Hamlet

Chapter 2

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BERNARDO.--Je pense que ce ne peut être autre chose, et cela s'accorde bien avec cette figure d'augure étrange qui passe, armée, au milieu de notre veille, si semblable au roi qui était et est encore l'occasion de ces guerres.

HORATIO.--Ah! cela, c'est un grain de poussière qui tombe dans l'oeil de l'esprit, pour l'inquiéter. Au temps de la plus grande et plus florissante force de Rome, un peu avant que le très-puissant Jules-César ne tombât, les sépulcres se dépeuplèrent, et les morts en linceul s'en allaient, criant et gémissant par les rues de Rome; on voyait des étoiles avec des queues de flamme, et des rosées de sang, et des ravages dans le soleil; et l'humide planète, dont l'influence régit l'empire de Neptune, était atteinte d'une éclipse presque comme si c'eût été le jour du jugement. Eh bien! ce sont de semblables signes précurseurs d'événements terribles, comme des hérauts qui ouvrent la marche des destins, comme un prologue du sort qui s'avance, c'est là ce que le ciel et la terre tout ensemble viennent de montrer dans nos climats et à nos concitoyens. (_L'ombre reparaît_.) Mais, silence! voyez: le voilà. Il revient encore. Je veux me mettre devant lui, dût-il m'anéantir! Arrête, illusion! si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, parle-moi.

S'il y a quelque chose de bien à faire qui puisse compter pour ton soulagement et pour mon salut, parle-moi.

Si tu es dans le secret des destins de ta patrie, et que, pour notre bonheur, la prescience puisse les faire éviter, oh! parle.

Ou si, pendant ta vie, tu as enfoui dans le sein de la terre quelque trésor extorqué, ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits, vous errez souvent, tout morts que vous êtes, dis-le-moi. Arrête-toi et parle. (_Le coq chante_.) Arrêtez-le, Marcellus.

MARCELLUS.--Le frapperai-je de ma pertuisane?

HORATIO.--Oui, s'il ne veut pas s'arrêter.

BERNARDO.--Le voici!

HORATIO.--Le voici!

(L'ombre s'en va.)

MARCELLUS.--Le voilà parti. Nous lui faisons tort, à lui qui est si majestueux, en essayant contre lui ces démonstrations de violence; il est invulnérable comme l'air, et nos coups frappant dans le vide n'auraient été qu'une méchante raillerie.

BERNARDO.--Il était au moment de parler, quand le coq a chanté.

HORATIO.--Et alors il a tressailli comme un être coupable à un terrible appel. J'ai ouï dire que le coq, qui est le clairon du matin, par sa voix haute et perçante, éveille le dieu du jour; et qu'à ce signal, les esprits échappés et errants, qu'ils soient dans la mer ou dans le feu, vont se cacher dans leur prison; et ce que nous venons de voir a prouvé qu'on dit vrai.

MARCELLUS.--Il s'est évanoui au cri du coq. Quelques-uns disent que, toujours, quand la saison s'approche où la naissance de notre Sauveur est célébrée, cet oiseau de l'aurore chante durant toute la nuit; alors, dit-on, aucun esprit n'ose se risquer dehors; les nuits sont saines; alors nulle planète dont l'action nous frappe, nulle fée qui nous surprenne, nulle sorcière qui ait le pouvoir de charmer, tant ce moment de l'année est sanctifié et riche de grâces.

HORATIO.--Je l'ai ouï dire ainsi, et je le crois en partie. Mais voyez: le matin, drapés dans son manteau rougissant, s'avance parmi la rosée sur cette haute colline à l'orient. Descendons notre garde, et si vous m'en croyez, faisons part au jeune Hamlet de ce que nous avons vu cette nuit; car, sur ma vie, cet esprit, muet pour nous, lui parlera. Vous accordez-vous à vouloir que nous l'instruisions de cela, comme nous l'ordonnent nos affections, conformes à notre devoir?

MARCELLUS.--Faisons cela, je vous prie; je sais où nous pourrons le trouver ce matin fort à propos.

SCÈNE II

Une salle de réception dans le château.

LE ROI, LA REINE, HAMLET, POLONIUS, LAERTES, VOLTIMAND, CORNÉLIUS, _et des seigneurs de leur suite, entrent_.

