Part 4
--C’est à moi plutôt que s’applique votre comparaison, car, durant votre absence, je n’ai eu d’autre bonheur que la présence d’un infortuné, de mon père. Je passais mes longues journées à le consoler, et, ajouta-t-elle en baissant les yeux, à vous espérer. Je lisais à mon père les fables de l’Edda, et quand je l’entendais douter des hommes, je lui lisais l’Évangile, pour qu’au moins il ne doutât pas du ciel; puis je lui parlais de vous, et il se taisait, ce qui prouve qu’il vous aime. Seulement, quand j’avais inutilement passé mes soirées à regarder de loin sur les routes les voyageurs qui arrivaient, et dans le port les vaisseaux qui abordaient, il secouait la tête avec un sourire amer, et je pleurais. Cette prison, où s’est jusqu’ici passée toute ma vie, m’était devenue odieuse, et pourtant mon père, qui, jusqu’à votre apparition, l’avait toujours remplie pour moi, y était encore; mais vous n’y étiez plus, et je désirais cette liberté que je ne connaissais pas.
Il y avait dans les yeux de la jeune fille, dans la naïveté de sa tendresse, dans la douce hésitation de ses épanchements, un charme que des paroles humaines n’exprimeraient pas. Ordener l’écoutait avec cette joie rêveuse d’un être qui serait enlevé au monde réel pour assister au monde idéal.
--Et moi, dit-il, maintenant je ne veux plus de cette liberté que vous ne partagez pas!
--Quoi, Ordener! reprit vivement Éthel, vous ne nous quitterez donc plus?
Cette expression rappela au jeune homme tout ce qu’il avait oublié.
--Mon Éthel, il faut que je vous quitte ce soir. Je vous reverrai demain, et demain je vous quitterai encore, jusqu’à ce que je revienne pour ne plus vous quitter.
--Hélas! interrompit douloureusement la jeune fille, absent encore!
--Je vous répète, ma bien-aimée Éthel, que je reviendrai bientôt vous arracher de cette prison ou m’y ensevelir avec vous.
--Prisonnière avec lui! dit-elle doucement. Ah! ne me trompez pas, faut-il que j’espère tant de bonheur?
--Quel serment te faut-il? que veux-tu de moi? s’écria Ordener; dis-moi, mon Éthel, n’es-tu pas mon épouse?--Et, transporté d’amour, il la serrait fortement contre sa poitrine.
--Je suis à toi, murmura-t-elle faiblement.
Ces deux cœurs nobles et purs battaient ainsi avec délices l’un contre l’autre, et n’en étaient que plus nobles et plus purs.
En ce moment un violent éclat de rire se fit entendre auprès d’eux. Un homme enveloppé d’un manteau découvrit une lanterne sourde qu’il y avait cachée, et dont la lumière éclaira subitement la figure effrayée et confuse d’Éthel et le visage étonné et fier d’Ordener.
--Courage! mon joli couple! courage! mais il me semble qu’après avoir cheminé si peu de temps dans le pays du Tendre, vous n’avez pas suivi tous les détours du ruisseau du Sentiment, et que vous avez dû prendre un chemin de traverse pour arriver si vite au hameau du Baiser.
Nos lecteurs ont sans doute reconnu le lieutenant admirateur de Mlle de Scudéry. Arraché de la lecture de la _Clélie_ par le beffroi de minuit, que les deux amants n’avaient pas entendu, il était venu faire sa ronde nocturne dans le donjon. En passant à l’extrémité du corridor de l’orient, il avait recueilli quelques paroles et vu comme deux spectres se mouvoir dans la galerie à la clarté de la lune. Alors, naturellement curieux et hardi, il avait caché sa lanterne sous son manteau, et s’était avancé sur la pointe du pied près des deux fantômes, que son brusque éclat de rire venait d’arracher désagréablement à leur extase.
Éthel fit un mouvement pour fuir Ordener, puis, revenant à lui comme par instinct et pour lui demander protection, elle cacha sa tête brûlante dans le sein du jeune homme.
Celui-ci releva la sienne avec un orgueil de roi.
--Malheur, dit-il, malheur à celui qui vient de t’effrayer et de t’affliger, mon Éthel!
--Oui vraiment, dit le lieutenant, malheur à moi si j’avais eu la maladresse d’épouvanter la tendre Mandane!
--Seigneur lieutenant, dit Ordener d’un ton hautain, je vous engage à vous taire.
