Hamlet

Chapter 5

Chapter 53,907 wordsPublic domain

ROSENCRANTZ.--Ma foi! il y a eu beaucoup à faire de part et d'autre, et la nation estime que ce n'est pas un péché de les exciter à la dispute. Il n'y a eu pendant un temps point d'argent à gagner avec une pièce, à moins que le poëte et le comédien n'en vinssent à se gourmer avec leurs rivaux en plein dialogue.

HAMLET.--Est-il possible?

GUILDENSTERN.--Oh! il y a eu déjà beaucoup d'effusion de cervelles.

HAMLET.--Sont-ce les enfants qui l'emportent?

ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils emportent tout, Hercule et son fardeau avec lui[6].

[Note 6: Tout ce passage n'est qu'un tissu d'allusions à l'histoire des divers théâtres qui s'étaient établis peu avant la représentation de _Hamlet_, et où les enfants de choeur de l'église de Saint-Paul et de la chapelle royale d'Élisabeth faisaient concurrence à la troupe de Shakspeare. Ce n'est pas seulement de leur concurrence que Shakspeare se plaint, mais aussi des abus et des désordres qui s'étaient introduits sur la scène avec les nouveaux acteurs. Les attaques personnelles y avaient pris toute licence. On voit dans l'_Apologie des acteurs_, par Heywood, publiée en 1612, «que l'État, la cour, la loi, la cité et leurs gouvernements» n'étaient aucunement épargnés et que certains auteurs «mettaient leurs amères invectives dans les bouches enfantines, comptant que la jeunesse des comédiens aurait le privilége de faire passer ces particularités violentes contre les humeurs diverses d'hommes privés et vivants, nobles ou autres.» Mais le succès fit bientôt scandale; une partie du public se dégoûta et s'éloigna; les représentations des enfants furent interdites de 1591 à 1600, et les autres troupes souffrirent tour à tour de la vogue et du décri de leurs jeunes rivaux, des règlements sévères auxquels ils donnèrent lieu et de leur retour sur la scène. Le théâtre de Shakspeare était le théâtre du Globe et avait pour enseigne Hercule portant le monde.]

HAMLET.--Ce n'est pas fort étrange, car mon oncle est roi de Danemark; et ceux qui, du vivant de mon père, lui auraient fait la moue, donnent maintenant vingt, quarante, cinquante, cent ducats par tête pour avoir son portrait en miniature. Par la sambleu! il y a là quelque chose qui est plus que naturel; si la philosophie pouvait le découvrir!

(On entend une fanfare de trompette derrière le théâtre.)

GUILDENSTERN.--Ce sont les comédiens.

HAMLET.--Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Vos mains. Approchez: la marque ordinaire d'un bon accueil, ce sont les compliments et les cérémonies; permettez que je vous traite de cette façon, de peur que mes manières, en recevant les comédiens, à qui je dois, je vous en préviens, montrer beaucoup d'égards, ne paraissent plus polies qu'envers vous. Vous êtes les bienvenus; mais cet oncle qui est mon père, et cette tante qui est ma mère, sont abusés.

GUILDENSTERN.--En quoi, mon cher seigneur?

HAMLET.--Je ne suis fou que lorsque le vent est nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, je distingue très bien un faucon d'un héron.

(Polonius entre.)

POLONIUS.--Grand bien vous fasse, messieurs.

HAMLET.--Écoutez, Guildenstern... et vous aussi... pour chaque oreille un auditeur... ce grand marmot que vous voyez là n'est pas encore hors du maillot.

ROSENCRANTZ.--Peut-être y est-il revenu, car on dit que le vieillard est une seconde fois enfant.

HAMLET.--Je vous fais ma prophétie qu'il vient pour me parler des comédiens; garde à vous!... Vous avez raison, monsieur; lundi matin, c'est bien cela, en vérité.

POLONIUS.--Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.

HAMLET.--«Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.» Du temps que Roscius était acteur à Rome...

POLONIUS.--Les acteurs sont ici, mon seigneur.

HAMLET.--Bah! bah!

POLONIUS.--Sur mon honneur.

HAMLET.--Alors arrive chaque acteur sur son âne...

