France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Part 5

Chapter 53,615 wordsPublic domain

Au palabre du soir, l’assemblée était nombreuse : la plupart des chefs y assistaient. L’étroite cour était bondée de spectateurs, foule curieuse et bruyante où chacun disait son mot, commentant en toute liberté les paroles des hauts personnages, à tel point qu’à mainte reprise des protestations énergiques partaient du groupe où siégeaient le roi et ses conseillers. Le sans-gêne de ces réunions à la fois royales et populaires éclaire d’un jour singulier les relations entre gouvernants et gouvernés. En réalité, le pouvoir du monarque est loin d’être absolu. Celui-ci doit compter non seulement avec l’avis des principaux chefs, mais encore avec ce qu’on appellerait chez nous l’opinion publique. C’est une façon de discuter quasi familiale, rappelant par plus d’un côté ce que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les _plaids_ orageux tenus en plein air devant la multitude, entre les feudataires, la soldatesque turbulente et le chef élevé sur le pavois.

Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que nous avons peine à respirer et qu’il est urgent d’enjoindre aux curieux de s’éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne grâce, mais presque aussitôt le mouvement enveloppant recommence ; insensiblement la quintuple rangée de têtes crépues se rapproche.

Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de repos ; il a dépouillé la tunique à boutons dorés et le chapeau à plumes. Son pagne négligemment noué laisse à découvert le torse et la poitrine. Un bébé de trois ans, absolument nu, prend ses ébats auprès du vieillard, tandis qu’une de ses femmes, debout, près de la couchette, écarte les moustiques à grands coups de son éventail de palmes.

L’entretien s’est prolongé plus d’une heure. Le capitaine Binger a expliqué au roi le but de la mission, faisant valoir tout l’intérêt qu’il y avait pour Akassimadou à ce qu’une ligne de démarcation définitive fût tracée entre son territoire et le protectorat anglais de la Côte d’Or. Aucune mesure n’était plus avantageuse pour éviter dans l’avenir de regrettables malentendus, des difficultés sans cesse renaissantes, les démêlés de chef à chef, de village à village, parmi les populations vivant sur la frontière. Akassimadou a compris cela, ou a paru le comprendre. Aussi a-t-il accueilli sans sourciller la conclusion du discours, la demande d’un contingent indispensable de cent porteurs et de vingt pirogues : les gens iront par la voie de terre, nous attendre à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le cours sinueux de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis séance tenante : des messagers allaient être immédiatement expédiés dans les villages pour rassembler le contingent.

Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la ration. Il est probable que la plupart marcheront par ordre, sans aucun enthousiasme. Plusieurs cependant, tant à Krinjabo que dans les villages voisins, ne demandent qu’à partir. Des volontaires se présentent, très alléchés : de si beaux appointements, le désir de courir le monde ! Ceux-là ne sont pas les premiers venus : sans être des chefs, ils appartiennent à ce que j’appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils possèdent quelque bien au soleil, un peu de poudre d’or, un captif ou deux.

Volontiers ils nous accompagneraient à l’intérieur, vers ces pays de Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers, dont ils apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en loin du Soudan méridional par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils ont remarqué ces marchands noirs comme eux, mais la face moins pleine, le regard plus vif, la démarche assurée. Ils les ont vus séjourner dans les villages et, à certaines heures, inclinés le front contre terre du côté où le soleil se lève, adorer une puissance inconnue. La présence de ces êtres a fait travailler leurs pauvres cervelles. D’où arrivaient-ils ? D’un pays où les hommes marchent vêtus, fabriquent des pagnes plus résistants, sinon aussi fins que ceux tissés par les blancs ; représentants d’une race supérieure, d’une civilisation bien imparfaite encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes simples des peuples de la brousse.

Et voici que l’occasion s’offrait de visiter en nombreuse compagnie ces régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans compter les royaumes Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo, l’Indénié, l’Assikaso, la terre de l’or. C’est là de quoi vous décider à quitter la case nouvellement bâtie, la ménagère et la marmaille, les délices de la vie paresseuse, pour aller chercher au loin fortune, le fusil sur l’épaule, un ballot sur la tête.

