Part 13
Sur les angles et les pans-coupés de très hautes murailles, un ciel pâlement bleu (car la pluie a cessé) met la mélancolie d’un ciel d’avril du Nord; les fines mousses verdâtres, dont l’humidité revêt comme d’une lèpre les maisons de Tunis, semblent ici, dans ce quartier des riches, des motifs de jaspe et même de malachite introduits dans l’architecture: une Tunis blanche et verte, d’une préciosité de tons infinie, a surgi, une Tunis un peu étrange à la façon d’une ville-fée. Dans certains endroits, la rue se campe comme un décor, et c’est ici tout un coin de Stamboul évoqué par cinq dômes d’émail sous leur revêtement de tuiles luisantes et vertes, cinq coupoles vernissées mamelonnant soudain au milieu d’une placette encadrée de palais aux treillages vermoulus, des palais inhabités peut-être...: le monument élevé sur les tombeaux des beys, m’a-t-il été appris depuis.
Plus loin, c’est un carrefour hallucinant par l’angle de très hautes murailles, coupées en second plan par de plus hauts bâtiments encore. Cela s’échafaude comme des tours, des poutres sortent des frises soutenant des moucharabiehs qui surplombent, des fenêtres grillagées s’ouvrent presque en plein ciel, puis une voûte s’enfonce dans un mur où la rue disparaît engouffrée, et cela tient du coupe-gorge et aussi du précipice. C’est effarant de profondeur et inquiétant comme une menace; des âniers, heureusement, débouchent de cette voûte; ils ont des jonquilles piquées sous leur chéchia, et leurs cris d’_arroua_ me rassurent.
Rue du Riche, enfin (une rue que je signale à l’étranger de passage à Tunis, car aucun pisteur ne l’y conduira et elle ne figure dans aucun guide), une kouba, un tombeau de marabout, comme il en surgit à chaque pas au pays de l’Islam, dresse, au milieu de retraits et de cours et d’impasses, une coupole et des cubes de chaux si délicieusement tachés de veinures et moisis, qu’elle en devient une espèce de joyau, de mosquée séculaire et magique, une architecture de féerie. Du jade ou du plâtre? on ne sait plus, tant le renflement du dôme et la voussure du porche, tant les piliers eux-mêmes sont délicatement épousés par les mousses, tant la chaux des murailles est pittoresquement marbrée et de glauque et de vert.
Plus haut, c’est l’ancien mur d’enceinte avec ses jardins plantés de poivriers et d’eucalyptus, jardins à l’abandon avec des éboulis de terre crevant de place en place, des murailles effondrées, toute l’incurie de l’Islam; puis les tanières des prostituées arabes, car la caserne de la Kasbah est proche et nous sommes près des remparts... Mais voici de larges braies de zouaves et de hautes chéchias de spahis; des sonneries de clairon s’entendent; nous rentrons en France; et Tunis mystérieuse ici s’évanouit.
SOUSSE
Vendredi 21 janvier.
Sousse, l’ancienne Hadrumète de Jugurtha, _Soussa_ (le ver à soie, en langue arabe), Monastir, Sfax, Gabès, Djerba, l’ancienne île de Calypso selon les uns, l’île des Lotophages, selon les autres, et enfin Tripoli, Tripoli de Barbarie! le Tripoli des corsaires, des expéditions espagnoles et de la Princesse lointaine! Comme ils chantent l’invitation au voyage, tous ces noms de villes barbaresques de la Tripolitaine et du Sud tunisien, les unes au milieu des palmiers de leurs oasis, les autres encerclées dans leurs hautes murailles, toutes nonchalamment couchées dans le miroitement des sables et surtout dans le mirage des lieues, et des lieues et des lieues, qui grandissent, déforment et magnifient les décors; toutes blanches comme Sousse, dont le premier nom était la Perle en turc, et, comme un fil de perles, en effet, essaimées le long des grèves blondes au bord de la mer bleue, sous la flamme implacable de l’azur africain.
L’azur africain! Il nous fait encore aujourd’hui banqueroute. Nous avons quitté Tunis sous une pluie battante, et c’est sous une diluvienne ondée que nous entrons en gare de Sousse. Cinq jours de mer pour gagner la Tripolitaine, avec escales de cinq ou six heures devant chacune des villes déjà citées (car, vu les basses terres et les fonds ensablés, Sfax est le seul port où l’on aborde à quai), cinq jours de mer. Nous avons coupé la poire en deux. Malgré la lenteur des chemins de fer tunisiens et l’horreur de quatorze heures de diligence, nous gagnerons Sfax par voie de terre et ne ferons escale que devant Gabès et Djerba.
