Hamlet

Chapter 9

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LE ROI.--O lourd forfait! Il nous en serait arrivé autant si nous avions été là. Sa liberté est pour tous pleine de menaces; pour vous-même, pour nous, pour tout le monde. Hélas! comment répondre à ce sanglant événement? Il retombera sur nous, dont la prévoyance aurait dû tenir de court, en bride et loin de toute hantise, ce jeune homme en démence. Mais tel était notre amour que nous ne voulions pas comprendre ce qu'il était à propos de faire, et nous avons agi comme un homme affligé d'une honteuse maladie, et qui, pour éviter de la divulguer, la laisse se nourrir de la moelle même de sa vie. Où est-il allé?

LA REINE.--Tirer à l'écart le corps qu'il a tué; et sur ce corps sa folie même, comme un peu d'or dans un minerai de vils métaux, se montre pure. Il pleure de ce qu'il a fait.

LE ROI.--O Gertrude, venez! Le soleil n'aura pas plutôt touché les montagnes, que nous le ferons embarquer. Quant à cette affreuse action, nous devons tous deux employer toute notre majesté et notre adresse à la couvrir et à l'excuser.--Holà! Guildenstern (_Rosencrantz et Guildenstern entrent_.) Amis, allez tous deux, prenez avec vous quelque renfort; Hamlet, dans son délire, a tué Polonius, et l'a traîné hors du cabinet de sa mère. Allez, cherchez-le; parlez-lui comme il faut; et portez le corps dans la chapelle: je vous prie, faites diligence. (_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Venez, Gertrude; nous convoquerons nos plus sages amis, et nous leur ferons connaître en même temps ce que nous comptons faire et ce qui est malheureusement déjà fait. Ainsi nous avons chance que la calomnie,--dont le murmure, parcourant la circonférence du monde, lance, aussi droit que le canon à son but, sa charge empoisonnée,--manque pourtant notre nom, et ne frappe que l'air insensible. Oh! venez; mon âme est pleine de discorde et d'effroi.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Un autre appartement dans le château.

HAMLET _entre_.

HAMLET.--Déposé en lieu sûr...

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN, _derrière la scène_.--Hamlet! seigneur Hamlet!

HAMLET.--Mais doucement! Quel est ce bruit? qui appelle Hamlet? Oh! ils viennent ici!

(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

ROSENCRANTZ.--Qu'avez-vous fait du cadavre, monseigneur?

HAMLET.--Confondu avec la poussière, dont il est parent.

ROSENCRANTZ.--Dites-nous où il est, pour que nous puissions le tirer de là et le porter à la chapelle.

HAMLET.--N'allez pas croire cela.

ROSENCRANTZ.--Croire quoi?

HAMLET.--Que je puisse garder votre secret et non le mien. Et puis, être importuné par une éponge! Quelle réponse doit faire à cela le fils d'un roi?

ROSENCRANTZ.--Me prenez-vous pour une éponge, mon seigneur?

HAMLET.--Oui, monsieur, une éponge qui pompe la physionomie du roi, ses faveurs, son autorité. Mais de tels officiers rendent en définitive de grands services au roi; il les tient en réserve, comme ferait un singe avec des noisettes, dans le coin de sa mâchoire--embouchés tout d'abord, pour être avalés au dernier moment;--quand il a besoin de ce que vous avez recueilli, il n'a qu'à vous presser un peu, éponge, et vous redevenez sèche.

ROSENCRANTZ.--Je ne vous comprends pas, mon seigneur.

HAMLET.--Cela me fait grand plaisir; un méchant propos doit mourir dans une sotte oreille.

ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il faut nous dire où est le corps, et venir avec nous chez le roi.

HAMLET.--Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps. Le roi est une chose...

GUILDENSTERN.--Une chose, mon seigneur?

HAMLET.--...de rien. Conduisez-moi vers lui. Cache-toi, renard! et tous en chasse![32]

(Ils sortent.)