POLONIUS.--Les meilleurs acteurs du monde, pour la tragédie, pour la comédie, le drame historique, la pastorale comique, l'histoire pastorale, la tragédie historique, la tragi-comédie, les pièces avec unité, ou les poëmes sans règles, Sénèque ne peut être trop lourd, ni Plaute trop léger pour eux; pour le genre régulier, comme pour le genre libre, ils n'ont pas leurs pareils.

HAMLET.--O Jephté, juge d'Israël!

Quel trésor tu avais!

POLONIUS.--Quel trésor avait-il, mon seigneur?

HAMLET.--Quel trésor!

Une fille très-belle, et rien de plus, Il l'aimait mieux que bien.

POLONIUS, _à part_.--Encore question de ma fille!

HAMLET.--Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté?

POLONIUS.--Si vous m'appelez Jephté, mon seigneur, j'ai une fille que j'aime mieux que bien.

HAMLET.--Non, cela ne fait pas suite.

POLONIUS.--Qu'est-ce donc qui fait suite, mon seigneur?

HAMLET.--Eh bien!

Comme par hasard, Dieu le sait!....

Et puis vous savez:

Il advint donc, Comme on pouvait le croire?

Le premier couplet de la pieuse complainte vous en apprendra plus long, car, regardez! voici venir mon interruption. (_Quatre ou cinq comédiens entrent_.) Vous êtes les bienvenus, mes maîtres, tous les bienvenus.--Je suis enchanté de te voir bien portant.--Bonjour, mes bons amis.--Oh! mon vieil ami, qu'est-ce donc? ta tête a pris de la frange depuis la dernière fois que je t'ai vu; viens-tu en Danemark pour me faire la barbe? Eh quoi! ma jeune dame et princesse, par Notre-Dame! Votre Seigneurie est plus près du ciel que la dernière fois où je vous vis, de toute la hauteur d'un socque à l'italienne! Dieu veuille que votre voix, comme une pièce d'or qui n'a plus cours, ne se soit pas fêlée au delà de l'anneau[7]! Mes maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Allons, sus tout de suite, sus, comme des fauconniers de France, et volons au premier gibier que nous voyons. Il nous faut une tirade à l'instant; donnez-nous un avant-goût de votre talent; allons, quelque tirade passionnée.

[Note 7: Cela s'adresse à un jeune acteur chargé des rôles de femmes. Hamlet, le voyant grandi, suppose que sa voix a mué ou va muer et le rendre impropre à ses anciens rôles. C'était la règle, en Angleterre, qu'une pièce d'or n'avait plus cours quand elle était entamée par quelque fêlure au delà du cercle dont l'effigie était entourée.]

LE PREMIER COMÉDIEN.--Quelle tirade, mon seigneur?

HAMLET.--Je t'ai entendu une fois dire une tirade, mais elle n'a jamais été jouée sur le théâtre, ou si elle l'a été, elle n'est pas allée au delà d'une fois; car la pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas à la multitude; c'était du caviar pour le plus grand nombre[8]; mais, à mon avis, et selon d'autres personnes dont les jugements en cette matière donnent le ton aux miens de bien plus haut, c'était une excellente pièce; des scènes bien filées, écrites avec autant de réserve que de finesse. Je me souviens que quelqu'un disait qu'il n'y avait point d'épices dans les vers pour donner à la pensée du montant, ni dans les phrases une pensée qui pût convaincre l'auteur d'affectation; il disait que c'était une oeuvre d'un goût estimable, aussi saine que douce, et bien plutôt belle que parée[9]. Il y avait surtout un morceau que j'aimais beaucoup; c'était le récit d'Enée à Didon, et surtout le passage où il parle du meurtre de Priam. Si cela vit encore en votre mémoire, commencez à ce vers,... voyons un peu, voyons:

Le hérissé Pyrrhus, pareil à la bête hyrcanienne....

[Note 8: Le caviar, connu depuis peu des Anglais au temps de Shakspeare, faisait les délices des gourmets raffinés, et Ben Jonson a souvent tourné en ridicule l'importance de ces friandises exotiques, anchois, macaroni, caviar, etc.]

