Hamlet

Chapter 6

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POLONIUS.--Cela est très-vrai, et il m'a prié d'engager Vos Majestés à entendre et à voir cette affaire.

LE ROI.--De tout mon coeur, et j'ai beaucoup de contentement à apprendre qu'il soit porté à cela. Mes chers messieurs, aiguisez encore en lui ce goût et poussez plus avant ses projets vers de tels plaisirs.

ROSENCRANTZ.--Ainsi ferons-nous, mon seigneur.

(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

LE ROI.--Douce Gertrude, laissez-nous aussi, car nous avons, sans nous découvrir, mandé Hamlet ici, afin qu'il y puisse, comme par hasard, se trouver en face d'Ophélia. Son père et moi, espions sans reproche, nous nous placerons de manière que, voyant sans être vus, nous puissions juger avec certitude de leur rencontre, et conclure d'après lui-même, selon qu'il se sera comporté, si c'est le renversement de son amour, ou non, qui le fait ainsi souffrir.

LA REINE.--Je vais vous obéir. Et quant à vous, Ophélia, je souhaite que vos rares beautés soient l'heureuse cause de l'égarement de Hamlet; car je pourrai ainsi espérer que vos vertus, au grand honneur de tous deux, le remettront dans la bonne voie.

OPHÉLIA.--Madame, je souhaite que cela se puisse.

(La reine sort.)

POLONIUS.--Ophélia, promenez-vous ici.... Gracieux maître, s'il vous plaît, nous irons nous placer. (_A Ophélia_.) Lisez dans ce livre; cette apparence d'une telle occupation pourra colorer votre solitude.... Nous sommes souvent blâmables en ceci.... la chose n'est que trop démontrée.... avec le visage de la dévotion et une démarche pieuse, nous faisons le diable lui-même blanc et doux comme sucre, de la tête aux pieds.

LE ROI (_à part_).--Oh! cela est trop vrai! De quelle cuisante lanière ce langage fouette ma conscience! La joue de la prostituée, savamment plâtrée d'une fausse beauté, n'est pas plus laide sous la matière dont elle s'aide, que ne l'est mon action sous mes paroles peintes et repeintes! O pesant fardeau!

POLONIUS.--Je l'entends venir, retirons-nous, mon seigneur.

(Le roi et Polonius sortent.) (Hamlet entre).

HAMLET.--Être ou n'être pas, voilà la question.... Qu'y a-t-il de plus noble pour l'âme? supporter les coups de fronde et les flèches de la fortune outrageuse? ou s'armer en guerre contre un océan de misères et, de haute lutte, y couper court?... Mourir.... dormir.... plus rien.... et dire que, par un sommeil, nous mettons fin aux serrements de coeur et à ces mille attaques naturelles qui sont l'héritage de la chair! C'est un dénoûment qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.... dormir.... dormir! rêver peut-être? Ah! là est l'écueil; car dans ce sommeil de la mort, ce qui peut nous venir de rêves, quand nous nous sommes soustraits à tout ce tumulte humain, cela doit nous arrêter. Voilà la réflexion qui nous vaut cette calamité d'une si longue vie! Car qui supporterait les flagellations et les humiliations du présent, l'injustice de l'oppresseur, l'affront de l'homme orgueilleux, les angoisses de l'amour méprisé, les délais de la justice, l'insolence du pouvoir, et les violences que le mérite patient subit de la main des indignes?--quand il pourrait lui-même se donner son congé avec un simple poignard!--Qui voudrait porter ce fardeau, geindre et suer sous une vie accablante, n'était que la crainte de quelque chose après la mort, la contrée non découverte dont la frontière n'est repassée par aucun voyageur, embarrasse la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons, plutôt que de fuir vers ceux que nous ne connaissons pas? Ainsi la conscience fait de nous autant de lâches; ainsi la couleur native de la résolution est toute blêmie par le pâle reflet de la pensée, et telle ou telle entreprise d'un grand élan et d'une grande portée, à cet aspect, se détourne de son cours et manque à mériter le nom d'action.... Doucement, maintenant! Voici la belle Ophélia. Nymphe, dans tes oraisons, puissent tous mes péchés être rappelés!

OPHÉLIA.--Mon bon seigneur, comment se porte Votre Honneur depuis tant de jours?

