Glossaire du patois normand

Chapter 1

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GLOSSAIRE DU PATOIS NORMAND.

ABRÉVIATIONS

_Qui indiquent les localités où les mots patois ont été recueillis:_

A. -- Alençon. B. -- Bayeux. C. -- Cherbourg,--Coutances. H.-N. -- Haute-Normandie. L. -- Lisieux. M. -- Manche. R. -- Rouen. S.-I. -- Seine-Inférieure. V. -- Valognes.

_N. B._ Ces _Abréviations_ ne s'appliquent point au SUPPLÉMENT.

Tiré à 150 Exemplaires.

GLOSSAIRE DU PATOIS NORMAND,

PAR M. LOUIS DU BOIS;

AUGMENTÉ DES DEUX TIERS, ET PUBLIÉ PAR M. JULIEN TRAVERS.

CAEN, TYPOGRAPHIE DE A. HARDEL, ÉDITEUR, RUE FROIDE, 2.

1856.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR.

La dernière fois que je visitai dans sa retraite de Mesnil-Durand le savant Louis Du Bois (en octobre 1854), ce laborieux vieillard, plus qu'octogénaire, me montra un _Glossaire du Patois Normand_ qu'il avait commencé vers la fin du dernier siècle, et me pria de lui chercher un éditeur. Je parcourus ces pages, je les emportai, et bientôt un homme d'intelligence et de goût prit à ses risques et périls les frais de l'impression.

L'auteur n'avait pu y mettre la dernière main, occupé qu'il fut toute sa vie d'autres compositions, et il avait vu avec peine sa publication devancée par le _Dictionnaire du Patois Normand_ que firent paraître, en 1849, MM. Édélestand et Alfred Duméril. La douleur qu'il en ressentit le rendit injuste envers ces philologues si distingués, et il s'attacha, dans une révision de son Glossaire, à critiquer durement ce qu'il prenait pour des erreurs dans leur Dictionnaire. Comme il est mort pendant le tirage des premières feuilles de son livre, il m'a été loisible d'effacer à peu près toutes les traces de son dépit. Que font au mérite, qu'importent à la vérité les petites taquineries de l'érudition?

J'avais pensé d'abord qu'à cela seul se bornerait la révision du travail; mais à mesure que je lisais les feuillets pour les envoyer à l'impression, je m'apercevais des fautes communes à MM. Du Bois et Duméril, qui avaient rangé parmi les mots patois des mots admis dans le _Dictionnaire de l'Académie française_, et qui semblaient avoir ignoré une foule d'expressions usitées dans toute la Basse-Normandie. J'écrivais celles qui me revenaient à la mémoire; je doublais certaines pages du manuscrit; j'ajoutais des mots nouveaux sur les _épreuves_; je regrettais, en voyant les feuilles _tirées_, des omissions fort graves; je me résignais enfin à provoquer, par un travail dont je reconnaissais toute l'imperfection, des travaux analogues qui grossiraient ces premières études, ces premières collections. Je sentais bien que, quoi qu'on fasse, on n'arrivera jamais au complet dans ce genre de nomenclature. Quand la liste de mots patois la plus longue aura paru, le plus mince écolier signalera, en la parcourant, l'omission de mots qui lui sont familiers. Résignons-nous à collectionner avec une telle perspective.

