Chapter 2
Nos patois, dont l'étude peut fournir tant de secours à la linguistique, à la philologie, nos patois, tels qu'ils sont conservés dans la classe ignorante, dédaignés par les classes instruites, rebutés par les dictionnaires de la langue officiellement admise dans le discours soit oral, soit écrit, sont des débris des idiomes jadis parlés par les habitants de la Gaule et les peuples qui l'ont conquise, ou qui y ont passé et plus ou moins séjourné. Ces peuples sont les Celtes ou Welches, les Romains, les Cimbres ou Kimris, les Burgondes, les Francs, les Saxons, les hommes du Nord ou Normands, et les Arabes ou Sarrasins.
Les Italiens, qui firent la conquête des Gaules et les tinrent plus de quatre siècles sous leur gouvernement civilisateur, sont de tous ces étrangers ceux dont on a dû naturaliser chez nous la plus grande quantité de vocables et de locutions. Les Phocéens avaient déjà, de Marseille qu'ils fondèrent en 599 avant l'ère vulgaire, importé dans le midi des Gaules beaucoup de mots grecs faciles à reconnaître.
Les conquêtes des Francs, des Saxons[2], des Normands, et plus tard nos relations avec les Orientaux, avec les Italiens, les Espagnols et nos autres voisins, introduisirent quelques expressions qui se mêlèrent à la langue vulgaire, et contribuèrent à altérer de plus en plus le latin qui, après les modifications qu'il subit, devint le roman et plus tard le français.
[Note 2: Les Danois vinrent plusieurs fois en Normandie au secours de nos ducs Richard Ier et Richard II, pendant les Xe et XIe siècles.]
On pourrait étendre considérablement les recherches à cet égard; mais ce travail a été tant de fois et généralement si bien exécuté, qu'il est à peu près inutile de s'y livrer de nouveau, à peine de compiler sans ajouter ici rien d'important à ce qu'on a déjà dit d'incontestable. Au surplus, c'est l'ouvrage des écrivains qui s'occupent de dictionnaires étymologiques de la langue française. C'est une oeuvre spéciale et nécessaire. Ici ce serait une oeuvre de luxe, comme le serait, à propos des annales d'une ville ou d'une province, l'histoire des peuples primitifs de divers pays.
§ IV.
Quelques savants distingués, tels qu'Etienne Guichard, Court de Gebelin, Bullet, Bergier, sentaient tellement l'importance des patois et la nécessité de conserver nos vieilles expressions, qu'ils avaient témoigné le désir de voir composer un _Glossaire Patois_ pour chacune de nos provinces. Ce désir judicieux a été entendu et a reçu un commencement d'exécution.
Les idiomes, avant de descendre au rang de simples patois, résistent long-temps à l'envahissement de la langue des conquérants. En effet, quoique depuis six siècles (l'an 201 avant l'ère vulgaire), les Romains eussent conquis la Numidie, saint Augustin fut obligé de se servir d'interprètes pour se faire entendre, dans son évêché d'Hippone, par les paysans qui ne parlaient encore que la langue de leurs pères. En Égypte, malgré l'occupation des Grecs, des Romains, des Arabes et des Turcs, les Coptes ont gardé, de nos jours encore, l'usage de leur ancien idiome. Grégoire de Tours assure que, même au milieu du VIe siècle, peu de personnes comprenaient le latin, et que le plus grand nombre parlait la langue rustique. Aussi, dans le VIIe et le VIIIe, les conciles prescrivirent-ils de traduire en ce langage les homélies latines que les peuples ne comprenaient pas; et c'est pourquoi, vers l'an 800, on était forcé d'expliquer dans les églises la vie des Saints.
Ainsi s'avançaient vers leur plus complète décadence le latin et les dialectes gaulois absorbés, dans un amalgame croissant, par la nouvelle langue, appelée le roman, triomphant même du franc-teusch des derniers conquérants. C'est effectivement en roman que, dans l'année 842, fut écrit et prononcé le serment de l'empereur-roi Louis-le-Germanique[3].