[Note 32: Remarquez-vous comme les paroles de Hamlet deviennent tantôt plus hardies, tant plus obscures, à mesure que l'action avance? De plus en plus obsédé par la certitude croissante du crime qu'il doit punir, par les émotions qui se multiplient, par les pièges qui s'ouvrent sous ses pas, par la haine qu'il voit s'amonceler sur lui, par l'idée de la vengeance dont il est, de minute en minute, plus altéré et plus effrayé tout ensemble, parce que chaque minute l'a retardée et la rapproche, il parle comme il sent, et les saccades de son langage reproduisent le tumulte de son âme. La plupart de ses répliques aux courtisans ont un sens confus et une portée manifeste: on voit plus d'ombre envahir son esprit et plus d'amertume jaillir de son coeur. Il faut renoncer à expliquer des phrases comme: «Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps.» Veut-il dire que le cadavre est dans le palais, comme le roi, maïs que le roi a encore à mourir, comme Polonius, et à rejoindre de plus près le cadavre? Ou bien parle-t-il tour à tour des deux rois, du faux roi vivant, son oncle, et du vrai roi mort, son père? Mais à, quoi bon expliquer? Il ne veut pas être compris et ne peut pas se retenir d'être menaçant. Il appelle le roi une chose, les courtisans l'interrompent à ce mot méprisant, et il coupe court aux périls de l'entretien, mais par une pire insolence: «Le roi est une chose de rien,» expression toute faite et courante chez tous les poëtes du même temps et qui leur venait, comme tant d'autres, de la Bible, du quatrième verset du psaume CXLIV, où il est dit, selon la traduction anglaise: «L'homme est comme une chose de rien.» Quant aux derniers mots de Hamlet, c'est le refrain du jeu des enfants anglais qui correspond à notre _cache-cache_. Les sources de la langue de Shakspeare sont aussi diverses que les courants des pensées de Hamlet.]

SCÈNE III

Un autre appartement dans le château. LE ROI _entre avec sa suite_.

LE ROI.--Je l'ai envoyé quérir, et l'on cherche le corps. Combien il est dangereux que cet homme aille en liberté! Il ne faut pas, cependant, lui appliquer la loi rigoureuse; il est aimé de la multitude désordonnée, qui aime, non d'après son jugement, mais d'après ses yeux; et là où il en est ainsi, on pèse le fléau qui frappe l'offenseur, jamais on ne pèse l'offense. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que cet éloignement soudain paraisse une décision réfléchie. Les maux qui sont devenus désespérés veulent des remèdes désespérés pour être guéris ou ne le sont pas du tout. (_Rosencrantz entre_.) Eh bien! qu'est-il arrivé?

ROSENCRANTZ.--Où le corps est-il déposé? c'est ce que nous ne pouvons tirer de lui, mon seigneur.

LE ROI.--Mais lui, où est-il?

ROSENCRANTZ.--À la porte, mon seigneur; on le garde et l'on attend vos ordres.

LE ROI.--Amenez-le devant nous.

ROSENCRANTZ.--Holà! Guildenstern, faites entrer mon seigneur.

(Hamlet et Guildenstern entrent.)

LE ROI.--Voyons, Hamlet, où est Polonius?

HAMLET.--À souper.

LE ROI.--A souper? où donc?

HAMLET.--Non pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où il est mangé: il y a un certain congrès de vermine politique qui est en affaire avec lui en ce moment même. Votre ver est l'empereur qui préside seul à toute votre diète:[33] nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les asticots. Votre roi bien gras et votre mendiant bien maigre ne font qu'un service différent; deux plats, mais pour la même table: c'est la la fin de tout.

[Note 33: Les vers, en anglais: _the worms_. On sait que c'est dans la ville de Worms que furent tenues, par les empereurs d'Allemagne, plusieurs des diètes les plus célèbres, entre autres celle de 1521, fameuse en tout pays protestant comme ayant eu pour conséquence l'édit de Worms contre Luther. On comprendra donc sans peine comment, dans le texte des sinistres plaisanteries de Hamlet se mêlent et jouent les vers, l'empereur et la diète. _Toute votre diète_, c'est-à-dire toutes vos habitudes de nourriture et de vie, selon l'ancien sens du mot, que l'usage a maintenant réduit au point de le changer tout à fait et de le, rendre presque synonyme de _jeune_.]

LE ROI.--Hélas! hélas!

HAMLET.--Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d'un roi, et manger le poisson qui s'est nourri de ce ver.

LE ROI.--Que veux-tu dire par là?

HAMLET.--Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les entrailles d'un mendiant.

LE ROI.--Où est Polonius?

HAMLET.--Dans le ciel: envoyez-y voir. Si votre messager ne le trouve pas là, allez vous-même le chercher à l'autre endroit. Mais, en vérité, si vous ne le trouvez pas d'ici à un mois, vous le flairerez en montant l'escalier de la galerie.

