Part 15
Porte de cité d’Orient, obstruée de grands murs, d’un escalier et d’une terrasse, tout le dédale ordinaire des constructions compliquées de l’Islam; sous ses hautes voûtes s’encadre la Méditerranée, ici finissent les remparts. En dedans et en dehors règne une animation extraordinaire; en dedans, c’est la place des casernes, un fourmillement d’uniformes loqueteux, le va-et-vient de trois mille soldats turcs logés là, à l’entrée de Tripoli, dans les contreforts même de la citadelle, la citadelle dont la façade baigne dans la mer. Forteresse espagnole bâtie par Charles-Quint, elle est à la fois prison de condamnés, résidence du pacha et caserne; par ses portes grandes ouvertes, c’est une enfilade de cours où se hâtent des soldats et rôdent des officiers, des parades de généraux, des piaffements de chevaux de selle et des baisements de main de subalternes; sous la porte de la ville défilent des bataillons de corvée, des patrouilles en armes, des cachas[3] des promeneurs et des convois de chameaux: c’est le centre du mouvement de Tripoli.
[3] Petites voitures à deux roues, attelées d’un seul cheval, rappelant les coricolos de Naples. Le cocher conduit, assis de côté sur le brancard de gauche; voiture très rapide, mais terriblement secouante, les seules qu’on ait à Tripoli.
En dehors, une fois les sentinelles dépassées, c’est le redoublement de fièvre et d’activité de trois grands marchés arabes installés là sous les remparts, un marché au pain, un marché aux légumes et un autre d’herbes sèches pour les bêtes de somme; un rassemblement, gestes et cris forcenés de plus de deux mille indigènes (étonnante, la vie de Tripoli). C’est là que vient s’approvisionner toute l’oasis; c’est là aussi la place des voitures des cachas peinturlurées et garnies de rideaux écarlates; là, la fontaine sculptée où les soldats-chameliers viennent emplir les vieux bidons à pétrole qui leur servent à porter l’eau; là, les oisifs et les promeneurs attirés par la mer et les cafés maures qui abondent dans ces parages; plus loin, ce sont des souks, souks de selliers et de brodeurs installés dans quatre grands bâtiments à arcades; puis encore des casernes (la Tripolitaine a une garnison de douze mille Turcs), des villas d’officiers, et puis les hautes tiges souples des palmiers, les fraîcheurs vertes de l’oasis dans un poudroiement lumineux, qui est le reflet du désert.
Et cela sent les épices, le safran, le pain chaud, la mandarine, la laine et la sueur; le vent du large remue toutes ces odeurs; c’est un tumulte de Babel, querelles de marchands, claquements de fouets, cris de chameliers et jurons arabes, et que de nègres dans la foule! nègres de Fezzan, nègres du Soudan et nègres d’autres pays encore. Le palais du pacha avance hardiment dans la mer sa silhouette de forteresse; de larges fenêtres garnies de treillages verts y dénoncent l’appartement des femmes, des odalisques y guettent peut-être notre promenade; cet endroit de Tripoli n’a pas son pareil au monde; on y sent battre la vie de tout un peuple, et l’heure y est délicieuse.
* * * * *
Plus délicieuse encore, parce que plus neuve et jamais avant ressentie, notre impression du lendemain dans l’oasis, et pourtant j’ai passé près d’un mois à Biskra, je connais El-Kantara et des descriptions d’enthousiastes m’ont fait vivre les splendeurs de Gabès.
C’est surtout aujourd’hui que le consul a tenu à nous faire accompagner d’un kawas; il y a soixante-dix mille Arabes dans l’oasis que nous allons parcourir; parcourir, non, traverser, car elles n’ont pas moins de douze lieues, les cultures de palmiers, d’orangers et d’amandiers en fleurs vers lesquelles nous emporte, au grand trot, une cacha choisie par le nègre consulaire.
