Hamlet

Chapter 10

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LAERTES.--Et comment s'est-il fait qu'il soit mort? Je ne veux pas qu'on jongle avec moi. Aux enfers la fidélité! et les serments au plus noir des diables! au fond de l'abîme la conscience et le salut! Je brave la damnation. Je m'en tiens à ce point: mettre en oubli ce monde et l'autre, et advienne que pourra! Seulement, j'aurai pleine vengeance pour mon père.

LE ROI.--Qui pourra vous arrêter?

LAERTES.--Ma volonté, non celle de l'univers entier; et pour ce qui est de mes ressources, je les ménagerai si bien qu'avec peu elles iront loin.

LE ROI.--Brave Laërtes, si vous désirez connaître la vérité certaine sur la mort de votre cher père, avez-vous écrit dans votre projet de vengeance que, d'un seul coup de rafle, vous emporterez à la fois ses amis et ses ennemis, les coupables et les innocents?

LAERTES.--Non, ses ennemis seuls.

LE ROI.--Alors, voulez-vous les connaître?

LAERTES.--Quant à ses bons amis, voici comment je leur ouvrirai mes bras, tout larges; et semblable au tendre pélican qui donne sa vie, je les nourrirai de mon sang.

LE ROI.--Eh bien! maintenant vous parlez comme un bon fils et un loyal gentilhomme. Que je ne suis pas coupable de la mort de votre père, et que j'en ai le plus sensible chagrin, c'est ce qui pénétrera dans votre propre raison, aussi droit que le jour pénètre dans vos yeux.

LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Laissez-la entrer.

LAERTES.--Qu'est-ce donc? quel est ce bruit? (_Ophélia entre, bizarrement ajustée avec des fleurs et des brins de paille_.) O chaleur, dessèche mon cerveau! ô larmes sept fois salées, consumez en mes yeux tout don de sentir et d'agir! Par le ciel, ta folie sera si bien payée à son poids que ce sera notre plateau qui fera tourner le fléau de la balance! O rose de mai, chère fille, bonne soeur, douce Ophélia! O ciel, est-il possible que la raison d'une jeune fille soit aussi mortelle que la vie d'un vieillard? La nature s'affine dans l'amour; et, ainsi affinée, elle envoie, en témoignage d'elle-même, vers l'objet tant aimé, quelque chose de sa précieuse essence.

OPHÉLIA.--(_Elle chante_.)

Ils l'ont porté le visage nu dans la bière, tra, la, la, la! tra, la, la, la! et sur son tombeau vinrent pleuvoir bien des larmes...

Bonsoir, mon tourtereau.

LAERTES.--Tu aurais ta raison, et tu m'exciterais à la vengeance, que cela ne pourrait pas m'émouvoir autant.

OPHÉLIA.--Il faut que vous chantiez:

A bas! à bas! jetez-le donc à bas!

Comme la ritournelle va bien là[38]! C'est ce traître d'intendant, qui avait ravi la fille de son maître.

[Note 38: A la scène antérieure, entre Ophélia folle et la reine de Danemark, la première édition de Hamlet donne cette indication oubliée: «Ophélia entre les cheveux flottants, jouant du luth et chantant.» Sans doute il était aussi de tradition qu'elle jouât ici sur son luth cette ritournelle qui lui plaît.]

LAERTES.--Ces non-sens sont plus que du bon sens.

OPHÉLIA, _à Laërtes_.--Voilà du romarin[39]; c'est pour le souvenir. Je vous en prie, amour, souvenez-vous. Et voici des pensées; c'est pour vous faire penser.

LAERTES.--Il y a un enseignement dans sa folie: les pensées et le souvenir assemblés.

OPHÉLIA, _au roi_.--.Voilà du fenouil pour vous[40], et des ancolies.--(_A la reine_.) Voilà de la rue pour vous[41], et il y en a encore pour moi; nous pourrons, les dimanches, la nommer herbe de grâce; vous pouvez porter votre bouquet de rue avec une différence. Voila aussi une marguerite[42]; je vous donnerais bien des violettes, mais elles se fanèrent toutes quand mon père mourut[43]..... Ils disent qu'il a fait une bonne fin;

Car ce cher bon Robin, il fait toute ma joie....