[Note 3: Charles-le-Chauve prononça le sien en langue thioise ou ancien allemand (tudesque).]
§ V.
Quoi qu'il en soit, il existait dans les Gaules divers dialectes du celtique, ou diverses langues, dont les ruines, les débris se trouvent dans nos patois.
A la fin du IIe siècle de l'ère vulgaire, saint Irénée, évêque de Lyon, écrit qu'il fut obligé d'apprendre la langue des Gaulois. On voit, par une ordonnance rendue en 230 par Septime-Sévère, que l'on parlait une langue différente du grec et du latin; il l'appelle langue gallicane[4]. Dans le Ve siècle, l'historien Sulpice-Sévère[5] distingue la langue celtique de la langue gauloise.
[Note 4: _Lingua gallicana_. Digest, l. XXXII, t. i.]
[Note 5: Dialogue I.]
A propos de langues parlées dans les Gaules, M. Amédée Thierry (dans le tome Ier de son _Histoire des Gaulois_) regarde le basque ou dialecte néo-latin et le bas-breton ou dialecte néo-celtique comme des langues originales, primitives et non importées. Quant au celtique, MM. Pictet, Eichoff et autres orientalistes ont cru reconnaître évidemment l'intime affinité de ce dialecte avec le sanscrit. Au surplus, suivant M. Pierquin de Gembloux, qui dit que c'est une vérité acquise (ce qui n'est pas aussi certain qu'il se l'imagine) «le sanscrit, le gothique, l'allemand, l'irlandais, etc., sont singulièrement facilités par les dialectes de la Bretagne, tandis que le zend l'est par celui de l'Alsace et de la Lorraine, le grec et le latin par ceux de la Provence et du Languedoc, le celte par les dialectes de la France centrale et de l'Armorique, les troubadours par le languedocien, les trouvères par le picard.»
§ VI.
Le plus célèbre des _Glossaires patois_ est celui que La Monnoye fit, en 1701, imprimer avec ses _Noëls bourguignons_[6]. Plusieurs érudits en composèrent aussi pour d'anciens ouvrages qu'ils mirent au jour.
[Note 6: _Noel Borguignon_ de Gui Barosai.]
En 1629, la _Bibliothèque bleue_, que donnait à Troyes le fameux Oudot, vendait un petit dictionnaire d'_argot_, d'après lequel Grandval fit un lexique à la fin de son poème de _Cartouche_, en 1723.
En 1649, un petit poème en vers normands parut à Rouen.
On eut, en 1655, le recueil de Ferrand.
En 1672, Moisant de Brieux fit imprimer à Caen ses _Origines de quelques coutumes anciennes et façons de parler triviales_.
En 1780, Harduin lut à l'Académie d'Arras des _Recherches sur le langage artésien_.
En 1786, le _Dictionnaire du vieux langage_, contenant aussi la langue romance ou provençale et la normande, fut mis au jour en deux volumes.
En 1841, les patois et dialectes de la langue d'Oil (bourguignon, normand, picard et walon) fournirent la matière de plusieurs articles dans les _Mémoires_ de l'Académie de Douai.
Quant à l'origine des patois, le savant Jérôme-Jacques Oberlin, qui composa, en 1775, un _Essai_ fort abrégé _sur le patois lorrain des environs du comté du Ban de La Roche_, reconnut judicieusement que «le patois des provinces de la France, fort différent en lui-même, remonte, quant à son origine, partout aux changements que la langue latine, introduite autrefois par les Romains et corrompue ensuite en rustique et romane, eut à essuyer depuis le XIe ou le XIIe siècle environ». L'altération du langage des Gaules et l'amalgame de la langue latine commença bien plus tôt, presque dès la conquête, sous l'administration de Rome, par la fréquentation et le mélange des vaincus avec les vainqueurs. Oberlin qui avait été précédé par Dom Jean-François en 1773, et par Gabriel en 1777, trouva encore à glaner après eux en 1794, et remarqua que «les termes les plus obscurs du moyen-âge se retrouvent dans le langage usuel des habitants de la campagne.»
