Chapter 3
POLONIUS.--Certes, c'est fort à propos. On m'a dit que depuis peu il vous avait très-souvent consacré ses moments de loisir intime, et que vous-même aviez été très-libérale et prodigue de vos audiences; s'il en est ainsi (comme on me l'a raconté, par voie de précaution), je dois vous dire que vous ne comprenez pas assez clairement par vous-même ce qui convient à ma fille et à votre honneur. Qu'y a-t-il entre vous? confiez-moi la vérité.
OPHÉLIA.--Il m'a dernièrement, mon seigneur, fait beaucoup d'offres de son affection.
POLONIUS.--Son affection? Bah! vous parlez comme une fillette encore toute verdelette qui n'a pas été passée au crible dans des circonstances de ce péril; croyez-vous à ses offres, comme vous les appelez?
OPHÉLIA.--Je ne sais pas, mon seigneur, ce que je dois penser.
POLONIUS.--Eh bien! je vais vous l'apprendre. Pensez que vous n'êtes qu'un petit enfant, et que vous avez pris pour argent comptant des offres qui ne sont que fausse monnaie. Offrez-vous à vous-même un tarif plus cher de votre valeur, ou (pour ne pas essouffler plus longtemps ce pauvre mot, dont j'abuse ainsi), vous n'aurez plus qu'à m'offrir le titre de sot.
OPHÉLIA.--Mon seigneur, il m'a importunée de son amour, mais d'une manière honorable.
POLONIUS.--Ah! oui. Vous pouvez appeler cela de belles manières!... Allez, allez!
OPHÉLIA.--Et il donnait autorité à ses discours, mon seigneur, par presque tous les plus saints serments du ciel.
POLONIUS.--Ah! oui, pièges à attraper des bécasses! Je sais, quand le sang brûle, combien l'âme est prodigue à prêter à la langue des serments. Ce sont des éclairs, ma fille, donnant plus de lumière que de chaleur, qui perdent aussitôt chaleur et lumière, et dont les promesses mêmes s'éteignent aussitôt faites. Vous ne devez pas les prendre pour du feu. A partir de cette heure, soyez un peu plus avare de votre virginale présence; mettez vos entretiens à plus haut prix, et que votre conversation ne soit pas à commandement. Quant au seigneur Hamlet, ce que vous en devez croire, c'est qu'il est jeune et qu'il lui est permis d'aller au bout d'une longe plus longue que ne saurait être la vôtre. Bref, Ophélia, ne croyez pas à ses serments; ce sont des enjôleurs, ils n'ont pas la couleur dont ils sont revêtus en dehors; ce ne sont rien qu'entremetteurs de projets fort profanes, qui ne semblent respirer que saintes et dévotes instances, afin de mieux tromper. Une fois pour toutes, et pour parler clairement, je ne veux pas que désormais vous fassiez mauvais usage de votre loisir en parlant au seigneur Hamlet, ou en l'écoutant; prenez-y garde, entendez-vous, et passez votre chemin.
OPHÉLIA.--J'obéirai, mon seigneur.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
La plate-forme.
HAMLET, HORATIO ET MARCELLUS _entrent_.
HAMLET.--L'air est subtil et mordant; il fait très-froid.
HORATIO.--Oui, c'est un air aigre et qui pique.
HAMLET.--Quelle heure est-il à présent?
HORATIO.--Peu s'en faut, je crois, qu'il ne soit minuit.
MARCELLUS.--Non, il est sonné.
HORATIO.--Vraiment? je ne l'ai pas entendu. Alors, le moment approche, où l'esprit a l'habitude de se promener. (_On entend dans le palais une fanfare de trompettes et des décharges d'artillerie_.) Qu'est-ce que cela signifie, mon seigneur?