LE ROI, _à quelqu'un de sa suite_.--Allez le chercher là.

HAMLET.--Oh! il attendra bien jusqu'à votre arrivée.

(Quelques hommes de la suite sortent.)

LE ROI.--Hamlet, pour ta propre sûreté, qui nous occupe aussi tendrement que nous afflige ce que tu as fait, cette action exige que tu partes d'ici avec la promptitude de l'éclair. Ainsi prépare-toi: la barque est prête, et le vent est favorable, tes compagnons t'attendent, et toutes choses sont disposées pour ton voyage en Angleterre.

HAMLET.--En Angleterre?

LE ROI.--Oui, Hamlet.

HAMLET.--C'est bon.

LE ROI.--Tu dis vrai; si tu connais nos projets.

HAMLET.--Je vois un ange qui les voit. Mais allons, en Angleterre! Adieu, mère chérie.

LE ROI.--Et ton père qui t'aime, Hamlet?

HAMLET.--Ma mère! père et mère sont mari et femme; mari et femme ne sont qu'une même chair; et ainsi, ma mère.....Allons, en Angleterre!

(Il sort.)

LE ROI.--Suivez-le pas à pas; attirez-le en toute hâte à bord. Ne différez pas; je veux qu'il soit hors d'ici ce soir. Allez, car tout ce qui touche, d'ailleurs, à cette affaire est fait et scellé; je vous prie, hâtez-vous. (_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Et toi, Angleterre, si tu tiens mon amitié pour quelque chose (comme ma grande puissance peut te rendre ce point sensible, puisque ta cicatrice se montre encore vive et rouge là où a passé l'épée danoise, et puisque le libre mouvement de ta crainte nous rend hommage), tu n'accueilleras pas froidement notre message souverain, qui implique nettement, par lettres instantes à cet effet, la mort immédiate de Hamlet; entends-moi, Angleterre! car il fait rage comme la fièvre dans mon sang, et il faut que tu me guérisses. Jusqu'à ce que je sache que c'en est fait, quoi qu'il m'arrive, mes joies ne recommenceront pas.

(Il sort.)

SCÈNE IV

Une plaine en Danemark.

FORTINBRAS _entre à la tête de ses troupes_.

FORTINBRAS.--Allez, capitaine, saluer de ma part le roi de Danemark; dites-lui, qu'avec son agrément, Fortinbras réclame le passage promis pour une expédition à travers son royaume. Vous savez où est le rendez-vous. Si Sa Majesté nous veut quelque chose, nous irons en personne lui rendre nos devoirs; faites-le-lui savoir.

LA CAPITAINE.--Je le ferai, mon seigneur.

FORTINBRAS.--Avancez doucement.

(Fortinbras et ses troupes sortent.)

(Hamlet, Rosencrantz, Guildenstern, etc., entrent.)

HAMLET.--Mon bon monsieur, à qui sont ces forces?

LE CAPITAINE.--Ce sont des Norvégiens, monsieur.

HAMLET.--Quelle est leur destination, monsieur, je vous prie?

LE CAPITAINE.--Ils marchent contre une partie de la Pologne?

HAMLET.--Qui les commande, monsieur?

LE CAPITAINE.--Le neveu du vieux roi de Norvège, Fortinbras.

HAMLET.--Marchent-ils contre le gros de la Pologne, monsieur, ou s'agit-il de quelque frontière?

LE CAPITAINE.--À parler vrai, monsieur, et sans amplification, nous allons conquérir un petit morceau de terre qui n'a guère d'autre valeur que son nom. S'il en fallait payer cinq ducats, je dis cinq! je ne voudrais pas l'affermer, et il ne rapportera pas à la Norvège, non plus qu'à la Pologne, un plus gros profit, quand même on le vendrait en toute propriété.

HAMLET.--Eh bien! alors les Polonais ne voudront jamais le défendre.

LE CAPITAINE.--Si fait, il y a déjà une garnison.

HAMLET.--Deux mille âmes et vingt mille ducats ne suffiront pas à décider la question de ce fétu. Ceci est comme un abcès, amassé par trop de richesse et de paix, qui éclate au dedans et ne montre pas au dehors la cause qui fait mourir l'homme. Je vous remercie humblement, monsieur.

LE CAPITAINE.--Dieu vous soit en aide, monsieur!

(Le capitaine sort,)

ROSENCRANTZ.--Vous plaira-t-il d'avancer, mon seigneur?