C'est chez les paysans, encore aujourd'hui, qu'il faut surtout aller chercher, étudier et constater les patois; et c'est ce que nous avons fait pendant un grand nombre d'années.
Contrairement au désir de la Convention nationale en 1794[7], on avait depuis long-temps, ainsi que nous l'avons dit plus haut, senti la nécessité de conserver ce qui nous restait de nos anciens patois. Ronsard, auquel Boileau a précisément reproché son hellénomanie, Ronsard suppliait les poètes de n'être plus tant latiniseurs et grécaniseurs, et de prendre pitié, comme bons enfants, de leur pauvre mère naturelle. Le savant Henri Estienne dit que nous devrions faire notre profit des mots et des façons de parler que nous trouvons dans notre pays: opinion très-sage que Malherbe émit aussi peu de temps après.
Les savants lexicographes anglais[8] n'ont pas, comme notre Académie française, dédaigné les patois de leur pays. Fléming et Tibbins les ont admis dans leur excellent dictionnaire de la langue anglaise; et Burns, Walter-Scott, entre autres écrivains distingués, se sont servi avec succès de ces pittoresques vocables.
[Note 7: 16 prairial, an 11 (4 juin 1794).]
[Note 8: La langue romane, importée par la conquête de notre duc Guillaume en 1066, fut bannie des tribunaux anglais, où elle s'était maintenue pendant près de trois siècles, par un arrêt du Parlement de 1361.]
§ VII.
Enfin l'Académie celtique, qui devint l'Académie des antiquaires de France, s'adressa à notre ministre de l'intérieur; il s'empressa d'écrire, le 13 novembre 1807, une circulaire aux préfets pour leur recommander de faire recueillir et de lui adresser ce qu'il serait possible de rassembler de mots patois conservés dans leur département. C'était réparer le mal fait par le rapport de Grégoire.
L'appel de l'Académie celtique et du ministre fut entendu et fit naître plusieurs recueils de ces termes jusqu'alors dédaignés, tels que le _Patois roman du pays de Vaud_[9], le _Vocabulaire vendéen_, etc.
[Note 9: Emmanuel Déveley fit imprimer, en 1824, la seconde édition de ses _Observations sur le langage du pays de Vaud_.]
§ VIII.
Pendant le XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, les ouvrages sur les patois se multiplièrent. Nous n'allons citer que les principaux:
1753. _Essai d'un Dictionnaire franc-comtois_, publié par Mme Brun. Réimprimé en 1755.
1756. _Dictionnaire languedocien_, par l'abbé De S. (De Sauvage); nouvelle édition, 1785. 2 vol. in-8º.
1777. _Dictionnaire roman, walon, celtique et tudesque_, par Gabriel.
1787. _Dictionnaire walon_, par l'abbé Cambresier.
1807. _Dictionnaire lorrain_, par Michel.
1809. _Nouvelles recherches sur le patois ou idiomes vulgaires de la France, et en particulier sur ceux du département de l'Isère_, par J.-J. Champollion-Figeac.
1822. _Dictionnaire du patois du Bas-Limousin_, par Béronie; augmenté et publié par Vialle.
1835. _Patois de l'arrondissement de Bayeux_, par F. Pluquet; deuxième édition, 1834.
1826. _Dissertation sur la langue basque_, par Lécluse.
1834. _Dictionnaire rouchi_, par Hécart; troisième édition.
1840. _Tableau synoptique et comparatif des idiomes populaires ou patois de la France_, par J.-F. Schnakenburg. Berlin.
1841. _Des patois et de l'utilité de leur étude_, par M. Pierquin de Gembloux.
1842. _Vocabulaire du Berry et des provinces voisines_; seconde édition.
1849. _Dictionnaire du patois normand_, par MM. Duméril.
