Han d'Islande

Part 3

Chapter 3 3,738 words Public domain Markdown

--C’est le capitaine? salut, capitaine! Vous ne vous doutiez guère que vous faisiez attendre un homme qui n’a point la satisfaction de vous connaître; mais notre connaissance sera bientôt faite, n’est-il pas vrai? Commencez par recevoir tous mes compliments de condoléance sur votre retour dans ce vénérable château. Pour peu que j’y séjourne encore, je vais devenir gai comme la chouette qu’on cloue à la porte des donjons pour servir d’épouvantail, et quand je retournerai à Copenhague pour les fêtes du mariage de ma sœur, du diable si quatre dames sur cent me reconnaissent! Dites-moi, les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps sont-ils toujours de mode? a-t-on traduit quelques nouveaux romans de cette Française, la demoiselle Scudéry? Je tiens précisément la _Clélie_; je suppose qu’on la lit encore à Copenhague. C’est mon code de galanterie, maintenant que je soupire loin de tant de beaux yeux....--car, tout beaux qu’ils sont, les yeux de notre jeune prisonnière, vous savez de qui je veux parler, ne me disent jamais rien. Ah! sans les ordres de mon père!... Il faut vous dire en confidence, capitaine, que mon père, n’en parlez pas, m’a chargé de... vous m’entendez, auprès de la fille de Schumacker; mais je perds toutes mes peines, cette jolie statue n’est pas une femme; elle pleure toujours et ne me regarde jamais.

Le jeune homme, qui n’avait pu encore interrompre l’extrême volubilité de l’officier, poussa un cri de surprise:--Comment! que dites-vous? chargé de séduire la fille de ce malheureux Schumacker!...

--Séduire, eh bien soit! si c’est ainsi que cela s’appelle à présent à Copenhague; mais j’en défierais le diable. Avant-hier, étant de garde, je mis exprès pour elle une superbe fraise française qui m’était envoyée de Paris même. Croiriez-vous qu’elle n’a pas levé seulement les yeux sur moi, quoique j’aie traversé trois ou quatre fois son appartement en faisant sonner mes éperons neufs, dont la molette est plus large qu’un ducat de Lombardie?--C’est la forme la plus nouvelle, n’est-ce pas?

--Dieu! Dieu! dit le jeune homme en se frappant le front! mais cela me confond!

--N’est-ce pas? reprit l’officier, se méprenant sur le sens de cette exclamation. Pas la moindre attention à moi! c’est incroyable, mais c’est pourtant vrai.

Le jeune homme se promenait, violemment agité, de long en large et à grands pas.

--Voulez-vous vous rafraîchir, capitaine Dispolsen? lui cria l’officier.

Le jeune homme se réveilla.

--Je ne suis point le capitaine Dispolsen.

--Comment! dit l’officier d’un ton sévère, et se levant sur son séant; et qui donc êtes-vous pour oser vous introduire ici, et à cette heure?

Le jeune homme déploya sa pancarte.

--Je veux voir le comte Griffenfeld;... je veux dire votre prisonnier.

--Le comte! le comte! murmura l’officier d’un air mécontent.--Mais en vérité cette pièce est en règle; voilà bien la signature du vice-chancelier Grummond de Knud: «Le porteur pourra visiter, à toute heure et en tout temps, toutes les prisons royales.» Grummond de Knud est frère du vieux général Levin de Knud, qui commande à Drontheim, et vous saurez que ce vieux général a élevé mon futur beau-frère.

--Merci de vos détails de famille, lieutenant. Ne pensez-vous pas que vous m’en avez déjà assez raconté?

--L’impertinent a raison, se dit le lieutenant en se mordant les lèvres.--Holà, huissier! huissier de la tour! Conduisez cet étranger à Schumacker, et ne grondez pas si j’ai décroché votre luminaire à trois becs et à une mèche. Je n’étais pas fâché d’examiner une pièce qui date sans doute de Sciold le Païen ou de Havar le Pourfendu; et d’ailleurs on ne suspend plus aux plafonds que des lustres en cristal.

Il dit, et pendant que le jeune homme et son conducteur traversaient le jardin désert du donjon, il reprit, martyr de la mode, le fil des aventures galantes de l’amazone Clélie et d’Horatius le Borgne.

IV

BENVOLIO

Où diable ce Roméo peut-il être? il n’est pas rentré chez lui cette nuit.

MERCUTIO

Il n’est pas rentré chez son père; j’ai parlé à son domestique.

SHAKESPEARE.

Cependant un homme et deux chevaux étaient entrés dans la cour du palais du gouverneur de Drontheim. Le cavalier avait quitté la selle en hochant la tête d’un air mécontent; il se préparait à conduire les deux montures à l’écurie, lorsqu’il se sentit saisir brusquement le bras, et une voix lui cria:

--Comment! vous voilà seul, Poël! Et votre maître? où est votre maître?

C’était le vieux général Levin de Knud, qui, de sa fenêtre, ayant vu le domestique du jeune homme et la selle vide, était descendu précipitamment et fixait sur le valet un regard plus inquiet encore que sa question.

--Excellence, dit Poël en s’inclinant profondément, mon maître n’est plus à Drontheim.

--Quoi! il y était donc? il est reparti sans voir son général, sans embrasser son vieil ami! et depuis quand?

--Il est arrivé ce soir et reparti ce soir.

--Ce soir! ce soir! mais où donc s’est-il arrêté? où est-il allé?

--Il a descendu au Spladgest, et s’est embarqué pour Munckholm.

--Ah! je le croyais aux antipodes. Mais que va-t-il faire à ce château? qu’allait-il faire au Spladgest? Voilà bien mon chevalier errant! C’est aussi un peu ma faute, pourquoi l’ai-je élevé ainsi? J’ai voulu qu’il fût libre en dépit de son rang.

--Aussi n’est-il point esclave des étiquettes, dit Poël.

--Non, mais il l’est de ses caprices. Allons, il va sans doute revenir. Songez à vous rafraîchir, Poël.--Dites-moi, et le visage du général prit une expression de sollicitude, dites-moi, Poël, avez-vous beaucoup couru à droite et à gauche?

--Mon général, nous sommes venus en droite ligne de Berghen. Mon maître était triste.

--Triste? que s’est-il donc passé entre lui et son père? Ce mariage lui déplaît-il?

--Je l’ignore. Mais on dit que sa sérénité l’exige.

--L’exige! vous dites, Poël, que le vice-roi l’exige! Mais pour qu’il l’exige, il faut qu’Ordener s’y refuse.

--Je l’ignore, excellence. Il paraît triste.

--Triste! savez-vous comment son père l’a reçu?

--La première fois, c’était dans le camp, près Berghen. Sa sérénité a dit: Je ne vous vois pas souvent, mon fils.--Tant mieux pour moi, mon seigneur et père, a répondu mon maître, si vous vous en apercevez. Puis il a donné à sa sérénité des détails sur ses courses du Nord; et sa sérénité a dit: C’est bien. Le lendemain, mon maître est revenu du palais, et a dit: On veut me marier; mais il faut que je voie mon second père, le général Levin.--J’ai sellé les chevaux, et nous voilà.

--Vrai, mon bon Poël, dit le général d’une voix altérée, il m’a appelé son second père?

--Oui, votre excellence.

--Malheur à moi si ce mariage le contrarie, car j’encourrai plutôt la disgrâce du roi que de m’y prêter. Mais cependant, la fille du grand-chancelier des deux royaumes!... À propos, Poël, Ordener sait-il que sa future belle-mère, la comtesse d’Ahlefeld, est ici incognito depuis hier, et que le comte y est attendu?

--Je l’ignore, mon général.

--Oh! se dit le vieux gouverneur, oui, il le sait, car pourquoi aurait-il battu en retraite dès son arrivée?

Ici le général, après avoir fait un signe de bienveillance à Poël, et salué la sentinelle qui lui présentait les armes, rentra inquiet dans l’hôtel d’où il venait de sortir inquiet.

V

On eût dit que toutes les passions avaient agité son cœur, et que toutes l’avaient abandonné; il ne lui restait rien que le coup d’œil triste et perçant d’un homme consommé dans la connaissance des hommes, et qui voyait, d’un regard, où tendait chaque chose.

SCHILLER, _les Visions._

Quand, après avoir fait parcourir à l’étranger les escaliers en spirale et les hautes salles du donjon du Lion de Slesvig, l’huissier lui ouvrit enfin la porte de l’appartement où se trouvait celui qu’il cherchait, la première parole qui frappa les oreilles du jeune homme fut encore celle-ci:--Est-ce enfin le capitaine Dispolsen?

Celui qui faisait cette question était un vieillard assis le dos tourné à la porte, les coudes appuyés sur une table de travail et le front appuyé sur ses mains. Il était revêtu d’une simarre de laine noire, et l’on apercevait, au-dessus d’un lit placé à une extrémité de la chambre, un écusson brisé autour duquel étaient suspendus les colliers rompus des ordres de l’Éléphant et de Dannebrog; une couronne de comte renversée était fixée au-dessous de l’écusson, et les deux fragments d’une main de justice liés en croix complétaient l’ensemble de ces bizarres ornements.--Le vieillard était Schumacker.

--Non, seigneur, répondit l’huissier; puis il dit à l’étranger: Voici le prisonnier; et, les laissant ensemble, il referma la porte, avant d’avoir pu entendre la voix aigre du vieillard, qui disait: Si ce n’est pas le capitaine, je ne veux voir personne.

L’étranger, à ces mots, resta debout près de la porte; et le prisonnier, se croyant seul,--car il ne s’était pas un moment détourné,--retomba dans sa silencieuse rêverie.

Tout à coup il s’écria:--Le capitaine m’a certainement abandonné et trahi! Les hommes.... les hommes sont comme ce glaçon qu’un Arabe prit pour un diamant; il le serra précieusement dans son havre-sac, et quand il le chercha, il ne trouva même plus un peu d’eau.

--Je ne suis pas de ces hommes, dit l’étranger.

Schumacker se leva brusquement.--Qui est ici? qui m’écoute? Est-ce quelque misérable suppôt de ce Guldenlew?

--Ne parlez point mal du vice-roi, seigneur comte.

--Seigneur comte! est-ce pour me flatter que vous m’appelez ainsi? Vous perdez vos peines; je ne suis plus puissant.

--Celui qui vous parle ne vous a jamais connu puissant, et n’en est pas moins votre ami.

--C’est qu’il espère encore quelque chose de moi; les souvenirs que l’on conserve aux malheureux se mesurent toujours aux espérances qui en restent.

--C’est moi qui devrais me plaindre, noble comte; car je me suis souvenu de vous, et vous m’avez oublié. Je suis Ordener.

Un éclair de joie passa dans les tristes yeux du vieillard, et un sourire qu’il ne put réprimer entr’ouvrit sa barbe blanche, comme le rayon qui perce un nuage.

--Ordener! soyez le bienvenu, voyageur Ordener. Mille vœux de bonheur au voyageur qui se souvient du prisonnier!

--Mais, demanda Ordener, vous, m’aviez donc oublié?

--Je vous avais oublié, dit Schumacker reprenant son air sombre, comme on oublie la brise qui nous rafraîchit et qui passe; heureux lorsqu’elle ne devient pas l’ouragan qui nous renverse.

--Comte de Griffenfeld, reprit le jeune homme, vous ne comptiez donc pas sur mon retour?

--Le vieux Schumacker n’y comptait pas; mais il y a ici une jeune fille qui me faisait remarquer aujourd’hui même qu’il y avait eu, le 8 mai dernier, un an que vous étiez absent.

Ordener tressaillit.

--Quoi, grand Dieu! serait-ce votre Éthel, noble comte?

--Et qui donc?

--Votre fille, seigneur, a daigné compter les mois depuis mon départ! Oh! combien j’ai passé de tristes journées! j’ai visité toute la Norvège, depuis Christiania jusqu’à Wardhus; mais c’est vers Drontheim que mes courses me ramenaient toujours.

--Usez de votre liberté, jeune homme, tant que vous en jouissez.--Mais dites-moi donc enfin qui vous êtes. Je voudrais, Ordener, vous connaître sous un autre nom. Le fils d’un de mes mortels ennemis s’appelle Ordener.

--Peut-être, seigneur comte, ce mortel ennemi a-t-il plus de bienveillance pour vous que vous n’en avez pour lui.

--Vous éludez ma question; mais gardez votre secret, j’apprendrais peut-être que le fruit qui désaltère est un poison qui me tuera.

--Comte! dit Ordener d’une voix irritée. Comte! reprit-il d’un ton de reproche et de pitié.

--Suis-je contraint de me fier à vous, répondit Schumacker, à vous qui prenez toujours en ma présence le parti de l’implacable Guldenlew?

--Le vice-roi, interrompit gravement le jeune homme, vient d’ordonner que vous seriez à l’avenir libre et sans gardes dans l’intérieur de tout le donjon du Lion de Slesvig. C’est une nouvelle que j’ai recueillie à Berghen, et que vous recevrez sans doute prochainement.

--C’est une faveur que je n’osais espérer, et je croyais n’avoir parlé de mon désir qu’à vous seul. Au surplus, on diminue le poids de mes fers à mesure que celui de mes années s’accroît, et, quand les infirmités m’auront rendu impotent, on me dira sans doute: Vous êtes libre. À ces mots le vieillard sourit amèrement; il continua:

--Et vous, jeune homme, avez-vous toujours vos folles idées d’indépendance?

--Si je n’avais point ces folles idées, je ne serais pas ici.

--Comment êtes-vous venu à Drontheim?

--Eh bien! à cheval.

--Comment êtes-vous venu à Munckholm?

--Sur une barque.

--Pauvre insensé! qui crois être libre, et qui passes d’un cheval dans une barque. Ce ne sont point tes membres qui exécutent tes volontés; c’est un animal, c’est la matière; et tu appelles cela des volontés!

--Je force des êtres à m’obéir.

--Prendre sur certains êtres le droit d’en être obéi, c’est donner à d’autres celui de vous commander. L’indépendance n’est que dans l’isolement.

--Vous n’aimez pas les hommes, noble comte?

Le vieillard se mit à rire tristement.--Je pleure d'être homme, et je ris de celui qui me console.--Vous le saurez, si vous l’ignorez encore, le malheur rend défiant comme la prospérité rend ingrat. Écoutez, puisque vous venez de Berghen, apprenez-moi quel vent favorable a soufflé sur le capitaine Dispolsen. Il faut qu’il lui soit arrivé quelque chose d’heureux, puisqu’il m’oublie.

Ordener devint sombre et embarrassé.

--Dispolsen, seigneur comte? C’est pour vous en parler que je suis venu dès aujourd’hui.--Je sais qu’il avait toute votre confiance.

--Vous le savez? interrompit le prisonnier avec inquiétude. Vous vous trompez. Nul être au monde n’a ma confiance.--Dispolsen tient, il est vrai, entre ses mains mes papiers, des papiers même très importants. C’est pour moi qu’il est allé à Copenhague, près du roi. J’avouerai même que je comptais plus sur lui que sur tout autre, car dans ma puissance je ne lui avais jamais rendu service.

--Eh bien! noble comte, je l’ai vu aujourd’hui....

--Votre trouble me dit le reste; il est traître.

--Il est mort.

--Mort!

Le prisonnier croisa ses bras et baissa la tête, puis relevant son œil vers le jeune homme:

--Quand je vous disais qu’il lui était arrivé quelque chose d’heureux!

Puis son regard se tourna vers la muraille où étaient suspendus les signes de ses grandeurs détruites, et il fit un geste de la main comme pour éloigner le témoin d’une douleur qu’il s’efforçait de vaincre.

--Ce n’est pas lui que je plains; ce n’est qu’un homme de moins.--Ce n’est pas moi; qu’ai-je à perdre? Mais ma fille, ma fille infortunée! je serai la victime de cette infâme machination; et que deviendra-t-elle si on lui enlève son père?

Il se retourna vivement vers Ordener.

--Comment est-il mort? où l’avez-vous vu?

--Je l’ai vu au Spladgest; on ne sait s’il est mort d’un suicide ou d’un assassinat.

--Voici maintenant l’important. S’il a été assassiné, je sais d’où le coup part; alors tout est perdu. Il m’apportait les preuves du complot qu’ils trament contre moi; ces preuves auraient pu me sauver et les perdre. Ils ont su les détruire!--Malheureuse Éthel!

--Seigneur comte, dit Ordener en saluant, je vous dirai demain s’il a été assassiné.

Schumacker, sans répondre, suivit Ordener qui sortait, d’un regard où se peignait le calme du désespoir, plus effrayant que le calme de la mort.

Ordener était dans l’antichambre solitaire du prisonnier, sans savoir de quel côté se diriger. La soirée était avancée et la salle obscure; il ouvrit une porte au hasard et se trouva dans un immense corridor, éclairé seulement par la lune, qui courait rapidement à travers de pâles nuées. Ses lueurs nébuleuses tombaient par intervalles sur les vitraux étroits et élevés, et dessinaient sur la muraille opposée comme une longue procession de fantômes, qui apparaissait et disparaissait simultanément dans les profondeurs de la galerie. Le jeune homme se signa lentement, et marcha vers une lumière rougeâtre qui brillait faiblement à l’extrémité du corridor.

Une porte était entr’ouverte; une jeune fille agenouillée dans un oratoire gothique, au pied d’un simple autel, récitait à demi-voix les litanies de la Vierge; oraison simple et sublime où l'âme qui s’élève vers la Mère des Sept-Douleurs ne la prie que de prier.

Cette jeune fille était vêtue de crêpe noir et de gaze blanche, comme pour faire deviner en quelque sorte, au premier aspect, que ses jours s’étaient enfuis jusqu’alors dans la tristesse et dans l’innocence. Même en cette attitude modeste, elle portait dans tout son être l’empreinte d’une nature singulière. Ses yeux et ses longs cheveux étaient noirs, beauté très rare dans le Nord; son regard élevé vers la voûte paraissait plutôt enflammé par l’extase qu’éteint par le recueillement. Enfin, on eût dit une vierge des rives de Chypre ou des campagnes de Tibur, revêtue des voiles fantastiques d’Ossian, et prosternée devant la croix de bois et l’autel de pierre de Jésus.

Ordener tressaillit et fut prêt à défaillir, car il reconnut celle qui priait.

Elle pria pour son père, pour le puissant tombé, pour le vieux captif abandonné, et elle récita à haute voix le psaume de la délivrance.

Elle pria encore pour un autre; mais Ordener n’entendit pas le nom de celui pour qui elle priait; il ne l’entendit pas, car elle ne le prononça pas; seulement elle récita le cantique de la sulamite, l’épouse qui attend l’époux, et le retour du bien-aimé.

Ordener s’éloigna dans la galerie; il respecta cette vierge qui s’entretenait avec le ciel; la prière est un grand mystère, et son cœur s’était rempli, malgré lui, d’un ravissement inconnu, mais profane.

La porte de l’oratoire se ferma doucement. Bientôt une lumière, et une femme blanche dans les ténèbres, vinrent de son côté. Il s’arrêta, car il éprouvait une des plus violentes émotions de la vie; il s’adossa à l’obscure muraille; son corps était faible, et les os de ses membres s’entre-choquaient dans leurs jointures, et, dans le silence de tout son être, les battements de son cœur retentissaient à son oreille.

Quand la jeune fille passa, elle entendit le froissement d’un manteau, et une haleine brusque et précipitée.

--Dieu! cria-t-elle.

Ordener s’élança; d’un bras il la soutint, de l’autre il chercha vainement à retenir la lampe, qu’elle avait laissée échapper, et qui s’éteignit.

--C’est moi, dit-il doucement.

--C’est Ordener! dit la jeune fille, car le dernier retentissement de cette voix, qu’elle n’avait pas entendue depuis un an, était encore dans son oreille.

Et la lune qui passait éclaira la joie de sa charmante figure; puis elle reprit, timide et confuse, et se dégageant des bras du jeune homme:

--C’est le seigneur Ordener.

--C’est lui, comtesse Éthel.

--Pourquoi m’appelez-vous comtesse?

--Pourquoi m’appelez-vous seigneur?

La jeune fille se tut et sourit; le jeune homme se tut et soupira. Elle rompit la première le silence:

--Comment donc êtes-vous ici?

--Faites-moi merci, si ma présence vous afflige. J’étais venu pour parler au comte votre père.

--Ainsi, dit Éthel d’une voix altérée, vous n'êtes venu que pour mon père. Le jeune homme baissa la tête, car ces paroles lui semblaient bien injustes.

--Il y a sans doute déjà longtemps, continua la jeune fille d’un ton de reproche, il y a sans doute déjà longtemps que vous êtes à Drontheim? Votre absence de ce château n’a pu vous paraître longue, à vous.

Ordener, profondément blessé, ne répondit pas.

--Je vous approuve, dit la prisonnière d’une voix tremblante de douleur et de colère; mais, ajouta-t-elle d’un ton fier, j’espère, seigneur Ordener, que vous ne m’avez pas entendue prier?

--Comtesse, répondit enfin le jeune homme, je vous ai entendue.

--Ah! seigneur Ordener, il n’est point courtois d’écouter ainsi.

--Je ne vous ai pas écoutée, noble comtesse, dit faiblement Ordener; je vous ai entendue.

--J’ai prié pour mon père, reprit la jeune fille en le regardant fixement, et comme attendant une réponse à cette parole toute simple.

Ordener garda le silence.

--J’ai aussi prié, continua-t-elle, inquiète et paraissant attentive à l’effet que ces paroles allaient produire sur lui, j’ai aussi prié pour quelqu’un qui porte votre nom, pour le fils du vice-roi, du comte de Guldenlew. Car il faut prier pour tout le monde, même pour ses persécuteurs.

Et la jeune fille rougit, car elle pensait mentir; mais elle était piquée contre le jeune homme, et elle croyait l’avoir nommé pendant sa prière; elle ne l’avait nommé que dans son cœur.

--Ordener Guldenlew est bien malheureux, noble dame, si vous le comptez au nombre de vos persécuteurs; il est bien heureux cependant d’occuper une place dans vos prières.

--Oh! non, dit Éthel troublée et effrayée de l’air froid du jeune homme, non, je ne priais pas pour lui. J’ignore ce que j’ai fait, ce que je fais. Quant au fils du vice-roi, je le déteste, je ne le connais pas. Ne me regardez pas de cet œil sévère; vous ai-je offensé? ne pouvez-vous rien pardonner à une pauvre prisonnière, vous qui passez vos jours près de quelque belle et noble dame libre et heureuse comme vous!

--Moi, comtesse! s’écria Ordener.

Éthel versait des larmes; le jeune homme se précipita à ses pieds.

--Ne m’avez-vous pas dit, continua-t-elle souriant à travers ses pleurs, que votre absence vous avait semblé courte?

--Qui, moi, comtesse?

--Ne m’appelez pas ainsi, dit-elle doucement, je ne suis plus comtesse pour personne, et surtout pour vous.

Le jeune homme se leva violemment, et ne put s’empêcher de la presser sur son cœur dans un ravissement convulsif.

--Eh bien! mon Éthel adorée, nomme-moi ton Ordener.--Dis-moi,--et il attacha un regard brûlant sur ses yeux mouillés de larmes,--dis-moi, tu m’aimes donc? Ce que dit la jeune fille ne fut pas entendu, car Ordener, hors de lui, avait ravi sur ses lèvres avec sa réponse cette première faveur, ce baiser sacré qui suffit aux yeux de Dieu pour changer deux amants en époux.

Tous deux restèrent sans paroles, parce qu’ils étaient dans un de ces moments solennels, si rares et si courts sur la terre, où l'âme semble éprouver quelque chose de la félicité des cieux. Ce sont des instants indéfinissables que ceux où deux âmes s’entretiennent ainsi dans un langage qui ne peut être compris que d’elles; alors tout ce qu’il y a d’humain se tait, et les deux êtres immatériels s’unissent mystérieusement pour la vie de ce monde et l’éternité de l’autre.

Éthel s’était lentement retirée des bras d’Ordener, et, aux lueurs de la lune, ils se regardaient avec ivresse; seulement, l’œil de flamme du jeune homme respirait un mâle orgueil et un courage de lion, tandis que le regard demi-voilé de la jeune fille était empreint de cette pudeur, honte angélique, qui, dans le cœur d’une vierge, se mêle à toutes les joies de l’amour.

--Tout à l’heure, dans ce corridor, dit-elle enfin, vous m’évitiez donc, mon Ordener?

--Je ne vous évitais pas, j’étais comme le malheureux aveugle que l’on rend à la lumière après de longues années, et qui se détourne un moment du jour.