--Seigneur insolent, répliqua l’officier, je vous engage à vous taire.
--M’entendez-vous? reprit Ordener d’une voix tonnante; achetez votre pardon par le silence.
--_Tibi tua_, répondit le lieutenant, prenez vos avis pour vous, achetez votre pardon par le silence.
--Taisez-vous! s’écria Ordener avec une voix qui fit trembler les vitraux; et, déposant la tremblante jeune fille sur un des vieux fauteuils du corridor, il secoua énergiquement le bras de l’officier.
--Oh! paysan, dit le lieutenant, moitié riant, moitié irrité, vous ne remarquez pas que ce pourpoint que vous froissez si brutalement est du plus beau velours d’Abingdon.
Ordener le regarda fixement.
--Lieutenant, ma patience est plus courte que mon épée.
--Je vous entends, mon brave damoisel, dit le lieutenant avec un sourire ironique, vous voudriez bien que je vous fisse un tel honneur; mais savez-vous qui je suis? Non, non, s’il vous plaît, _prince contre prince, berger contre berger_, comme disait le beau Léandre.
--S’il faut dire aussi: lâche contre lâche! reprit Ordener, assurément je n’aurai point l’insigne honneur de me mesurer avec vous.
--Je me fâcherais, mon très honorable berger, si vous portiez seulement l’uniforme.
--Je n’en ai ni les galons ni les franges, lieutenant, mais j’en porte le sabre.
Le fier jeune homme, rejetant son manteau en arrière, avait mis sa toque sur sa tête et saisi la garde de son sabre, lorsque Éthel, réveillée par ce danger imminent, se précipita sur son bras et s’attacha à son cou avec un cri de terreur et de prière.
--Vous faites sagement, ma belle damoiselle, si vous ne voulez pas que le jouvencel soit puni de ses hardiesses, dit le lieutenant, qui, aux menaces d’Ordener, s’était mis en garde sans s’émouvoir; car Cyrus allait se brouiller avec Cambyse, pourvu toutefois que ce ne soit pas faire trop d’honneur à ce vassal que de le comparer à Cambyse.
--Au nom du ciel, seigneur Ordener, disait Éthel, que je ne sois pas la cause et le témoin d’un pareil malheur!--Puis, levant sur lui ses beaux yeux, elle ajouta:--Ordener, je t’en supplie!
Ordener repoussa lentement dans le fourreau la lame à demi tirée, et le lieutenant s’écria:
--Par ma foi, chevalier,--j’ignore si vous l'êtes, mais je vous en donne le titre parce que vous paraissez le mériter, moi et vous agissons suivant les lois de la bravoure, mais non suivant celles de la galanterie. La damoiselle a raison, des engagements comme celui que je vous crois digne de nouer avec moi ne doivent pas avoir des dames pour témoins, quoique, n’en déplaise à la charmante damoiselle, ils puissent avoir des dames pour cause. Nous ne pouvons donc ici convenablement parler que du _duellum remotum_, et, comme l’offensé, si vous voulez en fixer l’époque, le lieu et les armes, ma fine lame de Tolède ou mon poignard de Mérida seront à la disposition de votre hachoir sorti des forges d’Ashkreuth, ou de votre couteau de chasse trempé dans le lac de Sparbo.
Le _duel ajourné_ que l’officier proposait à Ordener était en usage dans le Nord, d’où les savants prétendent que la coutume du duel est sortie. Les plus vaillants gentilshommes proposaient et acceptaient le _duellum remotum_. On le remettait à plusieurs mois, quelquefois à plusieurs années, et, durant cet intervalle, les adversaires ne devaient s’occuper ni en paroles ni en actions de l’affaire qui avait amené le défi. Ainsi, en amour, les deux rivaux s’abstenaient de voir leur maîtresse, afin que les choses restassent dans le même état; on se reposait à cet égard sur la loyauté des chevaliers; comme dans les anciens tournois, si les juges du camp, croyant la loi courtoise violée, jetaient leur bâton dans l’arène, à l’instant tous les combattants s’arrêtaient; mais, jusqu’à l’éclaircissement du doute, la gorge du vaincu restait à la même distance de l’épée du vainqueur.
--Eh bien! chevalier, dit Ordener après un moment de réflexion, un messager vous instruira du lieu.