HAMLET.--Le roi passe la nuit et boit à toute sa soif; il tient séance d'orgie et danse en chancelant la gigue impudente, et à chaque fois qu'il avale ses rasades de vin du Rhin, la timbale et la trompette se mettent à braire ainsi pour le triomphe des santés qu'il porte.
HORATIO.--Est-ce la coutume?
HAMLET.--Oui, ma foi! c'est la coutume. Mais selon mon sentiment, encore que je sois enfant de ce pays et né pour en prendre les manières, c'est une coutume qu'il est plus honorable d'enfreindre que d'observer. Ces divertissements qui appesantissent les têtes nous font, de l'orient à l'occident, citer et condamner par les autres nations; elles nous appellent ivrognes, et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux. Et en vérité, quels que soient nos exploits et malgré la hauteur où ils atteignent, cela leur retire la sève même et la moelle de la gloire qu'ils nous mériteraient. De même, il arrive fréquemment aux individus que, s'ils ont en eux quelque tache d'un vice naturel; si, par exemple, ils sont, de naissance (et par conséquent sans en être coupables, puisque la créature n'a pas le choix de son origine), dominés par l'excès de telle ou telle humeur du tempérament qui renverse souvent les remparts et les forteresses de la raison, ou si quelque habitude met en eux un levain qui les fasse trop sortir du moule des manières approuvées; parce que ces hommes, dis-je, portent la marque d'un seul défaut, soit que ce défaut soit une livrée dont la nature les a revêtus, ou une cicatrice que leur a faite le hasard, leurs autres vertus (fussent-elles aussi pures que la grâce céleste et aussi infinies que l'homme les peut posséder) seront, dans l'opinion générale, gâtées par ce tort unique, et la goutte d'alliage impur abaisse souvent au taux de son propre mépris toute la noble substance où elle est mêlée.
(Le fantôme entre.)
HORATIO.--Regardez, mon seigneur, il vient.
HAMLET.--Anges et ministres de grâce, défendez-nous! Que tu sois un esprit de bénédiction ou un lutin damné, que tu apportes avec toi le souffle du ciel ou la vapeur de l'enfer, que tes intentions soient perverses ou charitables, tu te présentes sous une forme si provoquante, que je dois te parler. Je t'appelle, Hamlet, roi, père, souverain du Danemark! Oh! réponds-moi: ne me laisse pas éclater d'angoisse sans rien savoir. Pourquoi tes ossements sanctifiés, et ensevelis dans la mort, ont-ils rompu leur linceul? Pourquoi le sépulcre, où nous t'avons vu tranquillement enclos, a-t-il ouvert ses pesantes mâchoires de marbre pour te rejeter ici? Que signifie ceci? Pour que toi, corps mort, de nouveau couvert de tout ton acier, tu reviennes ainsi revoir les lueurs de la lune, et rendre la nuit hideuse, et pour que nous, pauvres plastrons de la nature, nous soyons si horriblement ébranlés jusqu'au fond de notre être par des pensées qui excèdent la portée de nos âmes,--dis, qu'y a-t-il? pourquoi cela? que devons-nous faire?
HORATIO.--Il vous fait signe d'aller vers lui, comme s'il avait quelque communication à vous faire, à vous seul.
MARCELLUS.--Voyez avec quel geste courtois il vous invite à le suivre dans un endroit plus écarté. Mais n'allez pas avec lui.
HORATIO.--Non, certes, en aucune façon.
HAMLET.--Il ne veut point parler ici; je veux le suivre.
HORATIO.--N'en faites rien, mon seigneur.
HAMLET.--Pourquoi? qu'ai-je à craindre? je donnerais ma vie pour une épingle; et quant à mon âme, que pourrait-il lui faire, étant immortelle comme lui? Il me fait signe de nouveau; je vais le suivre.
