Part 8
Ordener aurait été bien empêché de répondre clairement à cette question. Il n’avait que des lueurs très vagues, que des présomptions très incertaines sur la position de l’homme pour lequel il allait exposer sa vie. Bien des gens trouveront qu’il agissait follement; mais les âmes jeunes font ce qu’elles croient juste par instinct et non par calcul; et d’ailleurs, dans ce monde où la prudence est si aride et la sagesse si ironique, qui nie que la générosité soit folie? Tout est relatif sur la terre, où tout est borné; et la vertu serait une grande démence, si derrière les hommes il n’y avait Dieu. Ordener était dans l'âge où l’on croit et où l’on est cru. Il risquait ses jours de confiance. Le général accueillit de même des raisons qui n’auraient pas résisté à une discussion froide.
--Quelles trames? quels hommes? mon bon père. Dans quelques jours j’aurai tout éclairci; alors vous saurez tout ce que je saurai. Je vais repartir ce soir.
--Comment! s’écria le vieillard, tu ne me donneras encore que quelques heures! Mais où vas-tu? pourquoi pars-tu, mon cher fils?
--Vous m’avez quelquefois permis, mon noble père, de faire une action louable en secret.
--Oui, mon brave Ordener; mais tu pars sans trop savoir pourquoi, et tu sais quelle grande affaire te demande.
--Mon père m’a laissé un mois de réflexion, je le consacre aux intérêts d’un autre. Bonne action donne bon conseil. D’ailleurs à mon retour nous verrons.
--Quoi! reprit le général d’un ton de sollicitude, ce mariage te déplairait-il? on dit Ulrique d’Ahlefeld si belle! dis-moi, l’as-tu vue?
--Je crois qu’oui, dit Ordener; il me semble qu’elle est belle, en effet.
--Eh bien? reprit le gouverneur.
--Eh bien, dit Ordener, elle ne sera pas ma femme.
Ce mot froid et décisif frappa le général comme un coup violent. Les soupçons de l’orgueilleuse comtesse lui revinrent à l’esprit.
--Ordener, dit-il en hochant la tête, je devrais être sage, car j’ai été pécheur. Eh bien, je suis un vieux fou! Ordener! le prisonnier a une fille....
--Oh! s’écria le jeune homme, général, je voulais vous en parler. Je vous demande, mon père, votre protection pour cette faible et opprimée jeune fille.
--En vérité, dit gravement le gouverneur, tes instances sont vives.
Ordener revint un peu à lui.
--Et comment ne le seraient-elles pas pour une pauvre prisonnière à laquelle on veut arracher la vie, et, ce qui est bien plus précieux, l’honneur?
--La vie! l’honneur! mais c’est moi pourtant qui gouverne ici, et j’ignore toutes ces horreurs! Explique-toi.
--Mon noble père, la vie du prisonnier et de sa fille sans défense est menacée par un infernal complot.
--Mais ce que tu avances est grave; quelle preuve en as-tu?
--Le fils aîné d’une puissante famille est en ce moment à Munckholm; il y est pour séduire la comtesse Éthel. Il me l’a dit lui-même.
Le général recula de trois pas.
--Dieu, Dieu! pauvre jeune abandonnée! Ordener, Ordener! Éthel et Schumacker sont sous ma protection. Quel est le misérable? quelle est la famille?
Ordener s’approcha du général et lui serra la main.
--La famille d’Ahlefeld.
--D’Ahlefeld! dit le vieux gouverneur; oui, la chose est claire, le lieutenant Frédéric est encore en ce moment à Munckholm. Noble Ordener, on veut t’allier à cette race. Je conçois ta répugnance, noble Ordener!
Le vieillard, croisant les bras, resta quelques moments rêveur, puis il vint à Ordener et le serra sur sa poitrine.
--Jeune homme, tu peux partir; ta protection ne sera pas absente pour tes protégés; je leur reste. Oui, pars; tu fais bien de toute manière. Cette infernale comtesse d’Ahlefeld est ici, tu le sais peut-être?
--La noble dame comtesse d’Ahlefeld, dit la voix de l’huissier qui ouvrait la porte.
À ce nom Ordener recula machinalement vers le fond de la chambre, et la comtesse, entrant sans l’apercevoir, s’écria:
--Seigneur général, votre élève se joue de vous; il n’est point allé à Munckholm.