Ah! les voyages ne sont pas faciles dans le Sud tunisien, et la mélancolie de toute cette région, d’une platitude de dunes, avec la mer grise reparaissant toujours à l’horizon, la mer de plomb au-dessus du vert glauque des figuiers de Barbarie ou du vert argenté des vergers d’oliviers! et c’est là l’invariable et monotone paysage, oliviers et cactus, cactus et oliviers. De pâles montagnes surgissent parfois à notre droite, mais si atténuées et si blêmes qu’on dirait des nuées; à notre gauche, c’est la bande de mer sablonneuse au-dessus des cultures hérissées de nopals, tout un pays d’un vert bleuâtre, et, çà et là, des êtres couleur de boue, des Arabes haillonneux accroupis sous la pluie, leurs pieds nus dans la main; des enfants aux yeux de bête; des petites nomades, bergères en guenilles de chèvres et de bizarres moutons à tête noire: une humanité qui semble avoir pris à la longue les tons ocreux de la terre et des sables. Des troupeaux de chameaux errent en liberté. Qu’on juge de l’incurable mélancolie de la campagne de Tunis!
Deux villes, ou plutôt deux villages, pourtant. Kalla-Scirra et Kalla-Kebira apparaissent tour à tour à une heure l’un de l’autre: assez bibliques d’aspect avec leur entassement de terrasses et de koubas, ils étalent à l’horizon comme une étrange jonchée de débris de terres cuites et de vieux alcarazas; fauves et ruineux, ils sentent l’incurie, la misère et cependant, de loin, ils ont un air de populeuses cités. Tel est, même sous la pluie, le mensonge de ces pays d’Orient.
Incidents. Nous croisons un enterrement arabe: une bande d’indigènes trottine sous la pluie avec, sur leurs épaules, le mort roulé dans une vieille natte. Si le mort ne leur glisse pas des mains, il y a miracle. Ils sautillent à travers les flaques d’eau, se retroussent pour enjamber les fondrières, et le cadavre a l’air de voguer sur sa civière, tel un ballot d’alfa sur un bateau marchand, et le ciel est crevé sous l’averse. Je reverrai longtemps cet enterrement...
Une demi-heure avant, nous avions écrasé un veau, le petit veau cher à M. Francis Jammes; il vaguait, le cher veau, à travers les nopals, sans souci du train et de sa locomotive, car, ici, la voie ferrée court sans palissades à travers les cultures. Dans le compartiment voisin du nôtre, deux chanteuses de café-concert, deux étoiles pour beuglants de Sousse et de Gabès, criaillent à tue-tête:
C’est le sire de Fiche-Ton-Camp Qui s’en va-t-en guerre!
Il retarde un peu, le répertoire des deux Florise errantes du Sud tunisien; mais les sous-offs, tirailleurs et spahis, dont elles distrairont les ennuis, n’y regardent pas de si près, les pauvres! Si démodées qu’elles soient, ces dames seront encore l’article de Paris, article de Paris pour bazar de Tunis.
Samedi 22 janvier.
Soussa. Elle était si blanche et si belle, si lumineuse sous la clarté du ciel, au bord de la mer bleue que le gouverneur turc l’avait surnommée la _Perle_, et, afin que nul n’en ignore, il fit suspendre dans l’arche de sa principale porte une grosse perle au bout d’un fil de soie. Ainsi, tous ceux qui viendraient dans la ville apprendraient son nouveau nom. Pendant un mois, la perle étincela, respectée, telle une goutte de lait, dans le clair-obscur des voûtes; puis, une nuit, vint un passant qu’elle tenta. Le premier qui s’aperçut du vol fut un Arabe de la plaine, qui venait vendre en ville un chargement de dattes; il courut à travers les rues en s’écriant: «_Soussa_, un ver à soie a rongé le fil!» Et comme c’était un matin de marché, tous les autres Arabes, dont la ville était pleine, se répandirent à travers les souks et les mosquées, répétant à grands cris: «_Soussa_, un ver à soie a rongé le fil, _Soussa_!»