LE ROI.--Bien que le souvenir de la mort de Hamlet, notre frère bien-aimé, soit encore vert et vivace, bien qu'il nous convînt, à nous, délaisser nos coeurs dans la tristesse, et à notre royaume tout entier de montrer comme un seul front contracté par la même douleur, la raison, cependant, combattant la nature, nous a amenés à penser à lui avec une sage douleur et non sans quelque souvenir de nous-mêmes. C'est pourquoi voici celle qui fut d'abord notre soeur, maintenant notre reine, compagne de notre empire sur ces belliqueux États, et que, avec une joie déroutée, avec un oeil brillant, tandis que l'autre versait des larmes, mêlant les réjouissances aux funérailles et les obsèques au mariage, pesant dans une balance égale le plaisir et l'affliction, nous avons prise pour femme. Nous n'avons point résisté en ceci à vos sagesses supérieures, qui ont eu leur libre allure dans tout le cours de cette affaire. Recevez tous nos remercîments.

Maintenant il s'agit, comme vous le savez, du jeune Fortinbras, qui, faisant peu de cas de ce que nous pouvons valoir, ou pensant que la mort récente de notre frère bien-aimé aurait ébranlé ce royaume et dérangé ses ressorts, et sans autre allié que ce fantôme de ses avantages rêvés, n'a pas manqué de nous insulter par un message, pour redemander les domaines perdus par son père, et que notre très-vaillant frère a acquis par tous les liens et avec tous les sceaux de la loi. Mais c'est assez parler de lui. Quant à nous et à l'objet de cette assemblée, voici quelle est l'affaire: nous avons écrit par ces lettres au roi de Norwége, oncle du jeune Fortinbras, qui, impotent et alité, a à peine ouï parler du projet de son neveu, en l'invitant à en arrêter la suite; car les levées, les enrôlements et la pleine organisation des corps, tout se fait parmi ses sujets. Et nous vous dépêchons aujourd'hui, brave Cornélius, et vous, Voltimand, pour porter nos salutations à ce vieux roi, sans vous donner pouvoir personnel pour traiter avec ce prince en dehors du cercle où peut s'étendre le développement de ces instructions. Adieu, et que votre diligence témoigne de votre dévouement.

VOLTIMAND.--En cela et en toutes choses, nous montrerons notre dévouement.

LE ROI.--Nous n'en doutons point. Adieu de bon coeur. (_Voltimand et Cornélius sortent_.) Et maintenant, Laërtes, qu'avez-vous de nouveau à nous dire? Vous nous avez annoncé une demande; qu'est-ce, Laërtes? Vous ne pouvez point dire une chose raisonnable au roi de Danemark, et perdre vos paroles. Que peux-tu demander, Laërtes, qui ne soit d'avance mon offre plutôt que ta demande? La tête n'est pas soeur du coeur, ni la main servante des lèvres plus étroitement que le trône de Danemark n'est lié à ton père. Que souhaites-tu, Laërtes?

LAËRTES.--Mon redouté seigneur, je demande votre congé et votre agrément pour retourner en France. Quoique j'en sois parti avec empressement pour vous rendre hommage lors de votre couronnement, maintenant, je l'avoue, ce devoir une fois rempli, mes pensées et mes désirs se tournent de nouveau vers la France, et s'inclinent devant vous pour obtenir votre gracieux congé et votre indulgence.

LE ROI.--Avez-vous le congé de votre père? Que dit Polonius?

POLONIUS.--Il m'a, monseigneur, arraché par l'effort de ses instances une lente permission, et à la fin j'ai scellé son désir de mon pénible consentement. Je vous supplie de lui donner congé de partir.

LE ROI.--Prends l'heure qui te sourira, Laërtes; tes moments sont à toi, et à toi mes meilleures volontés[3]; fais-en usage selon tes souhaits. Et maintenant, Hamlet, mon cousin, mon fils...

[Note 3: Nous traduisons d'après une correction excellente de Johnson:

Take thy fair hour, Laertes; time is thine, And my best graces.]

HAMLET, _à part_.--Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.

LE ROI.--D'où vient que les nuages pèsent encore sur vous?

HAMLET.--Mais non, mon seigneur; je ne suis que trop en plein soleil.

LA REINE.--Cher Hamlet, renonce à ces couleurs ténébreuses, et que ton oeil regarde en ami le roi de Danemark. Ne va pas, sans fin, sous le voile baissé de tes paupières, cherchant ton noble père dans la poussière. Tu le sais, c'est le sort commun; tout ce qui vit doit mourir et ne fait que traverser ce monde pour aller à l'éternité.

HAMLET.--Oui, madame, c'est le sort commun.