[Note 39: Le langage emblématique des fleurs était en grande vogue au temps de Shakspeare et tenait de près à la foi superstitieuse qu'on avait encore en la puissance médicinale ou magique des végétaux. Ophélia donne à chacun une fleur qui fait allusion à un événement du drame ou au caractère connu du personnage, et elle fait son choix avec une présence d'esprit, avec une justesse d'application, qui semblerait démentir sa folie si quelques-unes de ces allusions, par leur justesse même et leur imprudente vérité, ne montraient qu'Ophélia n'est plus maîtresse de sa parole et de ses actes. Le romarin, toujours vert, était l'emblème de la fidélité; on le portait aux funérailles et aux fiançailles; dans son dialogue en vers entre la nature et le phénix (1601), R. Chester dit: «Voici du romarin: les Arabes, médecins d'une habileté parfaite, affirment qu'il reconforte le cerveau et la mémoire.» Aussi Ophélia choisit-elle le romarin pour son frère afin qu'il se souvienne d'elle et de leur père mort.]

[Note 40: Le fenouil qu'Ophélia donne au roi était la fleur de la flatterie et de la dissimulation; l'ancolie était la fleur de l'ingratitude et du délaissement. Dans le dictionnaire italien-anglais de Florio (1598), on lit: «_Dare finnochio_, donner du fenouil, flatter, dissimuler.» Parmi les sonnets publiés en 1584 sous le titre d'_Une Poignée de Délices_, il y a un poëme qui s'appelle _Bouquets toujours doux aux amants, à envoyer comme gages d'amour_, et où l'amoureux dit: «Le fenouil est pour les flatteurs, mauvaise chose assurément, mais je n'ai jamais eu que des intentions droites, un coeur constant et pur.» Dans la comédie de Chapman, _Rien que des fous_ (1605), un personnage dit: «Qu'est-ce? une ancolie?»--«Non,» répond l'interlocuteur, «cette fleur ingrate ne pousse pas dans mon jardin.»]

[Note 41: La rue était un emblème de douleur, à cause de la ressemblance qui existe, en anglais, entre le mot _rue_ et le mot _ruth_, chagrin. Shakspeare, dans _Richard II_ (acte III, sc. IV), a refait le même jeu de mots; un jardinier y dit, en parlant de la reine détrônée: «Ici elle a laissé couler une larme; ici, à cet endroit même, je mettrai une plate-bande de rue; et la rue, à la place du chagrin, se montrera bientôt en souvenir d'une reine qui pleura.» La rue était aussi nommée _herbe de grâce_, parce qu'on lui attribuait la puissance d'inspirer la contrition et de corriger les vices, et comme telle elle était employée dans les exorcismes. Dans une vieille ballade anglaise qui a pour titre: _Les Conseils du docteur Bien-Faire_, la recette pour l'usage de la rue est ainsi donnée: «Si quelqu'un a des doigts trop lestes, qu'il n'a pas pu conjurer, des doigts qui veulent fouiller dans la poche des gens ou faire tout autre mal de ce genre, il faut qu'il se fasse saigner, qu'il porte son bras en écharpe, et qu'il boive une infusion d'herbe de grâce dans un mélange tiède de lait et de vin.» Ophélia garde de la rue pour elle-même, en symbole de sa tristesse filiale; elle veut que la reine en porte aussi en symbole de sa tristesse maternelle; mais chaque fois que reviendra le dimanche, le jour consacré à Dieu, Ophélia veut que la rue reprenne son sens encore plus mystique, pour que la reine se repente et se délivre de l'amour criminel auquel elle a vendu son âme. Voilà pourquoi Ophélia marque une différence. Une différence, en langage héraldique, était le signe qui faisait distinguer entre un aîné et un cadet les armoiries de la famille; ainsi le plus jeune des Spencer portait, comme différence, une bordure de gueules autour de son écusson (Holinshed, _Règne du roi Richard II_, p. 443). D'après ce blason des fleurs auquel Ophélia emprunte ses images, la rue, aux mains de la pauvre folle innocente, ne parlera que de regrets, et se compliquant de son autre nom, aux mains de la reine coupable, parlera à la fois de regrets et de remords.]

[Note 42: Un des contemporains de Shakspeare, Greene, dit, dans son _Coup de dent à un courtisan parvenu_: «...Près de là poussait la marguerite dissimulée, pour avertir toutes ces donzelles trop promptes à la tendresse de ne se pas fier à chaque belle promesse de tous ces garçons amoureux.»]