HAMLET.--Je vous remercie humblement. Bien, bien, bien.

OPHÉLIA.--Mon seigneur, j'ai de vous des souvenirs que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre; je vous prie, recevez-les maintenant.

HAMLET.--Non, ce n'est pas moi; je ne vous ai jamais rien donné.

OPHÉLIA.--Mon honoré seigneur, vous savez bien que si; et même avec ces dons allaient des paroles faites d'une si suave haleine qu'elles rendaient les choses plus précieuses; leur parfum est perdu, reprenez-les; car pour une âme noble, le plus riche bienfait devient pauvre lorsque le bienfaiteur se montre malveillant. Les voici, mon seigneur.

HAMLET.--Ah! ah! êtes-vous honnête?

OPHÉLIA.--Mon seigneur?

HAMLET.--Êtes-vous belle?

OPHÉLIA.--Que veut dire Votre Seigneurie?

HAMLET.--Que si vous êtes honnête et belle, il faut bien prendre garde que votre beauté n'ait aucun commerce avec votre honnêteté.

OPHÉLIA.--Mais la beauté, mon seigneur, peut-elle être en meilleure compagnie qu'avec l'honnêteté?

HAMLET.--Oui, vraiment; car le pouvoir de la beauté aura transformé l'honnêteté, de ce qu'elle est, en une sale entremetteuse plus tôt que la force de l'honnêteté n'aura transfiguré la beauté à son image. C'était, il y a quelque temps, un paradoxe, mais le temps présent le prouve. Je vous ai aimée jadis.

OPHÉLIA.--En vérité, mon seigneur, vous me l'avez fait croire.

HAMLET.--Vous n'auriez pas dû me croire; car la vertu a beau greffer notre vieille souche, nous nous sentirons toujours de noire origine. Je ne vous aimais pas.

OPHÉLIA.--Je n'en ai été que plus déçue.

HAMLET.--Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu te faire mère et nourrice de pécheurs? Je suis moi-même passablement honnête, et pourtant je pourrais m'accuser de choses telles qu'il vaudrait mieux que ma mère ne m'eût pas mis au monde; je suis très-orgueilleux, vindicatif, ambitieux; j'ai en cortège autour de moi plus de péchés que je n'ai de pensées pour les loger, d'imagination pour leur donner une forme, ou de temps pour les commettre. Qu'est-ce que des gens comme moi ont à faire de traînasser entre la terre et le ciel[13]? Nous sommes tous de fieffés coquins, ne crois aucun de nous. Va-t'en droit ton chemin jusqu'à un cloître. Où est votre père?

[Note 13: Une rencontre de Hamlet et de René dans le même sentiment de tristesse et la même rapide image, une ressemblance de hardiesse familière dans l'expression, entre Shakspeare et Chateaubriand, n'est-ce pas un fait tout naturel et comme un hasard qu'on devait prévoir? Ainsi M. de Chateaubriand, peu d'années avant sa mort (10 août 1840), écrivait à madame Récamier: «Si ce n'était votre belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.» (_Souvenirs de madame Récamier_, tome II, p. 499.)]

OPHÉLIA.--À la maison, mon seigneur.

HAMLET.--Qu'on ferme la porte sur lui, afin qu'il ne puisse pas jouer le rôle d'un sot ailleurs qu'en sa propre maison. Adieu!

OPHÉLIA.--Oh! secourez-le, cieux cléments!

HAMLET.--Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette malédiction; sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie. Va-t'en dans un cloître; adieu! Ou si tu veux à toute force te marier, épouse un sot; car les hommes sages savent bien quels monstres vous faites d'eux. Au cloître, allons, et au plus vite! Adieu.

OPHÉLIA.--O puissances célestes, guérissez-le!

HAMLET.--J'ai aussi entendu parler de vos peintures, bien à ma suffisance. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites vous-mêmes un autre. Vous dansez, vous trottez, vous chuchotez, vous débaptisez les créatures de Dieu, et vous mettez votre frivolité sur le compte de votre ignorance. Allez, je ne veux plus de cela; c'est cela qui m'a rendu fou. Je vous le dis, nous ne ferons plus de mariage; ceux qui sont mariés déjà vivront ainsi, tous, excepté un; les autres resteront comme ils sont. Au cloître! Allez.