LA REINE.--S'il en est ainsi, pourquoi cela te semble-t-il étrange?

HAMLET.--Cela me _semble_, madame! non, cela est. _Sembler_ et moi, nous ne nous connaissons pas. Ce n'est pas seulement mon manteau noir comme l'encre, bonne mère, ni la traditionnelle livrée d'un deuil d'apparat, ni le souffle orageux d'une respiration pénible, non, ni la source abondante qui ruisselle dans les yeux, ni l'apparence abattue du visage, ni toutes les formes, tous les modes, tous les signes de la douleur, qui peuvent témoigner de moi vraiment. A bien dire, c'est là ce qui «semble:» car ce sont des actions qu'un homme peut jouer; mais je porte au dedans de moi ce que n'égale aucun signe, ce que ne disent pas tous ces harnais et cette livrée de la douleur.

LE ROI.--C'est une tendre et honorable marque de votre nature, Hamlet, que de rendre à votre père ces lugubres devoirs. Mais, vous devez le savoir, votre père perdit un père; ce père qu'il perdit avait perdu le sien; et le survivant est tenu, par obligation filiale, à faire au mort, pendant quelque temps, hommage de sa douleur. Mais persévérer dans une affliction obstinée, c'est un acte d'opiniâtreté impie, c'est un chagrin qui n'est point d'un homme. Cela fait voir une volonté très-indisciplinée envers le ciel, un coeur désarmé ou un esprit rebelle, une intelligence trop simple et sans étude: car ce qui doit être, à notre connaissance, de toute nécessité, ce qui est aussi habituel que la plus vulgaire des choses qui tombent sous les sens, pourquoi, dans notre révolte puérile, prendrions-nous cela tant à coeur? Fi! c'est un péché contre le ciel, un péché contre les morts, un péché contre la nature, une absurdité contre la raison, dont le texte habituel est la mort des pères, et qui n'a pas cessé de crier, depuis le premier cadavre jusqu'à celui qui est mort aujourd'hui: _Cela doit être ainsi_. Nous vous en prions, jetez bas cette infructueuse douleur, et considérez-nous comme un père; car il faut que le monde le sache, vous êtes le plus proche de notre trône, et cette même excellence d'amour que le père le plus tendre porte à son fils, nous-même nous vous l'offrons. Quant à votre dessein de retourner aux écoles de Wittenberg, il est des plus contraires à nos désirs. Nous vous en supplions, soumettez-vous à rester ici pour la consolation et la joie de nos yeux, vous, le premier de notre cour, notre cousin et notre fils.

LA REINE.--Que les prières de ta mère ne soient pas perdues; Hamlet, je t'en prie, demeure avec nous, ne va pas à Wittenberg.

HAMLET.--Je vous obéirai de mon mieux en tout, madame.

LE ROI.--Bien, voilà une tendre et bonne réponse. Soyez en Danemark comme nous-mêmes.--Venez, madame; cette douce et volontaire concession de Hamlet entre en souriant dans mon coeur; en actions de grâces, je veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd'hui une joyeuse santé, sans que le grand canon le dise aux nuages, et le ciel répondra à chaque rasade du roi, en répétant le fracas du tonnerre terrestre. Allons.

(Le roi, la reine, la cour, etc., Polonius et Laërtes sortent.)

HAMLET.--Oh! si cette solide, trop solide chair pouvait se fondre, s'écouler et se résoudre en une rosée! Ou si, du moins, l'Éternel n'avait pas établi sa loi sacrée contre le meurtre de soi-même! O Dieu! ô Dieu! combien pesantes et usées, et plates et sans profit me semblent toutes les pratiques de ce monde! Fi de ce monde! oh! fi! c'est un jardin non sarclé où tout monte en graine; ce sont des herbes grossières et sauvages qui s'en emparent uniquement... Que les choses en soient venues là! Mort depuis deux mois seulement... non, moins encore, il n'y a pas deux mois... Un si excellent roi! qui était à celui-ci ce qu'Apollon est à un satyre... si tendre pour ma mère qu'il ne pouvait pas même souffrir que les vents du ciel s'approchassent de son visage trop rudement. Ciel et terre! faut-il que je me souvienne? Comment? On l'aurait vue se pendre à lui comme si l'appétit en elle n'eût fait que s'accroître de ce dont il se nourrissait... et pourtant, en un mois... Ne pensons pas à cela. Fragilité, ton nom est femme! Un petit mois, et avant que ces souliers fussent vieux, avec lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre père, tout en pleurs, comme une Niobé... Comment? Elle, elle-même? O ciel! une bête à qui manquent les discours de la raison se serait plus longtemps lamentée.--Mariée avec mon oncle, avec le frère de mon père, qui ne ressemble pas plus à mon père que moi à Hercule... en un mois, avant que le sel de ses larmes vicieuses eût cessé de rougir ses yeux endoloris, elle s'est mariée! O criminelle hâte de se jeter--et si légèrement--dans un lit incestueux! Cela n'est pas bien, cela ne peut tourner à bien. Mais brise-toi, mon coeur; car je dois retenir ma langue.