[Note 43: Dans les sonnets cités tout à l'heure, la violette est ainsi commentée: «La violette est pour la fidélité, qui demeurera toujours en moi; et j'espère que vous, de même, vous ne la laisserez pas s'échapper de votre coeur.» Mais ici, ce qu'il faut noter, n'est-ce pas plutôt le dernier trait si touchant et si triste d'Ophélia qui croit les violettes flétries par la mort de son père? Après ce cliquetis rapide d'allusions, quand ce babil à double entente va fatiguer, quand Shakspeare a fini de nous peindre la folle et veut nous rendre la fille, un mot jaillit, ou pour mieux, dire une larme de pure poésie, une seule, et c'est assez, car la sobriété même et la grâce des Grecs les plus délicats ne sont point étrangères à cet impétueux génie du Nord. Bion avait dit, comme Shakspeare, dans l'élégie sur la mort d'Adonis: «Et toutes avec lui, quand il mourut, toutes les fleurs aussi se fanèrent.»]

LAERTES.--Mélancolie et abattement, désespoir, enfer même, tout en elle tourne en charme et en grâce.

OPHÉLIA.--_(Elle chante_.)

Et ne reviendra-t-il pas? et ne reviendra-t-il pas? Non, non, il est mort! Va à ton lit de mort! Il ne reviendra jamais. Sa barbe était blanche comme la neige, sa tête toute blonde comme le lin; il est parti, il est parti, et nous gémissons en vain. Dieu fasse miséricorde à son âme!...

Et à toutes les âmes chrétiennes!... Je prie Dieu... Dieu soit avec vous!

(Elle sort.)

LAERTES.--Voyez-vous ceci, ô Dieu!

LE ROI.--Laërtes, je dois converser avec votre douleur, ou vous me refuseriez un droit qui m'appartient. Retirons-nous seulement. Faites choix de qui vous voudrez parmi vos plus sages amis; ils entendront et jugeront entre vous et moi. Si, par action directe ou collatérale, ils nous trouvent compromis, nous vous livrons notre royaume, notre couronne, notre vie et tout ce que nous disons nôtre, pour vous faire satisfaction. Mais, s'il n'en est rien, résignez-vous à nous prêter votre patience, et nous travaillerons en commun avec votre âme pour lui donner les contentements qui lui sont dus.

LAERTES.--Qu'il en soit donc ainsi. Le genre de sa mort, son obscur enterrement, point de trophée, ni d'épée, ni d'écusson sur son cercueil, point de rite nobiliaire, ni d'appareil officiel, tout cela me crie, comme une voix qui se ferait entendre de ciel en terre, que je dois en demander compte.

LE ROI.--Ainsi ferez-vous; et là où est le crime, que la grande hache y tombe! Je vous prie, venez avec moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

Un autre appartement dans le château.

HORATIO ET UN SERVITEUR _entrent_.

HORATIO.--Qui sont les gens qui veulent me parler?

UN SERVITEUR.--Des matelots, monsieur; ils disent qu'ils ont des lettres pour vous.

HORATIO.--Fais-les entrer. (_Le serviteur sort_.) J'ignore de quelle partie du monde je puis recevoir un message, si ce n'est du seigneur Hamlet.

(Les matelots entrent.)

PREMIER MATELOT.--Dieu vous bénisse, monsieur!

HORATIO.--Qu'il te bénisse aussi!

PREMIER MATELOT.--Ainsi fera-t-il, monsieur, si tel est son bon plaisir. Voici une lettre pour vous, monsieur,--elle vient de l'ambassadeur qui s'était embarqué pour l'Angleterre,--si votre nom est Horatio, comme je me le suis laissé dire.

HORATIO, _lisant_.--«Horatio, quand tu auras lu ceci, donne à ces gens-là quelque moyen d'arriver jusqu'au roi; ils ont des lettres pour lui. Nous n'avions pas vieilli de deux jours en mer, lorsqu'un pirate, très-bien équipé en guerre, nous a donné la chasse. Nous trouvant trop faibles de voiles, nous avons eu recours à un courage forcé. Les grappins jetés, j'ai monté à l'abordage. Au même instant ils se sont dégagés de notre vaisseau; ainsi je suis demeuré seul leur prisonnier. Ils en ont usé avec moi en brigands pleins de miséricorde; mais ils savaient bien ce qu'ils faisaient: je suis en passe de leur donner du retour. Que le roi ait les lettres que je lui envoie; et toi, viens me rejoindre avec autant de hâte que si tu fuyais la mort. J'ai à te dire à l'oreille des paroles qui te rendront muet; encore seront-elles bien trop légères pour le calibre de cette affaire. Ces braves gens t'amèneront là où je suis. Rosencrantz et Guildenstern continuent leur route vers l'Angleterre; j'ai beaucoup à te dire sur eux. Adieu.