1851. _Glossaire étymologique et comparatif du patois picard ancien et moderne_, par M. l'abbé Jules Corblet.
1852. _Dictionnaire du patois du pays de Bray_, par l'abbé Decorde.
§ IX.
Nous ne nous sommes pas borné aux simples vocables patois; nous avons rassemblé les différentes façons de parler, certains proverbes particuliers à notre province, divers jurons, beaucoup d'articulations et de lettres euphoniques ou prétendues telles, que le peuple introduit parfois au gré de son caprice plutôt qu'en vertu de principes fondés sur l'usage ou la raison.
C'est après avoir étudié, dans les différentes localités de la Normandie, le sens de chaque mot employé, que nous nous sommes attaché à en donner une définition précise autant qu'exacte, et à faire connaître sa véritable acception. Quant à l'orthographe, nous avons tâché de concilier la prononciation reçue actuellement avec l'étymologie évidente, en nous écartant le moins possible de la manière d'écrire les mots français admis dans le _Dictionnaire de l'Académie_.
Mesnil-Durand, 1854. Louis DU BOIS.
BIOGRAPHIE DE LOUIS DU BOIS.
Il faut avoir vécu dans l'intimité de Louis Du Bois, l'avoir, comme nous, visité dans sa retraite de Mesnil-Durand, avoir reçu ses confidences, parcouru ses manuscrits, feuilleté ses livres des genres les plus divers, chargés de notes savantes, de rectifications innombrables, d'additions précieuses; il faut avoir assisté, comme nous, à son inventaire, pour se faire une idée nette de la variété de ses connaissances et de la multiplicité de ses travaux. Peu d'hommes étudièrent avec la même ardeur les diverses branches de l'arbre encyclopédique, et cueillirent plus de fruits sur un plus grand nombre de ses rameaux. Histoire et antiquités; politique et religion; agriculture, horticulture et économie domestique; biographie et bibliographie, romans et poésies dans presque tous les genres; critique, commentaires, philologie, traductions exercèrent tour à tour sa plume laborieuse et facile, et ses nombreux ouvrages imprimés ne font pas le tiers des ouvrages qu'il avait faits, commencés ou projetés. En publiant l'une de ses oeuvres posthumes, nous croyons devoir esquisser sa vie que d'autres pourront écrire un jour avec plus de détails.
Du Bois ou Dubois[10] naquit à Lisieux le 16 nov. 1773, et reçut les prénoms de Louis-François; mais sa signature ne fut jamais accompagnée que du premier. Fils d'un marchand de frocs qui éprouva des pertes dans son commerce, il avait pour grand-oncle maternel M. de Plainville, dont la généalogie remontant au célèbre Alpin, compagnon de Fingal, se trouve dans le treizième volume du _Dictionnaire de la Noblesse_, par La Chesnaye-Desbois. Cet oncle l'avait pris en amitié; il le recevait souvent chez lui, et s'émerveillait de son goût prématuré pour la lecture et les conversations sérieuses.
[Note 10: Il ne fit long-temps qu'un seul mot de son nom; mais comme il l'écrivit en deux mots pendant la seconde moitié de sa vie, conformément aux anciens titres de sa famille, nous suivrons l'orthographe qu'il avait adoptée.]
M. de Plainville mourut, et M. Du Bois père, s'étant retiré à Coupesarte, mit d'abord son fils en pension chez le curé d'une paroisse voisine, chez cet abbé Dufresne, qui, peu d'années après, fut député du clergé aux États-Généraux. L'enfant n'y demeura que quelques mois. Comme il était d'une complexion faible, on lui donna un précepteur; puis il reçut des leçons de latin chez l'abbé Fougère, vicaire de St.-Julien-le-Faucon.
Sa mère, passionnée pour l'horticulture, lui inspira le goût de cette science, goût qui s'étendit à tous les travaux de la campagne, et qui explique le succès de plusieurs ouvrages de Louis Du Bois, notamment de son _Cours complet d'agriculture_, dont la quatrième édition est en 9 volumes; et de sa _Pratique simplifiée du jardinage_, qui eut six éditions.
