Han d'Islande

Part 9

Chapter 9 3,855 words Public domain Markdown

Ordener, qui, l’ayant considéré et écouté attentivement, avait à peu près suivi le fil de ses idées, ne put s’empêcher de sourire.

--Cette queue n’a rien de rassurant. C’est peut-être un quartier du diable.

Spiagudry n’entendit pas cette plaisanterie; son regard s’était attaché au fond de la salle. Il tressaillit et se pencha à l’oreille d’Ordener.

--Maître, regardez, là, au fond, sur ce tas de paille, dans l’ombre....

--Eh bien? dit Ordener.

--Trois corps nus et immobiles,--trois cadavres d’enfants!

--On frappe à la porte de la tour, s’écria la femme rouge, accroupie près du foyer.

En effet, un coup suivi de deux autres plus forts s’était fait entendre dans le bruit de l’orage toujours croissant.

--C’est enfin lui! c’est Nychol!

Et, prenant la lampe, l’hôtesse descendit précipitamment.

Les deux voyageurs n’avaient pas encore repris leur conversation quand ils entendirent dans la salle basse un bruit confus de voix, au milieu duquel s’élevèrent enfin ces paroles prononcées avec un accent qui fit tressaillir et trembler Spiagudry:

--Femme, tais-toi, nous resterons. Le tonnerre entre sans qu’on lui ouvre la porte.

Spiagudry se serra contre Ordener.

--Maître! maître! dit-il faiblement, malheur à nous!

Un tumulte de pas se fit entendre dans l’escalier, puis deux hommes, revêtus d’habits religieux, entrèrent dans la salle, suivis de l’hôtesse effarée.

L’un de ces hommes était assez grand et portait l’habit noir et la chevelure ronde des ministres luthériens; l’autre, de petite taille, avait une robe d’ermite nouée d’une ceinture de corde. Le capuchon rabattu sur son visage ne laissait apercevoir que sa longue barbe noire, et ses mains étaient entièrement cachées sous les larges manches de sa robe.

À l’aspect de ces deux personnages pacifiques, Spiagudry sentit s’évanouir la terreur que la voix étrange de l’un d’eux lui avait causée.

--Ne vous alarmez pas, chère dame, disait le ministre à l’hôtesse, des prêtres chrétiens se rendent utiles à qui leur nuit; voudraient-ils nuire à qui leur est utile? Nous implorons humblement un abri. Si le révérend docteur qui m’accompagne vous a parlé durement tout à l’heure, il a eu tort d’oublier cette modération de la voix, recommandée par nos vœux; hélas! les plus saints peuvent faillir. J’étais égaré sur la route de Skongen à Drontheim, sans guide dans la nuit, sans asile dans la tempête. Ce révérend frère, que j’ai rencontré, éloigné comme moi de sa demeure, a daigné me permettre de venir avec lui vers la vôtre. Il m’avait vanté votre bonté hospitalière, chère dame; sans doute, il ne s’est pas trompé. Ne nous dites pas comme le mauvais pasteur: _Advena, cur intras?_ Accueillez-nous, digne hôtesse, et Dieu sauvera vos moissons de l’orage, Dieu donnera dans la tempète un abri à vos troupeaux, comme vous en aurez donné un aux voyageurs égarés!

--Vieillard, interrompit la femme d’une voix farouche, je n’ai ni moissons ni troupeaux.

--Eh bien! si vous êtes pauvres, Dieu bénit le pauvre avant le riche. Vous vieillirez avec votre époux, respectés, non pour vos biens, mais pour vos vertus; vos enfants croîtront, entourés de l’estime des hommes et seront ce qu’aura été leur père.

--Taisez-vous! cria l’hôtesse. C’est en restant ce que nous sommes que nos enfants vieilliront comme nous dans le mépris des hommes, transmis sur notre race de génération en génération. Taisez-vous, vieillard! La bénédiction se tourne en malédiction sur nos têtes.

--O ciel! reprit le ministre, qui donc êtes-vous? dans quels crimes passez-vous votre vie?

--Qu’appelez-vous crimes? qu’appelez-vous vertus? nous jouissons ici d’un privilège; nous ne pouvons avoir de vertus ni commettre de crimes.

--La raison de cette femme est égarée, dit le ministre se tournant vers le petit ermite, qui séchait sa robe de bure devant le foyer.