Cette belle ardeur durera-t-elle ? Il est permis d’en douter. La persévérance n’est pas une vertu noire. Hommes de corvée et volontaires, je crois qu’au fond les uns et les autres se valent. Dieu sait ce que nous réservent, dans les jours difficiles, ces gens de la côte, natures purement passives en quelque sorte, étrangères à tout sentiment viril, ignorant également la reconnaissance et la haine, superstitieuses et curieuses à l’excès, mais d’une curiosité qui ne va pas jusqu’au désir d’apprendre ; âmes d’enfants dans des corps d’athlètes. Ces populations ont perdu tout ressort : épaves de tribus pourchassées jadis par des voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles vivent depuis des siècles dans l’abjection de la servitude acceptée.

Si peu de confiance que nous inspirent nos auxiliaires, il faudra bien s’en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous estimer heureux si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs indispensables. Il ne nous reste, quant à présent, qu’à enregistrer ses bonnes promesses, quitte à revenir à la charge si elles n’étaient pas promptement suivies d’effet. Les cadeaux qu’il vient de recevoir n’ont pas peu contribué à nous le rendre propice : ils sont admirables. C’est une couverture de prix (19 fr. 95), décorée sur l’une de ses faces d’une silhouette de lion rampant, et sur l’autre d’une tête de tigre ; des écharpes pour les femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à l’entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les contempler. En silence la foule défile, saisie. Les grandes émotions sont muettes.

En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à l’étiquette, envoyé au roi une portion de chacun des mets composant notre déjeuner. En retour, de la maison royale nous arrivait un nombre respectable d’écuelles de _fouto_, plat national, ragoût des plus pimentés, flanqué de pains de banane et de manioc. Pendant une heure, les serviteurs des deux sexes n’ont cessé de faire la navette. Chez nous, c’était une vraie procession.

Voici d’abord deux porte-cannes précédant un détachement chargé de terrines et de calebasses d’où s’échappent d’étranges aromes. Le cortège procède à pas comptés. Les délégués, on le devine, ont conscience de la solennité de l’heure et de l’importance de leurs attributions. Le visage est grave, l’attitude celle de maîtres des cérémonies annonçant une tête couronnée. Eux et leur suite gravissent notre échelle qui craque d’une manière inquiétante, et, tandis que les porteurs déposent sur la galerie leurs précieux fardeaux, les deux fonctionnaires franchissent le seuil de la petite pièce où nous sommes réunis, frappent le plancher de leur bâton, en s’écriant :

— De la part d’Akassimadou !

Puis ils s’inclinent et se retirent, pas assez vite cependant pour ne pas se heurter à d’autres émissaires apportant, eux aussi, un _fouto_, préparé celui-là dans les cuisines d’un ministre :

— De la part du chef Kabranka !

Mais une troisième bande fait irruption dans la cour et s’engage sur les degrés. On se bouscule quelque peu ; des mots vifs sont échangés. Il y a lieu de craindre un moment pour la vaisselle, bien qu’elle soit solide, mais surtout pour les ragoûts et les sauces. C’est tout au plus si, dans le brouhaha, nous parviennent ces mots lancés à pleine voix par un majordome :

— Le _fouto_ du chef Azémia !

A mesure que s’allonge sur la véranda la rangée d’écuelles fumantes, la physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie, la bouche fendue d’un large rire, les yeux humides, ils savourent par avance ces friandises que nous n’aurons garde de leur disputer.

Une dernière entrée, féminine cette fois ; une théorie de captives de tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les seins pendent pareils à des outres vides, jusqu’à la fillette aux allures de chat maigre, que l’émotion plus encore que le poids de la marmite fait flageoler sur ses longues jambes. Les duègnes ont pour tout vêtement un fragment de pagne noué à la ceinture, les jeunesses un simple rang de grosses perles de verre ou de coquillages. Les unes et les autres appartiennent à la domesticité de la princesse Elua.

Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa Majesté. Nièce du défunt roi Amatifou, en vertu des lois d’accession au trône conférant ici l’hérédité non en ligne directe, mais collatérale, elle était appelée à doter le pays d’un dauphin. Les fétiches n’ont point béni sa couche, et le pouvoir est passé à une dynastie nouvelle. Elua approche de la trentaine, si elle n’en a déjà doublé le cap. Cette constatation me dispense de tout détail plastique. Ce n’est point, en effet, en pays noir qu’un Balzac eût jamais songé à célébrer la femme de trente ans. Je reconnais cependant qu’à une époque indéterminée la princesse a dû être assez jolie. Elle a les traits fins, des yeux pétillants de malice et — chose rare chez ses compatriotes — des pieds d’enfant.