[Note 9: Les commentateurs sont une race d'hommes à part et capables de tout; il faut être convaincu de cela par avance pour en croire ses yeux, quand on voit un des plus savants et plus fervents interprètes anglais de Shakspeare prétendre qu'il n'y a point d'ironie dans les remarques de Hamlet que nous venons de traduire, ni de parodie dans les tirades qui vont suivre. Autant dire que Molière était de l'avis de Philinte, et non de l'avis d'Alceste, à propos du sonnet d'Oronte. On verra plus loin (acte III, sc. II) ce que Shakspeare pensait des acteurs emphatiques. Ici nous avons son opinion sur les écrivains ampoulés et précieux. Que Shakspeare lui-même soit parfois tombé, en courant, dans quelques-uns des défauts qu'il raille ainsi, on doit l'avouer; mais on n'en doit pas conclure que, de sang-froid, et chez les autres, il ait admiré ces défauts systématiquement entassés et sans aucune beauté qui les compensât. Chacun des éloges mis ici dans la bouche de Hamlet est une contre-vérité sous la plume de Shakspeare. Hamlet annonce comme simples et mesurés les vers où Shakspeare a imité la violence et les faux ornements du style à la mode. A quel point l'intention est satirique et son imitation exacte, on en peut juger par ce fragment de la pièce qu'il a parodiée: _Didon, reine de Carthage_, tragédie de Christophe Marlowe et de Thomas Nash. Ænée raconte à Didon comment Pyrrhus, dans le palais royal de Troie, répondit aux larmes de Priam et d'Hécube: «N'étant pas du tout ému, souriant de leurs larmes, ce boucher, tandis que Priam tenait encore les mains levées, lui marcha sur la poitrine, et de son épée lui fit voler les mains.... Aussitôt la reine frénétique sauta aux yeux de Pyrrhus, et, se suspendant par les ongles à ses paupières, prolongea un peu la vie de son époux; mais à la fin les soldats la tirèrent par les talons et la balancèrent, haletante, dans le vide qui envoya un écho au roi blessé; alors celui-ci souleva du sol ses membres alités et aurait voulu se colleter avec le fils d'Achille, oubliant à la fois son manque de forces et son manque de mains. Pyrrhus le dédaigne; il balaye autour de lui, avec son épée, dont le choc a fait tomber le vieux roi, et depuis le nombril jusqu'à la gorge, d'un seul coup, il fend le vieux Priam. Au dernier soupir du mourant, la statue de Jupiter commença à baisser son front de marbre, comme en haine de Pyrrhus et de sa méchante action; mais lui, insensible, il prit le drapeau de son père, le plongea dans le sang froid et glacé du vieux roi, et courut eu triomphe vers les rues; il ne put passer à cause des hommes tués: alors, appuyé sur son épée, il se tint aussi immobile qu'une pierre, contemplant le feu dont brûlait la riche Ilion.» Mais, n'êtes-vous pas de l'avis de Didon qui s'écrie, dès que les mains de Priam sont coupées: «Oh! arrêtez.... Je n'en puis entendre davantage?»]

Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.

Le hérissé Pyrrhus, dont les armes de sable, noires comme son projet, ressemblaient à la nuit quand il était couché dans le sinistre cheval, porte maintenant ces redoutables et noires couleurs barbouillées d'un blason plus lugubre: de pied en cap, maintenant il est tout gueules, horriblement colorié du sang des pères, des mères, des filles, des fils, cuit et empâté par les rues brûlantes qui prêtent une tyrannique et damnée lueur au meurtre de leur seigneur et maître. Rôti dans son courroux et dans ces flammes, et ainsi bardé de caillots coagulés, avec des yeux semblables à des escarboucles, l'infernal Pyrrhus cherche le vieil ancêtre Priam....»

Continuez, à présent.

POLONIUS.--Devant Dieu! mon seigneur, bien déclamé, avec bon accent et bon discernement!