HAMLET.--Je vous aurai rejoints dans un instant. Allez un peu en avant. (_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Comme toutes les circonstances témoignent contre moi et éperonnent ma molle vengeance!... Qu'est-ce qu'un homme pour qui le bien suprême et le seul débit de son temps ne seraient que de dormir et de manger? un animal, et rien de plus. Certes, celui qui nous a créés, avec cette vaste intelligence qui regarde en avant et en arrière, ne nous a pas donné cette capacité et cette raison divine pour moisir en nous sans emploi. Maintenant donc, que ce soit par un bestial oubli, ou par quelque lâche scrupule de vouloir réfléchir trop précisément à l'issue.... et dans ces réflexions-là, à les couper en quatre, il n'y a qu'un quart de sagesse et toujours trois quarts de couardise... je ne sais pourquoi je continue à vivre pour dire: «Cela est à faire;» tandis que j'ai motif, volonté, force et moyen de Je faire. J'en ai gros comme la terre, d'exemples qui m'exhortent! Témoin cette armée, d'une telle masse et d'un tel poids, conduite par un prince délicat et frêle, dont l'âme, enflée d'une ambition divine, fait une grimace de défi, à l'invisible événement, et qui expose tout ce qui, en lui, est mortel et fragile, à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort et le péril; et cela pour une coquille d'oeuf! A le bien prendre, être grand, c'est ne s'émouvoir pas sans une grande cause, mais grandement aussi tirer une querelle d'un fétu, lorsque l'honneur est en jeu. Comment puis-je donc rester là, moi, qui ai un père assassiné, une mère déshonorée, tant d'excitants de ma raison et de mon sang! et laisser tout cela dormir, tandis qu'à ma honte je vois la mort imminente de vingt mille hommes, qui, pour une fantaisie et une babiole de gloire, s'en vont à leur tombeau comme à un lit, combattant pour un coin de sol, où les joueurs trop nombreux ne pourront engager la partie, et qui n'est même pas une fosse et un espace suffisants pour cacher les morts?... Oh! désormais que mes pensées soient sanglantes, ou estimées à néant!

(Il sort.)

SCÈNE V

Elseneur.--Un appartement dans le château. LA REINE ET HORATIO _entrent_.

LA REINE.--Je ne veux pas lui parler.

HORATIO.--Elle est pressante, en vérité; elle est en délire: toutes ses façons vous feront certainement pitié.

LA REINE.--Que veut-elle?

HORATIO.--Elle parle beaucoup de son père; elle dit qu'elle sait qu'on joue de mauvais tours dans le monde; elle sanglote et se frappe la poitrine; elle piétine avec colère pour un fétu; elle dit des choses équivoques, qui n'ont de sens qu'à moitié; ses paroles ne sont rien; et pourtant, l'informe usage qu'elle en fait pousse ceux qui les entendent à les assembler; ils ne les perdent pas de vue et recousent les mots selon leurs propres pensées; de là, comme ses clignements d'yeux, et ses hochements de tête, et ses gestes, leur viennent encore en aide, quelqu'un pourrait croire, en vérité, qu'elle a quelque pensée, sans rien de certain, mais d'une tournure très-fâcheuse.

LA REINE.--Il serait bon de lui parler; car elle pourrait jeter de dangereuses conjectures dans les esprits qui nourrissent un mauvais vouloir. Qu'on la fasse entrer. _(Horatio sort_.) Pour mon âme malade,--telle est la vraie nature du péché!--toute bagatelle semble le prologue de quelque grand mécompte; tant nos fautes nous remplissent de malhabile défiance! Elles se découvrent elles-mêmes, en craignant d'être découvertes.

(Horatio rentre avec Ophélia.)

OPHÉLIA.--Où est la belle reine de Danemark?

LA REINE.--Eh bien! Ophélia?

OPHÉLIA, _chantant_.

Comment pourrai-je distinguer d'un autre votre véritable ami? A son chapeau orné de coquillages, et à son bâton, et à ses sandales[34].

[Note 34: Ophélia décrit le costume d'un pèlerin, lequel, dans les histoires et les chansons du vieux temps, servait souvent de déguisement aux amoureux.]

LA REINE.--Hélas! gentille dame, que signifie cette chanson?

OPHÉLIA.--Que dites-vous? Remarquez bien, je vous prie.

(Elle chante.)

Il est mort et parti, madame, il est mort et parti: à sa tête est un tertre d'herbe verte; à ses talons est une pierre.