Comme la veille, grand effarement par les rues; on s’attroupe encore sur notre passage, et le kawas nous est, en effet, nécessaire pour écarter les curieux; sous la porte, les sentinelles nous ont porté les armes, tous les honneurs. Les souks sont déjà loin, et maintenant, nous filons dans une route encaissée entre deux talus plantés de cactus et de palmiers, on dirait, d’argile rose, droits comme des murs, où la végétation d’Afrique s’adoucit des nuances les plus tendres; et, derrière ces talus, ce sont d’autres talus encore, d’autres murs rosâtres où se balancent des palmes, où bruissent des feuilles argentées d’oliviers. C’est à l’infini, aussi loin que la vue peut s’étendre, des parallélogrammes de terre et d’arbres fruitiers, et toujours des palmiers bordent chaque enclos, tels, en Normandie, des hêtres les fermes; et ce sont, en effet, des vergers, vergers d’amandiers, neige de pétales, plants d’orangers, illuminations d’énormes pommes d’or, bosquets de citronniers... Oh! la chute des citrons mûris dans l’orge, l’orge tendre en pelouses dans toute l’oasis! Puis, voici la pâleur des figuiers, et, crispés, tordus, convulsés et menaçant le ciel d’une sève de colère, l’obscénité des très vieux arbres, ce cauchemar d’écorce et de branchages, tout un champ d’oliviers... et la route tourne et fuit entre des verdures, des fruits et des racines, des racines énormes traînant en nœuds de serpents dans le sable des talus. Partout ce sont des fondrières; la pluie de la veille en a fait des lacs, l’eau monte jusqu’à mi-essieux; c’est la sensation d’une promenade dans un parc, un lendemain d’orage...
Cette bienfaisante pluie, elle a lavé le ciel et verni l’oasis, et c’est un parc de féerie avec des koubas blanches semées de place en place, des vieux murs arabes veloutés de mousse, toute une magie de frondaisons, de jeunes verdures et de fraîcheur, et cela au bord du désert, sur les frissons nacrés du plus invraisemblable ciel.
Le consul a bien choisi son jour en nous envoyant aujourd’hui faire cette promenade, car toute l’oasis est en fête, en fête comme la nature, et en fête comme le ciel. Une extraordinaire animation y règne; à tous les dix pas, nous croisons des Arabes et des chameaux chargés de sacs, et des ânons porteurs de couffes... Oh! les groupes bibliques de tous ces indigènes! Ils sont presque nus en Tripolitaine, ceux des campagnes surtout, pâtres et laboureurs vêtus d’une seule chemise ou drapés à l’antique, non plus du burnous, mais d’une grande pièce de laine, la _baraca_, comment ils l’appellent ici... Long suaire d’un blanc fauve, elle peuple l’oasis d’une foule d’Eliézer et de jeunes Jacob qui, isolés ou par groupes, se rendent comme nous au marché.
Souk-el-Djama, le marché du vendredi; il se tient à deux lieues de la ville, en pleine oasis, dans un bois de palmiers, à l’entrée du village d’Hamrouss, et ce village a une renommée.
Ce sont ses maisons et ses marchands que pillèrent en décembre dernier les Arabes du désert, lors de la révolte indigène contre l’autorité turque. La Tripolitaine ne voulut pas reconnaître le gouverneur arabe imposé par le sultan; la question se compliquait de l’enrôlement des indigènes parmi les troupes turques, fait alors sans précédent; toute l’oasis et tout le désert s’y refusèrent, et, pour forcer leur soumission, le pacha ne trouva rien de mieux que de nommer un gouverneur arabe de son choix... Le pillage d’Hamrouss fut la réponse du Sahel à la Sublime-Porte; la garnison de la ville, immédiatement dépêchée sur les lieux, trouvait Hamrouss saccagé et vide; tous les révoltés avaient disparu... Aussi le consul a-t-il jugé prudent de nous faire escorter aujourd’hui de deux kawas, et, à cette garde d’honneur, le pacha, informé de notre excursion, a joint un de ses _filiss_ (agent de police à cheval); nous l’avons trouvé à l’entrée de l’oasis, et, depuis les premiers palmiers, il chevauche à notre droite, dans le voltigement blanc de son haïck.