(Horatio, Marcellus et Bernardo entrent.)

HORATIO.--Salut à votre seigneurie.

HAMLET.--Je suis charmé de vous voir en bonne santé. Horatio, n'est-ce pas?... ou je ne sais plus qui je suis moi-même.

HORATIO.--Lui-même, monseigneur, et votre très-humble serviteur pour toujours.

HAMLET.--Dites mon bon ami, monsieur; je veux échanger ce nom avec vous. Et quel motif vous ramène de Wittenberg, Horatio?--Marcellus?

MARCELLUS.--Mon bon seigneur...

HAMLET.--Je suis charmé de vous voir. Bonjour, monsieur. Mais, en vérité, qu'est-ce qui vous a fait quitter Wittenberg?

HORATIO.--Un naturel de vagabond, mon bon seigneur.

HAMLET.--Je ne m'accommoderais pas d'entendre votre ennemi parler de la sorte; vous ne voudrez pas faire à mon oreille cette violence de la rendre dépositaire de votre témoignage contre vous-même. Je sais bien que vous n'êtes pas un vagabond. Mais quelle affaire avez-vous à Elseneur? Nous vous apprendrons à boire à pleins bords avant que vous repartiez d'ici.

HORATIO.--Mon seigneur, j'étais venu pour voir les funérailles de votre père.

HAMLET.--Je te prie, camarade, ne te moque pas de moi; je pense que c'est pour voir les noces de ma mère.

HORATIO.--Il est vrai, mon seigneur, qu'elles ont suivi de bien près.

HAMLET.--Économie, Horatio, économie pure! Les viandes cuites pour les funérailles ont été resservies froides sur les tables du mariage. Plût à Dieu que j'eusse rencontré dans le ciel mon meilleur ennemi, plutôt que d'avoir vu ce jour, Horatio!--Mon père!--Il me semble que je vois mon père?

HORATIO.--Où, mon seigneur?

HAMLET.--Avec les yeux de l'âme, Horatio.

HORATIO.--Je l'ai vu autrefois; c'était un roi parfait.

HAMLET.--C'était un homme, pour tout dire en un mot, tel que je ne reverrai jamais son pareil.

HORATIO.--Mon seigneur, je crois l'avoir vu durant la nuit d'hier.

HAMLET.--Vu! Qui?

HORATIO.--Mon seigneur, le roi votre père.

HAMLET.--Le roi mon père!

HORATIO.--Modérez pour un instant votre surprise, en prêtant une oreille attentive, afin que je puisse, avec le témoignage de ces messieurs, vous raconter ce prodige.

HAMLET.--Pour l'amour de Dieu, fais-toi entendre.

HORATIO.--Pendant deux nuits de suite, ces messieurs, Marcellus et Bernardo, étant en faction, à l'heure oisive et morte du milieu de la nuit, ont eu l'aventure que voici: une figure, semblable à votre père, armée de toutes pièces, exactement de pied en cap, apparaît devant eux, et, avec une démarche solennelle, passe lentement et gravement près d'eux. Trois fois il se promena devant leurs yeux accablés et fixes d'épouvante, à la distance de ce bâton, tandis que, dissous presque en je ne sais quelle gelée fondante, par l'effet de la peur, ils demeuraient muets et ne lui parlaient point. Ils m'ont fait part de cela comme d'un secret terrible; et moi, la troisième nuit, j'ai monté la garde avec eux. Alors, tout comme ils me l'avaient raconté, à la même heure, en la même forme, chacune de leurs paroles se trouvant vraie et certaine, l'apparition est venue. J'ai reconnu votre père; ces deux mains ne sont pas plus semblables.

HAMLET.--Mais où cela s'est-il passé?

MARCELLUS.--Mon seigneur, sur la plate-forme où nous montions la garde.

HAMLET.--Ne lui avez-vous point parlé?