Le temps a marché: la ville turque possède une garnison française, le 4e tirailleurs, dont les rouges chéchias et les grègues bouffantes dévalent à toute heure entre ses rues montantes, vrais raidillons de chèvres bordés de maisons basses, les unes avec des marches, comme certaines rues d’Alger, les autres en couloirs dominés de grands murs, mais toutes boueuses, sordides et l’air de coupe-gorges, avec leurs angles et leurs retraits d’impasses, leurs appentis surplombant dans le vide, leurs coins d’ordure et les arches enjambant les passages étroits; car Sousse n’a plus de blanc que ses murailles, ses hautes murailles sarrasines aux créneaux en queue d’aronde, avec, de place en place, la brusque avancée d’une tour; un vrai quadrilatère de hautes palissades maçonnées et blanchies, où la ville s’entasse et dégringole de la Kasbah à la mer, tel un énorme et fantasque escalier dont chaque maison serait une des marches.
C’est cet écroulement de logis arabes, ce panorama de cubes et de dômes de chaux que nous découvrons du haut de la Kasbah, l’ancien palais du gouverneur. De là, ce sont les mille et un degrés effrités et ruineux d’une immense pyramide, mais d’une pyramide tronquée et entourée de murs, les fameux murs d’enceinte que nous retrouverons dans toutes les villes de la Barbarie, ceux-là même que Tissot a peints, si verticaux, dans ses aquarelles pour les _Évangiles_.
Elles ne résisteraient pas à une bombe, ces rébarbatives murailles, mais elles ont un fier caractère, et ce qu’elles donnent à Sousse, ville de garnison française, un aspect barbaresque et de cité-pirate est saisissant. Surtout par ce ciel brouillé avec, au loin, cette mer démontée et houleuse, elle est, aujourd’hui encore, on ne peut plus nid de forbans, l’ancienne _Perle_ turque, dont un _ver à soie_ rongea le fil, et ce que la Kasbah, d’où nous l’admirons, a l’air d’un repaire!...
Des esclaves chrétiens ont dû jadis peiner sous ces voûtes. Mais une sonnerie de clairons, celle du camp voisin, annonce l’heure de la soupe; un convoi de chameaux défile lentement sous la porte de Tunis, une porte encombrée de mendiants et d’indigènes accroupis, comme toute porte de ville arabe; ils attendent le moment où le soleil va disparaître, car c’est ce soir même que le Rhamadan commence. Ce soir, à la même minute, un coup de canon l’annoncera dans toutes les villes de l’Islam... Le Rhamadan, jeûne de jour, fête de nuit, la grande fête religieuse musulmane.
Actualités. Le lieutenant-colonel Picquart, le prisonnier du Mont-Valérien, était encore, il y a trois mois, en garnison à Sousse; le commandant Esterhazy y servit longtemps; enfin, le seul bazar où l’on puisse à peu près s’approvisionner, dans la ville européenne, s’appelle le bazar Dreyfus: bazar Dreyfus aussi, le seul bazar de Sfax.
C’est peut-être là que M. Émile Zola aurait pu recueillir les meilleurs documents pour l’œuvre de revendication qu’il poursuivait, et les plus sûrs arguments pour sa propre défense.
Dimanche 23 janvier.
Un immense cri a salué le coup de canon annonciateur, et dans la même minute, trente mille Arabes ont allumé leur cigarette, car le musulman ni ne mange, ni ne boit, ni ne fume du lever au coucher du soleil, en période sainte du Rhamadan. Douze heures de jeûne absolu, douze heures de privation terrible dans ce pays de la soif; mais, le soleil tombé, quelles agapes, quelles bombances de beignets à l’huile, de gâteaux frits, de pain, de dattes, de couscous et de ces énormes pâtisseries dont Arabes en burnous et nègres en chéchias se disputent les morceaux d’échopes en échopes!
Les rues regorgent d’une foule gesticulante et bavarde: foule dans les cafés maures, foule chez les barbiers, foule dans les mosquées, dont les portes entr’ouvertes laissent voir des files de dévots agenouillés se prosternant avec l’ensemble d’un corps de ballet italien, tous les fronts touchant en même temps la terre, toutes les mains pointant en avant à la même seconde vers le verset inscrit.