(Hamlet sort.)

OPHÉLIA.--Oh! quel noble esprit est là en ruines! Courtisan, soldat, savant, le regard, la langue, l'épée! L'attente et la fleur de ce beau royaume, le miroir de la mode et le moule des bonnes formes, le seul observé de tous les observateurs, tout à fait, tout à fait à bas! Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses voeux mélodieux, maintenant je vois cette noble et tout à fait souveraine raison, telle que les plus douces cloches quand elles se fêlent, rendre des sons faux et durs! cette forme incomparable et ces traits de jeunesse épanouie flétris par de tels transports! Oh! le malheur est sur moi! Avoir vu ce que j'ai vu et voir ce que je vois!

(Le roi et Polonius rentrent.)

LE ROI.--L'amour? non, ses affections ne suivent pas cette route; et ce qu'il disait, quoique manquant un peu de suite, ne ressemblait pas à de la folie. Il y a dans son âme quelque chose sur quoi sa mélancolie s'est établie à couver, et je soupçonne fort que l'éclosion et le produit seront quelque danger. Pour le prévenir, je viens, par une résolution vive, de régler tout ainsi: il partira en hâte pour l'Angleterre, et ira réclamer nos tributs négligés. Peut-être les mers, la différence des pays et la varieté des objets, pourront-elles chasser ce je ne sais quoi qui est l'idée fixe de son coeur et où se heurte sans cesse son cerveau qui le jette ainsi hors de l'usage de lui-même. Qu'en pensez-vous?

POLONIUS.--Cela fera bon effet; mais néanmoins je crois que l'origine et le commencement de son chagrin proviennent d'un amour maltraité.--Eh bien! Ophélia, vous n'avez pas besoin de nous dire ce que le seigneur Hamlet a dit; nous avons tout entendu.--Mon seigneur, agissez comme il vous plait; mais, si vous le trouvez bon, faites qu'après la représentation, la reine sa mère, toute seule avec lui, le presse de dévoiler son chagrin. Qu'elle le traite rondement; et moi, si tel est votre bon plaisir, je me placerai dans le vent de toute leur conversation. Si elle ne le pénètre pas, envoyez-le en Angleterre, ou confinez-le dans le lieu que votre sagesse croira le meilleur.

LE ROI.--C'est ce que nous ferons; la folie d'un homme de haut rang ne peut rester sans surveillance.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

(Une salle dans le château.) HAMLET _entre avec quelques comédiens_.

HAMLET.--Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononcé devant vous, en le laissant légèrement courir sur la langue; mais si vous le déclamez à pleine bouche, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aurais tout aussi bien pour agréable que mes vers fussent dits par le crieur de la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec votre main, de cette façon; mais usez de tout sobrement car dans le torrent même et la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de votre passion, vous devez prendre sur vous et garder une tempérance qui puisse lui donner une douceur coulante. Oh! cela me choque dans l'âme d'entendre un robuste gaillard, grossi d'une perruque, déchiqueter une passion, la mettre en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les oreilles du parterre, qui, le plus souvent, n'est à la hauteur que d'une absurde pantomime muette, ou de beaucoup de bruit. Je voudrais qu'un tel gaillard fût fouetté, pour charger ainsi les Termagants;[14] c'est se faire plus Hérode qu'Hérode lui-même. Je vous en prie, évitez cela.

[Note 14: Termagant était, dit-on, dans les vieux poëmes romanesques, le nom donné au dieu des tempêtes chez les Sarrasins. De là son nom vint, dans les vieux mystères, partager avec le nom d'Hérode le privilège de désigner un tyran plein de violence et d'ostentatoire orgueil, personnage presque obligé de ce théâtre primitif, sorte de Matamore tragique et toujours pris au sérieux.]

PREMIER COMÉDIEN.--J'assure Votre Altesse....

