Chapter 1
DON CARLOS, DOÑA SOL, HERNANI.
HERNANI (_immobile, les bras toujours croisés, et ses yeux étincelants fixés sur le roi_). Ah! le ciel m'est témoin Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin!
DOÑA SOL. Hernani, sauvez-moi de lui!
HERNANI. Soyez tranquille, Mon amour!
DON CARLOS. Que font donc mes amis par la ville? Avoir laissé passer ce chef de bohémiens!
_Appelant_. Monterey!
HERNANI. Vos amis sont au pouvoir des miens. Et ne réclamez pas leur épée impuissante, Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante. Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi Vidons entre nous deux notre querelle ici. Quoi! vous portiez la main sur cette jeune fille! C'était d'un imprudent, seigneur roi de Castille, Et d'un lâche!
DON CARLOS (_souriant avec dédain_). Seigneur bandit, de vous à moi Pas de reproche!
HERNANI. Il raille! Oh! je ne suis pas roi; Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille; Ma colère va haut et me monte à sa taille[17], Et, prenez garde, on craint, quand on me fait affront, Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front! Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.
_Il lui saisit le bras_. Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure? Écoutez. Votre père a fait mourir le mien, Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme, Je vous hais, je vous hais,--oui, je te hais dans l'âme![18]
DON CARLOS. C'est bien.
HERNANI. Ce soir pourtant ma haine était bien loin. Je n'avais qu'un désir, qu'une ardeur, qu'un besoin, Doña Sol!--Plein d'amour, j'accourais... Sur mon âme! Je vous trouve essayant contre elle un rapt infâme! Quoi! vous que j'oubliais, sur ma route placé! Seigneur, je vous le dis, vous êtes insensé! Don Carlos, te voilà pris dans ton propre piège. Ni fuite, ni secours! je te tiens et t'assiège! Seul, entouré partout d'ennemis acharnés, Que vas-tu faire?
DON CARLOS (_fièrement_). Allons! vous me questionnez!
HERNANI. Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe. Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe. Tu ne seras touché par un autre que moi. Défends-toi donc.
_Il tire son épée_.
DON CARLOS. Je suis votre seigneur le roi. Frappez. Mais pas de duel.
HERNANI. Seigneur, qu'il te souvienne Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne.
DON CARLOS. Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom, Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon[19], Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.
HERNANI. Peut-être.
DON CARLOS. Pas de duel. Assassinez-moi. Faites.
HERNANI. Crois-tu donc que les rois à moi[20] me sont sacrés? Çà[21], te défendras-tu?
DON CARLOS. Vous m'assassinerez!
_Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui_. Ah! vous croyez, bandits, que vos brigades viles Pourront impunément s'épandre dans les villes? Que teints de sang, chargés de meurtres, malheureux! Vous pourrez après tout faire les généreux, Et que nous daignerons, nous, victimes trompées, Ennoblir vos poignards du choc de nos épées? Non, le crime vous tient. Partout vous le traînez. Nous, des duels avec vous! arrière! assassinez.
_Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pavé_.
HERNANI. Va-t'en donc!
_Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur_. Nous aurons des rencontres meilleures. Va-t'en.
DON CARLOS. C'est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal. Mon premier soin sera de mander le fiscal[22]. A-t-on fait mettre à prix votre tête?
HERNANI. Oui.
DON CARLOS. Mon maître, Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître. Je vous en avertis, partout je vous poursuis. Je vous fais mettre au ban du royaume[23].
HERNANI. J'y suis Déjà.
DON CARLOS. Bien.
HERNANI. Mais la France est auprès de l'Espagne. C'est un port[24].
DON CARLOS. Je vais être empereur d'Allemagne. Je vous fais mettre au ban de l'empire.
HERNANI. A ton gré. J'ai le reste du monde où je te braverai. Il est plus d'un asile où ta puissance tombe[25].
DON CARLOS. Et quand j'aurai le monde?
HERNANI. Alors j'aurai la tombe.
DON CARLOS. Je saurai déjouer vos complots insolents.
HERNANI. La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, Mais elle vient.
DON CARLOS (_riant à demi, avec dédain_). Toucher à la dame qu'adore Ce bandit!
HERNANI (_dont les yeux se rallument_). Songes-tu que je te tiens encore? Ne me rappelle pas, futur césar romain, Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main, Et que si je serrais cette main trop loyale J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale!
DON CARLOS. Faites.
HERNANI. Va-t'en! va-t'en!
_Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi_. Fuis, et prends ce manteau. Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.
_Le roi s'enveloppe du manteau_. Pars tranquille à présent. Ma vengeance altérée[26] Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.
DON CARLOS. Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi, Ne demandez un jour ni grâce ni merci!
_Il sort_.
SCÈNE IV.
HERNANI, DOÑA SOL.
DOÑA SOL (_saisissant la main d'Hernani_). Maintenant, fuyons vite.
HERNANI (_la repoussant avec une douceur grave_). Il vous sied, mon amie, D'être dans mon malheur toujours plus raffermie, De n'y point renoncer, et de vouloir toujours Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours. C'est un noble dessein, digne d'un coeur fidèle! Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d'elle, Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi Ce trésor de beauté qui rend jaloux un roi, Pour que ma doña Sol me suive et m'appartienne, Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne, Pour l'entraîner sans honte encore et sans regrets, Il n'est plus temps; je vois l'échafaud de trop près.
DOÑA SOL. Que dites-vous?
HERNANI. Ce roi que je bravais en face Va me punir d'avoir osé lui faire grâce. Il fuit; déjà peut-être il est dans son palais. Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets, Ses seigneurs, ses bourreaux...
DOÑA SOL. Hernani! Dieu! je tremble. Eh bien! hâtons-nous donc alors! fuyons ensemble!
HERNANI. Ensemble! non, non. L'heure en est passée. Hélas! Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable, J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable, Ma montagne, mon bois, mon torrent,--ta pitié M'enhardissait,--mon pain de proscrit, la moitié Du lit vert et touffu que la forêt me donne; Mais t'offrir la moitié de l'échafaud! pardonne, Doña Sol! l'échafaud, c'est à moi seul!
DOÑA SOL. Pourtant Vous me l'aviez promis!
HERNANI (_tombant à ses genoux_). Ange! ah! dans cet instant Où la mort vient peut-être, où s'approche dans l'ombre Un sombre dénoûment pour un destin bien sombre, Je le déclare[27] ici, proscrit, traînant au flanc[28] Un souci profond, né dans un berceau sanglant, Si noir que soit le deuil qui s'épand sur ma vie, Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie[29]; Car vous m'avez aimé! car vous me l'avez dit! Car vous avez tout bas béni mon front maudit!
DOÑA SOL (_penchée sur sa tête_). Hernani!
HERNANI. Loué soit le sort doux et propice Qui me mit cette fleur au bord du précipice!
_Il se relève_. Et ce n'est pas pour vous que je parle en ce lieu, Je parle pour le ciel qui m'écoute, et pour Dieu.
DOÑA SOL. Souffre que je te suive.
HERNANI. Ah! ce serait un crime Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme. Va, j'en ai respiré le parfum, c'est assez! Renoue à d'autres jours[30] tes jours par moi froissés. Epouse ce vieillard. C'est moi qui te délie. Je rentre dans ma nuit. Toi, soit heureuse, oublie!
DOÑA SOL. Non, je te suis! je veux ma part de ton linceul! Je m'attache à tes pas.
HERNANI (_la serrant dans ses bras_). Oh! laisse-moi fuir seul.
_Il la quitte avec un mouvement convulsif_.
DOÑA SOL (_douloureusement et joignant les mains_). Hernani! tu me fuis! Ainsi donc, insensée, Avoir donné sa vie, et se voir repoussée, Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui[31], Pas même le bonheur de mourir près de lui!
HERNANI. Je suis banni! je suis proscrit! je suis funeste!
DOÑA SOL. Ah! vous êtes ingrat!
HERNANI (_revenant sur ses pas_). Eh bien, non! non, je reste, Tu le veux, me voici. Viens, oh! viens dans mes bras! Je reste, et resterai tant que tu le voudras. Oublions-les! restons.
_Il s'assied sur un banc_. Sieds-toi sur cette pierre.
_Il se place à ses pieds_. Des flammes de tes yeux inonde ma paupière, Chante-moi quelque chant comme parfois le soir Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir. Soyons heureux! buvons, car la coupe est remplie, Car cette heure est à nous, et le reste est folie. Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux D'aimer et de savoir qu'on vous aime à genoux? D'être deux? d'être seuls? et que c'est douce chose De se parler d'amour la nuit quand tout repose? Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein, Doña Sol! mon amour! ma beauté!
_Bruit de cloches au loin_.
DOÑA SOL (_se levant effarée_). Le tocsin! Entends-tu? le tocsin!