Illumination des minarets. Devant les boutiques aux aspects de tanières, ce sont des attroupements d’Arabes, d’Arabes marchandant qui des légumes, qui des épices, qui du poisson. Tous s’approvisionnent pour le légendaire repas de deux heures du matin, car, en Rhamadan, le croyant mange toute la nuit. Et ils vont et ils viennent à travers les rues puantes, indescriptible et remuant fouillis de bras, de pieds nus et de faces brunies sous des burnous trempés de pluie; des derboukas tonnent dans les cafés maures; des querelles s’élèvent autour de l’étal écœurant des bouchers, des mélopées assourdissent les mosquées, et dans les souks, les souks de Sousse, voûtés, dallés et plus étroits que ceux de Tunis, règne une animation de ruche, un fébrile affairement de fourmilière. Toutes les boutiques y sont ouvertes comme en plein jour, leurs marchands y trônent en parade et vêtus d’habits de fête; tous ont allumé la lampe à pétrole de leur devanture, d’autres lampes éclairent, suspendues aux voûtes, et, par les couloirs illuminés, c’est, à n’y pouvoir jeter une aiguille, un entassement d’Arabes de tous costumes et de tous rangs, tirailleurs indigènes, nomades de la plaine, vieillards et enfants.
A Sousse, les boutiques des souks sont bordées de bancs en mosaïque, qui courent le long des échopes. Ce soir, c’est sur ces bancs un enchevêtrement d’Arabes couchés les uns sur les autres, un inoubliable tassement d’indigènes devant les cafés maures; des chaises débordent dans la travée; dans le souk aux étoffes, ils ont installé un piano à même la chaussée; un juif y est assis, qui joue, et les croyants l’écoutent. Une guenille errante, une face d’outre-tombe va de-ci, de-là, en marmonnant je ne sais quelle prière; la loque spectrale agite devant elle une vieille boîte à conserve où sonnaillent des sous: «_Marabout, marabout_, me chuchote le tirailleur qui a bien voulu me servir de guide; _Marabout_, saint homme, vénéré, aveugle: donne _soldi_.»
Et je donne _soldi_ comme les indigènes; pas un ne refuse l’aumône à l’étrange escarcelle du saint marabout!... Mais comme pas mal de mollets en bas blancs, de chéchias sans turban et de culottes bouffantes, dans cette foule d’Islam. «Mais il y a beaucoup de _youdi_, il me semble, dans ta fête arabe», ne puis-je m’empêcher de dire à mon tirailleur. Alors lui avec un geste d’enfant: «Ah, tu sais, le juif, il est partout: fête arabe, le juif est avec l’arabe, fête chrétienne, le juif est avec vous».
COMMENT ELLES VOYAGENT
LE 30 JANVIER DE MADAME BARINGHEL
Neuf heures et demie du soir, à Sousse, dans les terrains vagues qui avoisinent la gare; ténèbres et flaques de boue. Mme Baringhel et d’Héloé, très mackintosh, errent à tâtons sous la pluie; une charrette poussée par un nègre les suit, leurs bagages sont empilés dessus; derrière la charrette, Harry, le valet de chambre de d’Héloé, et Maria, la femme de chambre de Mme Baringhel. Au loin, derrière les remparts, le tohu-bohu des fifres et des derboukas du Rhamadan; un garçon de cuisine de l’hôtel du Sahel précède la lamentable caravane.
--Je suis trempée jusqu’aux genoux. Vous en avez eu une lumineuse idée, de prendre cette diligence.--Mais vous craignez la mer, chère amie.--Je crains encore plus la boue. Comment, votre ville n’est pas plus éclairée?--Le gaz, il est promis pour l’année prochaine; il y a du pétrole dans la ville arabe.--Tout pour les Arabes, et ce tapage! je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, et comment allons-nous passer celle-ci?--Mais très bien, vous verrez; en coupé, on dort toujours, et puis, ce n’est pas banal, en l’an 1898, une nuit passée en diligence.--Bon! encore une flaque d’eau, je prends la mort dans ce marécage; est-ce encore loin?--Tout près, madame, après le cimetière, quand nous serons sortis.--Comment, nous sommes dans un cimetière, mais c’est fou à vous, d’Héloé, dans un cimetière arabe, à minuit.--Je vous ferai observer, chère amie, que le courrier part à dix heures et qu’il est juste neuf heures et demie. (_Silence; tout à coup, des hurlements lugubres._)--Ah! mon Dieu, qu’est-ce que cela?--Aie pas peur, madame, c’est les chiens des Arabes; ils promènent toute la nuit en liberté sur les terrasses, parce que l’Arabe, il est très voleur.--Très voleur! Maria, ayez l’œil aux bagages; alors, l’endroit n’est pas sûr?--Pas sûr du tout, madame; ici, l’Arabe, il assomme avec sa matraque; mauvais pour les roumis à dix heures du soir.--Vous entendez, mon cher, c’est un coupe-gorge. Ah! vous êtes bien coupable; où sommes-nous, mon ami?--Mais à la gare, ne pleurez plus! Sauvés, mon Dieu, sauvés!