«Celui que tu sais à toi,

«HAMLET.»

Venez, je vous donnerai le moyen de remettre vos lettres: faites au plus vite, afin que vous puissiez me conduire vers celui qui vous en avait chargés.

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

Un autre appartement dans le château.

LE ROI ET LAERTES _entrent_.

LE ROI.--Maintenant votre conscience doit sceller mon acquittement, et vous devez me donner place dans votre coeur comme à un ami; car vous avez entendu,--et d'une oreille qui sait ce qu'elle entend,--comment celui qui a tué votre noble père en voulait à ma vie.

LAERTES.--Oui, cela apparaît bien. Mais, dites-moi pourquoi vous n'avez pas fait procéder contre des actes si criminels et d'une si mortelle nature, comme votre sûreté, votre grandeur, votre sagesse, tout enfin vous y poussait puissamment.

LE ROI.--Oh! pour deux raisons spéciales qui vous sembleront peut-être avoir bien peu de nerf, et qui cependant sont fortes pour moi. La reine, sa mère, ne vit presque que par ses yeux; et, quant à moi (qu'elle soit mon salut ou mon fléau, n'importe!), elle est si intimement unie à ma vie et à mon âme, que, comme l'étoile ne peut se mouvoir hors de sa sphère, moi, je ne vais que par elle. L'autre motif qui ne me permettrait pas de pousser jusqu'à une enquête publique, c'est le grand amour que la masse du peuple lui porte. Toutes ses fautes disparaîtraient plongées dans leur affection qui, semblable à cette source où le bois tourne à la pierre, changerait ses chaînes en faveurs; de sorte que mes flèches, faites d'un bois trop léger pour un vent si fort, seraient revenues à mon arc au lieu d'aller à mon but.

LAERTES.--Ainsi j'ai perdu un noble père! ainsi ma soeur a été jetée dans un état désespéré! elle, dont le mérite (s'il est permis à la louange de retourner en arrière), droit et ferme sur le plus haut faîte, mettait tout notre siècle au défi d'égaler ses perfections! Mais ma vengeance viendra!

LE ROI.--Ne rompez point pour cela vos sommeils. Il ne faut pas nous croire faits d'une assez plate et molle matière pour souffrir que le danger vienne nous secouer par la barbe, et pour regarder cela comme un passe-temps. Vous en saurez bientôt davantage. J'aimais votre père, nous nous aimons nous-mêmes, et cela vous apprendra, j'espère, à concevoir que... (_Un messager entre._) Mais qu'est-ce donc? quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--Des lettres, mon seigneur, de la part de Hamlet; celle-ci pour Votre Majesté, celle-là pour la reine.

LE ROI.--De Hamlet? qui les a apportées?

LE MESSAGER.--Des matelots, à ce qu'on dit, mon seigneur; je ne les ai pas vus: elles m'ont été remises par Claudio; il les avait reçues de celui qui les avait apportées.

LE ROI.--Laërtes, vous allez les entendre. Laissez-nous.

(Le messager sort.)

Le roi lit:

«Haut et puissant seigneur,

Vous saurez que j'ai été débarqué nu en votre royaume. Demain je demanderai la permission d'être admis en votre royale présence, et alors, après avoir imploré votre pardon pour tout ceci, je vous raconterai les circonstances de mon si soudain et encore plus étrange retour.

HAMLET.»

Que signifie ceci? Est-ce que tous les autres sont aussi de retour? ou bien est-ce quelque tromperie, et n'y a-t-il rien de vrai?

LAERTES.--Reconnaissez-vous la main?

LE ROI.--C'est l'écriture de Hamlet. Nu! et, dans ce post-scriptum, il ajoute: seul. Pouvez-vous me conseiller?

LAERTES.--Je m'y perds, mon seigneur; mais laissez-le venir. Tout ce que mon coeur a de malade se réchauffe quand je pense que je vivrai assez pour lui dire à ses dents: voilà ce que tu as fait!

LE ROI.--S'il en est ainsi, Laërtes... et comment cela pourrait-il être ainsi?... mais comment cela serait-il autrement?... voulez-vous vous laisser gouverner par moi?