HERNANI (_toujours à genoux_). Eh non! c'est notre noce Qu'on sonne.
_Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues_.
DOÑA SOL. Lève-toi! fuis! Grand Dieu! Saragosse S'allume!
HERNANI (_se soulevant à demi_). Nous aurons une noce aux flambeaux.
DOÑA SOL. C'est la noce des morts! la noce des tombeaux!
_Bruit d'épées. Cris_.
HERNANI (_se recouchant sur le banc de pierre_). Rendormons-nous!
UN MONTAGNARD (_L'épée à la main, accourant_). Seigneur, les sbires[32], les alcades[33], Débouchent dans la place en longues cavalcades! Alerte[34], monseigneur!
_Hernani se lève_.
DOÑA SOL (_pale_). Ah! tu l'avais bien dit!
LE MONTAGNARD. Au secours!
HERNANI (_au montagnard_). Me voici. C'est bien.
CRIS CONFUS (_au dehors_). Mort au bandit!
HERNANI (_au montagnard_). Ton épée.
_A doña Sol_. Adieu donc!
DOÑA SOL. C'est moi qui fais ta perte! Où vas-tu?
_Lui montrant la petite porte_. Viens! Fuyons par cette porte ouverte.
HERNANI. Dieu! laisser mes amis! que dis-tu?
_Tumulte et cris_.
DOÑA SOL. Ces clameurs Me brisent.
_Retenant Hernani_. Souviens-toi que si tu meurs, je meurs!
HERNANI (_la tenant embrassée_). Un baiser!
DOÑA SOL. Mon époux! mon Hernani! mon maître!
HERNANI (_la baisant au front_). Hélas! c'est le premier.
DOÑA SOL. C'est le dernier peut-être.
_Il part. Elle tombe sur le banc_.
ACTE TROISIÈME - LE VIEILLARD.
LE CHATEAU DE SILVA DANS LES MONTAGNES D'ARAGON.
_La galerie des portraits de la famille de Silva; grande salle, dont ces portraits, entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète; toutes ces armures des siècles différents_.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOÑA SOL, _blanche, et debout près d'une table;_ DON RUY GOMEZ DE SILVA, _assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chêne_.
DON RUY GOMEZ. Enfin! c'est aujourd'hui! dans une heure on sera Ma duchesse! plus d'oncle[1]! et l'on m'embrassera! Mais m'as-tu pardonné? J'avais tort, je l'avoue. J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue. J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû Te condamner ainsi sans avoir entendu. Que l'apparence a tort! Injustes que nous sommes! Certe[2], ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes. C'est égal. Je devais n'en pas croire mes yeux. Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux!
DOÑA SOL (_immobile et grave_). Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme?
DON RUY GOMEZ. Moi! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme On n'a point de galants lorsqu'on est doña Sol, Et qu'on a dans le coeur de bon sang espagnol.
DOÑA SOL. Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-être On le verra bientôt[3].
DON RUY GOMEZ (_se levant et allant à elle_). Écoute, on n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi? Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace. Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux De soi. Dérision! que cet amour boiteux, Qui nous remet au coeur tant d'ivresse et de flamme, Ait oublié[4] le corps en rajeunissant l'âme! --Quand passe un jeune pâtre--oui, c'en est là[5]!--souvent, Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant, Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées, Souvent je dis tout bas:--O mes tours crénelées, Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, Oh! que je donnerais mes blés et mes forêts, Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront, Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front! Car ses cheveux sont noirs, car son oeil reluit comme Le tien[6], tu peux le voir, et dire: Ce jeune homme! Et puis penser à moi qui suis vieux. Je le sais! Pourtant j'ai nom Silva[7], mais ce n'est plus assez! Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime! Le tout, pour être[8] jeune et beau comme toi-même! Mais à quoi vais-je ici rêver? Moi, jeune et beau! Qui te dois de si loin devancer au tombeau!
DOÑA SOL. Qui sait?
DON RUY GOMEZ. Mais va, crois-moi, ces cavaliers frivoles N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles[9]. Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux, Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux, A l'aile vive et peinte[10], au langoureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. Nos pas sont lourds? nos yeux arides? Nos fronts ridés? Au coeur on n'a jamais de rides[11]. Hélas! quand un vieillard aime, il faut l'épargner. Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner. Oh! mon amour n'est point comme un jouet de verre Qui brille et tremble; oh! non, c'est un amour sévère, Profond, solide, sûr, paternel, amical, De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal! Voilà comme je t'aime, et puis je t'aime encore De cent autres façons, comme on aime l'aurore, Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux! De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle[12], je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle!
DOÑA SOL. Hélas!
DON RUY GOMEZ. Et puis, vois-tu, le monde trouve beau, Lorsqu'un homme s'éteint, et lambeau par lambeau S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe, Qu'une femme, ange pur, innocente colombe, Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor[13] souffrir L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir. C'est une oeuvre sacrée et qu'à bon droit on loue Que[14] ce suprême effort d'un coeur qui se dévoue, Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour, Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour! Ah! tu seras pour moi cet ange au coeur de femme Qui du pauvre vieillard réjouit encor[15] l'âme, Et de ses derniers ans[16] lui porte la moitié, Fille par le respect et soeur par la pitié.
DOÑA SOL. Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre, Monseigneur. Ce n'est pas une raison pour vivre Que[17] d'être jeune. Hélas! je vous le dis, souvent Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant, Et leurs yeux brusquement referment leur paupière, Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.
DON RUY GOMEZ. Oh! les sombres discours! Mais je vous gronderai, Enfant! un pareil jour est joyeux et sacré. Comment, à ce propos[18], quand l'heure nous appelle, N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle? Mais, vite! habillez-vous. Je compte les instants. La parure de noce!
DOÑA SOL. Il sera toujours temps.
DON RUY GOMEZ. Non pas.
_Entre un page_. Que veut Iaquez!
LE PAGE. Monseigneur, à la porte Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe, Est là qui vous demande asile.
DON RUY GOMEZ. Quel qu'il soit, Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit. Qu'il vienne.--Du dehors a-t-on quelques nouvelles? Que dit-on de ce chef de bandits infidèles Qui remplit nos forêts de sa rébellion?
LE PAGE. C'en est fait d'Hernani[19], c'en est fait du lion De la montagne.
DOÑA SOL (_à part_). Dieu!
DON RUY GOMEZ. Quoi!
LE PAGE. La bande est détruite. Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite. La tête d'Hernani vaut mille écus du roi[20] Pour l'instant[21]; mais on dit qu'il est mort.
DOÑA SOL (_à part_). Quoi! sans moi, Hernani!
DON RUY GOMEZ. Grâce au ciel! il est mort, le rebelle! On peut se réjouir maintenant, chère belle. Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil! Aujourd'hui, double fête!
DOÑA SOL (_à part_). Oh! des habits de deuil!
_Elle sort_.
DON RUY GOMEZ (_au page_). Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne.
_Il se rassied dans son fauteuil_. Je veux la voir parée ainsi qu'une madone, Et, grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin, Belle à faire à genoux tomber un pèlerin. A propos, et celui qui nous demande un gîte? Dis-lui d'entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.
_Le page salue et sort_. Laisser son hôte attendre! ah! c'est mal!
_La porte du fond s'ouvre. Parait Hernani déguisé en pèlerin. Le duc se lève et va à sa rencontre_.
SCÈNE II.
DON RUY GOMEZ, HERNANI.
_Hernani s'arrête sur le seuil de la porte_.
HERNANI. Monseigneur, Paix et bonheur à vous[22]!
DON RUY GOMEZ (_le saluant de la main_). A toi paix et bonheur, Mon hôte!
_Hernani entre. Le duc se rassied_. N'es-tu pas pèlerin?
HERNANI (_s'inclinant_). Oui.
DON RUY GOMEZ. Sans doute Tu viens d'Armillas[23]?
HERNANI. Non. J'ai pris une autre route; On se battait par là.
DON RUY GOMEZ. La troupe du banni, N'est-ce pas?
HERNANI. Je ne sais.
DON RUY GOMEZ. Le chef, le Hernani, Que devient-il? sais-tu?
HERNANI. Seigneur, quel est cet homme?
DON RUY GOMEZ. Tu ne le connais pas? tant pis! la grosse somme Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani. C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni. Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre[24].
HERNANI. je n'y vais pas.
DON RUY GOMEZ. Sa tête est à qui veut la prendre.
HERNANI (_à part_). Qu'on y vienne!
DON RUY GOMEZ. Où vas-tu, bon pèlerin?
HERNANI. Seigneur, Je vais à Saragosse.
DON RUY GOMEZ. Un voeu fait en l'honneur D'un saint? de Notre-Dame?