LE PREMIER COMÉDIEN.--Bientôt il le trouve lançant des coups trop courts aux Grecs; son antique épée, rebelle à son bras, demeure où elle tombe et désobéit au commandement. Inégal adversaire, Pyrrhus pousse à Priam; dans sa rage, il frappe à côté; mais rien qu'au sifflement et au vent de sa féroce épée, le père énervé tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on dirait ému par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses sommets enflammés, et, avec un hideux fracas, fait prisonnière l'oreille de Pyrrhus; car voici: son épée qui allait s'abattant sur la tête, blanche comme le lait, du respectable Priam, sembla adhérer à l'air et s'y fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en peinture, s'arrêta, et comme s'il eût été une personne neutre en présence de sa volonté et de ses intérêts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons souvent, à l'approche de quelque orage, un silence dans les cieux, les nuées arrêtées, les hardis aquilons sans parole, et, au-dessous, le globe aussi muet que la mort, et tout à coup l'effroyable tonnerre déchirant toute la contrée; ainsi, après cette pause de Pyrrhus, un réveil de vengeance le ramène à l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent sur l'armure de Mars, forgée pour être mise à l'épreuve de l'éternité, avec moins de remords que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam. Hors d'ici, hors d'ici, toi, prostituée, ô Fortune! Et vous tous, ô dieux! assemblés en synode général, ôtez-lui son pouvoir; brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue, et faites-en rouler le moyeu arrondi sur la pente des collines du ciel, aussi bas que chez les démons!

POLONIUS.--Ce discours est trop long.

HAMLET.--Il ira chez le barbier en même temps que votre barbe. Je t'en prie, continue; il lui faut quelque gigue ou quelque conte de mauvais lieu; sans cela il s'endort; continue. Passons à Hécube.

LE PREMIER COMÉDIEN.--Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine encapuchonnée...

HAMLET.--La reine encapuchonnée!

POLONIUS.--Est-ce bien? Oui, «reine encapuchonnée» est bien.

LE PREMIER COMÉDIEN.--...courir, pieds nus, çà et là, et, du flux aveugle de ses yeux, menacer les flammes--ayant un chiffon sur sa tête où naguère se tenait le diadème--et en manière de robe, autour de ses reins décharnés et tout fourbus par trop d'enfantements, une courtepointe ramassée dans l'alarme de la peur,--celui qui eût vu cela aurait, avec une langue infusée de venin, prononcé contre l'empire de la fortune le grief de haute trahison. Mais si les dieux eux-mêmes l'avaient vue alors, quand elle vit Pyrrhus se faire un jeu malicieux de réduire en hachis, à coups d'épée, le corps de son mari, le soudain éclat de clameurs qu'elle fit (à moins que les choses mortelles ne les émeuvent pas du tout) aurait pu traire les yeux brûlants du ciel et toute la passion qui est dans les dieux.

POLONIUS.--Regardez s'il n'a pas changé de couleur; il a les larmes aux yeux. Je t'en prie, restons-en là.

HAMLET.--C'est bon! je te ferai bientôt déclamer le reste. Mon bon seigneur, voulez-vous veiller à ce que les comédiens soient bien pourvus? Vous entendez, il faut en user bien avec eux, car ils sont l'essence et la chronique abrégée des temps. Il vaudrait mieux pour vous avoir une méchante épitaphe après votre mort, que d'être maltraité par eux durant votre vie.

POLONIUS.--Mon seigneur, je les traiterai selon leur mérite.

HAMLET.--Eh! l'homme! beaucoup mieux, par la tête-bleu! Traitez-moi chaque homme selon son mérite, et qui donc, en ce cas, échappera aux étrivières? Traitez-les selon votre propre rang et votre dignité; moindres seront leurs droits, plus méritoire sera votre bonté. Emmenez-les.

POLONIUS.--Venez, messieurs.

HAMLET.--Suivez-le, mes amis; nous verrons une pièce demain. Écoute, mon vieil ami: pouvez-vous jouer le _Meurtre de Gonzague_?

LE PREMIER COMÉDIEN.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Eh bien! nous donnerons cela demain au soir. Vous pourriez, au besoin, étudier un discours de quelques douze ou seize vers que je voudrais mettre par écrit et y insérer? ne pourriez-vous pas?

LE PREMIER COMÉDIEN.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Très-bien. Suivez ce seigneur, et faites attention à ne pas vous moquer de lui. (_Polonius et les comédiens sortent_.)--(_A Rosencrantz et à Guildenstern_.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu'à ce soir; vous êtes les bienvenus à Elseneur.

ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur!