--En vérité! dit le général.
--Eh mon Dieu! mon fils Frédéric, qui sort du palais, était hier de garde au donjon, et n’a vu personne.
--Vraiment, noble dame? répéta le général.
--Ainsi, continua la comtesse en souriant d’un air de triomphe, général, n’attendez plus votre Ordener.
Le gouverneur resta grave et froid.
--Je ne l’attends plus en effet, dame comtesse.
--Général, dit la comtesse en se détournant, je croyais que nous étions seuls. Quel est?....
La comtesse attacha son regard scrutateur sur Ordener, qui s’inclina.
--Vraiment, poursuivit-elle,--je ne l’ai vu qu’une fois...--mais... sans ce costume, ce serait....
--Seigneur général, c’est le fils du vice-roi?
--Lui-même, noble dame, dit Ordener, s’inclinant de nouveau.
La comtesse sourit.
--En ce cas permettez-vous à une dame, qui doit bientôt être plus encore pour vous, de vous demander où vous êtes allé hier, seigneur comte.
--Seigneur comte! Je ne crois pas avoir eu le malheur de perdre déjà mon noble père, dame comtesse.
--Ce n’est certes point là ma pensée. Mieux vaut devenir comte en prenant une épouse qu’en perdant un père.
--L’un ne vaut guère mieux que l’autre, noble dame.
La comtesse, un peu interdite, prit cependant le parti d’éclater de rire.
--Allons, on m’avait dit vrai; sa courtoisie est un peu sauvage. Elle se familiarisera pourtant avec les présents des dames, quand Ulrique d’Ahlefeld lui passera au cou la chaîne de l’ordre de l’Éléphant.
--Véritable chaîne en effet! dit Ordener.
--Vous verrez, général Levin, reprit la comtesse, dont le rire devenait embarrassé, que votre intraitable élève ne voudra pas non plus tenir d’une dame son rang de colonel.
--Vous avez raison, dame comtesse, répliqua Ordener, un homme qui porte l’épée ne doit pas devoir ses aiguillettes à un jupon.
La physionomie de la grande dame se rembrunit tout à fait.
--Ho! ho! d’où vient donc le seigneur baron? Est-il bien vrai que sa courtoisie ne soit pas allée hier à Munckholm?
--Noble dame, je ne satisfais pas toujours à toutes les questions.--Mais, général, nous nous reverrons....
Puis, serrant la main du vieillard et saluant la comtesse, il sortit, laissant la dame stupéfaite de tout ce qu’elle ignorait, seule avec le gouverneur, indigné de tout ce qu’il savait.
XII
... L’homme qui est en ce moment assis près de lui, qui rompt avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu’ils ont partagée ensemble, sera le premier à l’assassiner.
SHAKESPEARE, _Timon d’Athènes_.
Que le lecteur se transporte maintenant sur la route de Drontheim à Skongen, route étroite et pierreuse qui côtoie le golfe de Drontheim jusqu’au hameau de Vygla, il ne tardera pas à entendre les pas de deux voyageurs qui sont sortis de la porte dite de Skongen à la chute du jour, et montent assez rapidement les collines étagées sur lesquelles serpente le chemin de Vygla.
Tous deux sont enveloppés de manteaux. L’un marche d’un pas jeune et ferme, le corps droit et la tête levée; l’extrémité d’un sabre dépasse le bord de son manteau, et, malgré l’obscurité de la nuit, on peut voir une plume se balancer au souffle du vent sur sa toque. L’autre est un peu plus grand que son compagnon, mais légèrement voûté; on voit sur son dos une bosse, formée sans doute par une besace que cache un grand manteau noir dont les bords profondément dentelés annoncent les bons et loyaux services. Il n’a d’autre arme qu’un long bâton dont il aide sa marche inégale et précipitée.
Si la nuit empêche le lecteur de distinguer les traits des deux voyageurs, il les reconnaîtra peut-être à la conversation que l’un d’eux entame après une heure de route silencieuse, et par conséquent ennuyeuse.
--Maître! mon jeune maître! nous sommes au point d’où l’on aperçoit à la fois la tour de Vygla et les clochers de Drontheim. Devant nous, à l’horizon, cette masse noire, c’est la tour; derrière nous; voici la cathédrale, dont les arcs-boutants, plus sombres encore que le ciel, se dessinent comme les côtes de la carcasse d’un mammouth.