HERNANI. Oui, duc, de Notre-Dame.
DON RUY GOMEZ. Del Pilar?
HERNANI. Del Pilar[25].
DON RUY GOMEZ. Il faut n'avoir point d'âme Pour ne point acquitter les voeux qu'on fait aux saints. Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins? Voir le Pilier, c'est là tout ce que tu désires?
HERNANI. Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires, Voir Notre-Dame, au fond du sombre corridor[26], Luire en sa châsse ardente[27] avec sa chape[28] d'or, Et puis m'en retourner.
DON RUY GOMEZ. Fort bien.--Ton nom, mon frère? Je suis Ruy de Silva.
HERNANI (_hésitant_). Mon nom?...
DON RUY GOMEZ. Tu peux le taire Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici. Viens-tu pas demander asile?
HERNANI. Oui, duc.
DON RUY GOMEZ. Merci! Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais faute De rien[29]. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte. Qui que tu sois, c'est bien! et, sans être inquiet, J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.
_La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants pêle-mêle.--Hernani, haletant et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc_.
SCÈNE III.
LES MÊMES, DOÑA SOL, PAGES, VALETS, FEMMES.
DON RUY GOMEZ (_continuant_). Voici ma Notre-Dame à moi. L'avoir priée Te portera bonheur[30].
_Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave_. Ma belle mariée, Venez.--Quoi! pas d'anneau! pas de couronne encor!
HERNANI (_d'une voix tonnante_). Qui veut gagner ici mille carolus d'or[31]?
_Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds, et en sort dans son costume de montagnard_. Je suis Hernani.
DOÑA SOL (_à part, avec joie_). Ciel! vivant!
HERNANI (_aux valets_). Je suis cet homme Qu'on cherche.
_Au duc_. Vous vouliez savoir si je me nomme Perez ou Diego[32]?--Non, je me nomme Hernani. C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni, C'est un nom de proscrit! Vous voyez cette tête? Elle vaut assez d'or pour payer votre fête.
_Aux valets_. Je vous la donne à tous. Vous serez bien payés! Prenez! liez mes mains, liez mes pieds, liez! Mais non, c'est inutile, une chaîne me lie Que je ne romprai point?
DOÑA SOL (_à part_). Malheureuse!
DON RUY GOMEZ. Folie! Çà, mon hôte est un fou!
HERNANI. Votre hôte est un bandit.
DOÑA SOL. Oh! ne l'écoutez pas.
HERNANI. J'ai dit ce que j'ai dit.
DON RUY GOMEZ. Mille carolus d'or! monsieur, la somme est forte, Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.
HERNANI. Qu'importe! Tant mieux si dans le nombre il s'en trouve un qui veut.
_Aux valets_. Livrez-moi! vendez-moi!
DON RUY GOMEZ (_s'efforçant de le faire taire_). Taisez-vous donc! on peut Vous prendre au mot.
HERNANI. Amis, l'occasion est belle! Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle, Hernani!
DON RUY GOMEZ. Taisez-vous!
HERNANI. Hernani!
DOÑA SOL (_d'une voix éteinte, à son oreille_). Ho! tais-toi!
HERNANI (_se détournant à demi vers doña Sol_). On se marie ici! Je veux en être, moi! Mon épousée aussi m'attend.
_Au duc_. Elle est moins belle Que la vôtre, seigneur, mais n'est pas moins fidèle. C'est la mort!
_Aux valets_. Nul de vous ne fait un pas encor?
DOÑA SOL (_bas_). Par pitié!
HERNANI (_aux valets_). Hernani! mille carolus d'or!
DON RUY GOMEZ. C'est le démon!
HERNANI (_à un jeune valet_). Viens, toi; tu gagneras la somme. Riche alors, de valet tu redeviendras homme.
_Aux valets gui restent immobiles_. Vous aussi, vous tremblez! Ai-je assez de malheur!
DON RUY GOMEZ. Frère, à toucher ta tête, ils risqueraient la leur. Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire, Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire, Mon hôte, je te dois protéger en ce lieu, Même contre le roi, car je te tiens de Dieu. S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure!
_A doña Sol_. Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure; Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château[33], J'en vais fermer la porte.
_Il sort. Les valets le suivent_.
HERNANI (_regardant avec désespoir sa ceinture dégarnie et désarmée_). Oh! pas même un couteau!
_Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété_.
SCÈNE IV.
HERNANI, DOÑA SOL.
_Hernani considère avec un regard froid et comme inattentif l'écrin nuptial placé sur la table; puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument_.
HERNANI. Je vous fais compliment! Plus que je ne puis dire La parure me charme et m'enchante, et j'admire!
_Il s'approche de l'écrin_. La bague est de bon goût,--la couronne me plaît, Le collier est d'un beau travail,--le bracelet Est rare,--mais cent fois, cent fois moins[34] que la femme Qui sous un front si pur cache ce coeur infâme!
_Examinant de nouveau le coffret_. Et qu'avez-vous donné pour tout cela?--Fort bien! Un peu de votre amour? mais, vraiment, c'est pour rien! Grand Dieu! trahir ainsi! n'avoir pas honte, et vivre!
_Examinant l'écrin_. Mais peut-être après tout c'est perle fausse et cuivre Au lieu d'or, verre et plomb, diamants déloyaux, Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux! Ah! s'il en est ainsi, comme cette parure, Ton coeur est faux, duchesse, et tu n'es que dorure!
_Il revient au coffret_. --Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau! Il n'oserait tromper, lui qui touche au tombeau. Rien n'y manque.
_Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin_. Colliers, brillants, pendants d'oreille Couronne de duchesse, anneau d'or...--A merveille! Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond[35]! Le précieux écrin!
DOÑA SOL (_Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard_). Vous n'allez pas au fond! --C'est le poignard qu'avec l'aide de ma patronne[36] Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trône, Et que je refusai, pour vous qui m'outragez[37]!
HERNANI (_tombant à ses pieds_). Oh! laisse qu'à genoux dans tes yeux affligés J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes, Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes!
DOÑA SOL (_attendrie_). Hernani! je vous aime et vous pardonne, et n'ai Que de l'amour pour vous.
HERNANI. Elle m'a pardonné, Et m'aime! Qui pourra faire aussi que moi-même, Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime? Oh! je voudrais savoir, ange au ciel réservé, Où vous avez marché, pour baiser le pavé!
DOÑA SOL. Ami!
HERNANI. Non, je dois t'être odieux! Mais, écoute, Dis-moi: Je t'aime! Hélas! rassure un coeur qui doute, Dis-le-moi! car souvent avec ce peu de mots La bouche d'une femme a guéri bien des maux.
DOÑA SOL (_absorbée et sans l'entendre_). Croire que mon amour[38] eût si peu de mémoire! Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré, Rapetisser un coeur où son nom est entré!
HERNANI. Hélas! j'ai blasphémé! Si j'étais à ta place, Doña Sol, j'en aurais assez, je serais lasse De ce fou furieux, de ce sombre insensé[39] Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé, Je lui dirais: Va-t'en!--Repousse-moi! repousse! Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce, Car tu m'as supporté trop longtemps, car je suis Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits, Car c'en est trop enfin, ton âme est belle et haute Et pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute? Epouse le vieux duc! il est bon, noble, il a Par sa mère Olmedo[40], par son père Alcala[41]. Encore un coup[42], sois riche avec lui, sois heureuse! Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuse T'offrir de magnifique? une dot de douleurs. Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs. L'exil, les fers, la mort, l'effroi qui m'environne, C'est là ton collier d'or, c'est ta belle couronne, Et jamais à l'épouse un époux plein d'orgueil N'offrit plus riche écrin de misère et de deuil. Epouse le vieillard, te dis-je; il te mérite! Eh! qui jamais croira que ma tête proscrite Aille avec ton front pur? qui, nous voyant tous deux, Toi calme et belle, moi violent, hasardeux, Toi paisible et croissant comme une fleur à l'ombre, Moi heurté dans l'orage à des écueils sans nombre, Qui dira que nos sorts suivent la même loi? Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi. Je n'ai nul droit d'en haut sur toi, je me résigne. J'ai ton coeur, c'est un vol! je le rends au plus digne. Jamais à nos amours le ciel n'a consenti. Si j'ai dit que c'était ton destin, j'ai menti. D'ailleurs, vengeance, amour, adieu! mon jour s'achève. Je m'en vais, inutile, avec mon double rêve, Honteux de n'avoir pu ni punir ni charmer, Qu'on m'ait fait pour haïr[43], moi qui n'ai su qu'aimer! Pardonne-moi! fuis-moi! ce sont mes deux prières; Ne les rejette pas, car ce sont les dernières. Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi.
DOÑA SOL. Ingrat!