HORATIO.--Eh quoi! s'il vous attire vers les flots, mon seigneur, ou sur la terrible cime de ce rocher qui, surplombant sa base, s'avance au-dessus de la mer; s'il prend là quelque autre forme horrible qui vous prive de l'empire de la raison et vous entraîne dans la démence? Pensez-y, le lieu même pourrait, sans nulle autre cause, jeter des boutades de désespoir dans le cerveau de tout homme qui voit une hauteur de tant de brasses entre la mer et lui, et qui l'entend rugir au-dessous.
HAMLET.--Il me fait signe encore.--Marche, je te suivrai.
MARCELLUS.--Vous n'irez point, mon seigneur.
HAMLET.--Lâchez-moi donc.
HORATIO.--Soyez raisonnable, n'y allez pas.
HAMLET.--Mon destin me hèle, et rend la plus petite artère du corps que voici aussi roide que les nerfs du lion de Némée. (_Le fantôme fait un signe_.) Il m'appelle encore; lâchez-moi, messieurs. (_Il se dégage_.) Par le ciel! je ferai un fantôme du premier qui m'arrêtera... Je l'ai dit...--Allons... marche... je te suivrai.
(Le fantôme et Hamlet sortent.)
HORATIO.--Il est mis tout hors de lui par son imagination.
MARCELLUS.--Suivons-le; il ne convient pas que nous lui obéissions ainsi.
HORATIO.--Oui, marchons. Quelle issue aura tout ceci?
MARCELLUS.--Il y a quelque chose de vermoulu dans l'état du Danemark.
HORATIO.--Le ciel en décidera.
MARCELLUS.--Eh bien! suivons-le.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Un endroit plus écarté de la plate-forme.
LE FANTOME ET HAMLET _entrent_.
HAMLET.--Où veux-tu me conduire? Parle, je n'irai pas plus loin.
LE FANTOME.--Écoute-moi.
HAMLET.--Je le veux.
LE FANTOME.--L'heure est presque arrivée où je dois retourner dans les flammes sulfureuses et torturantes.
HAMLET.--Hélas! pauvre âme!
LE FANTOME.--Ne me plains pas; mais prête une attention sérieuse à ce que je vais te révéler.
HAMLET.--Parle, je suis tenu d'écouter.
LE FANTOME.--Et de venger aussi, quand tu auras entendu.
HAMLET.--Quoi donc?
LE FANTOME.--Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un certain temps à errer durant la nuit, et, durant le jour, à jeûner, confiné dans les flammes, jusqu'à ce que la souillure des crimes commis pendant les jours de ma vie soit consumée et purifiée. S'il ne m'était pas défendu de dire les secrets de ma prison, je pourrais dérouler un récit dont la plus légère parole bouleverserait ton âme, glacerait ton jeune sang, pousserait hors de leurs orbites tes deux yeux comme des étoiles, disperserait les boucles noires et agencées de ta tête, et ferait que chacun de tes cheveux se dresserait à part sur sa racine, comme les piquants sur le porc-épic craintif. Mais ces révélations de l'éternité ne sont pas faites pour des oreilles de chair et de sang. Écoute,... écoute,... oh! écoute!... si tu as jamais aimé ton tendre père...
HAMLET.--O ciel!
LE FANTOME.--Venge-le d'un meurtre affreux et dénaturé.
HAMLET.--D'un meurtre?
LE FANTOME.--D'un meurtre affreux; et dans le meilleur cas tel est un meurtre; mais celui-ci fut le plus affreux, le plus inouï, le plus dénaturé.
HAMLET.--Hâte-toi de m'instruire, afin que moi, sur des ailes aussi rapides que la réflexion ou que les pensées de l'amour, je puisse voler à ma vengeance.
LE FANTOME.--Je te trouve prêt; et quand tu serais plus inerte que l'herbe grasse qui pourrit à loisir sur les bords du Léthé, ne serais-tu pas excité par ceci? Maintenant, Hamlet, écoute: on a donné à entendre qu'un serpent m'avait piqué pendant que je dormais dans mon verger; c'est ainsi que la publique oreille du Danemark a été grossièrement abusée par un rapport forgé sur ma mort. Mais sache, toi, noble jeune homme, que le serpent dont la piqûre frappa la vie de ton père porte maintenant sa couronne.