--Non, prêtre! répliqua la femme, sachez où vous êtes. J’aime mieux faire horreur que pitié. Je ne suis pas une insensée, mais la femme du....

Le retentissement prolongé de la porte de la tour sous un coup violent empêcha d’entendre le reste, au grand désappointement de Spiagudry et d’Ordener qui avaient prêté une attention muette à ce dialogue.

--Maudit soit, dit la femme rouge entre ses dents, le syndic haut-justicier de Skongen, qui nous a assigné pour demeure cette tour voisine de la route! peut-être n’est-ce pas encore Nychol.

Elle prit néanmoins la lampe.

--Après tout, si c’est encore un voyageur, qu’importe? le ruisseau peut couler où le torrent a passé. Les quatre voyageurs restés seuls s’entre-regardaient aux lueurs du foyer. Spiagudry, d’abord épouvanté par la voix de l’ermite, et rassuré ensuite par sa barbe noire, eût peut-être recommencé à trembler s’il eût vu de quel œil perçant celui-ci l’observait en dessous de son capuchon.

Dans le silence général, le ministre hasarda une question:

--Frère ermite, je présume que vous êtes un des prêtres catholiques échappés à la dernière persécution, et que vous regagniez votre retraite lorsque, pour mon bonheur, je vous ai rencontré; pourriez-vous me dire où nous sommes?

La porte délabrée de l’escalier en ruine se rouvrit avant que le frère ermite eût répondu.

--Femme, vienne un orage, et il y aura foule pour s’asseoir à notre table exécrée et s’abriter sous notre toit maudit.

--Nychol, répondit la femme, je n’ai pu empêcher....

--Et qu’importent tous ces hôtes, pourvu qu’ils paient? l’or est tout aussi bien gagné en hébergeant un voyageur qu’en étranglant un brigand.

Celui qui parlait ainsi s’était arrêté devant la porte, où les quatre étrangers pouvaient le contempler à leur aise. C’était un homme de proportions colossales, vêtu, comme l’hôtesse, de serge rouge. Son énorme tête paraissait immédiatement posée sur ses larges épaules, ce qui contrastait avec le cou long et osseux de sa gracieuse épouse. Il avait le front bas, le nez camard, les sourcils épais; ses yeux, entourés d’une ligne de pourpre, brillaient comme du feu dans du sang. Le bas de son visage, entièrement rasé, laissait voir sa bouche grande et profonde, dont un rire hideux entr’ouvrait les lèvres noires comme les bords d’une plaie incurable. Deux touffes de barbe crépue, pendantes de ses joues sur son cou, donnaient à sa figure, vue de face, une forme carrée. Cet homme était coiffé d’un feutre gris, sur lequel ruisselait la pluie, et dont sa main n’avait seulement pas daigné toucher le bord à l’aspect des quatre voyageurs.

En l’apercevant, Benignus Spiagudry poussa un cri d’épouvante, et le ministre luthérien se détourna frappé de surprise et d’horreur, tandis que le maître du logis, qui l’avait reconnu, lui adressait la parole.

--Comment, vous voilà, seigneur ministre! En vérité, je ne croyais pas avoir l’amusement de revoir aujourd’hui votre air piteux et votre mine effarouchée.

Le prêtre réprima son premier mouvement de répugnance. Ses traits devinrent graves et sereins.

--Et moi, mon fils, je m’applaudis du hasard qui a amené le pasteur vers la brebis égarée, afin, sans doute, que la brebis revînt enfin au pasteur.

--Ah! par le gibet d’Aman, reprit l’autre en éclatant de rire, voilà la première fois que je m’entends comparer à une brebis. Croyez-moi, père, si vous voulez flatter le vautour, ne l’appelez pas pigeon.

--Celui par lequel le vautour devient colombe, console, mon fils, et ne flatte pas. Vous croyez que je vous crains, et je ne fais que vous plaindre.

--Il faut, en vérité, messire, que vous ayez bonne provision de pitié; j’aurais pensé que vous l’aviez épuisée tout entière sur ce pauvre diable, auquel vous montriez aujourd’hui votre croix pour lui cacher ma potence.

--Cet infortuné, répondit le prêtre, était moins à plaindre que vous; car il pleurait, et vous riez. Heureux qui reconnaît, au moment de l’expiation, combien le bras de l’homme est moins puissant que la parole de Dieu!