--Soit, répondit le lieutenant; d’autant mieux que cela me donnera le temps d’assister aux cérémonies du mariage de ma sœur, car vous saurez que vous aurez l’honneur de vous battre avec le futur beau-frère d’un haut seigneur, du fils du vice-roi de Norvège, du baron Ordener Guldenlew, lequel, à l’occasion de cet illustre hyménée, comme dit Artamène, va être créé comte de Daneskiold, colonel et chevalier del’Éléphant; et moi-même, qui suis le fils du grand-chancelier des deux royaumes, je serai sans doute nommé capitaine.
--Fort bien, fort bien, lieutenant d’Ahlefeld, dit Ordener avec impatience, vous n'êtes point encore capitaine, ni le fils du vice-roi colonel;--et les sabres sont toujours des sabres.
--Et les rustres toujours des rustres, quoi qu’on fasse pour les élever jusqu’à soi, dit entre ses dents l’officier.
--Chevalier, continua Ordener, vous connaissez la loi courtoise. Vous n’entrerez plus dans ce donjon, et vous garderez le silence sur cette affaire.
--Pour le silence, rapportez-vous-en à moi, je serai aussi muet que Muce Scévole lorsqu’il eut le poing sur le brasier. Je n’entrerai non plus dans le donjon, ni moi, ni aucun argus de la garnison; car je viens de recevoir un ordre d’y laisser à l’avenir Schumacker sans gardes, ordre que j’étais chargé de lui communiquer ce soir; ce que j’aurais fait si je n’avais passé une partie de la soirée à essayer de nouvelles bottines de Cracovie.--Cet ordre, entre nous, est bien imprudent.
--Voulez-vous que je vous montre mes bottines?
Pendant cette conversation, Éthel, les voyant apaisés, et ne comprenant pas ce que c’était qu’un _duellum remotum_, avait disparu, après avoir dit doucement à l’oreille d’Ordener: À demain.
--Je voudrais, lieutenant d’Ahlefeld, que vous m’aidassiez à sortir du fort.
--Volontiers, dit l’officier, quoiqu’il soit un peu tard, ou plutôt de bien bonne heure. Mais comment trouverez-vous une barque?
--Cela me regarde, dit Ordener.
Alors, s’entretenant de bonne amitié, ils traversèrent le jardin, la cour circulaire, la cour carrée, sans qu’Ordener, conduit par l’officier de ronde, éprouvât d’obstacle; ils franchirent la grande herse, le hangar de l’artillerie, la place d’armes, et arrivèrent à la tour basse, dont la porte de fer s’ouvrit à la voix du lieutenant.
--Au revoir, lieutenant d’Ahlefeld! dit Ordener.
--Au revoir, répondit l’officier. Je déclare que vous êtes un brave champion, quoique j’ignore qui vous êtes, et si ceux de vos pairs que vous amènerez à notre rendez-vous auront qualité pour prendre le titre de parrains, et ne devront pas se borner au nom modeste d’assistants.
Ils se serrèrent la main; la porte de fer se referma, et le lieutenant retourna, en fredonnant un air de Lulli, admirer ses bottes polonaises et le roman français.
Ordener, resté seul sur le seuil, quitta ses vêtements, qu’il enveloppa de son manteau et attacha sur sa tête avec le ceinturon de son sabre; puis, mettant en pratique les principes d’indépendance de Schumacker, il s’élança dans l’eau froide et calme du golfe, et commença à nager au milieu de l’obscurité, vers le rivage, en se dirigeant du côté du Spladgest, destination où il était toujours à peu près sûr d’arriver, mort ou vif.
Les fatigues de la journée l’avaient épuisé; aussi n’aborda-t-il que très péniblement. Il se rhabilla à la hâte, et marcha vers le Spladgest qui se dessinait dans la place du port comme une masse noire; car depuis quelque temps la lune s’était entièrement voilée.
En approchant de cet édifice, il entendit comme un bruit de voix; une lumière faible sortait par l’ouverture supérieure. Étonné, il frappa violemment à la porte carrée; le bruit cessa, la lueur disparut. Il frappa de nouveau; la lumière en reparaissant lui laissa voir quelque chose de noir sortir par l’orifice supérieur et se blottir sur le toit plat du bâtiment. Ordener frappa une troisième fois avec le pommeau de son sabre, et cria:--Ouvrez, de par sa majesté le roi! ouvrez, de par sa sérénité le vice-roi!