Quoi qu’il en soit, cette sympathique personne ne représente qu’imparfaitement le beau sexe, d’une séduction très relative, il faut l’avouer, dans la forêt d’Afrique. La beauté capiteuse, la suave harmonie des lignes, autant de perfections qui nulle part ne courent les rues, y sont plus rares qu’en aucun lieu du monde. Au surplus, l’existence de la femme, chez ces peuplades, est telle qu’on ne saurait s’étonner de sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze ans, c’est une mère de famille ; à vingt-cinq, une aïeule ; à trente, une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude ! Portant sur son dos l’enfant parfois fort lourd, — car les marmots, sevrés très tard, se font trimbaler de la sorte, alors qu’ils ont depuis longtemps l’usage de leurs jambes, — elle consacrera chaque jour quatre ou cinq heures à piler le maïs ou les bananes, ira puiser de l’eau, ramasser du bois, balayera la case et surveillera la cuisine, pendant que son seigneur et maître pérore dans les assemblées, fait la sieste à l’ombre et digère.

Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s’est vu à pareille fête. Nous lui donnons la comédie.

Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s’aligne au son du clairon sous l’arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé l’Arbre d’Amatifou, du nom du dernier roi. Un régiment entier camperait aisément à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux exercices, à l’extrême satisfaction de nos bons Sénégalais qui se piquent d’honneur et manœuvrent avec la perfection de la vieille garde.

Les bagages, les instruments fournissent matière à des discussions animées. L’appareil photographique est considéré avec respect, et, lorsqu’on en a connu l’usage, l’admiration n’a plus de bornes. L’explication n’a même pas soulevé chez ces âmes timorées de fétichistes les défiances qui ne manqueront pas de se manifester, quand nous serons entrés plus avant dans l’intérieur. Le voisinage de la côte, les fréquentes relations avec les agents des factoreries, ont déjà familiarisé l’indigène avec quantité de prodiges accomplis par les blancs. Pour lui, l’Européen est un homme très fort, mais incapable de maléfices.

Akassimadou m’a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu’il allait se préparer sans retard. La toilette se prolongeant démesurément, j’ai envoyé au roi un messager pour le prier de vouloir bien se hâter, attendu que le temps menaçait et que le soleil allait disparaître. Le roi a répondu qu’il serait prêt bientôt et que « le soleil ne passerait pas ». Sur cette réplique à la Louis XIV, le groupe s’est installé, composé de toute la maisonnée royale, grands et petits.

Et « le soleil n’a point passé ».

Près de la case du roi est l’habitation des femmes dont, par la même occasion, j’ai pris un cliché. On y entre, d’ailleurs, comme au moulin. C’est un quadrilatère sur lequel s’ouvrent d’étroites logettes. Beaucoup de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse. Bon nombre vaquent à des travaux domestiques comme de simples mortelles. Celles-ci sont parvenues à l’âge douloureux où, suivant un usage assez fréquent chez les peuplades polygames, madame passe du rang enviable de favorite au grade moins ambitionné de cuisinière.

Akassimadou n’a que vingt-cinq femmes. C’est assez pour un paralytique.

* * *

En dépit des promesses du roi, nous avons jugé prudent de prolonger de vingt-quatre heures notre séjour, ne fût-ce que pour nous assurer si les actes répondaient aux paroles et si les messagers avaient été réellement expédiés.

Quarante-huit heures, c’est plus qu’il n’en faut pour connaître son Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut contenir cinq à six mille habitants. L’aspect en serait presque séduisant pour peu que l’on déblayât les maisons en ruine dont les monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse mine auprès des constructions neuves. Celles-ci, généralement flanquées d’un enclos de bananiers, sont tenues avec une propreté inattendue. Le sol battu est soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s’ouvrent des chambres tapissées de nattes et protégées du soleil et de la pluie par un avant-toit très surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en treillis. C’est la case du fétiche. Elle réunit quantité d’objets hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, que sais-je encore ? En quoi ce bric-à-brac possède une salutaire influence sur la demeure et le propriétaire, c’est ce qu’il serait malaisé de définir. Le noir lui-même paraît n’avoir là-dessus que des idées assez vagues. Aux questions qui lui seront posées à ce sujet, il restera bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait n’a pas besoin d’explication. C’est « fétiche », et voilà tout.