--Bien dit, père, reprit l’hôte avec une horrible et ironique gaieté. Celui qui pleure! Notre homme d’aujourd’hui, d’ailleurs, n’avait d’autre crime que d’aimer tellement le roi qu’il ne pouvait vivre sans faire le portrait de sa majesté sur des petites médailles de cuivre, qu’il dorait ensuite artistement pour les rendre plus dignes de la royale effigie. Notre gracieux souverain n’a pas été ingrat, et lui a donné en récompense de tant d’amour un beau cordon de chanvre, qui, pour l’instruction de mes dignes hôtes, lui a été conféré ce jour même sur la place publique de Skongen, par moi, grand-chancelier de l’ordre du Gibet, assisté de messire, ici présent, grand-aumônier dudit ordre.

--Malheureux! arrêtez, interrompit le prêtre. Comment celui qui châtie oublie-t-il le châtiment? Écoutez le tonnerre....

--Eh bien! qu’est-ce que le tonnerre? un éclat de rire de Satan.

--Grand Dieu! il vient d’assister à la mort, et il blasphème!

--Trêve aux sermons, vieux insensé, cria l’hôte d’une voix tonnante et presque irritée; sinon vous pourriez maudire l’ange des ténèbres qui nous a réunis deux fois en douze heures sur la même voiture et sous le même toit. Imitez votre camarade l’ermite, qui se tait, car il a bonne envie de retourner dans sa grotte de Lynrass. Je vous remercie, frère ermite, de la bénédiction que tous les matins, à votre passage sur la colline, je vous vois donner à la Tour-Maudite; mais, en vérité, jusqu’ici vous m’aviez semblé de haute taille, et cette barbe si noire m’avait paru blanche. Vous êtes bien cependant l’ermite de Lynrass, le seul ermite du Drontheimhus?

--Je suis en effet le seul, dit l’ermite d’une voix sourde.

--Nous sommes donc, reprit l’hôte, les deux solitaires de la province.--Holà! Bechlie, hâte un peu ce quartier d’agneau, car j’ai faim. J’ai été retardé, au village de Burlock, par ce maudit docteur Manryll, qui ne voulait me donner que douze ascalins du cadavre; on en donne quarante à cet infernal gardien du Spladgest, à Drontheim.--Hé, messire de la perruque, qu’avez-vous donc? vous allez tomber à la renverse.--À propos, Bechlie, as-tu terminé le squelette de l’empoisonneur Orgivius, ce fameux magicien? Il serait temps de l’envoyer au cabinet de curiosités de Berghen. As-tu dépêché l’un de tes petits marcassins au syndic de Loevig pour réclamer ce qu’il me doit? quatre doubles écus pour avoir fait bouillir une sorcière et deux alchimistes, et enlevé plusieurs chaînes des poutres de la salle de son tribunal, qu’elles déparaient; vingt ascalins pour avoir dépendu Ismaël Typhaine, juif dont s’était plaint le révérend évêque; et un écu pour avoir remis un bras de bois neuf à la potence de pierre du bourg?

--Le salaire, répondit la femme d’un voix aigre, est resté dans les mains du syndic, parce que ton fils avait oublié la cuiller de bois pour le recevoir, et qu’aucun valet du juge n’a voulu le lui remettre en main propre.

Le mari fronça le sourcil.

--Que leur cou me tombe entre les mains, ils verront si j’aurai besoin d’une cuiller de bois pour les toucher. Il faut pourtant ménager ce syndic. C’est à lui qu’est renvoyée la requête du voleur Ivar, qui se plaint de ce que la question lui a été donnée, non par un tortionnaire, mais par moi, alléguant que, n’ayant pas encore été jugé, il n’est pas encore infâme.--À propos, femme, empêche donc tes petits de jouer avec mes tenailles et mes pinces;. ils ont dérangé tous mes instruments, si bien que je n’ai pu m’en servir aujourd’hui.--Où sont-ils, ces petits monstres? continua l’hôte en s’approchant du tas de paille où Spiagudry avait cru voir trois cadavres. Les voilà couchés là; ils dorment, malgré le bruit, comme trois dépendus.

À ces paroles, dont l’horreur contrastait avec la tranquillité effrayante et l’atroce gaieté de celui qui les prononçait, le lecteur a peut-etre dèja deviné quel est l’habitant de la tour de Vygla. Spiagudry, qui, dès son apparition, le reconnut pour l’avoir vu figurer souvent dans de sinistres cérémonies sur la place de Drontheim, se sentit près de défaillir d’épouvante, en songeant surtout au motif personnel qu’il avait depuis la veille pour craindre ce terrible fonctionnaire. Il se pencha vers Ordener, et lui dit d’une voix presque inarticulée:

--C’est Nychol Orugix, bourreau du Drontheimbus!

Ordener, d’abord frappé d’horreur, tressaillit et regretta la route et la tempête. Mais bientôt je ne sais quel sentiment de curiosité indéfinissable s’empara de lui, et, tout en plaignant l’embarras et l’épouvante de son vieux guide, il prêtait son attention entière aux paroles et à l’habitude de vie de l'être singulier qu’il avait sous les yeux, comme on écoute avidement le grondement d’une hyène ou le rugissement d’un tigre amené du désert dans nos villes. Le pauvre Benignus était loin d’avoir l’esprit assez libre pour faire de son côté des observations psychologiques. Caché derrière Ordener, il se ramassait dans son manteau, portait une main inquiète à son emplâtre, attirait sur son visage le derrière de sa perruque flottante, et ne respirait que par gros soupirs.

Cependant l’hôtesse avait servi sur un grand plat de terre le quartier d’agneau rôti, pourvu de sa queue rassurante. Le bourreau vint s’asseoir en face d’Ordener et de Spiagudry, entre les deux prêtres; et sa femme, après avoir chargé la table d’une cruche de bière miellée, d’un morceau de _rindebrod_ [Note: Pain d’écorce dont se nourrit la classe indigente en Norvège.] et de cinq assiettes de bois, s’assit devant le feu, et s’occupa d’aiguiser les pinces ébréchées de son mari.

--Ça, révérend ministre, dit Orugix en riant, la brebis vous offre de l’agneau. Et vous, seigneur de la perruque, est-ce le vent qui a ainsi ramené votre coiffure sur votre visage?

--Le vent... seigneur, l’orage.... balbutia le tremblant Spiagudry.

--Allons, enhardissez-vous, mon vieux. Vous voyez que les seigneurs prêtres et moi nous sommes bons diables. Dites-nous qui vous êtes et quel est votre jeune compagnon le taciturne, et parlez un peu. Faisons connaissance. Si vos discours tiennent tout ce que promet votre vue, vous devez être bien amusant.

--Le maître plaisante, dit le concierge contractant ses lèvres, montrant ses dents et clignant son œil pour avoir l’air de rire, je ne suis qu’un pauvre vieux.

--Oui, interrompit le jovial bourreau, quelque vieux savant, quelque vieux sorcier.

--Oh! seigneur maître, savant oui, sorcier non.

--Tant pis, un sorcier compléterait notre joyeux sanhédrin.--Seigneurs mes hôtes, buvons pour rendre la parole à ce vieux savant, qui va égayer notre souper. À la santé du pendu d’aujourd’hui, frère prédicateur! Eh bien! père ermite, vous refusez ma bière? L’ermite avait en effet tiré de dessous sa robe une grande gourde pleine d’une eau très claire, dont il remplit son verre.

--Parbleu! ermite de Lynrass, s’écria le bourreau, si vous ne goûtez pas de ma bière, je goûterai de cette eau que vous lui préférez.

--Soit, répondit l’ermite.

--Otez d’abord votre gant, révérend frère, répliqua le bourreau; on ne verse à boire qu’à main nue.

L’ermite fit un signe de refus.

--C’est un vœu, dit-il.

--Versez donc toujours, dit le bourreau.

À peine Orugix eut-il porté son verre à ses lèvres, qu’il le repoussa brusquement, tandis que l’ermite vidait le sien d’un trait.

--Par le calice de Jésus, révérend ermite, quelle est cette liqueur infernale? je n’en ai point bu de pareille, depuis le jour où je faillis me noyer dans ma navigation de Copenhague à Drontheim. En vérité, ermite, ce n’est pas de l’eau de la source de Lynrass; c’est de l’eau de mer.

--De l’eau de mer! répéta Spiagudry avec une épouvante qu’augmentait la vue du gant de l’ermite.

--Eh bien! dit le bourreau se tournant vers lui avec un éclat de rire, tout vous alarme donc ici, mon vieux Absalon, jusqu’à la boisson même d’un saint cénobite qui se mortifie?

--Hélas! non, maître. Mais de l’eau de mer.... Il n’y a qu’un homme....