La porte s’ouvrit enfin lentement, et Ordener se trouva face à face avec la longue figure pâle et maigre de Spiagudry, qui, les habits en désordre, l’œil hagard, les cheveux hérissés, les mains ensanglantées, portait une lampe sépulcrale, dont la flamme tremblait encore moins visiblement que son grand corps.
VI
PIRRO
Jamais!
ANGELO.
Quoi! je crois que tu veux faire l’homme de bien. Misérable! si tu dis un seul mot...
PIRRO.
Mais, Angelo, je t’en conjure, pour l’amour de Dieu...
ANGELO.
Laisse faire ce que tu ne peux empêcher.
PIRRO.
Ah! quand le diable vous tient par un cheveu, il faut lui abandonner toute la tête. Malheureux que je suis!
(_Émilia Galotti._)
Une heure environ après que le jeune voyageur à la plume noire était sorti du Spladgest, la nuit étant tout à fait tombée et la foule entièrement écoulée, Oglypiglap avait fermé la porte extérieure de l’édifice funèbre, tandis que son maître Spiagudry arrosait pour la dernière fois les corps qui y étaient déposés. Puis tous deux s’étaient retirés dans leur très peu somptueux appartement, et tandis qu’Oglypiglap dormait sur son petit grabat, comme l’un des cadavres confiés à sa garde, le vénérable Spiagudry, assis devant une table de pierre couverte de vieux livres, de plantes desséchées et d’ossements décharnés, s’était plongé dans les graves études qui, bien que réellement fort innocentes, n’avaient pas peu contribué à lui donner parmi le peuple une réputation de sorcellerie et de diablerie, fâcheux apanage de la science à cette époque.
Il y avait plusieurs heures qu’il était absorbé dans ses méditations; et, prêt enfin à quitter ses livres pour son lit, il s’était arrêté à ce passage lugubre de Thormodus Torfœus:
«Quand un homme allume sa lampe, la mort est chez lui avant qu’elle soit éteinte...»
--N’en déplaise au savant docteur, se dit-il à demi-voix, il n’en sera point ainsi chez moi ce soir. Et il prit sa lampe pour la souffler.
--Spiagudry! cria une voix qui sortait de la salle des cadavres.
Le vieux concierge trembla de tous ses membres. Ce n’est pas qu’il crût, comme tout autre peut-être à sa place, que les tristes hôtes du Spladgest s’insurgeaient contre leur gardien. Il était assez savant pour ne pas éprouver de ces terreurs imaginaires; et la sienne n’était si réelle que parce qu’il connaissait trop bien la voix qui l’appelait.
--Spiagudry! répéta violemment la voix, faudra-t-il, pour te faire entendre, que j’aille t’arracher les oreilles?
--Que saint Hospice ait pitié, non de mon âme, mais de mon corps! dit l’effrayé vieillard; et, d’un pas que la peur pressait et ralentissait à la fois, il se dirigea vers la seconde porte latérale, qu’il ouvrit. Nos lecteurs n’ont pas oublié que cette porte communiquait à la salle des morts.
La lampe qu’il portait éclaira alors un tableau bizarrement hideux. D’un côté, le corps maigre, long et légèrement voûté de Spiagudry; de l’autre, un homme petit, épais et trapu, vêtu de la tête aux pieds de peaux de toutes sortes d’animaux encore teintes d’un sang desséché, et debout au pied du cadavre de Gill Stadt, qui, avec ceux de la jeune fille et du capitaine, occupait le fond de la scène. Ces trois muets témoins, ensevelis dans une sorte de pénombre, étaient les seuls qui pussent voir, sans fuir d’épouvante, les deux vivants dont l’entretien commençait.
Les traits du petit homme, que la lumière faisait vivement ressortir, avaient quelque chose d’extraordinairement sauvage. Sa barbe était rousse et touffue, et son front, caché sous un bonnet de peau d’élan, paraissait hérissé de cheveux de même couleur; sa bouche était large, ses lèvres épaisses, ses dents blanches, aiguës et séparées; son nez, recourbé comme le bec de l’aigle; et son œil gris bleu, extrêmement mobile, lançait sur Spiagudry un regard oblique, où la férocité du tigre n’était tempérée que par la malice du singe. Ce personnage singulier était armé d’un large sabre, d’un poignard sans fourreau, et d’une hache à tranchants de pierre, sur le long manche de laquelle il était appuyé; ses mains étaient couvertes de gros gants de peau de renard bleu;
--Ce vieux spectre m’a fait attendre bien longtemps, dit-il, se parlant à lui-même; et il poussa une espèce de rugissement comme une bête des bois.