HAMLET.--O mon âme prophétique! Mon oncle!
LE FANTOME.--Oui, cette brute incestueuse, adultère, par la magie de son esprit, par des dons perfides (ô damnable esprit, damnables dons, qui ont le pouvoir de séduire ainsi!) gagna à sa honteuse convoitise la volonté de ma reine, si vertueuse en apparence. O Hamlet! quelle décadence il y eut là! De moi, de qui l'amour était d'une dignité telle qu'il marchait toujours, mains jointes, avec le serment que je lui avais fait au mariage, descendre jusqu'à un misérable dont les dons naturels étaient si pauvres auprès des miens! Mais, ainsi que la vertu ne sera jamais ébranlée, quand même la luxure la courtiserait sous une forme divine; ainsi l'impureté, quoique unie à un ange rayonnant, se rassasiera vite en un lit céleste, et se ruera aussitôt sur l'immonde curée. Mais doucement! Je crois sentir l'air du matin! abrégeons. Comme je dormais dans mon verger, ainsi que c'était toujours mon usage après midi, ton oncle envahit furtivement l'heure de ma sécurité, avec une note du suc maudit de la jusquiame, et il répandit dans les porches de mes oreilles cette essence qui distille la lèpre, et dont l'action est en telle hostilité avec le sang de l'homme que, prompte comme le vif-argent, elle court à travers toutes les barrières naturelles et toutes les allées du corps, et que, par une force subite, comme une goutte acide dans le lait, elle fait figer et cailler le sang le plus coulant et le plus sain. Ainsi du mien; et une dartre toute soudaine enveloppa comme d'une écorce qui me fit ressembler à Lazare, d'une croûte honteuse et dégoûtante, la surface lisse de tout mon corps. Voilà comme, en dormant, par la main d'un frère, je fus d'un seul coup frustré de ma vie, de ma couronne, de ma reine, fauché en pleine floraison de mes péchés, sans sacrements, sans préparation, sans les saintes huiles, sans avoir fait mon examen, et envoyé là où il faut rendre compte, avec toutes mes fautes pesant sur ma tête. O horrible! ô horrible! très-horrible! Si la nature vit encore en toi, ne supporte pas cela! Ne laisse pas le lit royal du Danemark servir de couche à la luxure et à l'inceste damné. Mais quelle que soit la voie par où tu poursuivras cette action, ne souille pas ta pensée, et ne laisse point ton âme projeter la moindre chose contre ta mère; abandonne-la au ciel et à ces épines qui habitent dans son sein pour la piquer et la percer. Adieu une fois pour toutes! Le ver luisant montre que le matin approche; sa flamme inefficace commence à pâlir. Adieu, adieu, adieu, souviens-toi de moi.
(Il sort.)
HAMLET.--O vous toutes, armées du ciel! ô terre! quoi de plus? dois-je vous associer aussi l'enfer? Arrête, arrête, mon coeur; et vous, mes nerfs, ne vieillissez pas tout à coup, mais soutenez-moi de toute votre roideur. Me souvenir de toi? Oui, pauvre âme, tant que la memoire conservera un siège dans ce crâne bouleversé. Me souvenir de toi? Oui, j'effacerai du registre de ma mémoire tous les vulgaires souvenirs qui m'étaient chers, toutes les sentences des livres, toutes les formes, toutes les impressions du passé que la jeunesse et l'observation y ont inscrites; sur les pages et dans tout le volume de mon cerveau, ton commandement seul vivra, dégagé de tout sujet moins noble... Oui, par le ciel!--O femme perverse entre toutes! O scélérat! scélérat! souriant et damné scélérat! Ici, mes tablettes! car il importe d'y noter qu'un homme peut sourire, et sourire, et être un scélérat. Je suis sûr, du moins, que cela peut être ainsi en Danemark (_il écrit_); vous y êtes, mon oncle. Et maintenant, à mon mot d'ordre! C'est: «Adieu, adieu, souviens-toi de moi.» Je l'ai juré.