Les dispositions qu'annonçait le joli petit Louis, comme on l'appelait alors, ses essais en vers français et en vers latins[11], ses connaissances prématurées en histoire et en géographie, lui firent faire des offres, et pour entrer dans le cloître, par le prieur de Ste.-Barbe-en-Auge, et pour entrer dans la diplomatie, par Rosey de Plainville, frère aîné de Mme. Du Bois et ami de Gravier de Vergennes, ministre des affaires étrangères. En attendant, le petit Louis fit avec un succès d'éclat sa rhétorique au collége de Lisieux; et la Révolution, en lui enlevant ses protecteurs laïques et en expulsant les religieux de leurs couvents, le força bientôt à chercher une autre carrière.
[Note 11: Dès 1786, il avait composé une _Louisiade_ en vers français, dont Louis XIV était le héros, et en vers latins plusieurs livres d'un poème sur la croisade de saint Louis. Il avait aussi compilé, à cet âge de 13 ans, une _Géographie de la Normandie_, qu'il détruisit, avec ses premiers vers, en 1790.]
Ses parents désirèrent qu'il étudiât la jurisprudence, et, en 1791, il devint l'élève de l'avocat Plancher qui joignait, à Lisieux, le goût des vers à la pratique du barreau. Louis Du Bois, qui connaissait déjà l'italien et dont les idées nouvelles et les événements politiques qui s'accomplissaient, exaltaient la vive imagination, négligea ses études en droit pour traduire le _Traité de la tyrannie_, par Alfiéri, et se livrer à la lecture des journaux et des brochures qu'enfantait l'esprit révolutionnaire. Cet esprit réformateur s'empara de toutes ses facultés. Les principes généreux de 1789 n'eurent point de plus zélé défenseur, et il glissa sur leur pente jusqu'au républicanisme des Girondins.
Lisieux avait son club. Un pot-pourri de Louis Du Bois sur Ancastroem qui assassina, le 13 mars 1792, le roi de Suède, y fut chanté dans l'une des séances, et l'auteur admis avant l'âge de 20 ans. Plus tard il en devint l'un des secrétaires. Au mois d'octobre il était à Paris. Lié d'amitié avec Rouget de Lisle, il lui avait fait corriger deux vers de la _Marseillaise_. Il eut à son tour un moment d'inspiration et composa le couplet des enfants, à l'imitation du chant des Spartiates cité par Plutarque. Ce couplet ne s'est plus séparé, depuis, de l'hymne patriotique de Rouget de Lisle.
Une curiosité bien naturelle à son âge lui fit faire un second voyage à Paris en avril et en mai 1793. Il vit une séance des Jacobins de la capitale, avec lesquels le club de Lisieux avait rompu, et il revint indigné et plein de l'aversion la plus motivée pour le parti Montagnard. Il reçut les proscrits du 31 mai qui se retiraient à Caen, alla les rejoindre dans cette ville dévouée à leur cause; vit Charlotte Corday chez sa tante, Mme de Bretteville, et ne soupçonna pas les projets de cette héroïne, fut persécuté pour sa modération, et échappa aux vengeances des terroristes par sa jeunesse, son état maladif et le dévouement de ses amis.
Le 27 janvier 1794, la Convention décréta que l'on ferait un recensement des livres enlevés des couvents et des châteaux pour en former une bibliothèque dans chaque chef-lieu de district. Louis Du Bois, qui avait des connaissances bibliographiques étendues et bien rares alors, fut l'un des cinq commissaires chargés du travail à Lisieux, et il y consacra plus de deux années. Enfin, il consentit à reprendre ses études de jurisprudence, par déférence pour son père plus que par inclination, et ce fut à Alençon qu'il alla les continuer en octobre 1797, sous Le Fourdrey, de Cherbourg, ancien avocat au Parlement de Normandie.