LAERTES.--Oui, mon seigneur, pourvu que vous ne vouliez pas me tyranniser jusqu'à me faire faire la paix.

LE ROI.--Non. La paix avec toi-même seulement. S'il est vrai que Hamlet soit déjà revenu, et, rebuté de son voyage, s'il a dessein de ne point l'entreprendre à nouveau, je l'engagerai dans une aventure, maintenant mûrie dans ma pensée, et où il ne pourra si bien faire qu'il n'y succombe; sa mort ne soulèvera aucun souffle de blâme, mais sa mère elle-même innocentera l'affaire et l'appellera un accident.

LAERTES.--Mon seigneur, je me laisserai gouverner, et plus volontiers encore, si vous pouvez arranger vos plans de telle manière que j'en sois moi-même l'instrument.

LE ROI.---Cela tombe bien. On a beaucoup parlé de vous depuis votre voyage, et cela en présence de Hamlet, à cause d'un talent où vous brillez, dit-on; l'ensemble de vos mérites n'a pas tiré de lui autant d'envie que celui-là seul; et celui-là, pourtant, à mes yeux, est de l'ordre le moins élevé.

LAERTES.--Quel mérite est-ce donc, mon seigneur?

LE ROI.--Un simple ruban sur la toque de la jeunesse; utile cependant, car la jeunesse n'est pas moins bienséante, avec la livrée légère et libre dont elle se revêt, que l'âge mûr sous son deuil et ses fourrures, convenables à la santé et à la gravité.... Ici se trouvait, il y a deux mois, un gentilhomme de Normandie; j'ai vu moi-même les Français, et j'ai servi contre eux; ils montent bien à cheval; mais ce galant cavalier va en ce genre jusqu'à la sorcellerie; il prenait racine en selle et obtenait de son cheval des exercices aussi merveilleux que s'il eût fait corps et double créature avec ce brave animal. Vraiment, il surpassait de si loin toutes mes idées, que j'avais beau imaginer des passes et des voltiges, je demeurais au-dessous de ce qu'il faisait.

LAERTES.--C'était un Normand?

LE ROI.--Un Normand.

LAERTES--Sur ma vie, c'est Lamord!

LE ROI.--Lui-même.

LAERTES.--Je le connais bien; il est, en vérité, l'ornement et la perle de toute sa nation.

LE ROI.--Il a rendu témoignage de vous, et vous donnait rang de passé maître, pour votre science et votre pratique de l'escrime, et tout singulièrement pour votre faconde manier la rapière. Il s'écriait que ce serait un vrai spectacle à voir, si quelqu'un pouvait vous faire votre partie; il jurait que les escrimeurs de sa nation n'avaient ni botte, ni parade, ni coup d'oeil, lorsque vous leur teniez tête. Un tel éloge dans sa bouche, monsieur, empoisonna Hamlet d'une telle jalousie qu'il ne faisait plus autre chose que de souhaiter et demander votre soudain retour, pour faire assaut avec vous. D'après cm donc......

LAERTES.--Eh bien! d'après cela, mon seigneur?

LE ROI.--Laërtes, votre père vous était-il cher? ou n'êtes-vous pour ainsi dire que le portrait d'un chagrin, un visage qui n'a point de coeur?

LAERTES.--Pourquoi me demandez-vous cela?

LE ROI.--Ce n'est pas que je pense que vous n'ayez pas aimé votre père. Mais ce que je sais, c'est que le temps fait naître l'amour; et ce que je vois, dans les épreuves où l'amour passe, c'est que le temps en modifie l'éclat et l'ardeur. Il y a, au centre même de la flamme de l'amour, une sorte de mèche ou de lumignon qui finit par l'étouffer. Rien ne reste fixe en la même excellence, car l'excellence arrive à la surabondance et meurt de son propre excès. Ce que nous voulons faire, nous devrions le faire quand nous le voulons; car ce «nous le voulons» vient à changer et souffre autant de défaillances et de délais qu'il y a autour de nous de langues, et de mains, et d'accidents; et ce n'est plus alors qu'un «nous devrions», semblable au soupir d'un mauvais sujet, et pernicieux parce qu'il soulage.[44] Mais droit dans le vif de la plaie! Hamlet revient; que sauriez-vous entreprendre pour montrer, en fait plutôt que par des paroles, que vous êtes fils de votre père?