C’est devant un petit jardinet une baraque de planches, bureau sommaire et plus sommaire salle d’attente, où deux Arabes en guenilles pèsent des malles et des colis. Public de Maltais bottés jusqu’au ventre et d’indigènes encapuchonnés. Sous la pluie, haute comme deux étages, une fantômale diligence pas encore attelée. Elle a bien cinquante ans d’usage, des ferrailles pendent de dessous sa caisse jaunâtre comme des entrailles crevées; une bande d’Arabes entourent immédiatement les arrivants, s’emparent, avec des cris, de leurs bagages. Mme Baringhel est atterrée.
--Mais c’est le Courrier de Lyon, nous allons monter là-dedans?--Sans doute.--Vous voulez nous faire assassiner.--_D’Héloé aux Arabes:_--Barra, barra, baleck, gare les coups de canne, allons, chassez-moi ces vermines. (_Des Maltais interviennent et arrachent les bagages des mains des indigènes; d’Héloé les fait peser et enregistrer.--Mme Baringhel à sa femme de chambre:_)--Ma pauvre Maria, où sommes-nous?--Le fait est que nous sommes loin, madame.--Ah! que ne l’ai-je écoutée, ah!... D’Héloé, vous m’assurez qu’il n’y a pas de danger.--Mais aucun, d’ailleurs, les conducteurs sont armés.--Comment, ce sont ces gens-là qui vont nous conduire, ces faces de bandits.--Allons donc, l’un est Basque, et l’autre Maltais, je me suis déjà informé.--Et ils sont armés?--Jusques aux dents; chacun a deux revolvers.--Mais alors, c’est très dangereux.--Non, mais en somme, c’est le courrier.--Vous êtes gai.--Mais on ne l’a encore jamais attaquée, cette diligence. Pourquoi voulez-vous que...--Il y a commencement à tout.--Naturellement, tout arrive; je crois qu’il est temps de nous embarquer.--Mon Dieu, mon Dieu, et nous arriverons à quelle heure, demain, à Sfax?--Midi, madame.--Alors, ça fait?--Quatorze heures, peut-être quinze, madame, car les routes sont défoncées.--Alors, nous pouvons verser?--Mais non, mais non, il y a cinq chevaux. Allons, montez.--Et verrons-nous au moins les arènes d’El-Djem?--Oui, nous y passerons à six heures du matin, je me suis informé; voyons, ça ne vous console pas de voir en pleine brousse un cirque romain plus beau que le Colisée?--Oh! toute une nuit en diligence pour voir des arènes ruinées, comme j’ai eu tort de vous écouter. Bonsoir, Maria.
Mme Baringhel se décide à monter. Dans le coupé, d’Héloé et Mme Baringhel.
--Etes-vous bien, avez-vous les couvertures?--Oui, pas mal, arrangez-moi seulement l’oreiller; vous avez mon flacon, non pas celui de sel anglais, l’autre; merci. Ah! voulez-vous m’envelopper les pieds avec la fourrure?--Vous devriez vous déchausser.--Comment, vous permettez?--Certainement; voulez-vous que je vous aide?--Ah! quand vous voulez, vous savez tout faire.--Je vous avais bien dit que vous seriez à merveille; avouez que c’est gentil tout plein, ce voyage en coupé; il me semble que je vous enlève.--Un voyage de noces; mais nous ne partons pas. Qu’est-ce qu’ils attendent?--Mais on arrime les bagages et les Arabes s’installent sous la bâche.--En effet, mais ils vont nous tomber sur la tête; quel fracas, j’ai les oreilles cassées.--Un peu de patience.--Comme ils piétinent là-dessus, combien sont-ils sur notre tête?--Mais trois indigènes, les deux conducteurs, ça fait cinq. Ah! on hisse la vieille femme.--Quelle vieille femme?--Mais la vieille Fathma, ce paquet d’étoffe tout à l’heure accroupi à l’entrée du bureau, le vieux ménage indigène qui réclamait tant pour un soldi. Dieu! que c’est pénible! regardez-la monter. Un, deux, bon! Elle perd une babouche, ah! elle la rattrape, mais manque le marchepied; enfin, c’est fait, et sans poulie.--Ça fait sept alors, là-haut, sur notre tête, et tout ce monde-là est plein de puces, n’est-ce pas?--Oui, mais elles ne traverseront pas le plancher. Allons, nous partons. Riez un peu, soyez gaie:
La diligence Part pour Mayence, Bordeaux, Florence, Et tous pays. Les chevaux hennissent, Les fouets retentissent, Les vitres frémissent, Les voilà partis.