Peu de mois s'étaient écoulés depuis son arrivée à Alençon, lorsque Louis Du Bois concourut pour la chaire de bibliothécaire de l'Ecole centrale, place qu'il obtint par un mémoire sur l'histoire littéraire en général, sur la bibliographie proprement dite, sur la formation d'une bibliothèque et sur son classement raisonné, mémoire qui réunit les suffrages de Daunou, de Capperonnier, de Clément de Ris, de Garat et de Ginguené. Nommé le 3 mars 1799, le jeune bibliothécaire remplit ses fonctions jusqu'à la suppression de l'établissement au mois de mars 1805.
Sa santé s'était fortifiée par l'usage du café, son ardeur s'accrut avec elle. En attendant que la bibliothèque pût être ouverte au public, il professa un cours d'histoire littéraire et de bibliographie raisonnée (de 1799 à 1801); il occupa aussi la chaire d'histoire et de géographie, pendant que d'autres fonctions retenaient loin d'Alençon M. Posté qui en était le titulaire.
Louis Du Bois fondait en même temps une Société littéraire sous le nom de _Lycée des sciences, des lettres et des arts_, qui devint la _Société d'émulation_, en 1802. Il composa pour cette Compagnie, dont il rédigea les statuts, et qu'il présida le premier, quoique le plus jeune de tous les membres, une foule d'opuscules en vers et en prose qui pour la plupart ont vu le jour, soit dans le _Journal de l'Orne_ (politique, statistique et littéraire) qu'il créa le 24 janvier 1803, soit dans l'_Annuaire de l'Orne_ qu'il publia de 1807 à 1812.
Dans le temps qu'il préparait l'ouverture de la bibliothèque publique d'Alençon, où, grâce à ses soins, les livres devaient être reçus par la riche menuiserie que les Chartreux du Val-Dieu (arrondissement de Mortagne) avaient fait sculpter à grands frais avec le plus beau bois de chêne qu'on puisse trouver en France, Louis Du Bois, sauvait, à Laigle, de précieux manuscrits venus de St.-Évroult, notamment un autographe d'Orderic Vital contenant des parties inédites de cet historien. A Séez, il achetait des parchemins venus de la Trappe, et commençait l'histoire de ce monastère, qui ne parut qu'en 1824. Il imprimait en même temps le prospectus d'une publication mensuelle (L'_Esprit des journaux_), auquel il fallut renoncer, parce que cette ancienne compilation se continuait à Bruxelles.
A l'époque de la destruction des écoles centrales, Louis Du Bois refusa une chaire de latin à l'école secondaire d'Alençon, et peu après les fonctions de sous-préfet d'Acqui dans le département du Tanaro. Sa ville d'adoption avait pour lui trop de charmes. Une liaison de coeur l'y retenait, et aux jouissances de l'amour il réunissait toutes celles de l'amour-propre; il avait des ennemis, des polémiques (une entre autres avec l'avocat Laigneau-Duronceray, qui publia ses _Tablettes_ en 1804); et, reçu franc-maçon, parvenu rapidement au grade de rose-croix, il était chargé comme orateur de sa loge, de prononcer tous les discours d'apparat. Il fut aussi le poète de cette loge, et composa pour dix solennités dix cantiques imprimés à Alençon et réimprimés à Paris dans divers recueils.
Quand le préfet de l'Orne, La Magdelaine, mit sur pied les amis de Louis Du Bois pour lui faire accepter les fonctions de son secrétaire intime, il n'éprouva point de refus. Le poste était lucratif, et ses goûts retenaient à Alençon notre jeune et actif écrivain. La Magdelaine était maladif et paresseux; il remit le fardeau de sa préfecture à son secrétaire, qui se livra à l'administration avec le zèle qu'il portait dans toutes ses études. Un fort volume in-fo. qu'il composa sur la statistique du département de l'Orne pour répondre aux désirs du Gouvernement, valut au préfet qui ne l'avait pas lu en entier, des titres et des dotations. Quant à l'auteur, il en tira de bons articles pour ses annuaires de 1808-1812.