HORATIO.--Mon seigneur, c'est ce que j'ai fait. Mais il n'a fait nulle réponse; une fois, pourtant, à ce qu'il m'a semblé, il a levé la tête et a commencé à se mouvoir comme s'il voulait parler; mais, à ce moment même, le coq du matin a chanté à haute voix, et lui, à ce bruit, il a reculé en toute hâte, et s'est évanoui à nos yeux.

HAMLET.--Cela est fort étrange.

HORATIO.--Aussi sûrement que j'existe, mon honorable seigneur, cela est vrai; et nous avons pensé que notre devoir nous prescrivait de vous en donner connaissance.

HAMLET.--En vérité, en vérité, messieurs, cela me trouble. Montez-vous la garde ce soir?

TOUS.--Oui, mon seigneur.

HAMLET.--Armé, dites-vous?

TOUS.--Armé, mon seigneur.

HAMLET.--De la tête aux pieds?

TOUS.--Mon seigneur, de pied en cap.

HAMLET.--Alors, vous n'avez pas vu son visage.

HORATIO.--Oh! si, mon seigneur; sa visière était levée.

HAMLET.--Eh bien! avait-il un aspect irrité?

HORATIO.--Un air de tristesse plutôt que de colère.

HAMLET.--Pâle ou rouge?

HORATIO.--Non, très-pâle.

HAMLET.--Et il fixait les yeux sur vous?

HORATIO.--Constamment.

HAMLET.--Je voudrais avoir été là.

HORATIO.--Cela vous aurait fortement frappé.

HAMLET.--Sans doute, sans doute. A-t-il demeuré longtemps?

HORATIO.--Le temps de compter jusqu'à cent, sans trop se presser?

MARCELLUS et BERNARDO.--Plus longtemps! plus longtemps!

HORATIO.--Non pas quand je l'ai vu.

HAMLET.--Sa barbe était grisonnante, n'est-ce pas?

HORATIO.--Comme lorsque je l'ai vu durant sa vie; comme un blason de sable semé d'argent[4].

[Note 4: Dans le langage du blason, le sable est la couleur noire.]

HAMLET.--Je veillerai cette nuit, peut-être paraîtra-t-il encore.

HORATIO.--Je le garantis, il paraîtra.

HAMLET.--S'il revêt encore la forme de mon noble père, je lui parlerai, dût l'enfer béant m'ordonner de me tenir en paix. Je vous prie tous, si vous avez caché cette vision, persistez dans votre silence; et, quelque chose qui puisse encore advenir cette nuit, livrez-le à votre réflexion, mais point à votre langue. Je récompenserai votre affection! Ainsi, adieu. Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit, j'irai vous trouver.

TOUS.--Nos respects à votre seigneurie.

HAMLET.--Non, votre affection, comme la mienne est à vous. Adieu! (_Horatio, Marcellus et Bernardo sortent_.)--L'âme de mon père tout armée! tout ne va pas bien. Je soupçonne quelque mauvais mystère. Oh! je voudrais que la nuit fût venue! Jusque-là, sois calme, mon âme! Les mauvaises actions, quand la terre entière pèserait sur elles, surgiront aux yeux des hommes.

(Il sort.)

SCÈNE III

Un appartement dans la maison de Polonius.

LAERTES ET OPHÉLIA _entrent_.

LAERTES.--Mes bagages sont embarqués; adieu! Et maintenant, soeur, quand les vents en offriront l'occasion et qu'un convoi nous viendra en aide, ne vous endormez pas, mais donnez-moi de vos nouvelles.

OPHÉLIA.--Pouvez-vous en douter?

LAERTES.--Quant à Hamlet, et au badinage de ses gracieusetés, regardez cela comme une fantaisie de mode et un jeu auquel son sang s'amuse,--comme une violette née en la jeunesse de la nature qui s'éveille,--hâtive, mais passagère, suave, mais sans durée; le parfum et la distraction d'une minute, rien de plus.

OPHÉLIA.--Quoi! rien de plus?