Spiagudry aurait certainement pâli d’effroi, s’il eût pu pâlir.
--Sais-tu bien, poursuivit le petit homme en s’adressant à lui directement, que je viens des grèves d’Urchtal? Avais-tu donc envie, en me retardant, d’échanger ta couche de paille contre une de ces couches de pierre?
Le tremblement de Spiagudry redoubla; les deux seules dents qui lui restaient s’entre-choquèrent avec violence.
--Pardonnez, maître, dit-il en courbant l’arc de son grand corps jusqu’au niveau du petit homme, je dormais d’un profond sommeil.
--Veux-tu que je te fasse connaître un sommeil plus profond encore?
Spiagudry fit une grimace de terreur, qui seule pouvait être plus plaisante que ses grimaces de gaieté.
--Eh bien! qu’est-ce? continua le petit homme. Qu’as-tu? Est-ce que ma présence ne t’est pas agréable?
--Oh! mon maître et seigneur, répondit le vieux concierge, il n’est certainement pas pour moi de bonheur plus grand que la vue de votre excellence.
Et l’effort qu’il faisait pour donner à sa physionomie effrayée une expression riante eût déridé tout autre que des morts.
--Vieux renard sans queue, mon excellence t’ordonne de me remettre les vêtements de Gill Stadt. En prononçant ce nom, le visage farouche et railleur du petit homme devint sombre et triste.
--Oh! maître, pardonnez, je ne les ai plus, dit Spiagudry; votre grâce sait que nous sommes obligés de livrer au fisc royal les dépouilles des ouvriers des mines, dont le roi hérite en sa qualité de leur tuteur né.
Le petit homme se tourna vers le cadavre, croisa les bras, et dit d’une voix sourde:--Il a raison. Ces misérables mineurs sont comme l’eider [Note: Oiseau qui donne l’edredon. Les paysana norvégiens lui construisent des nids, où ils le suprennent et le plument.]; on lui fait son nid, on lui prend son duvet.
Puis soulevant le cadavre entre ses bras et l’étreignant fortement, il se mit à pousser des cris sauvages d’amour et de douleur, pareils aux grondements d’un ours qui caresse son petit. À ces sons inarticulés, se mêlaient, par intervalles, quelques mots d’un jargon étrange que Spiagudry ne comprenait pas.
Il laissa retomber le cadavre sur la pierre, et se tourna vers le gardien.
--Sais-tu, sorcier maudit, le nom du soldat né sous un mauvais astre qui a eu le malheur d'être préféré à Gill par cette fille?
Et il poussa du pied les restes froids de Guth Stersen.
Spiagudry fit un signe négatif.
--Eh bien! par la hache d’Ingolphe, le chef de ma race, j’exterminerai tous les porteurs de cet uniforme; et il désignait les vêtements de l’officier.--Celui dont je veux la vengeance se trouvera dans le nombre. J’incendierai toute la forêt pour brûler l’arbuste vénéneux qu’elle renferme. Je l’ai juré du jour où Gill est mort; et je lui ai donné déjà un compagnon qui doit réjouir son cadavre.--O Gill! te voilà donc là sans force et sans vie, toi qui atteignais le phoque à la nage, le chamois à la course, toi qui étouffais l’ours des monts de Kolè à la lutte; te voilà immobile, toi qui parcourais le Drontheimhus depuis l’Orkel jusqu’au lac de Smiasen en un jour, toi qui gravissais les pics du Dofre-Field comme l’écureuil gravit le chêne; te voilà muet, Gill, toi qui, debout sur les sommets orageux de Kongsberg, chantais plus haut que le tonnerre. O Gill! c’est donc en vain que j’ai comblé pour toi les mines de Fa-roër; c’est en vain que j’ai incendié l’église cathédrale de Drontheim; toutes mes peines sont perdues, et je ne verrai pas se perpétuer en toi la race des enfants d’Islande, la descendance d’Ingolphe l’Exterminateur; tu n’hériteras pas de ma hache de pierre; et c’est toi au contraire qui me lègues ton crâne pour y boire désormais l’eau des mers et le sang des hommes.