HERNANI. Monts d'Aragon! Galice! Estramadoure[44]! --Oh! je porte malheur à tout ce qui m'entoure! J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits sans remords Je les ai fait combattre, et voilà qu'ils sont morts! C'étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne. Ils sont morts! ils sont tous tombés dans la montagne, Tous sur le dos couchés, en braves, devant Dieu, Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu! Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse! Est-ce une destinée à te rendre jalouse? Doña Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi! C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi! Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne, Tout me quitte, il est temps qu'à la fin ton tour vienne, Car je dois être seul. Fuis ma contagion. Ne te fais pas d'aimer une religion[45]! Ah! par pitié pour toi, fuis!--Tu me crois peut-être Un homme comme sont tous les autres, un être Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. Détrompe-toi. Je suis une force qui va! Agent aveugle et sourd de mystères funèbres! Une âme de malheur faite avec des ténèbres! Où vais-je? Je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé. Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête. Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, Une voix me dit: Marche! et l'abîme est profond, Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond! Cependant, à l'entour de ma course farouche, Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche! Oh! fuis! détourne-toi de mon chemin fatal, Hélas! sans le vouloir, je te ferais du mal!
DOÑA SOL. Grand Dieu!
HERNANI. C'est un démon redoutable, te dis-je, Que le mien[46]. Mon bonheur, voilà le seul prodige Qui lui soit impossible. Et toi, c'est le bonheur! Tu n'es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur! Va, si jamais le ciel à mon sort qu'il renie Souriait... n'y crois pas! ce serait ironie! Epouse le duc!
DOÑA SOL. Donc, ce n'était pas assez! Vous aviez déchiré mon coeur, vous le brisez! Ah! vous ne m'aimez plus!
HERNANI. Oh! mon coeur et mon âme, C'est toi, l'ardent foyer d'où me vient toute flamme, C'est toi! Ne m'en veux pas de fuir[47], être adoré!
DOÑA SOL. Je ne vous en veux pas. Seulement j'en mourrai.
HERNANI. Mourir! pour qui? pour moi? Se peut-il que tu meures Pour si peu?
DOÑA SOL (_laissant éclater ses larmes_). Voilà tout.
_Elle tombe sur un fauteuil_.
HERNANI (_s'asseyant près d'elle_). Oh! tu pleures! tu pleures! Et c'est encor ma faute! et qui me punira? Car tu pardonneras encor! Qui te dira Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie La flamme de tes yeux dont l'éclair est ma joie! Oh! mes amis sont morts[48]! Oh! je suis insensé! Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai. Hélas! j'aime pourtant d'une amour[49] bien profonde! --Ne pleure pas! mourons plutôt!--Que n'ai-je un monde? Je te le donnerais! Je suis bien malheureux!
DOÑA SOL (_se jetant à son cou_). Vous êtes mon lion superbe et généreux! Je vous aime.
HERNANI. Oh! l'amour serait un bien suprême Si l'on pouvait mourir de trop aimer!
DOÑA SOL. Je t'aime! Monseigneur! je vous aime et je suis toute à vous.
HERNANI (_laissant tomber sa tête sur son épaule_). Oh! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!
DOÑA SOL (_suppliante_). Ah! ne craignez vous pas que Dieu ne vous punisse De parler de la sorte?
HERNANI (_toujours appuyé sur son sein_). Eh bien! qu'il nous unisse! Tu le veux. Qu'il en soit ainsi[50]!--J'ai résisté.
_Tous deux, dans les bras l'un de l'autre, se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leur regard. Entre don Ruy Gomez par la porte du fond. Il regarde et s'arrête comme pétrifié sur le seuil_.
SCÈNE V.
HERNANI, DOÑA SOL, DON RUY GOMEZ.
DON RUY GOMEZ (_immobile et croisant les bras sur le seuil de la porte_). Voilà donc le paîment de l'hospitalité!
DOÑA SOL. Dieu! le duc!
_Tous deux se retournent comme réveillés en sursaut_.
DON RUY GOMEZ (toujours immobile). C'est donc là mon salaire, mon hôte? --Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute, Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour, De ton château pour nous fais et refais le tour, Cherche en ton arsenal une armure à ta taille, Ressaye à soixante ans ton harnois[51] de bataille! Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi! Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi! Saints du ciel! j'ai vécu plus de soixante années, J'ai vu bien des bandits aux âmes effrénées, J'ai souvent, en tirant ma dague du fourreau, Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau[52], J'ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres, De faux valets à table empoisonnant leur maîtres, J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater[53], J'ai vu Sforce[54], j'ai vu Borgia[55], je vois Luther[56], Mais je n'ai jamais vu perversité si haute Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte! Ce n'est pas de mon temps. Si noire trahison Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison, Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe, A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe. Maures et Castillans! quel est cet homme-ci?
_Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle_. O vous, tous les Silva qui m'écoutez ici, Pardon si devant vous, pardon si ma colère Dit l'hospitalité mauvaise conseillère!
HERNANI (_se levant_). Duc...
DON RUY GOMEZ. Tais-toi!
_Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de nouveau ses regards sur les portraits des Silva_. Morts sacrés! aïeux! hommes de fer! Qui voyez ce qui vient du ciel et de l'enfer, Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme? Ce n'est pas Hernani, c'est Judas qu'on le nomme! Oh! tâchez de parler pour me dire son nom!
_Croisant les bras_. Avez-vous de vos jours vu rien de pareil? Non!
HERNANI. Seigneur duc...
DON RUY GOMEZ (_toujours aux portraits_). Voyez-vous, il veut parler, l'infâme! Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme. Oh! ne l'écoutez pas! C'est un fourbe! Il prévoit Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit, Que peut-être mon coeur couve dans ses tempêtes Quelque vengeance, soeur du festin des sept têtes[57], Il vous dira qu'il est proscrit, il vous dira Qu'on va dire Silva comme l'on dit Lara, Et puis qu'il est mon hôte, et puis qu'il est votre hôte... Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute? Jugez entre nous deux!
HERNANI. Ruy Gomez de Silva, Si jamais vers le ciel noble front s'éleva, Si jamais coeur fut grand, si jamais âme haute, C'est la vôtre, seigneur! c'est la tienne, ô mon hôte! Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai Rien à dire, sinon que je suis bien damné. Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme, Oui, j'ai voulu souiller ton lit, oui, c'est infâme! J'ai du sang. Tu feras très bien de le verser, D'essuyer ton épée et de n'y plus penser!
DOÑA SOL. Seigneur, ce n'est pas lui! Ne frappez que moi-même!
HERNANI. Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême. Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici. Duc, crois aux derniers mots de ma bouche; j'en jure[58], Je suis coupable, mais sois tranquille,--elle est pure! C'est là tout. Moi coupable, elle pure; ta foi Pour elle, un coup d'épée ou de poignard pour moi. Voilà.--Puis fais jeter le cadavre à la porte Et laver le plancher, si tu veux, il n'importe!
DOÑA SOL. Ah! moi seule ai tout fait. Car je l'aime.
_Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux_. Oui, pardon! Je l'aime, monseigneur!
DON RUY GOMEZ. Vous l'aimez!
_A Hernani_. Tremble donc!
_Bruit de trompettes au dehors.--Entre le page. Au page_ Qu'est ce bruit?
LE PAGE. C'est le roi, monseigneur, en personne, Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne.
DOÑA SOL. Dieu! le roi! Dernier coup!
LE PAGE (_au duc_). Il demande pourquoi La porte est close, et veut qu'on ouvre.
DON RUY GOMEZ. Ouvrez au roi.
_Le page s'incline et sort_.
DOÑA SOL. Il est perdu!
_Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait et le dernier à gauche; il presse un ressort, le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Il se tourne vers Hernani_.
DON RUY GOMEZ. Monsieur, venez ici.
HERNANI. Ma tête Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête. Je suis ton prisonnier.
_Il entre dans la cachette. Don Ruy presse de nouveau le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place_.
DOÑA SOL (_au duc_). Seigneur, pitié pour lui!
LE PAGE (_entrant_). Son altesse le roi.
_Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers_.
SCÈNE VI.
DON RUY GOMEZ; DOÑA SOL (_voilée_); DON CARLOS; SUITE.
_Don Carlos s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil de défiance et de colère. Le duc va au devant du roi et le salue profondément.--Silence.--Attente et terreur alentour. Enfin, le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête_.
DON CARLOS. D'où vient donc aujourd'hui, Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée? Par les saints! je croyais ta dague plus rouillée! Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point, Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing[59]!
_Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux_. C'est s'y prendre un peu tard[60] pour faire le jeune homme! Avons-nous des turbans? serait-ce qu'on me nomme Boabdil[61] ou Mahom[62], et non Carlos, répond! Pour nous baisser la herse et nous lever le pont?