--Vygla est-il loin de Skongen? demanda l’autre piéton.
--Nous avons l’Ordals à traverser, seigneur; nous ne serons pas à Skongen avant trois heures du matin.
--Quelle est l’heure qui sonne en ce moment?
--Juste Dieu, maître! vous me faites trembler. Oui, c’est la cloche de Drontheim, dont le vent nous apporte les sons. Cela annonce l’orage. Le souffle du nord-ouest amène les nuages.
--Les étoiles, en effet, ont toutes disparu derrière nous.
--Doublons le pas, mon noble seigneur, de grâce. L’orage arrive, et peut-être s’est-on déjà aperçu à la ville de la mutilation du cadavre de Gill et de ma fuite. Doublons le pas.
--Volontiers. Vieillard, votre fardeau paraît lourd; cédez-le-moi, je suis jeune et plus vigoureux que vous.
--Non, en vérité, noble maître; ce n’est point à l’aigle à porter l’écaille de la tortue. Je suis trop indigne que vous vous chargiez de ma besace.
--Mais, vieillard, si elle vous fatigue? Elle paraît pesante. Que contient-elle donc? Tout à l’heure vous avez bronché, cela a résonné comme du fer.
Le vieillard s’écarta brusquement du jeune homme.
--Cela a résonné, maître! oh non! vous vous êtes trompé. Elle ne contient rien... que des vivres, des habits. Non, elle ne me fatigue pas, seigneur.
La proposition bienveillante du jeune homme paraissait avoir causé à son vieux compagnon un effroi qu’il s’efforçait de dissimuler.
--Eh bien, répondit le jeune homme sans s’en apercevoir, si ce fardeau ne vous fatigue pas, gardez-le.
Le vieillard, tranquillisé, se hâta néanmoins de changer la conversation.
--Il est triste de suivre, la nuit, en fugitifs, une route qu’il serait si agréable, seigneur, de parcourir le jour en observateurs. On trouve sur les bords du golfe, à notre gauche, une profusion de pierres runiques, sur lesquelles on peut étudier des caractères tracés, suivant les traditions, par les dieux et les géants. À notre droite, derrière les rochers qui bordent le chemin, s’étend le marais salé de Sciold, qui communique sans doute avec la mer par quelque canal souterrain, puisque l’on y pêche le lombric marin, ce poisson singulier qui, d’après les découvertes de votre serviteur et guide, mange du sable. C’est dans la tour de Vygla, dont nous approchons, que le roi païen Vermond fit rôtir les mamelles de sainte Étheldera, cette glorieuse martyre, avec du bois de la vraie croix, apporté à Copenhague par Olaüs III, et conquis par le roi de Norvège. On dit que depuis on a essayé inutilement de faire une chapelle de cette tour maudite; toutes les croix qu’on y a placées successivement ont été consumées par le feu du ciel.
En ce moment un immense éclair couvrit le golfe, la colline, les rochers, la tour, et disparut avant que l’œil des deux voyageurs eût pu discerner aucun de ces objets. Ils s’arrêtèrent spontanément, et l’éclair fut suivi presque immédiatement d’un coup de tonnerre violent, dont l’écho se prolongea de nuage en nuage dans le ciel, et de rocher en rocher sur la terre.
Ils levèrent les yeux. Toutes les étoiles étaient voilées, de grosses nues roulaient rapidement les unes sur les autres, et la tempête s’amassait comme une avalanche au-dessus de leurs têtes. Le grand vent sous lequel couraient toutes ces masses n’était point encore descendu jusqu’aux arbres, qu’aucun souffle n’agitait, et sur lesquels ne retentissait encore aucune goutte de pluie. On entendait en haut comme une rumeur orageuse qui, jointe à la rumeur du golfe, était le seul bruit qui s’élevât dans l’obscurité de la nuit, redoublée par les ténèbres de la tempête.
Ce tumultueux silence fut soudain interrompu, près des deux voyageurs, par une espèce de rugissement qui fit tressaillir le vieillard.
--Dieu tout-puissant! s’écria-t-il en serrant le bras du jeune homme, c’est le rire du diable dans l’orage, ou la voix de....
