays, fini congé, M. Albert de Chasteley, moi entrer chez lui comme coucher.» J’ai compris cocher, mais avouez que c’est déplorable.

Je vous pardonne quand même les ennuis que je vous dois, car le pays est vraiment beau, mais, dorénavant, soyez prudent.

Sans rancune, votre

D’HÉLOÉ.

_Pour copie conforme_:

JEAN LORRAIN.

TABLE

FRUTTI DI MARE Pages

Marseille 1 Oran 13

EN ALGER

Tlemcen 21 Sidi-Bel-Abbès 43 Diligences d’Afrique 50 Mostaganem 55 Les chemins de fer 72 Alger sous la neige 78 Blidah 89 Les Amandiers 107 Fathma 112 Divertissements arabes 123 Banlieues d’Alger 134

UN AN APRÈS

D’Alger à Constantine 153 Constantine 162 El-Kantara 183 Thimgad 192 Types de Biskra 202 Printemps de Tunis 212

QUATRE ANS APRÈS

A bord de l’_Abd-el-Kader_ 221 Quartiers de Tunis 230 Tunis sous la pluie 243 Comme elles voyagent 255 Tunis mystérieuse 268 Sousse 282 Comme elles voyagent 292 Sfax 305 A bord du _Tell_ 311 Tripoli de Barbarie 319 Comme elles voyagent 336

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--13756.