DON RUY GOMEZ (_s'inclinant_). Seigneur...
DON CARLOS (_à ses gentilshommes_). Prenez les clefs! saissisez-vous des portes!
_Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. Don Carlos se retourne vers le duc_. Ah! vous réveillez donc les rébellions mortes? Pardieu! si vous prenez de ces airs avec moi. Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries, Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries!
DON RUY GOMEZ (_se redressant_). Altesse, les Silva sont loyaux...
DON CARLOS (l'interrompant). Sans détours Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours! De l'incendie éteint il reste une étincelle, Des bandits morts il reste un chef.--Qui le recèle? C'est toi! Ce Hernani, rebelle empoisonneur, Ici, dans ton château, tu le caches!
DON RUY GOMEZ. Seigneur, C'est vrai.
DON CARLOS. Fort bien. Je veux sa tête,--ou bien la tienne, Entends-tu, mon cousin?
DON RUY GOMEZ (_s'inclinant_). Mais qu'à cela ne tienne[63]! Vous serez satisfait.
_Doña Sol cache sa tête dans ses mains et tombe sur le fauteuil_.
DON CARLOS (_radouci_). Ah! tu t'amendes.--Va Chercher mon prisonnier.
_Le duc croise les bras, baisse la tête et reste quelques moments rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence et agités d'émotions contraires. Enfin le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite_.
DON RUY GOMEZ (_montrant au roi le vieux portrait_). Celui-ci, des Silva C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme! Don Silvius[64], qui fut trois fois consul de Rome.
_Passant au portrait suivant_. Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid! On lui garde à Toro[65], près de Valladolid[66], Une châsse dorée où brûlent mille cierges. Il affranchit Léon du tribut des cent vierges[67].
_Passant à un autre_. --Don Blas,--qui, de lui-même et dans sa bonne foi, S'exila pour avoir mal conseillé le roi.
_A un autre_. --Christoval.--Au combat d'Escalona, don Sanche, Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche Tous les coups s'acharnaient; il cria: Christoval! Christoval prit la plume et donna son cheval.
_A un autre_. --Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire[68], Roi d'Aragon.
DON CARLOS (_croisant les bras et le regardant de la tête aux pieds_). Pardieu! don Ruy, je vous admire! Continuez!
DON RUY GOMEZ (_passant à un autre_). Voici Ruy Gomez de Silva, Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava[69]. Son armure géante irait mal à nos tailles. Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles, Conquit au roi Motril[70], Antequera[71], Suez[72], Nijar[73], et mourut pauvre.--Altesse, saluez.
_Il s'incline, se découvre, et passe à un autre. Le roi l'écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes_. Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales. Sa main pour un serment valait les mains royales.
_A un autre_. --Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur! Toute noble maison tient à Silva[74], seigneur. Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse, Manrique nous envie et Lara nous jalouse. Alencastre[75] nous hait. Nous touchons à la fois Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois!
DON CARLOS. Vous raillez-vous?
DON RUY GOMEZ (_allant à d'autres portraits_). Voilà don Vasquez, dit le Sage, Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage, Il arrêta Zamet[76] et cent maures tout seul. --J'en passe, et des meilleurs.
_Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du spectateur_. Voici mon noble aïeul. Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée, Même aux juifs.
_A l'avant-dernier_. Ce vieillard, cette tête sacrée, C'est mon père. Il fut grand, quoi qu'il vint le dernier. Les maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre; Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron Qu'à sa suite il traina, jurant par son patron De ne point reculer que le comte de pierre Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière. Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
DON CARLOS Mon prisonnier!
DON RUY GOMEZ. C'était un Gomez de Silva. Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure On voit tous ces héros...
DON CARLOS. Mon prisonnier sur l'heure!
DON RUY GOMEZ (_Il s'incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à la cachette où il a fait entrer Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.--Attente et silence dans l'assistance_. Ce portrait, c'est le mien.--Roi don Carlos, merci! Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici: «Ce dernier, digne fils d'une race si haute, Fut un traître, et vendit la tête de son hôte!»
_Joie de dora Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère. Puis reste quelques instants silencieux, les lèvres tremblantes et l'oeil enflammé_.
DON CARLOS. Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas!
DON RUY GOMEZ. Car vous me la paîriez[77], altesse, n'est-ce pas?
DON CARLOS. Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace, Et je ferai semer du chanvre sur la place.
DON RUY GOMEZ. Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.
_Aux portraits_. N'est-il pas vrai, vous tous?
DON CARLOS. Duc, cette tête est nôtre[78], Et tu m'avais promis...
DON RUY GOMEZ. J'ai promis l'une ou l'autre,
_Aux portraits_. N'est-il pas vrai, vous tous?
_Montrant sa tête_. Je donne celle-ci.
_Au roi_. Prenez-la.
DON CARLOS. Duc, fort bien. Mais j'y perds, grand merci[79]! La tête qu'il me faut est jeune, il faut que morte On la prenne aux cheveux. La tienne? que m'importe! Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain. Tu n'en as pas assez pour lui remplir la main!
DON RUY GOMEZ. Altesse, pas d'affront! ma tête encore est belle, Et vaut bien, que je crois, la tête d'un rebelle. La tête d'un Silva, vous êtes dégoûté!
DON CARLOS. Livre-nous Hernani!
DON Ruy GOMEZ. Seigneur, en vérité, J'ai dit.
DON CARLOS (_à sa suite_). Fouillez partout! et qu'il ne soit point d'aile, De cave ni de tour...
DON RUY GOMEZ. Mon donjon est fidèle Comme moi. Seul il sait le secret avec moi. Nous le garderons bien tous deux.
DON CARLOS. Je suis le roi!
DON RUY GOMEZ. Hors que de mon château démoli pierre à pierre On ne fasse ma tombe, on n'aura rien.
DON CARLOS. Prière, Menace, tout est vain!--Livre-moi le bandit, Duc! ou tête et château, j'abattrai tout.
DON RUY GOMEZ. J'ai dit.
DON CARLOS. Eh bien donc! au lieu d'une alors j'aurai deux têtes.
_Au duc d'Alcala_[80]. Jorge, arrêtez le duc.
DOÑA SOL (_arrachant son voile et se jetant entre le roi, le duc, et les gardes_). Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi!
DON CARLOS. Grand Dieu! Que vois-je? doña Sol!
DOÑA SOL. Altesse, tu n'as pas le coeur d'un Espagnol!
DON CARLOS (_troublé_). Madame, pour le roi vous êtes bien sévère.
_Il s'approche de doña Sol. Bas_. C'est vous qui m'avez mis au coeur cette colère. Un homme devient ange ou monstre en vous touchant. Ah! quand on est haï, que vite[81] on est méchant! Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille, J'étais grand, j'eusse été le lion de Castille! Vous m'en faites le tigre avec votre courroux. Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous!
_Doña Sol lui jette un regard. Il s'incline_. Pourtant, j'obéirai.
_Se tournant vers le duc_. Mon cousin, je t'estime. Ton scrupule après tout peut sembler légitime. Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi, C'est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi. --J'emmène seulement ta nièce comme otage.
DON RUY GOMEZ. Seulement!
DOÑA SOL (_interdite_). Moi, seigneur!
DON CARLOS. Oui, vous.
DON RUY GOMEZ. Pas davantage! O la grande clémence! ô généreux vainqueur, Qui ménage la tête et torture le coeur! Belle grâce!
DON CARLOS. Choisis. Doña Sol ou le traître. Il me faut l'un des deux.
DON RUY GOMEZ. Ah! vous êtes le maître!
_Don Carlos s'approche de doña Sol pour l'emmener. Elle se réfugie vers don Ruy Gomez_.
DOÑA SOL. Sauvez-moi, monseigneur!
_Elle s'arrête.--A part_. Malheureuse, il le faut! La tête de mon oncle ou l'autre!... Moi plutôt!
_Au roi_. Je vous suis.
DON CARLOS (_à part_). Par les saints! l'idée est triomphante! Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante[82]!
_Doña Sol va d'un pas grave et assuré au coffret qui renferme l'écrin, l'ouvre et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein. Don Carlos vient à elle et lui présente la main_.
DON CARLOS (_à doña Sol_). Qu'emportez-vous là?
DOÑA SOL. Rien.
DON CARLOS. Un joyau précieux?
DOÑA SOL. Oui.
DON CARLOS (_souriant_). Voyons.
DOÑA SOL. Vous verrez.
_Elle lui donne la main et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté immobile et profondément absorbé dans sa pensée, se retourne et fait quelques pas en criant_.
DON RUY GOMEZ. Doña Sol! terre et cieux! Doña Sol!--Puisque l'homme ici n'a point d'entrailles, A mon aide! croulez, armures et murailles!