HORATIO, _derrière la scène_.--Mon seigneur, mon seigneur!
MARCELLUS, _derrière la scène_.--Seigneur Hamlet!
HORATIO, _derrière la scène_.--Dieu le garde!
HAMLET.--Ainsi soit-il!
MARCELLUS, _derrière la scène_.--Holà! ho! ho! mon seigneur!
HAMLET.--Holà! oh, oh, petit! Viens, l'oiseau, viens!
(Horatio et Marcellus entrent.)
MARCELLUS.-Où en êtes-vous, mon noble seigneur?
HORATIO.--Quelles nouvelles, mon seigneur?
HAMLET.--Oh! prodigieuses!
HORATIO.--Mon bon seigneur! dites-les.
HAMLET.--Non; vous les révélerez.
HORATIO.--Pas moi, mon seigneur; par le ciel!
MARCELLUS.--Ni moi, mon seigneur.
HAMLET.--Qu'en dites-vous donc? Un coeur d'homme eût-il pu le croire?... Mais vous serez secrets?
HORATIO et MARCELLUS.--Oui, par le ciel, mon seigneur!
HAMLET.--Il n'y a nulle part, dans tout le Danemark, un scélérat... qui ne soit un fieffé coquin.
HORATIO.--Il n'est pas besoin, mon seigneur, d'un fantôme qui sorte du tombeau pour nous dire cela.
HAMLET.--Oui, vraiment, vous dites vrai, et par conséquent, sans aucun détail de plus, je tiens pour convenable que nous nous serrions la main et que nous nous séparions, vous, pour aller où vous conduiront vos affaires et vos penchants, car chaque homme a ses affaires et ses penchants, quels qu'ils soient; et moi, pour mon propre et pauvre compte, voyez-vous, j'irai prier.
HORATIO.--Ce ne sont que paroles d'égarement et de vertige, mon seigneur.
HAMLET.--Je suis fâché qu'elles vous offensent; sincèrement; oui, ma foi, sincèrement.
HORATIO.--Il n'y a point là d'offense, mon seigneur.
HAMLET.--Si fait, par saint Patrice! il y en a une, Horatio, et même une grande offense. Quant à cette vision, c'est un honnête fantôme, permettez-moi de vous dire cela; et pour ce qui est de votre désir de connaître ce qu'il y a entre nous, réprimez-le comme vous pourrez. Et maintenant, mes bons amis, comme camarades, compagnons d'armes et amis, accordez-moi une pauvre faveur.
HORATIO.--Qu'est-ce, mon seigneur? Nous le ferons.
HAMLET.--Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.
HORATIO et MARCELLUS.--Mon seigneur, nous n'en dirons rien.
HAMLET.--Bien, mais jurez-le.
HORATIO.--Sur ma foi, monseigneur, ce ne sera pas moi.
MARCELLUS.--Ni moi, mon seigneur, sur ma foi.
HAMLET.--Sur mon épée.
MARCELLUS.--Nous avons déjà juré, mon seigneur.
HAMLET,--N'importe, sur mon épée; n'importe.
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!
HAMLET.--Ah! ah! mon garçon, c'est ton avis? Es-tu là, bonne pièce? Allons, vous entendez le camarade, là-bas, à la cave; consentez à jurer.
HORATIO.--Dites la formule du serment, mon seigneur.
HAMLET.--Ne parlez jamais de ce que vous avez vu ici. Jurez par mon épée.
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!
HAMLET.--_Hic et ubique_? Changeons donc de place. Venez ici, messieurs, et replacez vos mains sur mon épée. Jurez par mon épée de ne jamais parler de ce que vous avez entendu!
