Heures d'Afrique

Part 12

Chapter 123,738 wordsPublic domain

D’Héloé, casquette russe en velours gris côtelé, immense caoutchouc mastic, plaid vert myrthe et vert olive, plus anglais encore que Lord Édouard Fingal, mais beaucoup moins beau.

Tous ces seigneurs braquent en vain jumelles et parapluies sous l’averse qui redouble.

Mme BARINGHEL.--Qu’est-ce que nous sommes venus faire ici?

D’HÉLOÉ.--Je me le demande.

MARQUISE DE SPOLETE.--Mais admirer des ruines, chère amie, songez, l’antique Carthage, la rivale de Rome, ce sol est plein de souvenirs, et tout le passé qu’il évoque!

Mme BARINGHEL.--Les souvenirs! Je ne suis pas encore à l’âge des souvenirs; puis, dans cet ordre d’idées, il n’y a que les miens qui m’intéressent. (_A d’Héloé._) Elle commence à m’agacer, moi, la Sicilienne, elle parle comme un guide Conty, pas même un Bædeker; nous a-t-elle assez ennuyés, en voiture, avec son histoire de Caton d’Utique... Utique, rivale de Carthage!

D’HÉLOÉ.--Carthage, rivale de Rome!

Mme BARINGHEL.--Rome, rivale d’Utique, ça se décline, c’est une femme pour musées! Nous avions bien besoin de nous en embarrasser! Avoir échappé aux courtiers-vautours pour tomber sur ce vieux cicerone!

D’HÉLOÉ.--Vieux! vous êtes dure.

Mme BARINGHEL.--Avec ce teint citron séché, vous avez des indulgences.

D’HÉLOÉ.--Que voulez-vous? en voyage...

Mme BARINGHEL.--D’autant plus qu’elle en sait beaucoup trop pour une femme de notre monde, et c’est d’un mauvais goût cet étalage de connaissances.

D’HÉLOÉ.--Ça vous humilie, hein?

Mme BARINGHEL.--Son érudition d’institutrice, moi? Vous êtes fou; mais écoutez-la parler; on n’est jamais assez difficile sur ses relations d’hôtel; quand cette femme-là serait une espionne...

LA MARQUISE DE SPOLETE, _à Lord et à Lady Quray, attentifs._--Le petit village, là-haut, ces koubas et ces villas arabes?

LORD QURAY.--Oh! yes, Bou-Saïd.

MARQUISE DE SPOLETE.--C’était la ville haute, celle où s’étageaient les immenses terrasses des palais de Carthage, l’emplacement même du quartier des riches, l’endroit où Flaubert, dans son beau roman de _Salammbô_...

D’HÉLOÉ.--Ça y est.

MARQUISE DE SPOLETE.--A fait rêver, les soirs de lune, l’ardente virginité de la fille d’Hamilcar.

Mme BARINGHEL.--Et Lady Quray ne bronche pas?

D’HÉLOÉ.--La phrase est dans le guide, c’est une vieille connaissance.

MARQUISE DE SPOLETE.--Vous vous rappelez la belle description du lever de soleil sur Carthage, dans le roman; la mer moirée et laquée d’argent avec le profil des montagnes du golfe et les chevaux consacrés au soleil hennissant vers l’aurore et frappant de leurs sabots dorés le parapet du temple.

Mme BARINGHEL.--Elle sait le roman par cœur.

MARQUISE DE SPOLETE.--Vous avez vu les citernes? toutes les données scientifiques portent à croire que le temple de Moloch s’élevait tout auprès.

Mme BARINGHEL.--Moloch fécondateur, elle va leur montrer le temple de la déesse, maintenant.

D’HÉLOÉ.--Voyons, ne vous agitez pas.

Mme BARINGHEL.--Le malheur est que le jeune Fingal reste insensible à toutes les avances. En voilà un, je crois, auquel la dame ne serait pas fâchée de dire: «Moloch, tu me brûles», mais _Love’s labour lost_, très shakespearien, le jeune lord! Il se méfie de la Sicile.

D’HÉLOÉ.--Taisez-vous, elle va nous entendre.

MARQUISE DE SPOLETE.--Et quelle disgrâce que cette pluie! Si la chance avait voulu que vous vinssiez ici quinze jours plus tôt, vous auriez vu, mais à croire pouvoir les toucher avec la main, le Bou-Kornin et le Zaghouan. La lumière de ce pays est si merveilleuse; vous vous rappelez, le Zaghouan, la montagne des sources, dont le célèbre aqueduc de Spendius et de Mathô apportait les eaux à Carthage.