C'est qu'en effet rien n'est peut-être plus difficile à faire qu'un Glossaire, sans lacunes, d'un patois usité dans une contrée étendue comme la Normandie. Le propre de cet idiome, sans règles fixes ou du moins apparentes, est la mobilité. Pour le saisir dans ses formes multiples, il faudrait passer des mois, peut-être des années dans chaque canton de la province qui le parle. Plusieurs vies d'hommes n'y suffiraient pas! Il faudrait l'étudier dans les villages et dans les hameaux, car il change plus ou moins de commune en commune; il faudrait comparer les mêmes vocables, dont toute la différence, si tranchée au premier abord, consiste assez fréquemment dans de simples variétés de prononciation; il faudrait remarquer les acceptions nouvelles dues aux lieux que l'on habite, aux impressions que l'on reçoit de la nature physique, aux formes politiques, aux croyances religieuses, aux préjugés, aux superstitions de toute sorte qu'imposent les circonstances et les climats; il faudrait tout voir, tout saisir, tout noter, puisqu'il est vrai qu'il n'est aucune de ces causes qui n'influe sur le langage, et que toute pensée, tout sentiment veut son expression et la trouve. Qui donc entreprendra cette tâche immense? Et cependant, pour l'accomplir, des philosophes de bonne volonté ne suffiraient pas; il est besoin, pour de telles recherches, d'hommes de beaucoup de sens et d'érudition. Que de connaissances en linguistique sont nécessaires pour vérifier les éléments natifs de tant d'agrégats, roulés de rivages en rivages pendant des siècles, et modifiés par tant d'influences, sous tant de latitudes! Que de sagacité pour en saisir les traits primitifs, voilés sous des transformations successives qui ont altéré leur physionomie et souvent changé leur constitution!

Il ne nous appartient pas d'entrer dans cette voie ardue et d'afficher des prétentions que rien ne justifierait; mais nous sentons l'importance des Glossaires patois pour un Dictionnaire historique de notre langue, et la justesse des réflexions de Génin sur ces «immortelles archives de la langue française» comme il les appelle. Écoutez ce philologue incisif: «Il s'en va grand temps de les recueillir? La civilisation disséminée par le réseau des chemins de fer entame partout la tradition, l'écrase sous les roues des locomotives, et aura bientôt fait d'absorber et de confondre toutes les originalités locales dans l'océan de l'uniformité. Dans un temps donné, il n'y aura plus de patois; il n'y aura plus que le français littéraire, le français du théâtre et des romans, compliqué (et non pour une petite dose!) du français industriel. Dieu sait ce que c'est, et surtout ce que ce sera!» (Préface des _Récréations philologiques_).

Dieu sait et nous ignorons ce que sera ce français du théâtre, des romans et de l'industrie, cette langue future de nos descendants, et peu nous importe à nous qui serons morts quand on la parlera et qu'on l'écrira; mais nous tenons à son origine et nous désirons en percer quelques mystères, en surprendre quelques secrets. Les patois en recèlent, étudions les patois.

Et d'abord faisons d'amples herbiers de cette flore de la linguistique, pour laquelle, si nous ne nous en occupons, tant d'espèces seront perdues. Hâtons-nous, car si les anneaux que nous tenons encore disparaissent, la chaîne entre l'avenir et le passé sera pour jamais rompue; il n'y aura plus de tradition.

Heureusement qu'il existe çà et là des esprits curieux, éclairés, patients, qui herborisent à leur façon dans des excursions intelligentes à travers nos villages, au sein de nos foires et de nos marchés où afflue la population de nos campagnes. En contact d'affaires et d'intérêts, quelquefois même de plaisirs, avec cette population au vieux langage, ils en notent tous les mots, toutes les acceptions, toutes les nuances de prosodie, et amassent, sans autre but que le botaniste qui fait sa récolte, de précieuses nomenclatures, pour l'unique et solitaire bonheur de les posséder.

Pendant que s'imprimait notre _Glossaire du Patois Normand_, alors que nous arrivions à la lettre M, nous avons rencontré dans un de nos amis, M. Lepingard père, ancien chef de bureau à la préfecture de la Manche, un de ces intrépides et modestes collectionneurs, qui, frappé des essais de feu Lamarche[1], était parti de ce premier travail pour se composer un Dictionnaire, sous le titre simple de: _Notes sur quelques mots usités à St.-Lo ou dans les environs de cette ville_. En voyant nos feuilles imprimées, il fut surpris de n'y pas trouver une foule de vocables qu'il avait consignés dans son recueil.