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez par son épée!
HAMLET.--Bien dit, vieille taupe. Peux-tu travailler si vite sous terre? Un précieux mineur!... Allons encore plus loin, mes bons amis.
HORATIO.--Oh! par le jour et la nuit, voilà un prodige étrange!
HAMLET.--Faites-lui donc l'accueil qu'on fait à un étranger. Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. Mais allons: ici comme auparavant, jurez que jamais (et en aide vous soit la miséricorde de Dieu!) si étrange et si bizarre que je puisse me montrer, comme je trouverai peut-être à propos par la suite de m'habiller d'un caractère fantasque, jamais, me voyant en de tels moments, vous ne croiserez les bras de la sorte, ni ne secouerez ainsi la tête, ni ne prononcerez quelqu'une de ces phrases équivoques, comme: «Bien, bien, nous savons;» ou: «Nous pourrions, si nous voulions...» ou: «Si nous avions envie de parler...» ou: «Si l'on pouvait, il y aurait...» ou telle autre parole ambiguë donnant à entendre que vous savez quelque chose de moi... Jurez vous cela?... Que la grâce et la miséricorde vous soient donc en aide au besoin!
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!
HAMLET.--Calme-toi, calme-toi, âme en peine!... Ainsi, messieurs, je me recommande à vous de toute mon affection, et tout ce qu'un aussi pauvre homme que Hamlet pourra faire pour vous exprimer son attachement et son amitié, Dieu aidant, ne vous manquera pas. Allons-nous en ensemble; et toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie. Notre siècle est en désarroi. O fatalité maudite, que je sois jamais né pour le remettre en ordre! Allons, venez, partons ensemble.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Une chambre dans la maison de Polonius.
POLONIUS ET REYNALDO _entrent_.
POLONIUS.--Donnez-lui cet argent et ces lettres, Reynaldo.
REYNALDO.--Ainsi ferai-je, mon seigneur.
POLONIUS.--Vous serez sage à miracle, bon Reynaldo, si vous voulez bien, avant de lui faire visite, vous enquérir de sa conduite.
REYNALDO.--Mon seigneur, j'étais dans cette intention.
POLONIUS.--Bien dit, ma foi, très-bien dit. Suivez ceci, monsieur. Commencez-moi par demander quels Danois se trouvent à Paris, comment ils y sont, qui ils sont, leurs ressources, leur demeure, leurs compagnies, leurs dépenses; et quand, par cette enceinte continue de questions, en allant à la dérive, vous trouverez qu'on connaît mon fils, côtoyez de plus près, plutôt que d'aborder tout de suite par des questions particulières. Présentez-vous, par exemple, comme ayant de lui quelque lointaine connaissance. Ainsi, dites: «Je connais «son père et ses amis, et même lui un peu.» Vous comprenez cela, Reynaldo?
REYNALDO.--Oui, très-bien, mon seigneur.
POLONIUS.--«Et lui, un peu... mais,» pourrez-vous ajouter, «pas très-bien. Au reste, si c'est celui que je veux dire, il est fort dérangé, adonné à ceci, à cela.» Et alors mettez à sa charge tel conte bleu qu'il vous plaira. Ah ça! pourtant, rien d'assez bas pour le déshonorer. Prenez garde à cela, monsieur. Mais seulement cette légèreté, ce désordre, ces écarts ordinaires qui sont les compagnons notoires et bien connus de la jeunesse et de la liberté.
REYNALDO.--Comme de jouer, mon seigneur.
POLONIUS.--Oui; ou de boire, de bretailler, de jurer, de quereller, de courir les filles;... vous pouvez aller jusque-là.
REYNALDO.--Mon seigneur, cela le déshonorerait.