LAERTES.--Non, croyez-moi, rien de plus; car la nature, dans son progrès, ne développe pas seulement les muscles et la masse du corps, mais à mesure que s'agrandit ce temple, s'étendent aussi largement, pour la pensée et pour l'âme, les charges de leur dignité intérieure. Peut-être vous aime-t-il maintenant; peut-être aucune souillure, aucune fraude n'altèrent maintenant la vertu de ses volontés; mais vous devez craindre, en pesant sa grandeur, que ses volontés ne lui appartiennent pas. Il est lui-même sujet de sa naissance; il ne lui est pas possible, comme aux gens qui ne comptent pas, de se tailler à lui-même sa destinée, car de son choix dépendent le salut et la santé de tout l'État; et c'est pourquoi son choix doit être restreint à ce que demande ou permet le corps dont il est la tête. Si donc Hamlet dit qu'il vous aime, il est de votre sagesse de le croire seulement jusqu'à ce point où peut aller, selon le rôle et le rang qui lui sont propres, son droit d'agir comme il a parlé, c'est-à-dire jusque-là seulement où peut aller avec lui la grande voix du Danemark. Pesez donc la perte que votre honneur aurait à subir, si, d'une oreille trop crédule, vous écoutiez ses chansons, ou perdiez votre coeur, ou ouvriez à ses importunités sans frein le trésor de votre chasteté. Craignez cela, Ophélia, craignez cela, chère soeur; tenez-vous toujours en deçà de votre affection, hors de l'atteinte et du danger des désirs. La vierge la plus ménagère d'elle-même est déjà assez prodigue si elle démasque sa beauté aux regards de la lune. La vertu même n'échappe point aux traits de la calomnie; le ver ronge les enfants du printemps, trop souvent même avant que leurs boutons soient épanouis; et c'est au matin de la jeunesse, sous ses limpides rosées, que les souffles contagieux ont plus de menaces. Soyez donc prudente; la meilleure sauvegarde, c'est la peur: assez souvent la jeunesse se révolte d'elle-même, quoiqu'elle n'ait près d'elle personne qui l'y pousse.

OPHÉLIA.--Je conserverai l'impression de cette leçon salutaire, comme un gardien pour mon coeur. Mais, mon bon frère, ne faites pas comme quelques rudes pasteurs: il ne faut pas me montrer une route escarpée et épineuse vers le ciel, et, comme un libertin vantard et insouciant, suivre soi-même le sentier fleuri de la licence, et s'inquiéter peu de ses propres leçons.

LAERTES.--Oh! ne craignez pas pour moi. Je m'arrête trop longtemps. Mais voici venir mon père. (_Polonius entre_.) Une double bénédiction est une double faveur. L'occasion me rit pour un second adieu.

POLONIUS.--Encore ici, Laërtes! A bord, à bord! c'est une honte: le vent est là qui pousse au dos de votre voile, et vous vous faites attendre! Allons, que ma bénédiction soit avec vous (_il met sa main sur la tête de Laërtes_); et songe à graver en ta mémoire ces quelques préceptes: «Ne donne pas à toutes tes pensées une langue, ni à aucune pensée non calculée son exécution. Sois familier, mais jamais banal. Les amis que tu auras, et dont le choix sera éprouvé, attache-les à ton âme par des crampons d'acier; mais n'use pas la paume de ta main à fêter tout camarade éclos d'hier et encore sans plumes. Garde-toi d'entamer une querelle; mais une fois engagé, comporte-toi de manière que l'adversaire prenne garde à toi. Prête l'oreille à tous, mais ne livre tes paroles qu'à peu de gens. Recueille l'opinion de chacun, mais réserve ton jugement. Que tes habits soient aussi coûteux que ta bourse le permet, sans recherches singulières; riches, sans être voyants; car l'ajustement révèle souvent l'homme; et les gens les plus relevés en France par leur rang et par leur position sont, surtout en cela, des modèles de goût et de dignité. Ne sois ni emprunteur, ni prêteur, car le prêt fait souvent perdre et l'argent et l'ami, et l'emprunt émousse le tranchant de l'économie. Ceci pardessus tout: sois vrai envers toi-même; et, comme la nuit suit le jour, ceci doit s'en suivre que tu ne pourras être faux envers personne.» Adieu! que ma bénédiction fasse pénétrer tout cela en toi.

LAERTES.--Je prends humblement congé de vous, mon seigneur.

POLONIUS.--L'heure vous réclame. Allez, vos serviteurs vous attendent.

LAERTES.--Adieu, Ophélia, et souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit.

OPHÉLIA.--Cela est enfermé en ma mémoire, et vous en garderez vous-même la clef.

LAERTES.--Adieu!

(Laërtes sort.)

POLONIUS.--Qu'est-ce, Ophélia? que vous a-t-il dit?

OPHÉLIA.--C'est, ne vous en déplaise, quelque chose touchant le seigneur Hamlet.