[Note 1: Jérôme-Frédéric Perrette-Lamarche, capitaine de vaisseau, ancien major de la marine à Cherbourg, né à la Meauffe le 20 juillet 1779, mort à St.-Lo le 26 décembre 1847, s'était occupé, dans les dernières années de sa vie, d'un _Dictionnaire du vieux langage ou patois des habitants des campagnes des arrondissements de Cherbourg, Valognes et St.-Lo_. Deux _Extraits_, chacun de 185 à 190 articles, en ont paru: l'un dans les _Mémoires de la Société académique de Cherbourg_ (1843); l'autre dans les _Notices, mémoires et documents publiés par la Société d'agriculture, d'archéologie et d'histoire naturelle du département de la Manche_, Ire partie du Ier vol. (1851). Il est probable qu'il y aurait beaucoup à glaner dans le grand _Dictionnaire manuscrit_ de feu Lamarche. Ce manuscrit appartient à son neveu, M. Lemennicier, homme d'un mérite égal à sa modestie, très-capable de l'enrichir et de l'éditer, et dont nous attendons ce service dans l'intérêt du Patois Normand.]

Sur nos instances, il nous montra ses _Notes_; sur nos instances, il nous autorisa à y puiser ce qui nous conviendrait, et dès-lors nous attachâmes plus d'importance à enrichir notre Glossaire, et de mots vieillis ou inconnus, et de mots altérés par la prononciation. Nous résolûmes de faire un _Supplément_ pour la première partie de l'alphabet, et nous mîmes dès-lors à contribution, outre la manuscrit de M. Lepingard, le _Dictionnaire du patois du pays de Bray_, par M. l'abbé Decorde, ainsi que le Glossaire que M. Alph. Chassant a rédigé pour _la Muse Normande de Louis Petit, de Rouen, en patois normand_ (1658), publié en 1853.

Nous avons regretté de ne pouvoir faire un dépouillement de l'_Inventaire général de la Muse normande_, par David Ferrand (1655), et du poème intitulé: _Le coup-d'oeil purin_, par Gervais (1773). Il y a là force mots, force locutions, force articulations à recueillir pour le patois de la Haute-Normandie; car nous en croyons M. Chassant: «Le patois de la _Muse Normande_ est en partie celui du pays de Caux; et, loin d'être restreint, comme le pense M. Duméril, aux quartiers St.-Vivien et Martainville de Rouen, il est parlé bien au-delà des murs de cette ville. Un grand nombre de mots et de locutions contenus dans les poésies de Ferrand se retrouvent jusque dans la campagnes de Louviers.» Mais il faut être de la Haute-Normandie, ou y vivre, pour faire avec fruit ce dépouillement.--A d'autres ce travail.

Notre tâche, à nous, a été de réviser le Glossaire de Louis Du Bois;--d'en retrancher les mots qui, se trouvant dans le _Dictionnaire de l'Académie_, ne peuvent être aujourd'hui réclamés par aucun patois;--d'y ajouter ceux qui sont dans MM. Duméril, et que l'auteur n'avait point admis, malgré l'autorité de ces philologues;--de puiser largement dans le _Patois du Bessin_, par Frédéric Pluquet; dans les _Extraits_ de feu Lamarche; dans le _Dictionnaire du Patois du pays de Bray_, par M. l'abbé Decorde; dans le _Glossaire de la Muse Normande_, par M. Chassant; dans les _Notes manuscrites de M. Lepingard père_; enfin dans quelques autres sources moins abondantes;--d'ajouter tout ce que notre mémoire a pu nous fournir de mots patois employés autour de nous depuis plus d'un demi-siècle, lesquels appartiennent à des idiomes ou très-anciens, ou perdus, et qui attestent le passage, ou le séjour, ou l'établissement de divers peuples dans nos contrées;--de signaler une foule d'altérations de prononciation, qui ne sont point le patois proprement dit, qu'à la rigueur on en pourrait retrancher, mais qui semblent en faire partie, et qu'admettent en proportion plus ou moins grande la plupart de recueils de la nature de celui que nous publions.