[Note 44: On croyait très-fermement, au temps de Shakspeare, que les soupirs usaient la vie. On lit dans les _Discours tragiques_ de Fenton (1579): «Pourquoi n'arrêtez-vous pas à temps la source de ces brûlants soupirs qui ont déjà mis votre corps à sec de toutes les humeurs salubres dont la nature l'avait pourvu pour donner du suc à vos entrailles et à vos secrets ressorts?» Ailleurs encore, dans _Henri VI_, Shakspeare a dit «des soupirs qui consument le sang.» Ici, cette croyance, plus ou moins scientifique, complique bizarrement et termine par un vrai noeud gordien les observations de moraliste où Shakspeare vient de se complaire. Ne dirait-on pas d'abord un commentaire sur Hamlet lui-même, mis par inadvertance dans la bouche du roi, son ennemi? Ce «je veux» qui, de retards en retards, s'exténue et se réduit à un «je devrais,» c'est le premier thème. Puis les projets dépensés en paroles sont comparés aux remords dépensés en regrette; oublions vite Hamlet, il ne s'agit plus d'un contemplateur qui rêve au lieu d'agir: il s'agit du mauvais sujet qui soupire au lieu de se corriger, s'enfonçant et se perdant d'autant plus en ses fautes qu'il vient, en les condamnant un instant, de se mettre mieux à l'aise envers sa conscience. Est-ce tout? Non; encore un soubresaut d'imagination! Aussi vite que la pensée de Shakspeare a couru de l'irrésolution dans la vie pratique à la mollesse dans la vie morale, aussi vite passe-t-elle maintenant à un fait de la vie physique, à une doctrine des médecins d'alors, au soulagement pernicieux des soupirs qui ne dégonflent le coeur qu'en appauvrissant le sang. Il y a là, en un vers et demi, deux comparaisons si brusquement lancées que l'esprit du lecteur, étourdi et comme étranglé parce double coup de lazzo, s'arrête et chancelle.]

LAERTES.--Je lui couperais la gorge dans l'église même.

LE ROI.--Aucun lieu, à vrai dire, ne devrait être un sanctuaire pour le meurtre. La vengeance ne devrait pas avoir de bornes. Mais, brave Laërtes, voulez-vous faire ceci? Tenez-vous enfermé dans votre chambre. Hamlet revenu apprendra que vous êtes aussi de retour; nous mettrons en avant des gens qui vanteront votre talent et donneront un nouveau lustre à la réputation que ce Français vous a faite; nous vous amènerons l'un en face de l'autre, et il y aura des paris établis sur vos têtes. Lui qui est distrait, fort généreux, innocent de tout artifice, il n'examinera pas les fleurets. De sorte que vous pourrez sans peine, ou avec un peu de ruse, choisir une épée non émoussée, et, par un coup de secrète adresse, lui payer tout pour votre père.

LAERTES.--C'est ce que je ferai; et, dans ce dessein, je veux oindre mon épée. J'ai acheté d'un charlatan un onguent si meurtrier, que vous avez seulement à y plonger votre couteau, et s'il vient ensuite à tirer une goutte de sang, il n'est au monde cataplasme si rare, fût-il composé de tous les simples qui ont le plus de vertu sous les rayons de la lune, qui puisse sauver de la mort un être que vous auriez seulement égratigné. Ma pointe sera touchée de cette peste, afin que, si je pique légèrement, ce soit la mort.

LE ROI.--Pensons encore çà ceci, pesons bien quels agencements de temps et de moyens peuvent convenir à notre plan. Si ceci échouait, si une exécution manquée devait laisser voir notre dessein, il vaudrait mieux ne l'avoir point essayé. Notre projet doit donc avoir une arrière-garde, un second qui tienne encore, si celui-ci se brise à l'épreuve. Doucement... voyons un peu... nous ferons un pari solennel sur le savoir-faire de chacun de vous...... j'y suis.....Lorsque, par votre assaut, vous serez échauffés et altérés (poussez les bottes plus violemment pour qu'il en soit ainsi), et lorsqu'il demandera à boire, je lui aurai préparé une coupe à cet effet; et si, par hasard, il a échappé à votre fer empoisonné, qu'il la goûte seulement, nos efforts pourront s'en tenir là! Mais arrêtez; quel est ce bruit? (_La reine entre_.) Qu'est-ce donc, ma chère reine?

LA REINE.--Toujours, sur les talons d'un malheur, marche un autre malheur, tant ils se suivent de près!... Votre soeur est noyée, Laërtes.

LAERTES.--Noyée! Oh! où donc?