À ces mots, saisissant la tête du cadavre:
--Spiagudry, dit-il, aide-moi. Et arrachant ses gants, il découvrit ses larges mains, armées d’ongles longs, durs et retors comme ceux d’une bête fauve.
Spiagudry, qui le vit prêt à faire sauter avec son sabre le crâne du cadavre, s’écria avec un accent d’horreur qu’il ne put réprimer:--Juste Dieu! maître! un mort!
--Eh bien, répliqua traquillement le petit homme, aimes-tu mieux que cette lame s’aiguise ici sur un vivant?
--Oh! permettez-moi de supplier votre courtoisie... Comment votre excellence peut-elle profaner?... Votre grâce.... Seigneur, votre sérénité ne voudra pas....
--Finiras-tu? ai-je besoin de tous ces titres, squelette vivant, pour croire à ton profond respect pour mon sabre?
--Par saint Waldemar, par saint Usuph, au nom de saint Hospice, épargnez un mort!
--Aide-moi, et ne parle pas des saints au diable.
--Seigneur, poursuivit le suppliant Spiagudry, par votre illustre aïeul saint Ingolphe!...
--Ingolphe l’Exterminateur était un réprouvé comme moi.
--Au nom du ciel, dit le vieillard en se prosternant, c’est cette réprobation que je veux vous éviter.
L’impatience transporta le petit homme. Ses yeux gris et ternes brillèrent comme deux charbons ardents.
--Aide-moi! répéta-t-il en agitant son sabre.
Ces deux mots furent prononcés de la voix dont les prononcerait un lion, s’il parlait. Le concierge, tremblant et à demi mort, s’assit sur la pierre noire, et soutint de ses mains la tête froide et humide de Gill, tandis que le petit homme, à l’aide de son poignard et de son sabre, enlevait le crâne avec une dextérité singulière.
Quand cette opération fut terminée, il considéra quelque temps le crâne sanglant, en proférant des paroles étranges; puis il le remit à Spiagudry pour qu’il le dépouillât et le lavât, et dit en poussant une espèce de hurlement:
--Et moi, je n’aurai pas en mourant la consolation de penser qu’un héritier de l'âme d’Ingolphe boira dans mon crâne le sang des hommes et l’eau des mers.
Après une sinistre rêverie, il continua:
--L’ouragan est suivi de l’ouragan, l’avalanche entraîne l’avalanche, et moi je serai le dernier de ma race. Pourquoi Gill n’a-t-il pas haï comme moi tout ce qui porte la face humaine? Quel démon ennemi du démon d’Ingolphe l’a poussé sous ces fatales mines à la recherche d’un peu d’or?
Spiagudry, qui lui rapportait le crâne de Gill, l’interrompit.
--L’excellence a raison; l’or lui-même, dit Snorro Sturleson, s’achète souvent trop cher.
--Tu me rappelles, dit le petit homme, une commission dont il faut que je te charge; voici une boîte de fer que j’ai trouvée sur cet officier, dont tu n’as pas, comme tu le vois, toutes les dépouilles; elle est si solidement fermée, qu’elle doit renfermer de l’or, seule chose précieuse aux yeux des hommes; tu la remettras à la veuve Stadt, au hameau de Thoctree, pour lui payer son fils.
Il tira alors de son havre-sac de peau de renne un très petit coffre de fer. Spiagudry le reçut, et s’inclina.
--Remplis fidèlement mon ordre, dit le petit homme en lui lançant un regard perçant; songe que rien n’empêche deux démons de se revoir; je te crois encore plus lâche qu’avare, et tu me réponds de ce coffre.
--Oh! maître, sur mon âme.
--Non pas! sur tes os et sur ta chair.
En ce moment, la porte extérieure du Spladgest retentit d’un coup violent. Le petit homme s’étonna, Spiagudry chancela, et couvrit sa lampe de sa main.
--Qu’est-ce? s’écria le petit homme en grondant.
--Et toi, vieux misérable, comment trembleras-tu donc quand tu entendras la trompette du jugement dernier?
Un second coup plus fort se fit entendre.
--C’est quelque mort pressé d’entrer, dit le petit homme.
--Non, maître, murmura Spiagudry, on n’amène point de morts passé minuit.
--Mort ou vivant, il me chasse.--Toi, Spiagudry sois fidèle et muet. Je te jure, par l’esprit d’Ingolphe et le crâne de Gill, que tu passeras dans ton auberge de cadavres tout le régiment de Munckholm en revue.