Il nous a semblé toutefois que, pour cette dernière classe, qui se serait démesurément étendue, si nous avions voulu tout prendre, il fallait se borner aux mots les plus usités. Pour suppléer à des nomenclatures qui embrasseraient le plus grand nombre de ces altérations, nous avions fait des remarques sur les changements de lettres et d'articulations qui se produisent le plus fréquemment en Normandie. Ces remarques se sont tellement multipliées que nous avons cru devoir y renoncer. D'ailleurs ce qui est vrai dans un canton ne l'est pas dans le canton voisin, à plus forte raison dans un département séparé d'un autre par un ou deux départements.

A défaut de ces observations qui s'accroîtraient indéfiniment, si l'on tenait compte de tous les changements que multiplie, comme à plaisir et sans motif, le caprice de nos villageois, nous pourrions dire quelque chose des étymologies qu'on est tenté naturellement de chercher aux mots patois. Mais nous ne connaissons pas de terrain plus glissant, et nous y avons vu les hommes les plus instruits y faire à l'envi les plus lourdes chutes. Louis Du Bois s'y était aventuré; nous avons respecté son texte. Pour nous, nous avons résisté à tout entraînement, nous souvenant d'avoir lu, dans la Préface de M. Decorde, ces phrases judicieuses, copiées par lui dans une oeuvre inédite de M. Auguste Le Prevost: «La science étymologique est une arme à deux tranchants, qui ne doit pas être abandonnée à des mains novices. On peut encore la comparer à ces flambeaux qui jettent de la fumée et de l'obscurité sur leur passage quand ils n'éclairent pas. Elle demande non-seulement la connaissance approfondie et la comparaison continuelle d'un grand nombre de langues, de dialectes, d'idiotismes, une faculté d'observation et de rapprochement exquise; mais encore beaucoup de sobriété, de loyauté, de circonspection, dans l'exercice de cette faculté; sans quoi l'on arrive par une pente très-rapide à faire venir _alfana_ d'_equus_; on se décrédite soi-même, et l'on décrédite l'une des recherches les plus piquantes et les plus utiles à la satisfaction de la raison humaine, qui puisse occuper les loisirs d'un érudit. Nous insistons d'autant plus sur la nécessité d'une grande réserve à cet égard, que, débarrassé de cette grave responsabilité, le travail que nous désirons voir entreprendre dans chaque arrondissement n'offrira plus qu'une tâche facile à chacun de nos collaborateurs.»

Cette tâche _facile_ est si longue, si minutieuse, elle demande dans une localité quelconque tant de patience et de sagacité, qu'étendue à toute une province comme la Normandie, elle devient pénible, ardue, immense, et c'est surtout à lui susciter des travailleurs que notre _Glossaire_ est destiné. C'est un essai après d'autres essais, que d'autres suivront sans doute pour la plus grande gloire de ces vieux idiome d'où est sortie à la longue, et par les efforts du génie de nos pères, cette noble et limpide langue française, la seule à laquelle soit permis l'espoir de l'universalité. A nos yeux, l'étude des patois a pour premier et pour principal avantage d'éclairer nos origines, et nous disons, avec Génin: «Ces _Glossaires_ patois avanceraient tout d'un coup la besogne du _Dictionnaire historique_; l'Académie prendrait là ses éléments sur le vif. Tant de mots dépareillés, barbouillés, méconnaissables, errant à travers le langage comme des mots sans aveu, le _Glossaire patois_ fournirait sur-le-champ de quoi leur constituer une famille, rétablir leur vraie physionomie, et les remettre dans le monde sur le pied d'honnêtes et légitimes citoyens du vocabulaire, sur le pied de leur naissance, avec restitution de leur antique apanage. Les écrivains du moyen-âge seraient appelés à déposer comme témoins et à confirmer la possession d'état par preuves écrites et irrécusables. La langue française se trouverait tout-à-coup restaurée: ce serait un monument simple et grandiose dont chacun pourrait mesurer l'intérieur et examiner toutes les assises depuis les plus anciennes jusqu'aux plus récentes, éclairé par le flambeau du génie même qui a présidé à la fondation» (Préface des _Récréations philologiques_).

Telle est, en réalité, la principale utilité des patois, le véritable intérêt qui doit exciter à leur étude. Quant à les considérer comme des langues par excellence, quant à nous associer à l'enthousiasme de leurs admirateurs plus ou moins érudits, comme un Schnakenburg, un Pierquin de Gembloux, un Charles Nodier, le bon sens nous l'interdit et nous tâcherons de n'avoir pas d'autre maître. Nous ne dirons pas du patois avec ce dernier: «Presqu'inaltérable dans la prononciation, dans la prosodie, dans la mélopée, dans l'orthographe même quand on l'écrit, il rappelle partout l'étymologie immédiate et souvent on n'y arrive que par lui. Jamais la pierre-ponce de l'usage et le grattoir barbare du puriste n'en ont effacé le signe élémentaire d'un radical. Il y conserve le mot de la manière dont le mot s'est fait, parce que la fantaisie d'un faquin de savant ou d'un écervelé de typographe ne s'est jamais évertuée à détruire son identité précieuse dans une variante stupide. Il n'est pas transitoire comme une mode. Il est immortel comme une tradition. Le patois, c'est la langue native, la langue vivante et nue. Le beau langage, c'est le simulacre, le mannequin.»

Voilà de ces paradoxes comme savait les tourner Charles Nodier, et comme il aimait à les développer aux Parisiens, qui ne s'inquiètent pas assez du fond quand on les charme par la forme. Quinze à dix-huit pages de ce style sur le patois font un chapitre assez piquant de ses élégantes _Notions de linguistique_. Mais quel homme réfléchi donnera son assentiment à de si étranges assertions? La conséquence naturelle de ce bel article et du livre tranchant de M. Pierquin de Gembloux, et de tout ce qu'écrivent ceux qui s'éprennent d'un trop vif amour pour les patois, c'est que les Vaugelas, les Patru et tous les hommes de goût qui se sont consumés en utiles et féconds efforts, dans la première moitié du XVIIe siècle, pour épurer notre langue et donner aux grands hommes un instrument que leurs chefs-d'oeuvre devaient porter à la perfection, ont le tort grave d'avoir dénaturé des patois qu'ils ont cru polir. «Les patois en effet, dit Charles Nodier, ont une grammaire aussi régulière, une terminologie aussi homogène, une syntaxe aussi arrêtée que le pur grec d'Isocrate et le pur latin de Cicéron.»

Et plus loin:

«Pour trouver une langue bien faite, et j'entends par là, comme tout le monde, une langue bien grammaticale et bien syntaxée, qui n'est inconséquente avec elle-même, ni dans la déclinaison ni dans la conjugaison, qui est toujours fidèle à elle-même, à la prononciation dans le mot, à une forme donnée dans la locution, on ne court donc aucun risque de remonter à un patois. J'irai plus loin, car je ne recule pas devant les conséquences expérimentales: ce serait le parti le plus sûr.»

Ainsi la langue harmonieuse et pure de Racine et de Boileau est inférieure à celle des rustres du moyen-âge. Pour la réformer, nous ne courons aucun risque en remontant au patois; là seulement nous trouverons une grammaire bien fixée, sans inconséquence avec elle-même ni dans la déclinaison ni dans la conjugaison; les siècles de barbarie sont ceux de la politesse du langage, et les siècles de la politesse des moeurs et de la civilisation en progrès sont ceux où le langage est tombé dans la barbarie!

Les exagérations de Grégoire à la tribune de la Convention nationale, dans son fameux Rapport sur l'extinction des patois et les moyens d'universaliser l'usage du français, nous semblent beaucoup plus raisonnables; car si c'est une croisade stérile que celle que l'on entreprendrait contre la ténacité de certaines populations, attachées à leur jargon comme à l'air de leurs vallées ou de leurs montagnes, il est désirable que l'intelligence de notre langue se propage sur tous les points de notre territoire; l'unité de cette langue importe à l'unité politique, religieuse, administrative. La fusion d'une foule de peuplades voisines dans une grande nation n'est complète qu'autant qu'elles entendent le même idiome, et l'Assemblée constituante qui ordonna, le 14 janvier 1790, de traduire ses décrets en dialectes vulgaires, prit une mesure moins logique que la Convention décrétant, le 8 pluviose an II (27 janvier 1794), qu'il serait établi des instituteurs primaires pour enseigner la langue française dans les départements où elle était le moins répandue, notamment dans ceux de la Bretagne et de l'Alsace.