HAMLET.--Ne soyez pas non plus trop apprivoisé, mais que votre propre discernement soit votre guide; réglez l'action sur les paroles, et les paroles sur l'action, avec une attention particulière à n'outre-passer jamais la convenance de la nature; car toute chose ainsi outrée s'écarte de la donnée même du théâtre, dont le but, dès le premier jour comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, pour ainsi parler, un miroir à la nature; de montrer à la vertu ses propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque incarnation du temps sa forme et son empreinte.[15] Tout cela donc, si vous outrez ou si vous restez en deçà, quoique cela puisse faire rire l'ignorant, ne peut que faire peine à l'homme judicieux, dont la censure, fût-il seul, doit, dans votre opinion, avoir plus de poids qu'une pleine salle d'autres spectateurs. Oh! il y a des comédiens que j'ai vus jouer,--et je les ai entendu vanter par d'autres personnes, et vanter grandement, pour ne pas dire grossement, qui, n'ayant ni voix de chrétiens, ni démarche de chrétiens, ni de païens, ni d'hommes se carraient et beuglaient au point de m'avoir donné à penser que quelques-uns des manouvriers de la nature avaient fait des hommes et ne les avaient pas bien faits, tant ces gens-là imitaient abominablement l'humanité!

[Note 15: Nous avons adopté ici une légère correction de M. Mason: _every âge and body of the time_, au lieu de _the very age_, qui ne donnait aucun sens admissible. Même avec cette correction, le sens est vague. La langue anglaise n'est pas aussi rigoureuse que la langue française, et souvent la plume hâtive de Shakspeare esquisse avec une ampleur flottante telle ou telle idée que nous voudrions plus nettement définie. _The time_, est-ce seulement le temps même des comédiens et leurs contemporains, ou bien est-ce le passé comme le présent, et l'ensemble de la durée humaine? _Every âge_, est-ce la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse, ou l'époque du roi Henri VI, celle de Macbeth, celle de Jules César, celle d'Énée et des héros épiques? Sont-ce les diverses générations d'un même siècle, ou les divers siècles de l'histoire? _Every body_, est-ce chaque personnage saillant, ou chaque caractère personnifié, ou chaque classe, chaque groupe de la société? Tout cela peut et doit, selon nous, être sous-entendu à la fois dans les quelques mots abstraits et incertains de Shakspeare, comme, plus haut, lorsqu'il appelait le théâtre «l'essence et la chronique abrégée du temps.» En somme, _every age and body of the time_, dans cet autre mauvais langage qui est du XIXe siècle, cela se dirait probablement: chaque phase et chaque type de la vie.]

PREMIER COMÉDIEN.--J'espère que nous avons passablement réformé cela chez nous.

HAMLET.--Ah! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent vos clowns n'en disent pas plus qu'on n'en a écrit dans leur rôle; car il y en a qui se mettent à rire eux-mêmes, pour mettre en train de rire un certain nombre de spectateurs imbéciles. Cependant, à ce moment-là même, il y a peut-être quelque situation essentielle de la pièce qui exige l'attention. Cela est détestable, et montre la plus pitoyable prétention de la part du sot qui use de ce moyen. Allez, préparez-vous.

(_Les comédiens sortent_.)--(_Polonius, Rosencrantz et Guildenstern entrent_.) Où en sommes-nous, mon seigneur? Le roi veut-il entendre ce chef-d'oeuvre?

POLONIUS.--Oui, et la reine aussi, et cela tout de suite.

HAMLET.--Dites aux acteurs de faire hâte. (_Polonius sort_.) Voulez-vous tous deux aller aussi les presser?

TOUS DEUX.--Oui, mon seigneur.

(Horatio entre.) (Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

HAMLET.--Qu'est-ce? Ah! Horatio!

HORATIO.--Me voici, mon doux seigneur, à votre service.

HAMLET.--Horatio, tu es de tout point l'homme le plus juste que jamais ma pratique du monde m'ait fait rencontrer.

HORATIO.--Oh! mon cher seigneur!