Le danger des descriptions de voyage en pays d’Islam, c’est l’apparente monotonie des décors et des foules à travers cependant une étonnante variété... Ce marché d’Hamrouss est le plus curieux spectacle que j’aie peut-être jamais vu en Afrique: il y a là quatre à cinq mille Arabes parqués, campés dans la clairière d’une forêt de palmiers, et des cris, des gestes courroucés, des appels, des marchandages presque tragiques, et, à côté de cette fièvre, toutes les attitudes d’indolence et d’impassibilité où le fatalisme arabe se vautre et se contourne; là-dessus brillent un ciel d’un bleu de pervenche, d’un bleu de regard d’enfant, un ciel comme rajeuni, une végétation de féerie luisante encore des dernières pluies, de la fraîcheur et du soleil. La foule y est drapée comme celle des théâtres antiques, longs suaires de laine fauve sur des nudités bronzées; et il y a des nègres dans tous les groupes, des nègres et des nègres encore; et, pour rendre ce spectacle inoubliable, je ne puis évoquer que la comparaison des trois marchés de la porte de Tripoli, réunis en un seul au milieu d’une forêt... mais un marché pourtant qui s’augmente ici de bétail à vendre. Ce sont des chameaux, puis des bourricots, des chèvres, des chiens et des moutons. Voici, dans des cages en roseaux, des poulets et des pigeons; un figuier centenaire porte, suspendus à ses branches, des corps fraîchement dépouillés de chevreaux et d’agneaux au cou saignant, et, dans l’herbe rase, toutes les céréales et tous les fruits aussi sur des nattes et dans des couffes. Les nomades auraient de quoi piller aujourd’hui, et pourtant, un des kawas nous en informe, le marché est plus animé de coutume; aujourd’hui, il n’y a que des pauvres et des marchands, c’est Rhamadan, et le riche demeure chez lui et dans la mosquée.
Il ne nous en enchante et captive pas moins, ce marché soi-disant de pauvres, mais nous ne pouvons en faire que deux fois le tour.
Nos costumes européens ont soulevé une émeute, nous marchons bousculés, serrés même d’un peu près par une foule inquiète, je dirais inquiétante si nous n’avions, pour la tenir en respect, les kawas consulaires et l’agent du pacha... Oh! que de rictus de fauves et que de regards luisants! Sur un signe du filiss, notre cocher réattelle vivement sa cacha et nous quittons Hamrouss et sa foule turbulente. Les sentiers recommencent ombreux, encaissés de talus; pétales de fleurs, troncs convulsés, oranges et citrons; pourtant, le passant s’y fait rare; les kawas nous emmènent déjeuner à l’entrée du désert, dans le jardin d’une villa, la villa de l’ancien pacha de Tripoli, que le gouverneur de la ville veut bien mettre à notre disposition.
... Et, entre les tiges des palmiers qui s’espacent, plus de ciel se découvre, ce ciel toujours invraisemblablement bleu et transparent, d’un bleu de saphir pâle, d’un bleu d’iris rare, d’un bleu de nacre bleue où semble sourire l’enfance du monde, et, entre ce ciel et les derniers talus d’un verger d’amandiers, de longues ondulations de sable jaune apparaissent. Ce sont des terrains ravinés comme des vagues, un moutonnement d’ocre et de safran emplit tout l’horizon. C’est le Sahel, le Sahel qui commence, c’est l’infini, c’est le désert!
Étrange mer de sable, mer figée et l’on dirait remuante, dont les premières lames au bord de l’oasis sont d’un jaune plus pâle, comme une écume de sable, tandis que, au loin, ces vagues tumultueuses, devenues des montagnes, sont d’un rouge de vermillon.
--_Alzine-Krani_, me baragouine un des kawas en me désignant un grand arbre isolé, _ici on coupait la tête aux voyageurs. Le brigand, il montait dans les branches, il regardait venir la caravane, avertissait les autres, et Krani, le cou, il coupait le cou aux passants, mais tous tués, aie pas peur, oasis, plus brigands._
Un bruit aigre de flûte arabe. Ce sont, couchés dans le sable, deux nègres à demi nus qui somnolent et rêvent au soleil. L’un tourmente une flûte de roseau, l’autre écoute, il est midi; oh! la mélancolie accablée, la torpeur engourdie de ce petit chant aigu et monotone comme un chant de cigale dans l’aridité du Sahel!
Oh! la magie de la lumière. Il n’y avait là que deux pauvres nègres en haillons et du sable, et toute la Grèce, et toute la Bible, et toute l’Asie, et tout l’Orient et ses légendes ont soudain revécu et resplendi pour nous dans cette petite chanson de l’ennui et du soleil.
COMMENT ELLES VOYAGENT
MADAME BARINGHEL CHEZ LES TEURS
Je fus prise par un corsaire Et fus vendue au grand Seigneur, Mais je lui tins toujours rigueur Et tirai mon honneur d’affaire.
(_Lettres à Émilie Dumoustier._)
_A Madame la comtesse des Ipnauzes_,
_rue du Cirque, Paris._
Ce 28 février 1898.
A Tripoli, nous sommes à Tripoli, ma chère, et j’en suis déjà revenue. Quelle désillusion! D’ailleurs, tout ce voyage dans le sud tunisien est la duperie la plus affreuse; d’Héloé m’a mystifiée et jamais je ne lui pardonnerai de m’avoir traînée ici, dans la boue et sous la pluie, à des sept cents lieues de Paris, le soir de la première de _Catherine_ ou de _Paméla, marchande de frivolités_.
Paméla! Il me semble que j’aurais adoré cette pièce! mais qu’est-ce que Réjane va faire de son ventre dans les robes fourreau du Directoire? Elle bedonnait déjà pas mal en décembre, dans la reprise de _Sapho_, et, depuis, cela a dû croître et embellir... Mais nous sommes loin de Tripoli.
Tripoli, c’est encore une invention de poète, une machine de théâtre, car, sans la _Princesse lointaine_, les vers de Rostand et les costumes de Sarah je n’y serais jamais venue; ah! cette Sarah est bien coupable... Avez-vous vu d’Annunzio? Voilà ce que Suzanne d’Héfleurons m’en écrit: elle a dîné tout près de lui, chez cette grosse Aufrelon de Berville, car il a bien fallu que notre couveuse artificielle découvrît notre galantuomo à la veille du grand succès que d’Héloé, d’avance, prédit devoir être un four; mais revenons à Suzanne. Voici ce qu’elle m’écrit de l’_Enfant de volupté_: «_Il est mal, mal, fausse élégance, gestes étriqués, tout petit, un calicot! mais il paraît que je n’y entends rien et qu’il dégage le même charme que Pranzini, disent ceux ou celles qui prétendent s’y connaître._» Dire que j’aurai manqué cet homme au charme mystérieux! mais je manque tout cette année, même cette lettre qui doit être d’un décousu... mais j’ai la tête rompue par le vacarme effroyable que l’on fait ici toute la nuit: c’est un sabbat. C’est Rhamadan, et, sous prétexte qu’ils jeûnent toute la journée, oui, toute la journée sans boire, sans fumer, sans manger et le reste (que deviendrait ici ce pauvre Chasteley qui, paraît-il, ne s’anime qu’après le déjeuner avec la digestion entre deux et quatre heures, comme feu Meilhac?), oui, sous ce prétexte, ils se gavent dès cinq heures du soir de nourritures immondes en tapant sur des derboukas, des peaux d’onagres et des tambours de bronze, un badaboum à faire danser Polaire, une vraie musique de nègres, car Tripoli est avant tout la ville des noirs. Jamais je n’en ai tant vu, on en a mis partout.
C’est ici que Toché aurait dû vivre, le pauvre! J’en ai un comme femme de chambre; c’est un autre qui nous cuisine les terribles olla podridas qui nous sustentent. Notre hôtel, l’hôtel Minerva! (quelle auberge!) est rempli de ces bois d’ébène; ils courent, jambes nues, drapés dans des foutas, le long des balustrades du petit patio qui est assez joli, cela je l’avoue, mais malgré leurs grosses faces camuses et leurs dents blanches, ils sont d’une pudeur extraordinaire. Hassan, qui est le camérier attaché à ma personne, ose à peine pénétrer dans ma chambre; il reste sur le seuil en roulant des gros yeux timides, et sans sa peau si noire, je le verrais rougir... et comme si ce n’était pas déjà trop, M. d’Héloé, invoquant je ne sais quel danger, a trouvé le moyen de nous faire escorter par un des kawas noirs du consul.
Nous ne sortons plus que flanqués de ce nègre consulaire; les populations impressionnées se prosternent sur notre passage, mais le pittoresque en souffre.
A tous ces respects de la foule, j’aurais préféré quelque audace; M. d’Héloé parle de dangers, mais c’est justement ce qui m’affole, le danger n’existe pas. C’est un mythe, une invention des romanciers de voyages pour exciter les curiosités et se faire valoir; mais des dangers, je ne demande que ça, mais où sont-ils? On s’embarque sur des mers lointaines, on entreprend traversées sur traversées, on parcourt le désert en diligence avec, autour de soi, les souvenirs tragiques de la mission Flatters et du marquis de Morès, on rêve pirates, brigands et Touaregs et l’on attrape le mal de mer et des puces; voilà le bilan de mon voyage, ma chère; toutes les transes, toutes les fatigues et rien n’arrive, rien.
A Tunis, où nous sommes restés dix jours sous la pluie, _princesse infortunée égarée dans des marécages sans issue_, comme dirait Mæterlinck, la nuée des Maures entreprenants, qui tourbillonnaient tout le jour autour de nous dans les souks, n’en voulaient qu’à ma bourse. Leurs assiduités ont cessé contre un chèque sur le Crédit Lyonnais... oui, quinze cents francs de tapis; je suis sûre qu’ils vont me paraître hideux à Paris.
A Sousse, ville barbaresque où nous tombions le soir du Rhamadan, le premier soir, et dans quelle ville en fête! il n’y avait pas de Karagheuss, mais j’ai vu des mosaïques, des mosaïques après celle du Bardo! M. d’Héloé est fou d’un de ces débris, trouvaille du 4e tirailleurs, le régiment Picquart-Esterhazy, car on ne peut faire un pas, même en Tunisie, sans marcher dans cette affaire... Il est vrai que cette mosaïque représente l’_Enlèvement de Ganymède_. A propos, je sais pourquoi voyage lord Fingal! Savez-vous ce que va faire ce jeune lord en Égypte? Des fouilles, chers amis, des fouilles sur l’emplacement d’Antinoë. Antinoë, la ville funéraire qu’Adrien éleva autour du cercueil adoré et que l’on retrouvera, lord Fingal en est persuadé; M. Guimet est, lui aussi, hanté de cette idée... Lord Fingal à Antinoë, comme ça lui ressemble!
Les siècles écroulés ont gardé ta mémoire, Éphèbe, et sous ton front ombragé de lotus Ton corps pétri de fange et d’immortelle gloire Fait rêver dans la nuit tes frères inconnus!
Pardonnez-moi cette petite citation, elle m’a paru de circonstance. Mais continuons l’odyssée de mes déceptions.
De Sousse à Sfax, quatorze heures de diligence, en pleine nuit, dans la brousse; paysage funèbre, diligence-fantôme, le courrier de Lyon dans le désert, conducteurs de mauvaise mine armés jusqu’aux dents, des gens on aurait dit prêts à tout; eh bien! rien, rien que la monotonie des cinq relais. Il est vrai qu’au premier j’ai cru qu’on nous arrêtait, et j’ai eu au cœur un sursaut délicieux; ah! ce moment-là a eu bien du charme; mais au second relai, ce n’était déjà plus ça; on se fait à tout.
A Sfax, j’ai dormi dans une chambre ignoble, une chambre sans fenêtre ou presque, ouvrant sur une affreuse petite cour; de là, ni les cris, ni les plaintes n’auraient pu s’entendre: la _Chambre murée_, d’Octave Mirbeau; et ma femme de chambre couchait au troisième, et d’Héloé était logé hors de l’hôtel, comme toujours; c’était terrible. Eh bien, jamais je n’ai dormi si tranquille.
De Sfax à Tripoli, nous étions à bord d’un touache, l’entrepont bondé d’Arabes, de disciplinaires, ces bandits de l’armée, et d’aventuriers de toutes sortes. J’étais la seule femme à bord, le point de mire de tous les yeux, de toutes les convoitises, la proie indiquée de toutes les fantaisies. A minuit, un craquement sinistre, des pas précipités et des cris: une nuée de fantômes avait envahi le _Tell_: des chaloupes nous entouraient; irruption d’Arabes, puis de Siciliens robustes. Un naufrage ou des pirates? Non, des portefaix de Gabès, venus pour décharger des marchandises; toutes les désillusions enfin, toutes, jusqu’à ce Tripoli boueux et sordide, Tripoli noyé de pluie, Tripoli où des mains brutales, me hissant hors de la chaloupe, m’ont fait trébucher dans la boue, Tripoli où, comme une ancienne captive, j’ai abordé sur les genoux, Tripoli où j’ai visité les antiques prisons des esclaves chrétiennes, escortée d’un kawas consulaire. D’ailleurs, ma chère, ces prisons sont devenues maintenant des écoles de sœurs.