POLONIUS.--Ma foi, non, si vous savez, tout en l'accusant, tempérer la chose. Il ne faudra pas mettre à sa charge un surcroît de scandale, comme de le donner pour livré à la débauche-Ce n'est pas là ce que je veux dire. Mais murmurez si délicatement ses fautes qu'elles puissent passer pour les torts de la liberté, pour les éclairs et les éclats d'une âme en feu, pour une fougue naturelle au sang indompté dont tous, à cet âge, sentent les assauts.
REYNALDO.--Mais, mon bon seigneur...
POLONIUS.--Pourquoi je vous charge de faire cela?
REYNALDO.--Oui, mon seigneur, je voudrais le savoir.
POLONIUS.--Eh bien! monsieur, voici mon but; et ce stratagème, je crois, est d'un succès garanti. Quand vous aurez attribué à mon fils ces légers défauts, comme s'il s'agissait d'un objet qui, à Fuser, se serait un peu taché,--suivez-moi bien,--si le partenaire de votre entretien, celui que vous voudriez sonder, a jamais vu le jeune homme sur qui portent vos murmures coupable de quelqu'un des forfaits susdits, soyez assuré qu'il finira par vous dire en conclusion: «Mon bon monsieur,» ou «mon ami,» ou «monsieur,» selon la façon de parler ou le titre usité dans le pays, ou par la personne en question...
REYNALDO.--Très-bien, mon seigneur.
POLONIUS.--Et alors, monsieur, il dira que... il dira... qu'est-ce que j'étais en train de dire? Par la sainte messe! j'étais en train de dire quelque chose... où en suis-je resté?
REYNALDO.--Et il finira par dire, en conclusion...
POLONIUS.--Il finira par dire, en conclusion, oui, morbleu! il finira par vous dire: «Je connais ce gentilhomme, je l'ai vu hier ou l'autre jour, ou à tel moment, ou à tel autre, avec tel ou tel; et, comme vous dites, il était là à jouer; ou il avalait sa rasade, ou il avait une dispute à la paume;» ou peut-être: «je l'ai vu entrer dans une de ces maisons de commerce,» _videlicet_, un mauvais lieu,... ou telle autre chose. Voyez-vous maintenant? Le hameçon de votre mensonge prendra ainsi la carpe de la vérité; et, voilà comme, nous autres gens de bon sens et de pénétration, à force de machines et en essayant de biais, nous savons indirectement suivre notre direction. C'est ainsi, d'après mes instructions et mes avis ci-dessus, que vous en agirez avec mon fils. Y êtes-vous, ou n'y êtes-vous pas?
REYNALDO.--J'y suis, mon seigneur.
POLONIUS.--Dieu soit avec vous! Bon voyage.
REYNALDO.--Mon bon seigneur...
POLONIUS.--Observez ses penchants par vous-même.
REYNALDO.--Ainsi ferai-je, mon seigneur.
POLONIUS.--Et laissez-le chanter sa gamme.
REYNALDO.--Bien, mon seigneur.
(Il sort.)
(Ophélia entre.)
POLONIUS.--Adieu!--Qu'est-ce, Ophélia? De quoi s'agit-il?
OPHÉLIA.--Oh! mon seigneur, mon seigneur, j'ai été si effrayée!
POLONIUS.--De quoi, au nom du ciel?
OPHÉLIA.--Mon seigneur, comme j'étais à coudre dans mon cabinet, le seigneur Hamlet, avec son pourpoint tout défait, sans chapeau sur la tête, ses bas froissés, sans jarretières, et tombant, enroulés, jusque sur sa cheville, pâle comme sa chemise, ses genoux se heurtant l'un contre l'autre, et avec un regard d'une expression aussi pitoyable que s'il avait été détaché du fond de l'enfer pour faire un récit d'horreurs... il est venu se poser devant moi.
POLONIUS.--Fou pour l'amour de toi?
OPHÉLIA.--Mon seigneur, je ne sais pas; mais vraiment, je le crains.
POLONIUS.--Qu'a-t-il dit?