_Il court au roi_. Laisse-moi mon enfant! je n'ai qu'elle, ô mon roi!
DON CARLOS (lâchant la main de doña Sol). Alors, mon prisonnier!
_Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible hésitation; puis il se relève, et regarde les portraits en joignant les mains vers eux_.
DON RUY GOMEZ. Ayez pitié de moi, Vous tous!
_Il fait un pas vers la cachette; doña Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits_. Oh! voilez-vous! votre regard m'arrête.
_Il s'avance en chancelant jusqu'à son portrait, puis se retourne encore vers le roi_. Tu le veux?
DON CARLOS. Oui.
_Le duc lève en tremblant la main vers le ressort_.
DOÑA SOL. Dieu!
DON RUY GOMEZ. Non!
_Il se jette aux genoux du roi_. Par pitié, prends ma tête!
DON CARLOS. Ta nièce!
DON RUY GOMEZ (_se relevant_). Prends-la donc! et laisse-moi l'honneur!
DON CARLOS (_saisissant la main de doña Sol tremblante_). Adieu, duc.
DON RUY GOMEZ. Au revoir!
_Il suit de l'oeil le roi, qui se retire lentement avec doña Sol; puis il met la main sur son poignard_. Dieu vous garde, seigneur!
_Il revient sur le devant, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre, l'oeil fixe, les bras croisés sur sa poitrine, qui les soulève comme par des mouvements convulsifs. Cependant le roi sort avec doña Sol, et toute la suite des seigneurs sort après lui, deux à deux, gravement et chacun à son rang. Ils se parlent à voix basse entre eux_.
DON RUY GOMEZ (à part). Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure, Ma vieille loyauté sort de mon coeur qui pleure.
_Il lève les yeux, les promène autour de lui, et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, puis les dépose sur une table. Cela fait, il va au portrait, pousse le ressort, la porte cachée se rouvre_.
SCÈNE VII.
DON RUY GOMEZ, HERNANI.
DON RUY GOMEZ. Sors.
_Hernani parait à la porte de la cachette. Don Ruy lui montre les deux épées sur la table_. Choisis.--Don Carlos est hors de la maison. Il s'agit maintenant de me rendre raison. Choisis. Et faisons vite.--Allons donc! ta main tremble!
HERNANI. Un duel! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.
DON RUY GOMEZ. Pourquoi donc? As-tu peur? N'est-tu point noble? Enfer! Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer, Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme!
HERNANI. Vieillard...
DON RUY GOMEZ. Viens me tuer ou viens mourir, jeune homme.
HERNANI. Mourir, oui. Vous m'avez sauvé malgré mes voeux[83]. Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.
DON RUY GOMEZ. Tu veux?
_Aux portraits_. Vous voyez qu'il le veut.
_A Hernani_. C'est bon. Fais ta prière.
HERNANI. Oh! c'est à toi, seigneur, que je fais la dernière.
DON RUY GOMEZ. Parle à l'autre Seigneur.
HERNANI. Non, non, à toi! Vieillard, Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, épée ou poignard. Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie! Duc, avant de mourir, permets que je la voie!
DON RUY GOMEZ. La voir!
HERNANI. Au moins permets que j'entende sa voix Une dernière fois! rien qu'une seule fois!
DON RUY GOMEZ. L'entendre!
HERNANI. Oh! je comprends, seigneur, ta jalousie. Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie, Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans la voir, S'il le faut, je l'entende? et je mourrai ce soir. L'entendre seulement! contente[84] mon envie! Mais, oh! qu'avec douceur j'exhalerais ma vie, Si tu daignais vouloir qu'avant de fuir aux cieux Mon âme allât revoir la sienne dans ses yeux! --Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père. Tu me prendras après.
DON RUY GOMEZ (_montrant la cachette encore ouverte_). Saints du ciel! ce repaire Est-il donc si profond, si sourd et si perdu, Qu'il n'ait entendu rien?
HERNANI. Je n'ai rien entendu.
DON RUY GOMEZ. Il a fallu livrer doña Sol ou toi-même.
HERNANI. A qui, livrée?
DON RUY GOMEZ. Au roi.
HERNANI. Vieillard stupide! il l'aime.
DON RUY GOMEZ. Il l'aime!
HERNANI. Il nous l'enlève! il est notre rival!
DON RUY GOMEZ. O malédiction!--Mes vassaux! A cheval! A cheval! poursuivons le ravisseur!
HERNANI. Écoute. La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route. Je t'appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tu M'employer à venger ta nièce et sa vertu? Ma part dans ta vengeance! oh! fais-moi cette grâce. Et, s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse! Suivons le roi tous deux. Viens, je serai ton bras, Je te vengerai, duc. Après, tu me tueras.
DON RUY GOMEZ. Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire[85]?
HERNANI. Oui, duc.
DON RUY GOMEZ. Qu'en jures-tu?
HERNANI. La tête de mon père.
DON RUY GOMEZ. Voudras-tu de toi-même un jour t'en souvenir?
HERNANI (_lui présentant le cor qu'il détache de sa ceinture_). Écoute. Prends ce cor.--Quoi qu'il puisse advenir, Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure, S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, Viens, sonne de ce cor[86], et ne prends d'autres soins. Tout sera fait.
DON RUY GOMEZ (_lui tendant la main_). Ta main.
_Ils se serrent la main.--Aux portraits_. Vous tous, soyez témoins!
ACTE QUATRIÈME - LE TOMBEAU.
AIX-LA-CHAPELLE.
_Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle[1]. De grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas, pleins cintres, chapiteaux d'oiseaux et de fleurs.--A droite, le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze, basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription: KAROLVS MAGNVS.--Il est nuit. On ne voit pas le fond du souterrain; l'ail se perd dans les arcades, les escaliers et les piliers qui s'entre croisent dans l'ombre_.
SCÈNE PREMIÈRE.
DON CARLOS, DON RICARDO DE ROXAS, COMTE DE CASAPALMA (_une lanterne à la main. Grands manteaux, chapeaux rabattus_).
DON RICARDO (_son chapeau à la main_). C'est ici.
DON CARLOS. C'est ici que la ligue s'assemble! Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble! Ah! monsieur l'électeur de Trèves[2], c'est ici! Vous leur prêtez ce lieu! Certe, il est bien choisi! Un noir complot prospère à l'air des catacombes. Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes. Pourtant c'est jouer gros. La tête est de l'enjeu, Messieurs les assassins! et nous verrons.--Pardieu! Ils font bien de choisir pour une telle affaire Un sépulcre,--ils auront moins de chemin à faire.
_A don Ricardo_. Ces caveaux sous le sol s'étendent-ils bien loin?
DON RICARDO. Jusques au château-fort.
DON CARLOS. C'est plus qu'il n'est besoin.
DON RICARDO. D'autres, de ce côté, vont jusqu'au monastère D'Altenheim...
DON CARLOS. Où Rodolphe extermina Lothaire[3]. Bien.--Une fois encor, comte, redites-moi Les noms et les griefs, où, comment, et pourquoi.
DON RICARDO. Gotha[4].
DON CARLOS. Je sais pourquoi le brave duc conspire. Il veut un Allemand d'Allemagne à l'Empire.
DON RICARDO. Hohenbourg.
DON CARLOS. Hohenbourg aimerait mieux, je croi[5], L'enfer avec François que le ciel avec moi.
DON RICARDO. Don Gil Tellez Giron.
DON CARLOS. Castille et Notre-Dame! Il se révolte donc contre son roi, l'infâme!
DON RICARDO. On dit qu'il vous trouva chez madame Giron Un soir que vous veniez de le faire baron. Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne.
DON CARLOS. C'est donc qu'il se révolte alors contre l'Espagne. --Qui nomme-t-on encore?
DON RICARDO. On cite avec ceux-là Le révérend Vasquez, évêque d'Avila.
DON CARLOS. Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme?
DON RICARDO. Puis Guzman de Lara, mécontent, qui réclame Le collier de votre ordre.
DON CARLOS. Ah! Guzman de Lara! Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura.
DON RICARDO. Le duc de Lutzelbourg[6]. Quant aux plans qu'on lui prête...
DON CARLOS. Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête[7].
DON RICARDO. Juan de Haro, qui veut Astorga[8].
DON CARLOS. Ces Haro Ont toujours fait doubler la solde du bourreau[9].
DON RICARDO. C'est tout.
DON CARLOS. Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte, Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte.
DON RICARDO. Ah! je ne nomme pas quelques bandits, gagés Par Trêve ou par la France...
DON CARLOS. Hommes sans préjugés Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle, Tourne aux plus gros écus, comme l'aiguille au pôle!
DON RICARDO. Pourtant j'ai distingué deux hardis compagnons[10], Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.
DON CARLOS. Leurs noms?