Ah! ah!

LA REINE.--Oui; mais, Ophélia....

OPHÉLIA.--Je vous prie, remarquez bien.

(Elle chante.)

Son linceul, blanc comme la neige des montagnes...

(Le roi entre.)

LA REINE.--Hélas! voyez ceci, mon seigneur.

OPHÉLIA.

...est tout semé de douces fleurs, qui, tout humides de pleurs, allèrent au tombeau, humides des ondées du sincère amour.

LE ROI.--Comment vous trouvez-vous, ma belle demoiselle?

OPHÉLIA.--Bien. Dieu vous assiste! Ils disent que la chouette était la fille d'un boulanger[35]. Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre table!

[Note 35: C'est une légende du Gloucestershire, que N.S. Jésus-Christ entra un jour dans la boutique d'un boulanger qui enfournait. Il demanda un peu de pain. La femme du boulanger mit tout de suite au four un morceau de pâte pour le lui faire cuire; mais elle fut vivement réprimandée par sa fille qui trouvait la part trop grosse et la réduisit presque à rien. Aussitôt la pâte se gonfla et devint un pain énorme; ce que voyant, la fille du boulanger se mit à crier: «Heugh! heugh! heugh!» et afin de la punir de sa méchanceté, Notre-Seigneur la changea en chouette, parce qu'elle avait imité le cri de cet oiseau. On raconte cette histoire aux petits enfants pour leur apprendre à être généreux envers les pauvres.]

LE ROI.--Elle songe à son père.

OPHÉLIA.--Je vous en prie, ne disons pas un mot de cela; mais si l'on vous demande ce que cela signifie, dites ceci:

(Elle chante.)

Bonjour! c'est le jour de Saint-Valentin[36]; tous, ce matin, sont levés de bonne heure, et moi, jeune fille, je suis à votre fenêtre, pour être votre Valentine. Il se leva et mit ses habits, et ouvrit la porte de la chambre: il fit entrer la jeune fille, mais jeune fille elle ne sortit plus.

[Note 36: La fête de saint Valentin est le 14 février. Selon la tradition des campagnes, c'est vers ce moment de l'année que les couples d'oiseaux se choisissent; de là vient sans doute la coutume à laquelle Ophélia fait allusion. Dans certaines parties de l'Angleterre, la première jeune fille qu'un jeune homme rencontrait le 14 février était officiellement son amoureuse; en d'autres endroits, les noms des jeunes gens étaient mis dans une urne, et les jeunes filles tiraient au sort. C'était, disait-on, un bon présage de mariage entre ceux que le hasard fiançait ainsi; on pourrait, même sans la chanson d'Ophélia, croire que cette coutume naïve ne tournait pas toujours si bien. Aujourd'hui encore, en Angleterre, les jeunes gens et les jeunes filles s'envoient mutuellement, le 14 février, des déclarations en prose et en vers; mais on ne les signe pas, on ne les écrit même pas, la plupart du temps; on les achète toutes faites pour les jeter à la poste, et les vignettes ou les dentelles du papier mignon qui sert à ces galanteries imprimées n'ajoutent pas assez d'attrait à un témoignage banal de souvenir qu'on ne prend pas même la peine de porter comme une carte de visite.]

LE ROI.--Ma charmante Ophélia!

OPHÉLIA.--En vérité, sans vouloir jurer, je finirai cette chanson:

Par Gis[37] et par sainte Charité! hélas! fi! quelle honte! Ainsi font les jeunes gens quand ils peuvent le faire. Ah! Dieu! qu'ils sont blâmables! Avant de me chiffonner, dit-elle, vous m'aviez promis de m'épouser....

Et il répond:

Aussi l'aurais-je fait, par l'astre que voilà, si tu n'étais pas arrivée à mon lit.

[Note 37: Gis, abréviation corrompue et populaire de Jésus, venant des lettres J.H.S., qui servaient seules à marquer le nom de N.S. sur les autels, sur les reliures, etc. Sainte Charité n'est pas la vertu théologale, mais une sainte souvent invoquée, comme ici, en manière de juron pieux, dans l'ancienne poésie anglaise, et qui a sa place dans le martyrologe à la date du 1er août, comme ayant subi le martyre à Rome, sous l'empereur Hadrien, avec deux autres vierges qui s'appelaient Espérance et Foi.]

LE ROI.--Depuis combien de temps est-elle ainsi?