Mme BARINGHEL, _avec soupir_.--C’est beau, la jeunesse.
Dix minutes de trot; tout à coup, brusque arrêt: la diligence est entourée d’une nuée de fantômes en burnous. Un des conducteurs dégringole du siège et s’évanouit dans la nuit. Cris, tumulte; on est au pied des remparts de Sousse, auprès d’une tour éventrée; la mer striée d’écume mugit, l’endroit est assez sinistre.
--Ah Jésus Maria! on arrête la diligence.--Mais non, on apporte les dépêches et le courrier. Voyez, on hisse les sacs.--Jamais nous n’arriverons vivants; moi, mon cher, je n’ai plus une goutte de sang dans les veines.--Quelle imaginative vous faites! vous auriez été un romancier de génie, c’est une carrière manquée.--Raillez, goguenardez, on pourrait trembler à moins; le décor est lugubre.--Mais nous sommes aux portes, attendez au moins que nous soyons en pleine campagne; là, vous pourrez vous suggestionner. Bon! un Arabe qui tombe!--Non, du haut de la diligence?--Presque, l’imbécile a voulu sauter.--Et?--Il ne peut se relever. En voilà un autre qui lui tire la jambe. Voyez ce pied nu d’Arabe, cette jambe de coq, ce tibia de momie! S’il n’a pas la cuisse cassée!--Et personne ne l’aide, ce pauvre homme! aidez-le, descendez, d’Héloé; conducteur! descendez. (_Mme Baringhel, très émue, frappe aux vitres._)--Bah! un Arabe, ça ne compte pas; pouvait pas demeurer tranquille? Qu’il se débrouille, peut bien crever là, c’te charogne, des bicots, y en a toujours assez.--D’Héloé, cet homme est indigne et vous aussi, j’ai le cœur soulevé.--Le fatalisme oriental, ma chère amie, nous sommes dans l’Islam. D’ailleurs, voilà notre homme remonté, ç’a été dur, mais ça y est: nous partons, conducteur?--Oui, monsieur.--Maintenant, chère amie, il faudrait s’arranger pour dormir. Bonne nuit et jusqu’à El-Djem, huit heures sont bien vite passées.
Deux heures après, en pleine brousse, dans une plaine, oh! combien morne plaine.
--D’Héloé, d’Héloé? (_D’Héloé se réveille en sursaut._)--Qu’est-ce encore?--Cette fois, nous le sommes, mon ami, on dételle les chevaux, la diligence est bel et bien arrêtée. Ah! qu’allons-nous devenir?--Mais c’est le relai, chère amie. Il y en a quatre d’ici El-Djem et trois d’El-Djem à Sfax; il va falloir nous y habituer; celui-ci est le premier.--Quatre alertes comme ça, en pleine nuit, me voilà fraîche! Je ne pourrai fermer l’œil. Oh! ce voyage en diligence, quelle infernale idée.--Moins infernale que vous, je vous assure. Vous avez le diable en vous déchaîné. On repart... Bonsoir! Bonne nuit! Il faut dormir.--D’Héloé, vous devenez grossier.--Mais oui, mais oui... Bonne nuit! Bonsoir! (_D’Héloé s’enveloppe dans ses couvertures; il s’endort._)
Une heure après.
--D’Héloé, monsieur d’Héloé?--D’Héloé, _bâillant_: Qu’est-ce encore?--Voyons, secouez-vous; j’en ai assez moi, de vous regarder dormir.--D’Héloé, _résigné_: Qu’y a-t-il?--Vous avez manqué un spectacle féerique, mon cher, nous venons de traverser une forêt d’amandiers.--Pas possible! c’était joli?--Si c’était joli! ils étaient en fleurs, jugez, le clair de lune là-dessus... un décor en filigrane, un rêve argenté.--Alors, vous êtes contente?--Très contente.--Eh bien, remerciez-moi et laissez-moi reprendre mon somme; je tombe de fatigue, moi.--D’Héloé, d’Héloé! (_Mais M. d’Héloé ne veut rien entendre; il s’endort._)
Deux heures après.