_Don Ricardo lève les épaules en signe d'ignorance_. Leur âge?
DON RICARDO. Le plus jeune a vingt ans.
DON CARLOS. C'est dommage.
DON RICARDO. Le vieux, soixante au moins.
DON CARLOS. L'un n'a pas encor l'âge, Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin. Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin. Ah! loin que mon épée aux factions soit douce, Je la lui prêterai si sa hache s'émousse, Comte, et pour l'élargir[11], je coudrai, s'il le faut, Ma pourpre impériale au drap de l'échafaud. --Mais serai-je empereur seulement?
DON RICARDO. Le collège, A cette heure assemblé, délibère.
DON CARLOS. Que sais-je? Ils nommeront François premier, ou leur Saxon, Leur Frédéric le Sage!--Ah! Luther a raison, Tout va mal!--Beaux faiseurs de majestés sacrées! N'acceptant pour raisons que les raisons dorées! Un Saxon hérétique[12]! un comte palatin Imbécile! un primat de Trèves libertin! --Quant au roi de Bohême, il est pour moi.--Des princes De Hesse[13], plus petits encor que leurs provinces! De jeunes idiots! des vieillards débauchés! Des couronnes, fort bien! mais des têtes? cherchez! Des nains! que je pourrais, concile ridicule, Dans ma peau de lion emporter comme Hercule[14]! Et qui, démaillotés du manteau violet, Auraient la tête encor de moins que Triboulet[15] --Il me manque trois voix, Ricardo! tout me manque! Oh! je donnerais Gand, Tolède et Salamanque[16], Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix, Pour trois voix, s'ils voulaient! Vois-tu, pour ces trois voix, Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre[17], Je les donnerais!--sauf, plus tard, à les reprendre[18]!
_Don Ricardo salue profondément le roi, et met son chapeau sur sa tête_. --Vous vous couvrez[19]?
DON RICARDO. Seigneur, vous m'avez tutoyé.
_Saluant de nouveau_. Me voilà grand d'Espagne.
DON CARLOS (_à part_). Ah! tu me fais pitié, Ambitieux de rien!--Engeance intéressée! Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée! Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur, A tous ces affamés émiette la grandeur!
_Rêvant_. Dieu seul et l'empereur sont grands!--et le saint-père! Le reste, rois et ducs! qu'est cela?
DON RICARDO. Moi, j'espère Qu'ils prendront votre altesse.
DON CARLOS (_à part_). Altesse! altesse, moi! J'ai du malheur en tout.--S'il fallait rester roi!
DON RICARDO (_à part_). Baste[20]! empereur ou non, me voilà grand d'Espagne.
DON CARLOS. Sitôt qu'ils auront fait l'empereur d'Allemagne, Quel signal à la ville annoncera son nom?
DON RICARDO. Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon. Deux, si c'est le Français. Trois, si c'est votre altesse.
DON CARLOS. Et cette doña Sol! Tout m'irrite et me blesse! Comte, si je suis fait empereur, par hasard, Cours la chercher. Peut-être on voudra d'un césar[21]!
DON RICARDO (_souriant_). Votre altesse est bien bonne!
DON CARLOS (_l'interrompant avec hauteur_). Ah! là-dessus, silence! Je n'ai point dit encor ce que je veux qu'on pense. --Quand saura-t-on le nom de l'élu?
DON RICARDO. Mais, je crois, Dans une heure au plus tard.
DON CARLOS. Oh! trois voix! rien que trois! --Mais écrasons d'abord ce ramas qui conspire, Et nous verrons après à qui sera l'empire.
_Il compte sur ses doigts et frappe du pied_. Toujours trois voix de moins! Ah! ce sont eux qui l'ont! --Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long[22]! Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles Vers la mienne du nord venir à pleines voiles. J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit Que l'abbé Jean Trithème[23] à François l'a prédit. --J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie, Avec quelque armement aider la prophétie! Toutes prédictions du sorcier le plus fin Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin Quand une bonne armée, avec canons et piques, Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques, Prête à montrer la route au sort qui veut broncher, Leur sert de sage-femme et les fait accoucher. Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa? Jean Trithème? Celui dont une armée explique le système, Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit, Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit, Dont l'estoc, refaisant la fortune imparfaite, Taille l'événement au plaisir du prophète. --Pauvres fous! qui, l'oeil fier, le front haut, visent droit A l'empire du monde et disent: J'ai mon droit! Ils ont force canons, rangés en longues files, Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes; Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés... Baste! au grand carrefour de la fortune humaine, Qui mieux encor qu'au trône à l'abime nous mène, A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains, Tâchant en vain de lire au livre des destins, Ils hésitent, peu sûrs d'eux-même, et dans le doute Au nécroman du coin vont demander leur route!
_A don Ricardo_. --Va-t'en. C'est l'heure où vont venir les conjurés. Ah! la clef du tombeau?
DON RICARDO (_remettant une clef au roi_). Seigneur, vous songerez Au comte de Limbourg[24], gardien capitulaire[25], Qui me l'a confiée et fait tout pour vous plaire.
DON CARLOS (_le congédiant_). Fais tout ce que j'ai dit! tout!
DON RICARDO (_s'inclinant_). J'y vais de ce pas, Altesse!
DON CARLOS. Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas?
_Don Ricardo s'incline et sort. Don Carlos, resté seul, tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine; puis il se relève et se tourne vers le tombeau_.
SCÈNE II.[26]
DON CARLOS (_seul_). Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument. --Charlemagne est ici! Comment, sépulcre sombre, Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre? Es-tu bien là, géant d'un monde créateur[27], Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur? --Ah! c'est un beau spectacle à ravir la pensée Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée! Un édifice, avec deux hommes au sommet, Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. Presque tous les états, duchés, fiefs militaires, Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires; Mais le peuple a parfois son pape ou son césar, Tout marche, et le hasard corrige le hasard[28]. De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate[29]. Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose[30], Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, Se fait homme[31], saisit les coeurs, creuse un sillon; Maint roi la foule au pied ou lui met un bâillon; Mais qu'elle entre un matin à la diète[32], au conclave, Et tous les rois soudain verront l'idée esclave, Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont, Surgir, le globe en main ou la tiare au front[33]. Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que pour eux et par eux. Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois, Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde, Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde. Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant, Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ. Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte, Respirant la vapeur des mets que l'on apporte, Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés, Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds. Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe. Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe. L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont. Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire[34], L'univers ébloui contemple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur. --L'empereur! l'empereur! être empereur!--O rage, Ne pas l'être! et sentir son coeur plein de courage!-- Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau! Qu'il fut grand! De son temps c'était encor plus beau. Le pape et l'empereur! ce n'était plus deux hommes. Pierre et César! en eux accouplant les deux Romes[35], Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen, Redonnant une forme, une âme au genre humain, Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle, Et tous deux remettant au moule de leur main Le bronze qui restait du vieux monde romain! Oh! quel destin!--Pourtant cette tombe est la sienne! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne? Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi! Avoir été l'épée, avoir été la loi! Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne! Quoi! pour titre césar et pour nom Charlemagne! Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde!... et que tout tienne là! Ah! briguez donc l'empire, et voyez la poussière Que fait un empereur! Couvrez la terre entière De bruit et de tumulte; élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites: C'est assez! Taillez à larges pans[36] un édifice immense! Savez-vous ce qu'un jour il en reste? ô démence! Cette pierre! Et du titre et du nom triomphants? Quelques lettres à faire épeler des enfants! Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme!...-Oh! l'empire! l'empire! Que m'importe! j'y touche, et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit: Tu l'auras!--Je l'aurai-- Si je l'avais!...--O ciel! être ce qui commence! Seul, debout, au plus haut de la spirale immense! D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés Être la clef de voûte[37], et voir sous soi rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales; Voir au-dessous des rois les maisons féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons[38]; Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons, Puis clercs et soldats; puis, loin du faîte où nous sommes, Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme,--les hommes. --Les hommes! c'est-à-dire une foule, une mer, Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer, Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare, A travers tant d'échos nous arrive fanfare[39]! Les hommes!--Des cités, des tours, un vaste essaim, De hauts clochers d'église à sonner le tocsin!--
_Rêvant_. Base de nations portant sur leurs épaules[40] La pyramide énorme appuyée aux deux pôles, Flots vivants, qui toujours l'étreignant[41] de leurs plis, La balancent, branlante, à leur vaste roulis, Font tout changer de place et, sur ses hautes zones[42], Comme des escabeaux font chanceler les trônes, Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats, Lèvent les yeux au ciel... Rois! regardez en bas! --Ah! le peuple!--océan!--onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau! Miroir où rarement un roi se voit en beau! Ah! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait au fond des empires[43] sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux[44] et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il[45] ne connaît plus! --Gouverner tout cela!--Monter, si l'on vous nomme, A ce faîte! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme! Avoir l'abîme là!...--Pourvu qu'en ce moment Il n'aille pas me prendre[46] un éblouissement! Oh! d'états et de rois mouvante pyramide, Ton faîte est bien étroit! Malheur au pied timide! A qui me retiendrais-je! Oh! si j'allais faillir En sentant sous mes pieds le monde tressaillir! En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre! --Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains, qu'en faire? Le pourrai-je porter seulement[47]? Qu'ai-je en moi? Être empereur, mon Dieu! J'avais trop d'être roi! Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais moi! qui me fera grand? qui sera ma loi? Qui me conseillera?