--Allons, vous ne savez que dire, sire docteur; votre trouble parmi nous vient d’une mauvaise conscience ou du mépris.

Ces mots prononcés d’un ton d’humeur ramenèrent Spiagudry à la nécessité de dissimuler sa terreur. Pour amadouer son redoutable hôte, il appela à son secours sa vaste mémoire, et rallia le peu de présence d’esprit qui lui restait.

--Du mépris, moi, du mépris pour vous, seigneur maître! pour vous, dont la présence dans une province donne à cette province le _merum imperium_ [Note: _Droit de sang_, d’avoir un bourreau.] pour vous, maître des hautes-œuvres, exécuteur de la vindicte séculière, épée de la justice, bouclier de l’innocence! pour vous, qu’Aristote, livre six, chapitre dernier de ses _Politiques_, classe parmi les magistrats, et dont Paris de Puteo, dans son traité _de Syndico_, fixe le traitement à cinq écus d’or, comme l’atteste ce passage: _Quinque aureos manivolto_! pour vous, seigneur, dont les confrères à Cronstadt acquièrent la noblesse après trois cents têtes coupées! pour vous, dont les terribles mais honorables fonctions sont remplies avec orgueil, en Franconie par le plus nouveau marié, à Reutlingue par le plus jeune conseiller, à Stedien par le dernier bourgeois installé! Et ne sais-je pas encore, mon bon maître, que vos confrères ont en France droit de _havadium_ sur chaque malade de Saint-Ladre, sur les pourceaux, et sur les gâteaux de la veille de l’épiphanie! Comment n’aurais-je pas un profond respect pour vous, quand l’abbé de Saint-Germain-des-Prés vous donne chaque année, à la Saint-Vincent, une tête de porc, et vous fait marcher en tête de sa procession!

Ici la verve érudite du concierge fut brusquement interrompue par le bourreau.

--C’est par ma foi la première nouvelle que j’en ai! Le docte abbé dont vous parlez, révérend, m’a jusqu’à présent fraudé de tous ces beaux droits que vous peignez d’une façon si séduisante.--Sires étrangers, poursuivit Orugix, sans m’arrêter à toutes les extravagances de ce vieux fou, il est vrai que j’ai manqué ma carrière. Je ne suis aujourd’hui que le pauvre bourreau d’une pauvre province. Eh bien! j’aurais dû certes faire un plus beau chemin que Stillison Dickoy, ce fameux bourreau de Moscovie. Croiriez-vous que je suis le même qui fut désigné, il y a vingt-quatre ans, pour l’exécution de Schumacker?

--De Schumacker, du comte de Griffenfeld! s’écria Ordener.

--Cela vous étonne, seigneur le muet. Eh bien! oui, de ce même Schumacker qu’un singulier hasard replace encore sous ma main, dans le cas où il plairait au roi de lever le sursis.--Vidons cette cruche, messieurs, et je vais vous conter comment il se fait qu’après avoir débuté avec tant d’éclat, je finisse si misérablement.

--J’étais, en 1676, valet de Rhum Stuald, bourreau royal de Copenhague. Lors de la condamnation du comte de Griffenfeld, mon maître étant tombé malade, je fus, grâce à mes protections, choisi pour le remplacer dans cette honorable exécution. Le 5 juin--je n’oublierai jamais ce jour,--dès cinq heures du matin, aidé du maître des basses œuvres [Note: Charpentier des échafauds], je dressai sur la place de la citadelle un grand échafaud que nous tendîmes de noir, par respect pour le condamné. À huit heures la garde-noble entoura l’échafaud, et les hulans de Slesvig continrent la foule qui se pressait sur la place. Quel autre à ma place n’eût été enivré! Debout, et sabre en main, j’attendais sur l’estrade. Tous les regards étaient fixés sur moi; j’étais en ce moment le personnage le plus important des deux royaumes. Ma fortune, disais-je, est faite, car que pourraient sans moi tous ces grands seigneurs qui ont juré la perte du chancelier? Je me voyais déjà exécuteur royal en titre de la capitale; j’avais des valets, des privilèges... Écoutez! L’horloge du fort sonne dix heures. Le condamné sort de sa prison, traverse la place, monte à l’échafaud d’un pas ferme et d’un air tranquille. Je veux lui lier les cheveux; il me repousse, et se rend à lui-même ce dernier service.--Il y avait longtemps, dit-il en souriant au prieur de Saint-André, que je ne m’étais coiffé moi-même. Je lui offre le bandeau noir, il l’éloigne de ses yeux avec dédain, mais sans me marquer de mépris.--Mon ami, me dit-il, voilà peut-être la première fois qu’un espace de quelques pieds rassemble les deux officiers extrêmes de l’ordre judiciaire, le chancelier et le bourreau. Ces paroles sont restées gravées dans ma tête. Il refuse encore le coussin noir que je voulais mettre sous ses genoux, embrasse le prêtre, et s’agenouille, après avoir dit d’une voix forte qu’il mourait innocent. Alors je brisai d’un coup de masse l’écusson de ses armoiries, en criant, comme de coutume:

--Cela ne se fait pas sans une juste cause! Cet affront ébranla la fermeté du comte; il pâlit; mais il se hâta de dire:--Le roi me les a données, le roi peut me les ôter. Il appuya sa tête sur le billot, les yeux tournés vers l’est, et moi, je levai mon sabre des deux mains... Écoutez bien!--En ce moment un cri arrive jusqu’à moi:--Grâce, au nom du roi! grâce pour Schumacker! Je me retourne. C’était un aide de camp qui galopait vers l’échafaud en agitant un parchemin. Le comte se relève d’un air, non joyeux, mais seulement satisfait. Le parchemin lui est remis.--Juste Dieu! s’écrie-t-il, la prison perpétuelle! leur grâce est plus dure que la mort.--Il descend, abattu comme un voleur, de l’échafaud où il était monté serein. Pour moi, cela m’était égal. Je ne me doutais guère que le salut de cet homme était ma perte. Après avoir démoli l’échafaud, je rentre chez mon maître, encore plein d’espérances, quoiqu’un peu désappointé d’avoir perdu l’écu d’or, prix de la chute de la tête. Ce n’était pas tout. Le lendemain je reçois un ordre de départ et un diplôme d’exécuteur provincial pour le Drontheimhus! Bourreau de province, et de la dernière province de Norvège! Or sachez, messires, comment de petites causes amènent de grands effets. Les ennemis du comte, afin de se donner un air de clémence, avaient tout disposé pour que la grâce arrivât un moment après l’exécution. Il s’en fallut d’une minute; on s’en prit à ma lenteur, comme s’il eût été décent d’empêcher un personnage illustre de s’amuser quelques instants avant le dernier! comme si un exécuteur royal qui décapite un grand-chancelier pouvait le faire sans plus de dignité et de mesure qu’un bourreau de province qui pend un juif! À cela se joignit la malveillance. J’avais un frère, que même je crois avoir encore. Il était parvenu, en changeant de nom, dans la maison du nouveau chancelier, comte d’Ahlefeld. À Copenhague, ma présence importuna le misérable. Mon frère me méprise, parce que ce sera peut-être moi qui le pendrai un jour.

Ici le disert narrateur s’interrompit pour donner passage à sa gaieté, puis il continua:

--Vous voyez, chers hôtes, que j’ai pris mon parti. Ma foi, au diable l’ambition! j’exerce ici honnêtement mon métier; je vends mes cadavres, ou Bechlie en fait des squelettes, que m’achète le cabinet d’anatomie de Berghen. Je ris de tout, même de cette pauvre femelle qui a été bohémienne et que la solitude rend folle. Mes trois héritiers grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon nom est l’épouvantail des petits enfants du Drontheimhus. Les syndics me fournissent une charrette et des habits rouges. La Tour-Maudite me garantit de la pluie comme ferait le palais de l’évêque. Les vieux prêtres que l’orage pousse chez moi me prêchent, les savants me flagornent. En somme, je suis aussi heureux qu’un autre, je bois, je mange, je pends, et je dors.

Le bourreau n’avait pas mené à fin ce long discours sans l’entremêler de bière et de bruyantes explosions de rire.

--Il tue, et il dort! murmura le ministre; l’infortuné!

--Que ce misérable est heureux! s’écria l’ermite.

--Oui, frère ermite, dit le bourreau, misérable comme vous, mais certes plus heureux. Tenez, le métier serait bon si l’on ne semblait prendre plaisir à en ruiner les bénéfices. Croiriez-vous que je ne sais quelles fameuses noces ont fourni à l’aumônier nouvellement nommé de Drontheim l’occasion de demander la grâce de douze condamnés qui m’appartiennent?

--Qui vous appartiennent! s’écria le ministre.