LADY QURAY.--Mathô, aho, oui, je me rappelle; c’était M. Sellier qui avait créé le rôle dans la _Salammbô_, de Reyer; il était très bien, ce garçon-là, et la Caron donc, dans la _Salammbô_, divine.

LORD QURAY.--Divine, en effet. Moâ, je adore ses longs bras. Les longs bras, cela est très chaste.

Mme BARINGHEL.--Écrivez donc des chefs-d’œuvre. (_Du ton d’un enfant qui récite une leçon._) Vous oubliez le Bou-Kornin, ma chère, la montagne en croissant, tant chantée par Flaubert, la fameuse montagne de plomb où l’auteur a placé le défilé de la Hache. Sans ce brouillard, vous la verriez, la gorge où l’armée des mercenaires pressentit sa destinée tragique devant les lions crucifiés des deux côtés de la route!

Voyons, un petit effort de mémoire, chère amie, et dites-nous la belle page du crucifiement des lions. Cette Carthage! Nous ne nous souvenons que de celle de _Salammbô_, d’Hamilcar et d’Hannon; mais il y a celle des Scipion, de Massinissa et plus tard de Marius, les deux ruines se pleurant ensemble. Mais qui parle jamais de celle-là! Quel pneumatique qu’une œuvre de génie! _Salammbô_ a fait le vide dans l’histoire, car il y a eu une Carthage romaine et même une Carthage chrétienne dont on ne souffle mot, celle de saint Augustin, d’Apulée et de Tertullien, le Nice et le Monte-Carlo des sénateurs et des chevaliers de la décadence; car ils allaient, eux aussi, prendre leurs quartiers d’hiver dans de meilleurs climats: «Viens dans une autre patrie!» Et il ne pleuvait pas alors, à Carthage!

Quand on pense que tous les sièges de cette ville-là ont été des odyssées de la Soif. Carthage, la ville sans eau! Qu’est-ce qui s’en douterait? voilà dix jours que nous sommes à Tunis, et que la pluie ne cesse pas! Dire que les mercenaires faillirent la réduire en coupant l’aqueduc, et que les Romains, pour s’en emparer, durent l’envelopper d’un mur d’enceinte! Que les temps sont changés! Voyez-vous ces ondées au troisième chapitre de Flaubert! Plus de Grec Spendius et de rusés stratagèmes. Mathô ne s’introduit plus dans la conduite d’eau et Carthage en deuil n’a plus à sacrifier ses enfants à Moloch. Voilà tous les effets du roman coupés: petite pluie abat grand vent. (_Bas à d’Héloé._) Vous voyez qu’on sait ses auteurs. Lui ai-je assez coupé ses effets, à la marquise?

LORD ÉDOUARD FINGAL, _qui n’a pas cessé de prendre des notes_.--D’où savez-vous toutes ces choses, madame?

Mme BARINGHEL.--Mais dans mon guide, tout simplement. Je vous l’indiquerai.

D’HÉLOÉ.--Vous êtes cruelle!

Mme BARINGHEL.--Oui, l’ennui me rend assez féroce; (_A haute voix._) et maintenant, vous ne trouvez pas que nous sommes assez mouillés? Très imposants, tous ces souvenirs, mais, comme paysage, ça vaut la plaine d’Argenteuil. Moi, je rentre à l’hôtel; assez grelotté sous la pluie.

LADY QURAY.--Ah! mais, n’y a-t-il pas à visiter l’église?

MARQUISE DE SPOLETE.--La cathédrale, vous voulez dire?

LADY QURAY.--Oui, la cathédrale et un musée très curieux, est-il vrai?

Mme BARINGHEL.--La collection des pieds et des mains des soi-disant statues célèbres, tout le résidu des familles; bien du plaisir, je la connais, la cathédrale de Carthage et le petit couplet sur Mgr Lavigerie. (_Reprenant son ton de petite fille._) Le cardinal Lavigerie, un nom qu’on retrouve partout en Algérie et en Tunisie, le grrrand cardinal, vénéré des Arabes, qui le considèrent comme un marabout, regretté des Français dont il avait assuré ici la prépondérance par sa haute intelligence politique et religieuse et sa profonde compréhension du caractère indigène. Un point, c’est tout. Je laisse à la marquise de Spolete le soin de vous en faire les honneurs; elle possède le pays mieux que moi, et, en sa qualité d’Italienne, vous dira en détail toute l’histoire de la colonisation française. Je suis un peu lasse, vous permettrez que j’aille vous attendre à l’auberge, je ferai atteler; mais vous me laissez M. d’Héloé, n’est-ce pas?

_Ces dames, en chœur._--Comment, chère, fatiguée!--Êtes-vous assez couverte, voulez-vous mon plaid? Serez-vous bien dans cette auberge?--Merci, merci, ne vous préoccupez pas de moi.

Dix minutes après, dans la salle de l’hôtel de Carthage, Mme Baringhel et d’Héloé, assis en tête à tête devant des punchs tunisiens (lisez grog très étendu d’eau); la pluie tombe encore avec plus de violence.

D’HÉLOÉ, _après un long silence_.--Et dire qu’il y a trois ans, nous cueillions ici des asphodèles et du trèfle incarnat de Tripoli que nous envoyions, le lendemain, par le courrier de France aux amis de Paris!

Mme BARINGHEL.--Et sous le plus beau ciel du monde! Quelle mélancolie! C’était au début de nos hostilités; comme vous me connaissiez peu encore, cher ami! Vous me faisiez la cour, oh! ne vous défendez pas, vous ne me jugiez ni plus mal ni mieux que les autres... «Cette petite femme-là doit marcher», vous étiez-vous dit, parce que bien chaussée et de jolis dessous.

D’HÉLOÉ.--Ah! si l’on peut dire!

Mme BARINGHEL.--Mais voilà, je ne marche pas, et, sur un flirt inutile, nous avons bâti une amitié sérieuse... Il est vrai que, depuis, vous avez tant marché, vous, pour votre compte...

D’HÉLOÉ.--Mais, chère amie, je ne vous permets pas...

Mme BARINGHEL.--Allons donc, vous n’allez pas me faire croire que vous êtes du Cercle des pieds nickelés. Qu’êtes-vous venu faire en Tunisie?

D’HÉLOÉ.--Mais des documents pour mon livre.

Mme BARINGHEL.--Ah! oui, le fameux livre: _Figues de Barbarie_... J’aimerais mieux, moi, _Odeurs de Tunis_, car elle odore assez au milieu de ses lacs, la marécageuse ville des beys; et c’est pour documenter ce livre que, depuis dix jours, dix fois vingt-quatre heures que nous moisissons ici, vous me plantez-là tous les soirs pour courir les cafés et les bains maures.

D’HÉLOÉ.--D’abord, le soir, les bains maures sont fermés à Tunis; et puis, je ne puis pourtant vous mener dans les mauvais lieux.

Mme BARINGHEL.--Vous m’y traîniez bien pendant votre dernier voyage... Ah! je comprends, c’était un cadre à votre flirt, vous escomptiez le trouble et la suggestion des spectacles, vous me meniez là comme un voyeur.

D’HÉLOÉ.--Vous me prêtez des sentiments...

Mme BARINGHEL.--Bien naturels. Oh! je connais les hommes, moins que vous, certainement, mais assez pour les mépriser à leur juste valeur, et la pluie redouble... Dire qu’à Paris on donnait hier la _Ville morte_ et avant-hier le _Nouveau Jeu_ de Lavedan.

D’HÉLOÉ.--Oui, mais il y a aussi l’influenza, l’affaire Dreyfus, l’incident Zola et les lettres infectieuses.

Mme BARINGHEL.--Oui, c’est vrai, nous avons échappé aux lettres anonymes, qui, le premier janvier, ont inondé Paris. Vous soupçonnez qui?

D’HÉLOÉ.--Mais le post-scriptum de Chasteley ne laisse aucun doute. _Il pleut de la m..._, a-t-il écrit, ça ne peut venir que de Bob ou de Gavrochetinette.

Mme BARINGHEL.--Odeurs de Tunis, odeurs de Paris; j’aurais aimé pourtant entendre la prose d’Annunzio.

D’HÉLOÉ.--La Sicilienne ne vous suffit donc pas?

Mme BARINGHEL.--Rien ne me suffit, mon ami; les choses me manquent ou bien m’excèdent. Mais que peuvent-ils bien faire dans ce musée? Pourvu qu’on n’y ait pas retenu lady de Quray; ils auraient au moins une statue intacte; ah! bon, les voici qui sortent.

C’est Junon tout entière à son socle attachée.

Quelle majesté! Ça m’ennuierait, moi, une femme si grande, c’est tout un monde à parcourir; mais lord Fingal est vraiment beau, c’est le dieu même de la jeunesse; mais d’où sort-il? A-t-il de la fortune, pourquoi voyage-t-il? Pour son agrément ou celui des autres?

D’HÉLOÉ.--Mais vous devenez pernicieuse...

Mme BARINGHEL.--Oh! ces Anglais, tout est possible avec eux; et puis, un homme si beau... Enfin, que fait-il dans ce ménage, pupille de monsieur ou amant de madame! Moi, il me fait l’effet de Dorian Grey.

D’HÉLOÉ.--Et vous osez dire que vous êtes réfractaire à Tunis!

TUNIS MYSTÉRIEUSE

En proie, telle qu’elle est, à son armée de guides et de courtiers pisteurs uniquement préoccupés d’exploiter l’étranger, Tunis est peut-être la ville de toute la côte barbaresque que connaissent le moins les touristes. Guettés et happés à la porte des hôtels par la bande des vautours, les nouveaux débarqués dans la ville des beys ne seront promenés et conduits qu’aux seuls endroits où leurs convoitises attisées, leurs goûts séduits et leurs caprices tentés pourront les entraîner à délier les cordons de leur bourse, partout où le pisteur aura flairé l’occasion d’un achat.

Resteriez-vous un mois à Tunis, si vous êtes tombé entre leurs mains, trente matins ils vous conduiront dans les souks, et par de nouvelles rues et d’imprévus détours vous ramèneront invariablement chez Djemal ou Piperno, chez Barbouchi ou Boccara; et chaque matin, de onze heures à midi, quelque désir que vous ayez manifesté d’aller ailleurs, vous vous retrouverez assis devant l’inévitable tasse de kahoua, au milieu des gestes enveloppants et des caresses de langage d’un des quatre marchands nommés déjà. «Un tapis, sidi, pas cher, une occasion parce que c’est toi. Veux-tu ce cimeterre? Il est joli, c’est une lame de Damas, et ce coussin de soie brodée d’Asie, pour toi pas cher, parce que toi bon ami. Moi rien gagner sur toi, moi faire affaire pour le plaisir», et c’est l’antienne dont on rabattra tout un mois vos oreilles, jusqu’à ce que les vautours vous aient jugé à sec.

En votre qualité de _roumi_, vous êtes taillable et corvéable, vous devez payer tribut aux seigneurs des souks; c’est pour ici et non ailleurs que la sagesse des peuples a promulgué le proverbe: _La conquête dévore le conquérant_... A peine vous permettront-ils une excursion à Carthage, où vous verrez peu de chose en dehors de la cathédrale des Pères Blancs, beaucoup de souvenirs et peu de vestiges, une journée au Bardo, qui s’amoindrit de jour en jour et perd tout caractère sous prétexte d’embellissement, peut-être quelques heures à Hammam-Lif, qui seront une déception, malgré le beau panorama de la montagne de Plomb, du Bou-Cornin et du Zaghouan, et encore autoriseront-ils ces déplacements, ces heures volées aux achats qu’ils espèrent, parce que ces excursions nécessitent une voiture, et là-dessus ils trouveront le moyen de griveler et de gagner sur vous. Ce seront des arrangements à compte à demi avec des cochers de leur choix; on vous demandera quinze et vingt francs pour une promenade de trois heures, tarifées à trois francs, si bien que, toutes vos minutes passées sur le territoire de l’ancienne cité de Thounes auront engraissé peu ou prou la bande en chéchia et en gandoura bleue des courtiers-vautours.

Et notez que je n’exagère pas. J’ai connu des Parisiens demeurés vingt jours à Tunis et qui, dans une ville de cent cinquante mille âmes, dont quatre-vingt mille Arabes et quarante mille juifs, ne connaissent, en dehors des souks, que la rue de la Kasbah qui y mène, la rue Halfaouine qu’il faut longer toute pour aller au Bardo, et le Dar-El-Bey, le petit palais où le bey vient tous les lundis rendre la justice, le Dar-El-Bey classé parmi les curiosités du Bædeker pour sa terrasse d’où l’on embrasse toute la vue de Tunis, offerte là avec ses monuments, ses rues et ses mosquées, et son vieux mur d’enceinte, jusqu’au petit port de la Goulette, apparu sur le bleu de la Méditerranée, au delà du vert limoneux de son lac.

Et, pourtant, que de mystère et de silence dans certains quartiers de cette Tunis ouverte aux paquebots, grouillante de garnison, et, trois fois par semaine, envahie d’un nouveau flot de touristes! car il existe, et cela à la sortie des souks et à cent mètres de la Porte de France, une Tunis d’Orient, une Tunis bien plus d’Asie que d’Afrique, avec ses hautes demeures verrouillées et grillées comme autant de forteresses, la Tunis des Arabes riches, longues façades aveugles, uniformément blanches, avec leurs larges portes cintrées aux vantaux de bronze oxydé et verdi, la Tunis du siège de saint Louis, la Tunis des Croisades, la Tunis apparue comme la clef d’or de l’Orient mystérieux aux rois-chevaliers de la chrétienté, la Tunis dont les murailles sarrazines connurent, avant les reîtres de Charles-Quint, les gonfaloniers de Venise et les archers de Barberousse.

Cette Tunis du moyen âge, qui m’avait échappé lors d’un premier séjour, et qu’une heure de désœuvrement m’a fait découvrir en rôdant au hasard à travers les rues, aucun guide ne vous l’indiquera, car elle n’existe pas pour eux. On n’y vend ni bibelots, ni étoffes curieuses. En dehors d’une unique voie réservée aux marchands de comestibles et tous de race indigène, on ne vend rien dans le morne quartier de l’aristocratie maure.

Ce sont, coupées d’angles et de retraits, de longues suites de voûtes, on dirait millénaires, tant les motifs de leurs piliers ont disparu sous les couches de chaux successives: longs couloirs crépusculaires, ils semblent creusés dans de la marne, avec des détails de sculpture, chapiteaux et colonnettes, comme noyés dans des blancheurs crayeuses et, de place en place, réapparus et resurgis. On sent que des siècles dorment là dans la pénombre et la poussière des siècles; et du mystère, et de la religion aussi.

Puis ce sont, profondes comme des puits, d’étroites rues à ciel ouvert: de grands murs les bordent, où surplombent très haut des moucharabiehs, tandis que, en contre-bas du sol, s’enfonce, dans un jour de soupirail, une large porte en plein cintre; et, par l’entrebâillement, des piliers coloriés apparaissent, des lueurs de mosaïques éclairent une ombre de caverne; et c’est sur un banc l’immobile rêverie d’un portier indigène, en veste et culotte bouffante, ou bien, le long des murs, accroupis, les capuchons et les burnous fantômes des familiers de la maison, et c’est le vestibule d’un riche, le riche qui, à Tunis et à Alger, a ses clients qu’il protège et nourrit, tout comme un patricien avait les siens à Rome.

Ici, l’Islam n’a pas bougé. Le Progrès, cette hélice, n’a pas même effleuré cette mer figée, la Tradition... et le mystère des voûtes recommence interrompu par des rues, jusqu’à ce qu’un lourd bâtiment sans fenêtre, enjambant la chaussée, fasse renaître et les voûtes et leur clair-obscur; et qu’elle soit couverte ou libre, la rue, ici, ce sont toujours les mêmes logis fermés, les mêmes façades aveugles et hostiles à l’Europe, les mêmes murailles spectrales où un subit renflement de grillage indique seul l’appartement des femmes, les femmes ici recluses et retranchées de la vie; et c’est partout le même aspect de maisons forteresses où règne en souveraine la loi du bon plaisir, le bon plaisir de l’_homme seigneur et tout-puissant_, et, de par le Coran, maître de la vie et de la mort.

D’ailleurs, aucun mouvement; les maisons silencieuses bordent des rues muettes, des rues aux passants rares, où je sens que ma présence inquiète et surprend. Aucun Européen ne s’y rencontre, et pourtant le quartier des Siciliens est tout proche...

Je vague et je rôde, seul de ma race et de mon costume, dans la torpeur d’une ville enchantée; les quelques burnous que je croise sont rayés de soie et d’une parfaite blancheur, des burnous de riches; ils s’écartent à peine sur des gandouras à passementeries lourdes et des vestes de moire, et tous ici portent le turban. Ils passent de loin en loin, majestueux et calmes, avec, à ma vue, un imperceptible dédain dans leurs larges prunelles noires, et c’est là tout ce que soulève mon intrusion de roumi. Parfois, une main ossifiée se tend hors d’un paquet de guenilles. Échoué contre un pilier, c’est un mendiant indigène qui demande l’aumône.

Le capuchon rabattu sur ses yeux, ses yeux le plus souvent obscurcis de taies, il ne sait même pas qui il implore; il a perçu un bruit de pas et machinalement a tendu la main, et pourtant des regards me guettent du haut de ces demeures qu’on croirait inhabitées, et ce sont des regards de femmes; mais les grillages peints en vert des moucharabiehs les dérobent, elles, à tous les yeux, et je ne les verrai jamais, jamais! Et, dans le silence de ce quartier léthargique, ce mot _jamais_ grandit et stupéfie, lourd de je ne sais quelle épouvante: jamais? Jamais je ne connaîtrai les visages aux sourcils croisés et aux paupières peintes de ces femmes, de ces indolentes et ennuyées recluses dont ma curiosité de touriste aura distrait quelques instants le loisir; et c’est à travers les mêmes rues blanches et monotones, mais dont l’aspect change et se transforme tous les dix pas par l’imprévu des retraits, des impasses et des angles, un émerveillement continu de l’esprit, un perpétuel ravissement de l’œil, une incessante mise en éveil de l’imagination amorcée par de nouveaux décors. Je marche dans de la réalité et dans du rêve, et tous les costumes rencontrés ajoutent encore du pittoresque au mystère du cadre.

... Un porteur d’eau indigène heurte à une porte close, un vantail clouté de fer s’entrebâille et l’embrasure encadre une vivante statue de bronze, et c’est l’éclair de deux yeux d’émail dans une face brune enturbanée, et ce sont, pareilles à deux massues de vieux buis, les jambes fauves et sèches sous la culotte bouffante, et l’harmonie du geste qui tient la cruche de cuivre appuyée à l’épaule...! ce geste millénaire qui n’a pas changé depuis des siècles et que les touristes de l’avenir retrouveront dans deux mille ans. Mais l’impression persistante, obsédante de cette promenade à travers un quartier de torpeur est qu’on y marche entre des cloîtres, qu’on y dérange des rêveries de harem, qu’on y peuple peut-être d’un monde de regrets des cerveaux enfantins de captives; car, pour toutes ces femmes d’Orient, l’Européen entrevu par leur fenêtre treillissée et peinte, c’est Paris; Paris, la ville unique, Paris, centre de l’univers, Paris, la ville de luxe et de plaisir, où les femmes sont libres; Paris, dont elles adoptent les modes attardées, Paris, dont les princesses beylicales font venir maintenant leur mobilier et leurs tapis, oui, leurs tapis... elles si près de l’Asie et plus proches de Kairouan.

Un regret, moins qu’un regret, un regard deviné, soupçonné derrière le renflement grillagé d’une fenêtre, voilà tout ce que l’Européen peut connaître de la femme d’Orient, car les masses empaquetées de voiles et trébuchantes, que vous croiserez à travers les rues des villes barbaresques, sont des servantes ou des femmes d’artisans: la mauresque née ne sort jamais à pied, jamais, même pour aller au cimetière et aux bains...

Parfois, une antique voiture, un trot de chevaux piaffeurs ébranlent d’un bruit de ferrailles une voûte séculaire; sur le siège, un cocher nègre triomphe dans des oripeaux de soie combien fanée, mais des stores de soie jaune sont strictement tirés sur toutes les glaces: ce sont des femmes arabes qui vont au jardin, le jardin que tout Tunisien de marque possède aux environs de la ville, à Bou-Saïd, le petit village bâti sur les ruines de Carthage, à l’Ariana, à la Manouba, ce Saint-Germain de la cour des beys.

Vous n’en verrez jamais plus; tout ce que vous pourrez tenter dans ce but sera peine perdue. Il n’y a que dans les romans de poète qu’un œillet rouge tombe des moucharabiehs ouvragés et dorés sur le front du _roumi_: vous ne rencontrerez pas d’Aziadée à Tunis, mais si la femme se dérobe, invisible, intangible, et demeure l’énigme blanche de ces hautes demeures, le cadre n’en subsiste pas moins puissamment évocateur... et par le labyrinthe des ruelles et des places, le charme de l’Orient continue et s’affirme et s’impose et grandit, il opprime même un peu à la longue, ce charme, à la manière d’un philtre ou d’un songe d’opium.