Il n’y a plus d’Orient, il n’y plus d’Arabes: il y a bien le décor, mais on en voit la toile usée jusqu’à la corde, et, sans le soleil de là-bas, il vaudrait ceux de l’Odéon, le décor de Tripoli de Barbarie. De l’Odéon, c’est tout vous dire. C’était bien mieux à la Renaissance.
Enfin, ma chère, jugez à quel point tout ici est surfait, exagéré et recrépi. Il y a un Pacha à Tripoli, car la ville est turque (turque, quelle saveur de fruit exotique ce mot turc vous a dans la bouche!); entre nous, leurs soldats sont fort beaux, mais si déguenillés. Il y en a qui portent un mouchoir déployé sur leur ventre par décence, oui, par décence, tant ils sont à loques et à trous. Donc, il y a un Pacha et je me faisais une fête de le voir, quand j’apprends que ce musulman est vieux et, de plus, monogame, monogame! un Turc!
Il faut venir à Tripoli pour panteler sur une désillusion pareille, avoir rêvé d’un pacha à trois queues et tomber sur un vieux monolythe... Ne venez jamais en Tripoli.
Et d’Héloé, me direz-vous? d’Héloé me rend malade, d’Héloé ne cesse pas de délirer sur le type indigène, la couleur des costumes, le miroitement des sables, le mystère des rues et la silhouette des palmiers; c’est une fontaine d’enthousiasme. Il pâme sous le soleil, il pâme sous la pluie; la forme des cruches l’enivre, les pieds nus des Arabes l’enchantent, c’est le dithyrambe fait homme; ce qu’il m’énerve! Je ne sais vraiment où il puise cette faculté d’enthousiasme, mais je lui soupçonne des sources ignorées, car, tous les soirs, il me plante là pour courir les cafés et les bains maures et autres endroits occultes où sa pudeur lui interdit de m’emmener... la pudeur de d’Héloé! Et moi, je me morfonds à l’hôtel entre Maria et Harry pendant que Monsieur va cueillir, je ne sais où, des documents de mauvaises mœurs; vous voyez que c’est gai! Oh! ce voyage. On ne m’y reprendra plus.
Encore, en Tunisie, à la rigueur cela pouvait se comprendre à cause des officiers et des autorités françaises, une Parisienne dans les cafés maures, on aurait pu en jaser; mais en Tripoli, je vous demande un peu, chez les Turcs! Ainsi, Chasteley, vous vous en souvenez, Chasteley qui nous a tant poussés à ce voyage, nous avait parlé de cafés maures en dehors de la ville, presque aux portes, où, les soirs de Rhamadan, de jeunes Arabes beaux comme des dieux dansaient et tournoyaient, une fleur à l’oreille, jusqu’à l’évanouissement, l’épuisement suprême pour venir tomber, à moitié morts, alanguis sur les genoux des spectateurs, et je me faisais une fête de ce spectacle bien oriental. Eh bien, M. d’Héloé a déclaré que ça n’existait plus, que je ne sais quel arrêt du gouvernement ou de la police turque... enfin, des histoires! Ce qui ne l’empêche pas de filer tous les soirs avec un nommé Isaac, ex-légionnaire et médaillé du Tonkin, qui ne me dit rien qui vaille, et de ne rentrer qu’à minuit... et notez que cet Isaac est juif et que d’Héloé est un farouche antisémite, un chauvinard féroce, qu’il réclame les ghettos pour les barons Moïse et qu’il emploie ce juif, mieux il ne le quitte pas; les Juifs ce sont les seuls, dit-il, qui sachent se tirer de certaines besognes.
Oh! ce que j’enrage! Enfin, le comble!