Un nouvel éclair, un nouveau coup de tonnerre lui coupèrent la parole. La tempête commença alors avec impétuosité, comme si elle eut attendu ce signal. Les deux voyageurs resserrèrent leurs manteaux pour se garantir à la fois de la pluie qui s’échappait des nuages par torrents, et de la poussière épaisse qu’un vent furieux enlevait par tourbillons à la terre encore sèche.
--Vieillard, dit le jeune homme, un éclair vient de me montrer la tour de Vygla sur notre droite; quittons la route et cherchons-y un abri.
--Un abri dans la Tour-Maudite! s’écria le vieillard, que saint Hospice nous protège! songez, jeune maître, que cette tour est déserte.
--Tant mieux! vieillard, nous n’attendrons pas à la porte.
--Songez quelle abomination l’a souillée!
--Eh bien! qu’elle se purifie en nous abritant. Allons, vieillard, suivez-moi. Je vous déclare qu’en une pareille nuit je tenterais l’hospitalité d’une caverne de voleurs. Alors, malgré les remontrances du vieillard, dont il avait saisi le bras, il se dirigea vers l’édifice, que les fréquentes lueurs des éclairs lui montraient à peu de distance. En approchant, ils aperçurent une lumière à l’une des meurtrières de la tour.
--Vous voyez, dit le jeune homme, que cette tour n’est pas déserte. Vous voilà rassuré, sans doute.
--Dieu! bon Dieu! s’écria le vieillard, où me menez-vous, maître? Ne plaise à saint Hospice que j’entre dans cet oratoire du démon!
Ils étaient au bas de la tour. Le jeune voyageur frappa avec force à la porte neuve de cette ruine redoutée.
--Tranquillisez-vous, vieillard; quelque pieux cénobite sera venu sanctifier cette demeure profanée, en l’habitant.
--Non, disait son compagnon, je n’entrerai pas. Je réponds que nul ermite ne peut vivre ici, à moins qu’il n’ait pour chapelet une des sept chaînes de Belzébuth.
Cependant une lumière était descendue de meurtrière en meurtrière, et vint briller à travers la serrure de la porte.
--Tu viens bien tard, Nychol! cria une voix aigre; on dresse la potence à midi, et il ne faut que six heures pour venir de Skongen à Vygla. Est-ce qu’il y a eu surcroît de besogne?
Cette question tomba au moment où la porte s’ouvrait. La femme qui l’ouvrait, apercevant deux figures étrangères, au lieu de celle qu’elle attendait, poussa un cri d’effroi et de menace, et recula de trois pas. L’aspect de cette femme n’était pas lui-même très rassurant. Elle était grande, son bras élevait au-dessus de sa tête une lampe de fer dont son visage était fortement éclairé. Ses traits livides, sa figure sèche et anguleuse, avaient quelque chose de cadavéreux, et il s’échappait de ses yeux creux des rayons sinistres pareils à ceux d’une torche funèbre. Elle était vêtue depuis la ceinture d’un jupon de serge écarlate, qui ne laissait voir que ses pieds nus, et paraissait souillé de taches d’un autre rouge. Sa poitrine décharnée était à moitié couverte d’une veste d’homme de même couleur, dont les manches étaient coupées au coude. Le vent, entrant par la porte ouverte, agitait au-dessus de sa tête ses longs cheveux gris à peine retenus par une ficelle d’écorce, ce qui rendait plus sauvage encore l’expression de sa farouche physionomie.
--Bonne dame, dit le plus jeune des nouveaux-venus, la pluie tombe à flots, vous avez un toit et nous avons de l’or.
Son vieux compagnon le tirait par son manteau, et s’écriait à voix basse:
--O maître! que dites-vous là? Si ce n’est pas ici la maison du diable, c’est l’habitacle de quelque bandit. Notre or nous perdra, loin de nous protéger.
--Paix! dit le jeune homme; et tirant une bourse de sa veste, il la fit briller aux yeux de l’hôtesse, en répétant sa prière.
Celle-ci, revenue un peu de sa surprise, les considérait alternativement d’un œil fixe et hagard.