HAMLET.--Non, ne crois pas que je flatte; car quel avantage puis-je espérer de toi qui n'as d'autre revenu que ton bon courage, pour te nourrir et t'habiller? Pourquoi le pauvre serait-il flatté? Non! Que la langue doucereuse aille lécher la pompe stupide! que les charnières moelleuses du genou se courbent là où le profit récompense la servilité!... M'entends-tu bien? depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix et a pu distinguer parmi les hommes, elle t'a pour elle-même marqué du sceau de son élection; car tu as été, en souffrant tout, comme un homme qui ne souffre rien, un homme qui, des rebuffades de la fortune à ses faveurs, a tout pris avec des remerciments égaux; et bénis sont ceux-là dont le sang et le jugement ont été si bien combinés, qu'ils ne sont pas des pipeaux faits pour les doigts de la fortune et prêts à chanter par le trou qui lui plait! Donnez-moi l'homme qui n'est point l'esclave de la passion, et je le porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon coeur, comme je fais de toi.... Mais en voilà un peu trop à ce sujet. On joue ce soir une pièce devant le roi, une des scènes se rapproche fort des circonstances que je t'ai racontées sur la mort de mon père. Je te prie, quand tu verras cet acte en train, aussitôt, avec la plus intime pénétration de ton âme, observe mon oncle. Si son crime caché ne se débusque pas de lui-même, à une certaine tirade, c'est un esprit infernal que nous avons vu, et mes imaginations sont aussi noires que l'enclume de Vulcain. Surveille-le attentivement. Quant à moi, je riverai mes yeux sur son visage, et ensuite, nous réunirons nos deux jugements pour prononcer sur ce qu'il aura laissé voir.

HORATIO.--Bien, mon seigneur. S'il nous dérobe rien, pendant que la pièce sera jouée, et s'il échappe aux recherches, je prends ce vol-là à mon compte.

HAMLET.--Ils viennent pour la pièce; il faut que je flâne; trouvez une place.

(Marche danoise; fanfare. Le roi, la reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz, Guildenstern et autres entrent.)

LE ROI.--Comment se porte notre cousin Hamlet?

HAMLET.--A merveille, sur ma foi! vivant des reliefs du caméléon, je mange de l'air, et je m'engraisse de promesses. Vous ne pourriez pas mettre vos chapons à ce régime.

LE ROI.--Je n'ai rien à voir dans cette réponse, Hamlet; je ne suis pour rien dans ces paroles.

HAMLET.--Ni moi non plus, désormais.[16] (_À Polonius_.) Mon seigneur, vous avez joué la comédie autrefois à l'Université, dites-vous?

[Note 16: Les paroles d'un homme, dit le proverbe anglais, ne lui appartiennent plus dès qu'il les a dites.]

POLONIUS.--Oui, mon seigneur, je l'ai jouée, et je passais pour bon acteur.

HAMLET.--Et qu'avez-vous joué?

POLONIUS.--J'ai joué Jules César. Je fus tué au Capitole, Brutus me tua.

HAMLET.--Il joua un rôle de brute, en tuant en pareil lieu un veau d'une si capitale importance.[17] Les comédiens sont-ils prêts?

[Note 17: Double jeu de mots entre _Brutus_ et _brute_, _Capitole_ et _capitale_.]

ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils n'attendent que votre permission.

LA REINE.--Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.

HAMLET.--Non, ma bonne mère, voici un aimant qui a plus de force d'attraction.

POLONIUS, _au roi_.--Oh! oh! remarquez-vous ceci?

HAMLET, _s'asseyant aux pieds d'Ophélia_.--Madame, me coucherai-je entre vos genoux?

OPHÉLIA.--Non, mon seigneur.

HAMLET.--Je veux dire la tête sur vos genoux.

OPHÉLIA.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Pensez-vous donc que j'aie eu dans l'esprit un propos de manant?

OPHÉLIA.--Je ne pense rien, mon seigneur.

HAMLET.--Ce n'est pas une vilaine pensée que celle de s'étendre parmi des jambes de jeunes filles.

OPHÉLIA.--Comment, mon seigneur?

HAMLET.--Rien.

OPHÉLIA.--Vous êtes gai, mon seigneur.

HAMLET.--Qui, moi?

OPHÉLIA.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Oh! je ne suis que votre bouffon. Qu'est-ce que l'homme peut faire de mieux que de s'égayer? car, voyez comme ma mère a l'air joyeux... et il n'y a pas deux heures que mon père est mort.

OPHÉLIA.--Mais non, mon seigneur, il y a deux mois.