(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)

HAMLET.--Or çà, Dieu soit avec vous!--Maintenant je suis seul. Oh! quel drôle et quel rustre inerte je suis! N'est-ce pas chose monstrueuse que ce comédien que voici, dans une pure fiction, dans une passion rêvée, puisse, selon sa propre idée, contraindre son âme à ce point que, par le travail de son âme, son visage entier blêmisse. Et des pleurs dans ses yeux! l'égarement dans sa physionomie! une voix brisée! et toute son action appropriant les formes à l'idée! Et tout cela pour rien! pour Hécube! Qu'est-ce que lui est Hécube, ou qu'est-ce qu'il est à Hécube, lui, pour qu'il pleure pour elle? Que ferait-il donc s'il avait, pour se passionner, le motif et le mot d'ordre que j'ai? Il inonderait de larmes le théâtre, il déchirerait l'oreille de la multitude par de formidables paroles, il rendrait fou le coupable et épouvanterait l'innocent; il confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur, sur ma parole! les facultés mêmes d'entendre et de voir. Et moi! moi, cependant, plat coquin, courage de boue, je suis là à parler comme un Jeannot rêveur[10], mal imprégné de la fécondité de ma cause, et je ne puis rien dire, non, rien pour un roi dont le domaine et la très-chère vie ont subi un infernal échec. Suis-je un lâche? Qui vient m'appeler drôle? se jeter au travers de mon chemin[11]? m'arracher la barbe et me la souffler à la face? me tirer par le nez? me donner des démentis par la gorge, jusqu'à me les enfoncer dans les poumons? Qui me fait cela? ah! qu'est-ce donc? Je prendrais bien la chose, car il faut assurément que j'aie un foie de pigeonneau, et que je manque du fiel qui doit rendre amère l'oppression; autrement, avant cette heure, j'aurais engraissé déjà tous les vautours de la contrée avec les entrailles de ce laquais! O sanglant, sensuel coquin! Traître sans remords, sans pudeur, dénaturé coquin! Eh bien! quoi? Quel âne suis-je donc? Ceci est très-brave que, moi, fils d'un bien-aimé père assassiné, moi, excité à ma vengeance par le ciel et l'enfer, j'aie besoin comme une catin de décharger mon coeur en paroles et que je tombe dans les malédictions comme une vraie coureuse de rues, comme une fille de cuisine! Fi donc! fi! En avant, mon cerveau! Un instant: j'ai entendu dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, avaient, par l'artifice même de la scène, été frappées à l'âme de telle sorte que, sur l'heure, elles avaient déclaré leurs forfaits[12]. Car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas de langue, saura parler par quelque organe miraculeux. Je ferai jouer, par ces comédiens, quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père, devant mon oncle, et j'observerai son apparence, je le sonderai jusqu'au vif; s'il se trouble, je sais mon chemin. L'esprit que j'ai vu pourrait bien être un démon; le démon a le pouvoir de prendre une forme qui plaît; oui, et peut-être, grâce à ma faiblesse et à ma mélancolie (car il est très-puissant sur les tempéraments ainsi faits), m'abuse-t-il pour me damner. Je veux me fonder sur des preuves plus directes que cela. Oui, cette pièce est le piège où je surprendrai la conscience du roi.

(Il sort.)

[Note 10: _John-a-dreams_, par allusion à quelque personnage d'une histoire populaire. De même en France, on donnait autrefois, et Brantôme donnait encore le surnom de Guillot le Songeur à ceux qui perdaient leur temps et leurs escrimes à excogiter divers moyens d'agir--en souvenir du chevalier Guillan le Pensif, l'un des personnages de l'_Amadis_.]

[Note 11: Le texte porte:

_Who calls me villain? breaks my pate across?_

Mais il me semble évident qu'il faut lire: _my pace_ où _my path_. L'extrême négligence avec laquelle ont été imprimées les premières éditions de Shakspeare excuse, et au delà, cette petite correction. Tel quel, le texte voudrait dire: «Qui vient me fendre d'outre en outre la caboche?» Après cela, le nez tiré et les plus profonds démentis seraient peu de chose, et Hamlet ne serait pas très-lâche de prendre bien un traitement qui le mettrait hors d'état de prendre mal quoi que ce fût. Sa folie, si folie il y a, n'est pas si sotte; elle a de la méthode, comme nous l'a dit Polonius. A chaque pensée qu'il conçoit, à chaque fait qu'il imagine, on le voit rapidement aller et rouler de conséquence en conséquence, raisonneur passionné qui s'enivre de ses remarques, de ses calculs, de ses soupçons, du jeu qu'il joue devant les autres, de sa sévérité envers lui-même. Ce cours précipitamment régulier, ces bonds suivis par lesquels avance l'impétueuse logique des pensées et des paroles de Hamlet étaient trop selon le génie de Shakspeare pour n'être pas partout dans le caractère de son héros. Hamlet, dans le passage qui nous occupe ici, se représente une série graduée d'injures dont il se trouve digne; il y pense, il la voit, il y est; son adversaire s'emporte à plus d'insolence à mesure que lui-même il s'abaisse à plus de patience; c'est ainsi que tout se passe dans son esprit. C'est ainsi que, peu de lignes plus haut, quand il suppose un comédien poussé par les motifs qui laissent Hamlet immobile, quand il se représente en même temps l'acteur et les spectateurs sous le coup d'une réalité si poignante, il arrive enfin à «frapper de stupeur les facultés même d'entendre et de voir.» Notez cette abstraction. L'oreille était déjà déchirée, l'oeil déjà épouvanté; mais plus loin encore, tout au fond de la cervelle et de l'âme, Hamlet va chercher la faculté même d'entendre et de voir; c'est la dernière hyperbole d'un analyste furieux. On est trop heureux quand il n'a qu'à traduire avec une véritable exactitude pour reproduire ces nuances admirablement raisonnables de Shakspeare. Quand il n'y a qu'une lettre à changer pour les lui rendre, faut-il respecter jusqu'à la superstition un vieux texte, condamné en cent autres endroits?]

[Note 12: Il est probable que Shakspeare avait en vue une aventure de son temps. La vieille histoire du frère François était jouée par les comédiens du comte de Sussex, à Lynn, dans la province de Norfolk; une femme y était représentée éprise d'un jeune gentilhomme; et, pour mieux s'assurer la possession de son amant, elle avait secrètement assassiné son mari, dont l'ombre la poursuivait et se présentait différentes fois devant elle dans les lieux les plus retirés où elle s'enfermait. Il y avait au spectacle une femme de la ville qui jusqu'alors avait joui d'une bonne réputation, et qui sentit en ce moment sa conscience extrêmement troublée et poussa ce cri soudain: «O _mon_ mari! _mon_ mari!» «Je vois l'ombre de mon mari qui me poursuit et me menace..» A ces cris aigus et inattendus, le peuple qui l'environnait fut étonné, et lui en demanda la raison. Aussitôt, sans autres instances, elle répondit qu'il y avait sept ans que pour jouir d'un jeune amant qu'elle nomma, elle avait empoisonné son mari, dont l'image terrible s'était représentée à elle sous la forme de ce spectre; elle avoua tout devant les juges, et fut condamnée. Les acteurs et plusieurs habitants de la ville furent témoins de ce fait.]

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

(Un appartement dans le château.)

LE ROI, LA REINE, POLONIUS, OPHÉLIA, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN _entrent_.

LE ROI.--Et vous ne pouvez pas, en faisant dériver la conversation, savoir de lui pourquoi il montre ce désordre, déchirant si cruellement tous ses jours de repos par une turbulente et dangereuse démence?

ROSENCRANTZ.--Il avoue bien qu'il se sent lui-même dérouté; mais pour quel motif, il ne veut en aucune façon le dire.

GUILDENSTERN.--Et nous ne le trouvons pas disposé à se laisser sonder; mais avec une folie rusée, il nous échappe, quand nous voudrions l'amener à quelque aveu sur son véritable état.

LA REINE.--Vous a-t-il bien reçus?

ROSENCRANTZ.--Tout à fait en galant homme.

GUILDENSTERN.--Mais avec beaucoup d'effort dans sa manière.

ROSENCRANTZ.--Avare de paroles, mais quant à nos questions seulement; très-libre dans ses répliques.

LA REINE.--L'avez-vous provoqué à quelque passe-temps?

ROSENCRANTZ.--Madame, il s'est justement trouvé que nous avons rencontré sur notre chemin certains comédiens; nous lui avons parlé d'eux, et nous avons cru voir en lui une espèce de joie d'entendre cette nouvelle. Ils sont quelque part dans le palais; et, à ce que je crois, ils ont déjà l'ordre de jouer ce soir devant lui.