--Étrangers! s’écria-t-elle enfin, comme n’ayant pas entendu leur voix, vos esprits gardiens vous ont-ils abandonnés? que venez-vous chercher parmi les habitants maudits de la Tour-Maudite? Étrangers! ce ne sont point des hommes qui vous ont indiqué ces ruines pour abri, car tous vous auraient dit: Mieux vaut l’éclair de la tempête que le foyer de la tour de Vygla. Le seul vivant qui puisse entrer ici n’entre dans aucune demeure des autres vivants, il ne quitte la solitude que pour la foule, il ne vit que pour la mort. Il n’a de place que dans les malédictions des hommes, il ne sert qu’à leurs vengeances, il n’existe que par leurs crimes. Et le plus vil scélérat, à l’heure du châtiment, se décharge sur lui du mépris universel, et se croit encore en droit d’y ajouter le sien. Étrangers! vous l'êtes, car votre pied n’a pas encore repoussé avec horreur le seuil de cette tour; ne troublez pas plus longtemps la louve et les louveteaux; regagnez le chemin où marchent tous les autres hommes, et, si vous ne voulez pas être fuis de vos frères, ne leur dites pas que votre visage ait été éclairé par la lampe des hôtes de la tour de Vygla.
À ces mots, indiquant la porte du geste, elle s’avança vers les deux voyageurs. Le vieux tremblait de tous ses membres, et regardait d’un air suppliant le jeune, lequel, n’ayant rien compris aux paroles de la grande femme, à cause de l’extrême volubilité de son débit, la croyait folle, et ne se sentait d’ailleurs nullement disposé à retourner sous la pluie, qui continuait de tomber à grand bruit.
--Par ma foi, notre bonne hôtesse, vous venez de nous peindre un personnage singulier, avec lequel je ne veux pas perdre l’occasion de faire connaissance.
--La connaissance avec lui, jeune homme, est bientôt faite, plus tôt terminée. Si votre démon vous y pousse, allez assassiner un vivant ou profaner un mort.
--Profaner un mort! répéta le vieillard d’une voix tremblante et se cachant dans l’ombre de son compagnon.
--Je ne comprends guère, dit celui-ci, vos moyens, au moins très indirects; il est plus court de rester ici. Il faudrait être fou pour continuer sa route par un pareil temps.
--Mais bien plus fou encore, murmura le vieillard, pour s’abriter contre un pareil temps dans un pareil lieu.
--Malheureux! s’écria la femme, ne frappez pas au seuil de celui qui ne sait ouvrir d’autre porte que celle du sépulcre.
--Dût la porte du sépulcre s’ouvrir en effet pour moi avec la vôtre, femme, il ne sera pas dit que j’aurai reculé devant une parole sinistre. Mon sabre me répond de tout. Allons, fermez la tour, car le vent est froid, et prenez cet or.
--Eh! que me fait votre or! reprit l’hôtesse; précieux dans vos mains, il deviendra dans les miennes plus vil que l’étain. Eh bien, restez donc pour de l’or. Il peut garantir des orages du ciel, il ne sauve pas du mépris des hommes. Restez; vous payez l’hospitalité plus cher qu’on ne paie un meurtre. Attendez-moi un instant ici, et donnez-moi votre or. Oui, c’est la première fois que les mains d’un homme entrent ici chargées d’or sans être souillées de sang.
Alors, après avoir déposé sa lampe et barricadé la porte, elle disparut sous la voûte d’un escalier noir, percé dans le fond de la salle.
Tandis que le vieillard frissonnait, et, invoquant, sous tous ses noms, le glorieux saint Hospice, maudissait de bon cœur, mais à voix basse, l’imprudence de son jeune compagnon, celui-ci prit la lumière, et se mit à parcourir la grande pièce circulaire où ils se trouvaient. Ce qu’il vit en approchant de la muraille le fit tressaillir, et le vieillard, qui l’avait suivi du regard, s’écria:
--Grand Dieu, maître! une potence?
Une grande potence était en effet appuyée au mur, et atteignait au cintre de la voûte haute et humide.
--Oui, dit le jeune homme et voici des scies de bois et de fer, des chaînes, des carcans; voici un chevalet et de grandes tenailles suspendues au-dessus.
--Grands saints du paradis! s’écria le vieillard, où sommes-nous?
Le jeune homme poursuivit froidement son examen.
--Ceci est un rouleau de corde de chanvre; voilà des fourneaux et des chaudières; cette partie de la muraille est tapissée de pinces et de scalpels; voici des fouets de cuir garnis de pointes d’acier, une hache, une masse.
--C’est donc ici le garde-meuble de l’enfer! interrompit le vieillard épouvanté de cette terrible énumération.