OPHÉLIA.--J'espère que tout ira bien. Il faut prendre patience...; mais je ne puis m'empêcher de pleurer, en songeant qu'ils l'ont mis dans la froide terre. Mon frère saura cela; et, sur ce, je vous remercie de vos bons avis.... Allons, ma voiture. Bonsoir, mesdames; bonsoir, mes chères dames; bonsoir, bonsoir.

(Elle sort.)

LE ROI.--Suivez-la de près; donnez-lui bonne garde, je vous en prie. (_Horatio sort_.) Ah! voilà bien le poison d'une profonde douleur, jaillissant tout entier de la mort de son père. Et maintenant regardez, ô Gertrude, Gertrude! quand les chagrins arrivent, ils ne viennent pas un à un comme des éclaireurs, mais par bataillons. D'abord son père tué, puis votre fils parti--votre fils, très-violent auteur de son propre et juste exil--le peuple, fange troublée, épaisse, exhalant de pernicieuses pensées, et murmurant au sujet de la mort du bon Polonius; car nous n'avons pas mûrement agi en le faisant enterrer en tapinois; puis la pauvre Ophélia enlevée à elle-même et à cette noble raison sans laquelle nous ne sommes que des simulacres humains ou de vraies brutes; enfin, et cela est aussi important que tout le reste, son frère, revenu secrètement de France, se repaît de ses cruelles surprises, s'enveloppe de nuages, et ne manque pas de mouches bourdonnantes qui infestent ses oreilles de discours empoisonnés sur la mort de son père; et, dans ces discours, les exigences d'un sujet trop pauvre ne leur laisseront nul scrupule de nous accuser en personne, d'oreille en oreille. O ma chère Gertrude, tout ceci, comme un canon à mitraille, me frappe à bien des places et me donne à la fois trop de morts!

(Bruit derrière le théâtre.)

LA REINE.--Hélas! quel bruit est ceci?

(Un gentilhomme entre.)

LE ROI.--Holà! où sont mes Suisses? qu'ils gardent la porte.... De quoi s'agit-il?

LE GENTILHOMME.--Sauvez-vous, mon seigneur. L'Océan, franchissant ses barrières, ne dévore pas les plages avec une plus impétueuse hâte que le jeune Laërtes, à la tête de la sédition, ne renverse vos officiers! La cohue l'appelle son seigneur; et, comme si le monde n'en était qu'à commencer aujourd'hui, l'antiquité est mise en oubli, la coutume est méconnue, elles par qui sont ratifiés et soutenus tous les titres. Ils crient: «Choisissons nous-mêmes! Laërtes sera roi!» Et les bonnets, et les mains, et les langues applaudissent, jusqu'aux nues à ce cri: «Laërtes sera notre roi! Laërtes roi!»

LA REINE.--Avec quelle joie ils s'en vont aboyant sur cette fausse piste! Ah! vous êtes en défaut, mauvais chiens danois!

(Bruit derrière le théâtre.)

LE ROI.--Les portes sont brisées.

(Laërtes armé entre; il est suivi d'une foule de peuple.)

LAERTES.--Où est ce roi?... Messieurs, restez tous en dehors.

LE PEUPLE.--Non, entrons.

LAERTES.--Je vous en prie, laissez-moi faire.

LE PEUPLE.--Oui, oui!

(Ils se retirent hors de la porte.)

LAERTES.--Je vous remercie,... gardez la porte.... O toi, roi infâme, rends-moi mon père!

LA REINE.--Calmez-vous, brave Laërtes.

LAERTES.--Une seule goutte de mon sang, si elle est calme, me proclame bâtard, crie à mon père: «cocu!» et brûle, ici même, du nom de fille de joie, le front chaste et immaculé de ma loyale mère.

LE ROI.--Quelle est la cause, Laërtes, qui fait prendre à ta rébellion ces airs gigantesques?... Laissez-le aller, Gertrude; ne craignez pas pour notre personne; il y a une magie divine qui entoure les rois d'une telle haie, que la trahison peut à peine regarder à la dérobée ce qu'elle voudrait et met en action peu de sa volonté!... Dis-moi, Laërtes, pourquoi tu es à ce point enflammé.... Laissez-le aller, Gertrude... Parle, ô homme!

LAERTES.--Où est mon père?

LE ROI.--Mort.

LA REINE.--Mais non par la faute du roi.

LE ROI.--Laissez-le questionner à sa suffisance.