Ces vues patriotiques ont été secondées par les guerres de la République et de l'Empire, et, quand la paix est venue, les mesures législatives et les intérêts nouveaux des populations ont continué la propagation du français dans les provinces. Chaque jour les patois perdent du terrain, et nous sommes loin de nous en plaindre. Si nous nous montrons curieux de les recueillir, ce n'est point pour substituer leur indigence à nos richesses. Nous imitons les antiquaires qui remplissent leurs musées de vieilleries de toute espèce pour l'art, non pour l'usage; et ceux-là seuls nous blâmeraient, qui proscriraient toute recherche sur le premier des arts, celui de la parole.

Nous tenions à nous expliquer sur l'objet d'un livre que nous avons grossi des deux tiers, et sur l'intérêt qu'il peut avoir aux yeux des linguistes, intérêt relatif, que nous croyons apprécier à sa valeur. Maintenant nous allons laisser l'auteur du _Glossaire_ parler du patois et des patois dans une Préface qui est son dernier ouvrage. Il l'écrivit en 1854, quelques mois avant sa mort.

Nous ferons suivre cette Préface de la Biographie de Louis Du Bois.

Julien TRAVERS. Caen, le 25 juillet 1856.

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

§ I.

Le sol de la Normandie, son histoire, ses usages, ses préjugés, ses locutions particulières, ses divers patois devinrent de bonne heure le sujet de mes recherches et de mes méditations.

A peine sorti du collége, dans les divers emplois que j'occupai, dans tous les lieux que j'eus occasion d'habiter, je ne perdis jamais de vue mon objet. Toutefois ce fut principalement en 1795, que je commençai à recueillir et à classer par ordre alphabétique les mots du patois normand.

C'est surtout quand j'eus à Alençon des fonctions publiques, que je fis une ample moisson de mots patois normands dans l'Orne, le Calvados et la Manche. J'y ajoutai un peu plus tard un très-grand nombre de mots des autres départements de la province, pendant mes voyages plus ou moins répétés et mes séjours plus ou moins prolongés sur tous les points de leur territoire. Là, je m'attachai avec un soin scrupuleux à constater la véritable acception de chaque vocable, l'orthographe propre à en fixer la prononciation exacte, et j'établis la ressemblance de ces expressions avec celles de la langue romane et des principaux patois de la France.

Ce travail que, depuis 1830, mes divers emplois administratifs m'empêchèrent de publier, fut au moment de voir le jour en 1843. Le libraire Dumoulin, de Paris, annonça qu'il le publierait après mes _Recherches sur la Normandie_, qu'il venait de mettre sous presse.

Quelques fragments de l'ouvrage avaient déjà paru, en 1807, dans les _Mémoires_ de l'Académie celtique, t. V, et, en 1823, dans les _Mémoires_ de la Société des Antiquaires de France, t. IV. En 1829, M. Quérard en fit mention dans le tome II, p. 601 et 602 de _La France littéraire_.

§ II.

La publication de mes patois, suspendue en 1830, le fut de nouveau en 1844, par l'effet de la mise au jour et les soins d'impression de mon _Histoire de Lisieux_ (2 vol. in-8º, 1845) et de ma _Traduction de l'Agriculture de Columelle_ (3 vol. in-8º, 1846).

Depuis ce temps, les événements politiques et beaucoup d'embarras domestiques et de chagrins ont dû nécessairement absorber les jours que j'aurais consacrés à mes travaux littéraires. J'ai même renoncé à mon _Histoire de Normandie_, et c'est pour moi une véritable douleur aujourd'hui que j'ai dépassé 80 ans.

§ III.