_Il tombe à deux genoux devant le tombeau_. Charlemagne! c'est toi! Ah! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface, Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse-moi dans le coeur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau! Oh! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose. Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel Qui du pâtre à César va montant jusqu'au ciel, Chacun en son degré se complaît et s'admire, Voit l'autre par-dessous et se retient d'en rire. Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner, Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner! --N'est-ce pas?--S'il est vrai qu'en son lit solitaire Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre S'éveille, et que soudain son tombeau large et clair S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair, Si cette chose est vraie, empereur d'Allemagne, Oh! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne! Parle! dût en parlant[48] ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain! Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire, Ne me repousse pas d'un souffle d'aquilons. Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons. Oui, dusses-tu me dire[49], avec ta voix fatale, De ces choses qui font l'oeil sombre et le front pâle! Parle, et n'aveugle pas ton fils épouvanté, Car ta tombe sans doute est pleine de clarté! Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde Carlos étudier ta tête comme un monde; Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant. Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant! Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille!
_Il approche la clef de la serrure_. Entrons.
_Il recule_. Dieu! s'il allait me parler à l'oreille! S'il était là, debout et marchant à pas lents! Si j'allais ressortir avec de cheveux blancs! Entrons toujours!
_Bruit de pas_. On vient. Qui donc ose à cette heure, Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure? Qui donc?
_Le bruit s'approche_. Ah! j'oubliais! ce sont mes assassins. Entrons!
_Il ouvre la porte du tombeau, qu'il referme sur lui.--Entrent plusieurs hommes, marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs chapeaux_.
SCÈNE III.
LES CONJURÉS. _Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main et en échangeant quelques paroles à voix basse_.
PREMIER CONJURÉ (_portant seul une torche allumée_). _Ad augusta_.
DEUXIÈME CONJURÉ. _Per angusta_.
PREMIER CONJURÉ. Les saints Nous protègent.
TROISIÈME CONJURÉ. Les morts nous servent.
PREMIER CONJURÉ. Dieu nous garde.
_Bruit de pas dans l'ombre_.
DEUXIÈME CONJURÉ. Qui vive[50]?
VOIX DANS L'OMBRE. _Ad augusta_.
DEUXIÈME CONJURÉ. _Per angusta_.
_Entrent de nouveaux conjurés.--Bruit de pas_.
PREMIER CONJURÉ (_au troisième_). Regarde; Il vient encor quelqu'un.
TROISIÈME CONJURÉ. Qui vive?
VOIX DANS L'OMBRE. _Ad augusta_.
TROISIÈME CONJURÉ. _Per augusta_.
_Entrent de nouveaux conjurés, qui échangent des signes de mains avec tous les autres_.
PREMIER CONJURÉ. C'est bien. Nous voilà tous.--Gotha, Fais le rapport.--Amis, l'ombre attend la lumière.
_Tous les conjurés s'asseyent en demi-cercle sur des tombeaux. Le premier conjuré passe tour à tour devant tous, et chacun allume à sa torche une cire qu'il tient à la main. Puis le premier conjuré va s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle et plus haute que les autres_.
LE DUC DE GOTHA (_se levant_). Amis, Charles d'Espagne, étranger par sa mère[51], Prétend au saint-empire.
PREMIER CONJURÉ. Il aura le tombeau.
LE DUC DE GOTHA (_Il jette sa torche à terre et l'écrase du pied_). Qu'il en soit de son front comme de ce flambeau!
TOUS. Que ce soit!
PREMIER CONJURÉ. Mort à lui!
LE DUC DE GOTHA. Qu'il meure!
TOUS. Qu'on l'immole!
DON JUAN DE HARO. Son père est allemand.
LE DUC DE LUTZELBOURG. Sa mère est espagnole.
LE DUC DE GOTHA. Il n'est plus espagnol et n'est pas allemand. Mort!
UN CONJURÉ. Si les électeurs allaient en ce moment Le nommer empereur?
PREMIER CONJURÉ. Eux! lui! jamais!
DON GIL TELLEZ GIRON. Qu'importe! Amis! frappons la tête et la couronne est morte!
PREMIER CONJURÉ, S'il a le saint-empire, il devient, quel qu'il soit, Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt!
LE DUC DE GOTHA. Le plus sûr, c'est qu'avant d'être auguste, il expire.
PREMIER CONJURÉ. On ne l'élira point!
TOUS. Il n'aura pas l'empire!
PREMIER CONJURÉ. Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul?
TOUS. Un seul.
PREMIER CONJURÉ. Combien faut-il de coups au coeur?
TOUS. Un seul.
PREMIER CONJURÉ. Qui frappera?
TOUS. Nous tous.
PREMIER CONJURÉ. La victime est un traître. Ils font un empereur; nous, faisons un grand prêtre. Tirons au sort.
_Tous les conjurés écrivent leurs noms sur leurs tablettes, déchirent la feuille, la roulent, et vont l'un après l'autre la jeter dans l'urne d'un tombeau.--Puis le premier conjuré dit_: Prions.
_Tous s'agenouillent. Le premier conjuré se lève et dit_: Que l'élu croie en Dieu, Frappe comme un Romain, meure comme un Hébreu[52]! Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes[53], Qu'il chante aux chevalets[54], rie aux lampes ardentes[55], Enfin que pour tuer et mourir, résigné, Il fasse tout!
_Il tire un des parchemins de l'urne_.
TOUS. Quel nom?
PREMIER CONJURÉ (_à haute voix_). Hernani.
HERNANI (_sortant de la foule des conjurés_). J'ai gagné! --Je te tiens, toi que j'ai si longtemps poursuivie, Vengeance!
DON RUY GOMEZ (_perçant la foule et prenant Hernani à part_). Oh! cède-moi ce coup!
HERNANI. Non, sur ma vie! Oh! ne m'enviez pas ma fortune, seigneur! C'est la première fois qu'il m'arrive bonheur.
DON RUY GOMEZ. Tu n'as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages, Cent mille paysans dans mes trois cents villages, Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami!
HERNANI. Non!
LE DUC DE GOTHA. Ton bras porterait un coup moins affermi, Vieillard!
DON RUY GOMEZ. Arrière, vous! sinon le bras, j'ai l'âme. Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.
_A Hernani_. Tu m'appartiens!
HERNANI. Ma vie à vous, la sienne à moi.
DON RUY GOMEZ (_tirant le cor de sa ceinture_). Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor[56].
HERNANI (_ébranlé_). Quoi! La vie!--Eh! que m'importe! Ah! je tiens ma vengeance! Avec Dieu dans ceci je suis d'intelligence[57]. J'ai mon père à venger... peut-être plus encor! Elle, me la rends-tu?
DON RUY GOMEZ. Jamais! Je rends ce cor.
HERNANI. Non!
DON RUY GOMEZ. Réfléchis, enfant!
HERNANI. Duc, laisse-moi ma proie.
DON RUY GOMEZ. Eh bien! maudit sois-tu de m'ôter cette joie!
_Il remet le cor à sa ceinture_.
PREMIER CONJURÉ (_à Hernani_). Frère! avant qu'on ait pu l'élire, il serait bien D'attendre dès ce soir[58] Carlos...
HERNANI. Ne craignez rien Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.
PREMIER CONJURÉ. Que toute trahison sur le traître[59] retombe, Et Dieu soit avec vous!--Nous, comtes et barons, S'il périt[60] sans tuer, continuons! Jurons De frapper tour à tour et sans nous y soustraire[61] Carlos qui doit mourir.
TOUS (_tirant leurs épées_). Jurons!
LE DUC DE GOTHA (au premier conjuré). Sur quoi, mon frère?
DON RUY GOMEZ (_retourne son épée, la prend par la pointe et l'élève au-dessus de sa tête_). Jurons sur cette croix[62]!
TOUS (_élevant leurs épées_). Qu'il meure impénitent!
_On entend un coup de canon éloigné. Tous s'arrêtent en silence.--La porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos parait sur le seuil. Pâle, il écoute.--Un second coup.--Un troisième coup.--Il ouvre tout à fait la porte du tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur le seuil_.