HAMLET.--Si longtemps? eh bien, que le diable porte le noir! Pour moi, je veux avoir un assortiment de martre zibeline.[18] Oh, ciel! mort depuis deux mois et pas encore oublié? Alors il y a de l'espoir pour que la mémoire d'un grand homme survive à sa vie la moitié d'une année; mais, par Notre-Dame, il faut alors qu'il bâtisse des églises; autrement, il aura à souffrir du mal de non-souvenance, avec le pauvre dada de bois, dont l'épitaphe est connue:

«Car oh! car oh! le dada de bois, «Le dada de bois est oublié![19]»

(Les trompettes sonnent; suit une pantomime: un roi et une reine entrent d'un air fort amoureux. La reine l'embrasse, et il embrasse la reine, elle se met à genoux devant lui, et par gestes lui proteste de son amour. Il la relève, et penche la tête sur son épaule. Il se couche sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle se retire. Alors survient un autre personnage, qui lui enlève sa couronne, la baise, puis verse du poison dans l'oreille du roi, et s'en va. La reine revient, elle trouve le roi mort, et fait des gestes de désespoir. L'empoisonneur arrive avec deux ou trois acteurs muets, et semble se lamenter avec elle. On emporte le corps. L'empoisonneur offre à la reine des présents de mariage; elle paraît un moment les repousser et les refuser; mais à la fin, elle accepte le gage de son amour. Les comédiens sortent.)

[Note 18: Le texte dit: «_Let the devil wear black, for I'll have a suit of _«_sables_;» il y a là un de ces jeux de mots qu'il faut expliquer quand on ne peut les traduire. En anglais, _sable_ veut dire la fourrure de la martre zibeline, la plus luxueuse parure au temps de Shakspeare, et en même temps, dans la langue du blason, la couleur noire, comme on a pu deux fois déjà le remarquer dans cette pièce même, à propos de la barbe du roi mort (acte I, sc. II) et à propos de l'armure de Pyrrhus (acte II, sc. II). En employant ce mot, Shakspeare a voulu nous laisser hésiter entre les deux sens. En même temps que nous entendons Hamlet dire à Ophélia: «Au diable le deuil! à moi l'élégance!» nous l'entendons se dire à lui-même, par un subtil calembour, par une contradiction imprévue, par une restriction mentale aussi prompte que l'éclair: «Je parle de belles fourrures à Ophélia, mais c'est un vêtement noir que je veux toujours avoir, et je garde pieusement ce deuil que je semble rejeter et railler.» N'oublions pas que Hamlet vit double: il vit devant des gens qu'il veut sonder et tromper, ennemis ou amis; et il vit en lui-même, s'observant sans cesse, et comme en présence du spectre paternel auquel il veut donner satisfaction. De là, souvent des paroles doubles comme la vie de Hamlet, et adressées en un sens aux personnages réels du drame, en un autre sens à l'invisible témoin du drame intérieur qui se passe dans le coeur de Hamlet. Et nous, admis a suivre ces deux drames, confidents de son secret comme spectateurs de ses actions, tâchons de n'en rien perdre, exerçons-nous à l'écouter avec cette même présence d'esprit si subtile et si soudaine qui aiguise son langage, si nous voulons admirer assez l'art unique de Shakspeare dans la création de Hamlet, tant de suite à travers un tel labyrinthe, l'harmonie de tous ces contrastes, la profondeur de plus d'une puérilité.]

[Note 19: Parmi les jeux du mois de mai, populaires dans les villages d'Angleterre, il y avait un cheval de bois, _hobby-horse_, occasion de diverses farces et d'une danse qui avait reçu le même nom. Mais l'humeur puritaine ayant maudit et proscrit tous ces divertissements, une complainte fut faite sur le pauvre dada mis à mal, et Hamlet la rappelle, opposant l'oubli où était tombée cette innocente victime des sectaires, à l'éternelle mémoire que s'assurait un fondateur d'église, dont le nom avait place dans les prières publiques à la fête du patron.]

OPHÉLIA.--Que veut dire cela, mon seigneur?

HAMLET.--Ma foi! c'est l'embûche de la méchanceté; cela veut dire: crime.

OPHÉLIA.--Sans doute cette pantomime indique le sujet de la pièce.

(Le Prologue entre.)

HAMLET.--Nous allons le savoir de ce garçon-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret, ils nous diront tout.

OPHÉLIA.--Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime?