Hernani

Chapter 3

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LES MEMES, HERNANI, DOÑA SOL, SUITE.

HERNANI (_saluant_). Chers amis!

DON RICARDO (_allant à lui et s'inclinant_). Ton bonheur fait le nôtre, excellence!

DON FRANCISCO (_contemplant doña Sol_). Saint Jacques monseigneur[14]! c'est Vénus qu'il conduit!

DON MATIAS. D'honneur, on est heureux un pareil jour la nuit!

DON FRANCISCO (_montrant à don Matias la chambre nuptiale_). Qu'il va se passer là de gracieuses choses! Être fée, et tout voir, feux éteints, portes closes, Serait-ce pas charmant!

DON SANCHO (_à don Matias_). Il est tard. Partons-nous?

_Tous vont saluer les mariés et sortent, les uns par la porte, les autres par l'escalier du fond_.

HERNANI (_les reconduisant_). Dieu vous garde!

DON SANCHO (_resté le dernier, lui serre la main_). Soyez heureux!

_Il sort. Hernani et doña Sol restent seuls. Bruit de pas et de voix qui s'éloignent, puis cessent tout à fait. Pendant tout le commencement de la scène qui suit, les fanfares et les lumières éloignées s'éteignent par degrés. La nuit et le silence reviennent peu à peu_.

SCÈNE III.

HERNANI, DOÑA SOL.

DOÑA SOL. Ils s'en vont tous, Enfin!

HERNANI (_cherchant à l'attirer dans ses bras_). Cher amour!

DOÑA SOL (_rougissant et reculant_). C'est... qu'il est tard, ce me semble.

HERNANI. Ange! il est toujours tard pour être seuls ensemble.

DOÑA SOL. Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur?

HERNANI. Tu dis vrai. Le bonheur, amie[15], est chose grave. Il veut des coeurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs. Son sourire est moins près du rire que des pleurs.

DOÑA SOL. Dans vos yeux, ce sourire est le jour.

_Hernani cherche à l'entraîner vers la porte. Elle rougit_. Tout à l'heure.

HERNANI. Oh! je suis ton esclave! Oui, demeure, demeure! Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien. Tu sais ce que tu fais! ce que tu fais est bien! Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âme Brûle. Eh! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme, Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts, Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts. Car le géant est pris, le Vésuve est esclave, Et que t'importe à toi son coeur rongé de lave? Tu veux des fleurs? c'est bien! Il faut que de son mieux Le volcan tout brûlé s'épanouisse aux yeux!

DOÑA SOL. Oh! que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon coeur!

HERNANI. Quel est ce nom, madame? Ah! ne me nomme plus de ce nom, par pitié! Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié! Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve, Un Hernani, dont l'oeil avait l'éclair du glaive, Un homme de la nuit et des monts, un proscrit Sur qui le mot _vengeance_ était partout écrit, Un malheureux traînant après lui l'anathème! Mais je ne connais pas ce Hernani.--Moi, j'aime Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol. Je suis Jean d'Aragon, mari de doña Sol! Je suis heureux!

DOÑA SOL. Je suis heureuse!

HERNANI. Que m'importe Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte! Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un ange du Seigneur m'attendait sur le seuil. J'entre, et remets debout les colonnes brisées, Je rallume le feu, je rouvre les croisées, Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour, Je ne suis plus que joie, enchantement, amour. Qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles, Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma doña Sol[16] rouge et le front baissé, Qu'on nous laisse[17] tous deux, et le reste est passé! Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence J'efface tout, j'oublie! Ou sagesse ou démence, Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien!

DOÑA SOL (_examinant sa toison-d'or_). Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien!

HERNANI. Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte[18].

DOÑA SOL. Je n'ai pas remarqué. Tout autre, que m'importe! Puis, est-ce le velours ou le satin encor? Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or. Vous êtes noble et fier, monseigneur.

_Il veut l'entraîner._ Tout à l'heure! Un moment!--Vois-tu bien, c'est la joie et je pleure! Viens voir la belle nuit.

_Elle va à la balustrade_. Mon duc, rien qu'un moment! Le temps de respirer et de voir seulement. Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite! Dis, ne le crois-tu pas? sur nous, tout en dormant, La nature à demi veille amoureusement. Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose. Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose! Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. La lune tout à l'heure à l'horizon montait Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble, Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant, Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment!

HERNANI. Ah! qui n'oublierait tout à cette voix céleste! Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste. Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté, Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries, Ma pensé entraînée erre en tes rêveries!

DOÑA SOL. Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout à coup, chantât?...

HERNANI (_souriant_). Capricieuse! Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants!

DOÑA SOL. Le bal! Mais un oiseau qui chanterait aux champs! Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse, Ou quelque flûte au loin!... Car la musique est douce, Fait l'âme harmonieuse, et, comme un divin choeur, Éveille mille voix qui chantent dans le coeur Ah! ce serait charmant[19]!

_On entend le bruit lointain d'un cor dans l'ombre._ Dieu! je suis exaucée!

HERNANI (_tressaillant, à part_). Ah! malheureuse!

DOÑA SOL. Un ange a compris ma pensée. Ton bon ange sans doute?

HERNANI (_amèrement_). Oui, mon bon ange!

_Le cor recommence.--A part_. Encor!

DOÑA SOL (_souriant_). Don Juan, je reconnais le son de votre cor!

HERNANI. N'est-ce pas?

DOÑA SOL. Seriez-vous dans cette sérénade De moitié[20]?

HERNANI. De moitié, tu l'as dit.

DOÑA SOL. Bal maussade! Oh! que j'aime bien mieux le cor au fond des bois! Et puis, c'est votre cor, c'est comme votre voix.

_Le cor recommence._

HERNANI (_à part_). Ah! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie.

DOÑA SOL. Don Juan, cette harmonie emplit le coeur de joie.

HERNANI (_se levant terrible_). Nommez-moi Hernani! nommez-moi Hernani! Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini!

DOÑA SOL (_tremblante_). Qu'avez-vous?

HERNANI. Le vieillard!

DOÑA SOL. Dieu! quels regards funèbres! Qu'avez-vous?

HERNANI. Le vieillard, qui rit dans les ténèbres! --Ne le voyez-vous pas?

DOÑA SOL. Où vous égarez-vous? Qu'est-ce que ce vieillard?

HERNANI. Le vieillard!

DOÑA SOL (_tombant à genoux_). A genoux Je t'en supplie, oh! dis, quel secret te déchire? Qu'as-tu?

HERNANI. Je l'ai juré!

DOÑA SOL. Juré?

_Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s'arrête tout à coup et passe la main sur son front_.

HERNANI (à part). Qu'allais-je dire? Épargnons-la.

_Haut_. Moi, rien. De quoi t'ai-je parlé?

DOÑA SOL. Vous avez dit...

HERNANI. Non. Non. J'avais l'esprit troublé... Je souffre un peu, vois-tu. N'en prends pas d'épouvante.

DOÑA SOL. Te faut-il quelque chose? ordonne à ta servante.

_Le cor recommence_.

HERNANI (_à part_). Il le veut! il le veut! Il a mon serment!

_Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard_. --Rien! Ce devrait être fait[21]!--Ah!...

DOÑA SOL. Tu souffres donc bien.

HERNANI. Une blessure ancienne, et qui semblait fermée, Se rouvre...

_A part_. Éloignons-la.

_Haut_. Doña Sol, bien-aimée, Écoute. Ce coffret qu'en des jours--moins heureux Je portais avec moi...

DOÑA SOL. Je sais ce que tu veux. Eh bien, qu'en veux-tu faire?

HERNANI. Un flacon qu'il renferme Contient un élixir, qui pourra mettre un terme Au mal que je ressens.--Va!

DOÑA SOL. J'y vais, mon seigneur.

_Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.

SCÈNE IV.

HERNANI (_seul_). Voilà donc ce qu'il vient faire de mon bonheur! Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille! Oh! que la destinée amèrement me raille!

_Il tombe dans une profonde et convulsive rêverie, puis se détourne brusquement_. Eh bien?...--Mais tout se tait. Je n'entends rien venir. Si je m'étais trompé?...

_Le masque en domino noir parait au haut de la rampe. Hernani s'arrête pétrifié_.

SCÈNE V.

HERNANI, LE MASQUE.

LE MASQUE. «Quoi qu'il puisse advenir, Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l'heure, S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins. Tout sera fait.»--Ce pacte eut les morts pour témoins. Eh bien, tout est-il fait?

HERNANI (_à voix basse_). C'est lui!

LE MASQUE. Dans ta demeure Je viens, et je te dis qu'il est temps. C'est mon heure. Je te trouve en retard.

HERNANI. Bien. Quel est ton plaisir? Que feras-tu de moi? Parle.

LE MASQUE. Tu peux choisir Du fer ou du poison. Ce qu'il faut, je l'apporte. Nous partirons tous deux.

HERNANI. Soit.

LE MASQUE. Prions-nous?

HERNANI. Qu'importe!

LE MASQUE. Que prends-tu?

HERNANI. Le poison.

LE MASQUE. Bien!--Donne-moi ta main.

_Il présente une fiole à Hernani, qui la reçoit en pâlissant_. Bois,--pour que je finisse.

_Hernani approche la fiole de ses lèvres, puis recule_.

HERNANI. Oh! par pitié, demain!-- Oh! s'il te reste un coeur, duc, ou du moins une âme, Si tu n'es pas un spectre échappé de la flamme, Un mort damné, fantôme ou démon désormais, Si Dieu n'a point encor mis sur ton front: jamais! Si tu sais ce que c'est que ce bonheur suprême D'aimer, d'avoir vingt ans, d'épouser quand on aime, Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras, Attends jusqu'à demain! Demain tu reviendras!

LE MASQUE. Simple qui parle ainsi! Demain! demain!--Tu railles! Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles! Et que ferais-je, moi, cette nuit? J'en mourrais. Et qui viendrait te prendre et t'emporter après? Seul descendre au tombeau! Jeune homme, il faut me suivre!

HERNANI. Eh bien, non! et de toi, démon, je me délivre! Je n'obéirai pas.

LE MASQUE. Je m'en doutais. Fort bien. Sur quoi donc m'as-tu fait ce serment!--Ah! sur rien. Peu de chose, après tout! La tête de ton père! Cela peut s'oublier. La jeunesse est légère.

HERNANI. Mon père! Mon père!...--Ah! j'en perdrai la raison!

LE MASQUE. Non, ce n'est qu'un parjure et qu'une trahison.

HERNANI Duc!

LE MASQUE. Puisque les aînés des maisons espagnoles Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles, Adieu!

_Il fait un pas pour sortir_.

HERNANI. Ne t'en va pas.

LE MASQUE. Alors...

HERNANI. Vieillard cruel

_Il prend la fiole._ Revenir sur mes pas à la porte du ciel!

_Rentre doña Sol, sans voir le masque, qui est debout, au fond_.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, DOÑA SOL.

DOÑA SOL. Je n'ai pu le trouver, ce coffret.

HERNANI(_à part_). Dieu! C'est elle! Dans quel moment!

DOÑA SOL. Qu'a-t-il? je l'effraie, il chancelle A ma voix!--Que tiens-tu dans ta main? quel soupçon! Que tiens-tu dans ta main? réponds.

_Le domino s'est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy._ C'est du poison!

HERNANI. Grand Dieu!

DOÑA SOL (_à Hernani_). Que t'ai-je fait? quel horrible mystère! Vous me trompiez, don Juan!

HERNANI. Ah! j'ai dû te le taire. J'ai promis de mourir au duc qui me sauva. Aragon doit payer cette dette à Silva.

DOÑA SOL. Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe Tous vos autres serments!

_A don Ruy Gomez._ Duc, l'amour me rend forte, Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.

DON RUY GOMEZ (_immobile_). Défends-le, si tu peux, contre un serment juré.

DOÑA SOL. Quel serment?

HERNANI. J'ai juré.

DOÑA SOL. Non, non, rien ne te lie! Cela ne se peut pas! Crime! attentat! folie!

DON RUY GOMEZ. Allons, duc!

_Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'entraîner_.

HERNANI. Laissez-moi, doña Sol. Il le faut. Le duc a ma parole, et mon père est là-haut!

DOÑA SOL (_à don Ruy Gomez_). Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime! Savez-vous ce que c'est que doña Sol? Longtemps, Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans, J'ai fait la fille douce, innocente et timide, Mais voyez-vous cet oeil de pleurs de rage humide?

_Elle tire un poignard de son sein_. Voyez-vous ce poignard?--Ah! vieillard insensé, Craignez vous pas le fer quand l'oeil a menacé? Prenez-garde, don Ruy!--Je suis de la famille. Mon oncle!--Écoutez-moi. Fussé-je votre fille[22], Malheur si vous portez la main sur mon époux!

_Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc_. Ah! je tombe à vos pieds! Ayez pitié de nous! Grâce! Hélas! monseigneur, je ne suis qu'une femme, Je suis faible, ma force avorte dans mon âme, Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux! Ah! je vous en supplie, ayez pitié de nous.

DON RUY GOMEZ. Doña Sol!

DOÑA SOL. Pardonnez! Nous autres Espagnoles, Notre douleur s'emporte à de vives paroles, Vous le savez. Hélas! vous n'étiez pas méchant! Pitié! vous me tuez, mon oncle, en le touchant! Pitié! je l'aime tant!

DON RUY GOMEZ (_sombre_). Vous l'aimez trop!

HERNANI. Tu pleures!

DOÑA SOL. Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures! Non! je ne le veux pas.

_A don Ruy_. Faites grâce aujourd'hui! Je vous aimerai bien aussi, vous.

DON RUY GOMEZ. Après lui! De ces restes d'amour, d'amitié,--moins encore, Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore?

_Montrant Hernani_. Il est seul! il est tout! Mais moi, belle pitié! Qu'est-ce que je peux faire avec votre amitié? O rage! il aurait, lui, le coeur, l'amour, le trône, Et d'un regard de vous il me ferait l'aumône! Et s'il fallait un mot à mes voeux insensés, C'est lui qui vous dirait:--Dis cela, c'est assez!-- En maudissant tous bas le mendiant avide! Auquel il faut jeter le fond du verre vide Honte! dérision! non. Il faut en finir. Bois.

HERNANI. Il a ma parole, et je dois la tenir.

DON RUY GOMEZ. Allons!

_Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras_.

DOÑA SOL. Oh! pas encor! Daignez tous deux m'entendre.

DON RUY GOMEZ. Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.

DOÑA SOL. Un instant!--Mon seigneur! Mon don Juan!--Ah! tous deux Vous êtes bien cruels! Qu'est-ce que je veux d'eux? Un instant! voilà tout, tout ce que je réclame! Enfin, on laisse dire à cette pauvre femme Ce qu'elle a dans le coeur!...--Oh! laissez-moi parler!

DON RUY GOMEZ (_à Hernani_). J'ai hâte.

DOÑA SOL. Messeigneurs, vous me faites trembler! Que vous ai-je donc fait?

HERNANI. Ah! son cri me déchire.

DOÑA SOL (_lui retenant toujours le bras_). Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire!

DON RUY GOMEZ (_à Hernani_). Il faut mourir.

DOÑA SOL (_toujours pendue au bras d'Hernani_). Don Juan, lorsque j'aurai parlé Tout ce que tu voudras, tu le feras.

_Elle lui arrache la fiole_. Je l'ai!

_Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné_.

DON RUY GOMEZ. Puisque je n'ai céans affaire qu'à deux femmes, Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des âmes. Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors, Et je vais à ton père en parler chez les morts! --Adieu...

_Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient_.

HERNANI. Duc, arrêtez!

_A doña Sol._ Hélas! je t'en conjure, Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure? Veux-tu que partout j'aille avec la trahison Écrite sur le front? Par pitié, ce poison, Rends-le-moi! Par l'amour, par notre âme immortelle!...

DOÑA SOL (_sombre_). Tu veux?

_Elle boit_. Tiens, maintenant.

DON RUY GOMEZ (_à part_). Ah! c'était donc pour elle!

DOÑA SOL (_rendant à Hernani la fiole à demi vidée_). Prends, te dis-je.

HERNANI (_à don Ruy_). Vois-tu, misérable vieillard!

DOÑA SOL. Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.

HERNANI (_prenant la fiole_). Dieu!

DOÑA SOL. Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne, Toi! Tu n'as pas le coeur d'une épouse chrétienne. Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva. Mais j'ai bu la première et suis tranquille.--Va! Bois si tu veux!

HERNANI. Hélas! qu'as-tu fait, malheureuse?

DOÑA SOL. C'est toi qui l'as voulu.

HERNANI. C'est une mort affreuse!

DOÑA SOL. Non. Pourquoi donc?

HERNANI. Ce philtre au sépulcre conduit.

DOÑA SOL. Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit? Qu'importe dans quel lit?

HERNANI. Mon père, tu te venges Sur moi qui t'oubliais!

_Il porte la fiole à sa bouche_.

DOÑA SOL (_se jetant sur lui_). Ciel! des douleurs étranges!... Ah! jette loin de toi ce philtre!--Ma raison S'égare. Arrête! Hélas! mon don Juan, ce poison Est vivant! ce poison dans le coeur fait éclore Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore! Oh! je ne savais pas qu'on souffrît à ce point! Qu'est-ce donc que cela? c'est du feu! Ne bois point! Oh! tu souffrirais trop!

HERNANI (_a don Ruy_). Ah! ton âme est cruelle! Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle?

_Il boit et jette la fiole_.

DOÑA SOL. Que fais-tu?

HERNANI. Qu'as-tu fait?

DOÑA SOL. Viens, ô mon jeune amant, Dans mes bras.

_Ils s'asseyent l'un près de l'autre_. N'est-ce pas qu'on souffre horriblement?

HERNANI. Non.

DOÑA SOL. Voilà notre nuit de noces commencée! Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée?

HERNANI. Ah!

DON RUY GOMEZ. La fatalité s'accomplit.

HERNANI. Désespoir! O tourment! doña Sol souffrir, et moi le voir!

DOÑA SOL. Calme-toi. Je suis mieux.--Vers des clartés nouvelles Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes. Partons d'un vol égal vers un monde meilleur. Un baiser seulement, un baiser!

_Ils s'embrassent_.

DON RUY GOMEZ. O douleur!

HERNANI (_d'une voix affaiblie_). Oh! béni soit le ciel qui m'a fait une vie D'abîmes entourée et de spectres suivie, Mais qui permet que, las d'un si rude chemin, Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main!

DON RUY GOMEZ. Qu'ils sont heureux[23]!

HERNANI (_d'une voix d plus en plus faible_). Viens, viens... doña Sol... tout est sombre... Souffres-tu?

DOÑA SOL (_d'une voix également éteinte_). Rien, plus rien.

HERNANI. Vois-tu des feux dans l'ombre?

DOÑA SOL. Pas encor.

HERNANI (_avec un soupir_). Voici...

_Il tombe_.

DON RUY GOMEZ (_soulevant sa tête, qui retombe_). Mort!

DOÑA SOL (_échevelée, et se dressant à demi sur son séant_). Mort! non pas! nous dormons. Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons. Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce.

_D'une voix qui s'éteint_. Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce. Il est las.

_Elle retourne la figure d'Hernani_. Mon amour, tiens-toi vers moi tourné. Plus près... plus près encor...

_Elle retombe_.

DON RUY GOMEZ. Morte!--Oh! je suis damné.

_Il se tue_.

NOTES.

PREFACE.

1: poëte mort. In the volume entitled «Littérature et Philosophie mêlées» of the _édition définitive_, Hugo has an article «sur M. Dovalle», which contains this quotation. Charles Dovalle, born 1807, killed in a duel 1829, was the author of a volume of poetry, «Le Sylphe», which appeared in 1830, with a preface by Hugo.

2: censure. During the Revolution all restrictions upon the liberty of the press were removed, but in 1810 a directorship was established. The charter of Louis XVIII in 1814 restored full liberty, but restrictions were presently imposed, nevertheless. In 1819 the censorship gave place to a system of sureties. An ordinance of St. Cloud, in 1830, suspending the liberty of the press was one of the causes of the revolution in that year, and the restrictions were temporarily removed. Since then a limited censorship has generally been maintained, but chiefly in regard to politics and criminal processes.

3: règles de d'Aubignac. François Hédelin, abbé d'Aubignac (1604-1676), was an authoritative literary critic, champion of Aristotle and the three unities, author of a prose tragedy, Zénobie, composed according to these rules and very stupid, and of a «Pratique du Théâtre». He was a bitter opponent of Corneille.

4: Cujas (1522-1590), a celebrated jurist of Toulouse, who interpreted the Roman law in a more historical and less practical sense than had been usual in France. His name thus stands for legal pedantry. _Coutumes_ means legal usages, unwritten law.

5: Ni talons rouges, ni bonnets rouges. To wear red heels was a privilege of aristocracy under the _ancien régime_, and the _bonnet rouge_ was the liberty cap adopted as a head-dress by the Revolutionists.

6: L'autre Saint Office, the Inquisition.

7: Romancero general, a collection of Spanish ballads, first published under this name in 1604 and 1605. They were taken for the most part, however, from song-books of the previous century, especially a _Cancionero general_ of 1511, and a _Cancionero de romances_ of 1555. But Hugo derived little from the _Romancero general_ except the spirit of chivalry with which his drama is imbued.

8: The absurdly rigid critics of Corneille's day (1606-1684) found fault even with the «Cid» for not being sufficiently classical; Corneille himself called «Don Sanche» _une comédie héroïque_, and was at great pains to defend it as _un poème d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez les anciens_. «Nicomède» gave him the same misgivings, and Voltaire, the most meticulous of critics, charged it with being _trop vulgaire, trop populaire_.

9: Bourges. The cathedral of Bourges, a small city in central France, is one of the most sincere and impressive monuments of Gothic architecture. Its massiveness and originality atone easily for the incongruities of its style.

10: PENDANT OPERA INTERRUPTA, Virgil, AEneid, iv. 88.