--Voici, continua l’autre, des siphons en cuivre, des roues à dents de bronze, une caisse de grands clous, un cric. En vérité, ce sont de sinistres ameublements. Il peut vous sembler fâcheux que mon impatience vous ait amené ici avec moi.
--Vraiment, vous en convenez!
Le vieillard était plus mort que vif.
--Ne vous effrayez pas; qu’importe le lieu où vous êtes? j’y suis avec vous.
--Belle défense! murmura le vieillard, chez qui une plus grande terreur affaiblissait la crainte et le respect pour son jeune compagnon; un sabre de trente pouces contre une potence de trente coudées!
La grande femme rouge reparut, et, reprenant la lampe de fer, fit signe aux voyageurs de la suivre. Ils montèrent avec précaution un escalier étroit et dégradé pratiqué dans l’épaisseur du mur de la tour. À chaque meurtrière, une bouffée de vent et de pluie venait menacer la flamme tremblante de la lampe, que l’hôtesse couvrait de ses mains longues et diaphanes. Ce ne fut pas sans avoir plus d’une fois trébuché sur des pierres roulantes, que l’imagination alarmée du vieillard prenait pour des os humains épars sur les degrés, qu’ils arrivèrent au premier étage de l’édifice, dans une salle ronde pareille à la salle inférieure. Au milieu, suivant l’usage gothique, brillait un vaste foyer, dont la fumée s’échappait par une ouverture percée dans le plafond, non sans obscurcir très sensiblement l’atmosphère de la salle, et dont la lumière, jointe à celle de la lampe de fer, avait été aperçue des deux voyageurs sur le chemin. Une broche, chargée de viande encore fraîche, tournait devant le feu. Le vieillard se détourna avec horreur.
--C’est à ce foyer exécrable, dit-il à son compagnon, que la braise de la vraie croix a consumé les membres d’une sainte.
Une table grossière était placée à quelque distance du foyer. La femme invita les voyageurs à s’y asseoir.
--Étrangers, dit-elle en plaçant la lampe devant eux, le souper sera bientôt prêt, et mon mari va sans doute se hâter d’arriver, de peur que l’esprit de minuit ne l’emporte en passant près de la Tour-Maudite.
Alors Ordener--car le lecteur a sans doute déjà deviné que c’était lui et son guide Benignus Spiagudry--put examiner à son aise le déguisement bizarre pour lequel ce dernier avait épuisé toutes les ressources de son imagination fécondée par la peur d'être reconnu et repris. Le pauvre concierge fugitif avait échangé ses habits de cuir de renne contre un vêtement noir complet, laissé jadis dans le Spladgest par un célèbre grammairien de Drontheim, qui s’était noyé du désespoir de n’avoir pu trouver pourquoi _Jupiter_ donnait _Jovis_ au génitif. Ses sabots de coudrier avaient fait place aux bottes fortes d’un postillon écrasé par ses chevaux, dans lesquelles ses jambes fluettes étaient tellement à l’aise qu’il n’aurait pu marcher sans le secours d’une demi-botte de foin. La vaste perruque d’un jeune et élégant voyageur français assassiné par des voleurs aux portes de Drontheim cachait sa calvitie, et flottait sur ses épaules pointues et inégales. L’un de ses yeux était couvert d’un emplâtre, et, grâce à un pot de fard qu’il avait trouvé dans les poches d’une vieille fille morte d’amour, ses joues pâles et creuses s’étaient revêtues d’un vermillon insolite, agrément auquel la pluie avait fait participer jusqu’à son menton. Avant de s’asseoir, il plaça soigneusement sous lui le paquet qu’il portait sur son dos, s’enveloppa de son vieux manteau, et, tandis qu’il absorbait toute l’attention de son compagnon, la sienne paraissait entièrement concentrée sur le rôti que surveillait l’hôtesse, et vers lequel il lançait de temps en temps des regards d’inquiétude et d’horreur. Sa bouche laissait par intervalles échapper des mots entrecoupés:--Chair humaine!... _horrendas epulas!_...--Anthropophages!...--Souper de Moloch!...--_Ne pueras coram populo Medea trucidet_...--Où sommes-nous? Atrée...--Druidesse...--Irmensul... Le diable a foudroyé Lycaon....
Enfin il s’écria:
--Juste ciel! Dieu merci! j’aperçois une queue!