La plupart des habitations sont, à l’intérieur, revêtues à hauteur d’homme d’un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur, identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur de la maison barbare comme une hallucination, d’un classicisme incohérent : Pompéi restauré par les nègres.

De promenade aux alentours il n’est pas question ; le village est bloqué par les bois. On n’y accède que par la rivière. Aussi, dans les visites aux chefs, s’est-on efforcé de leur faire comprendre combien cet isolement était préjudiciable à leurs intérêts. Une route — il va sans dire que route signifie ici sentier taillé dans la forêt — qui relierait Krinjabo à l’intérieur, détournerait vers cette localité une partie du commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé ou par le protectorat anglais de la Côte d’Or. Les chefs sont tombés d’accord que rien n’était plus vrai : ils ont promis d’y songer. Mais c’est ici la terre des longues songeries.

Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia et Assankou, ont été désignés par le roi pour accompagner la mission et la renseigner, au besoin, sur la nationalité de tel ou tel village de la frontière. Cette délégation ne marche qu’à son corps défendant. Devant la difficulté de déterminer l’un d’eux à quitter, pour quelques semaines, ses pénates, Akassimadou, afin de trancher le différend, les a désignés tous les trois. Ils ont, du reste, gaiement pris leur parti de ce déplacement forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes, colliers, breloques, « Angelus » de Millet, leur ont mis du baume dans l’âme.

Si la promenade offre peu de ressources, en revanche on passe volontiers des heures à contempler la délicieuse inactivité du populaire. Seules, les femmes se livrent à quelque occupation suivie, puisent de l’eau, font la cuisine. Les hommes se prélassent des journées entières dans de vastes hangars garnis sur trois côtés d’une large banquette en bambou. On jase un peu, on dort beaucoup. Il y a dans le village deux de ces centres de réunion. C’est le club, le cercle, cercle ouvert s’il en fut, et dont la simplicité n’exclut pas l’agrément. Toutes les mines sont épanouies. Ce que ces gens-là se moquent de l’équilibre européen et du cours de la rente !

Si les jours passent relativement vite, les nuits sont plutôt longues. Celui qui a dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée était certainement un farceur : comme les années de campagne, les heures d’insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux nuits durant, presque impossible de fermer l’œil. Dans une maison voisine, il y avait un mort : les lamentations tapageuses n’ont pas cessé de quarante-huit heures, l’espace compris entre le coucher du soleil et son lever restant spécialement affecté aux pétards et à la mousqueterie. J’ai suivi un matin la foule qui pénétrait dans la demeure mortuaire. Chacun apportait son offrande, des fruits, des écuelles de _fouto_. Tout cela était déposé devant la bière, près de laquelle on avait rassemblé les ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches, calebasses, — et jusqu’à sa seringue, l’instrument de Molière, les infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir. Autour du cercueil creusé dans un tronc d’arbre et recouvert d’un pagne, deux pleureuses se roulaient avec des cris horribles ; les assistants accompagnaient ces lamentations d’un marmottement nasillard rappelant le ronronnement de bonnes femmes expédiant leurs litanies.

26 janvier.

Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à Assinie. Un message des commissaires anglais nous fait savoir qu’ils arriveront le 29 à Afforénou. Ce village, appelé aussi New-Town, est situé en territoire anglais, à 15 milles environ d’Assinie. Nous ferons en sorte de nous y trouver à cette date, peut-être même avant, bien que les piroguiers promis par Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les attend dans la soirée.

Ils sont là. Le roi avait d’excellents motifs de ne pas manquer à sa parole. De l’intérêt que peut offrir pour lui la délimitation entre ses territoires et le Gold Coast, je ne sais s’il se rend très bien compte. En revanche, ce que notre protégé n’ignore pas, c’est que la France lui sert une rente annuelle de six mille francs dont il serait aisé de supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre d’amende, pour peu qu’il lui prît fantaisie de nous créer des embarras. Chez un protégé, la crainte du protecteur est le commencement de la sagesse.

Le départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à passer sous un toit, dans un simulacre d’existence européenne. Jeudi, nous dormirons notre première nuit dans la brousse, au camp, sous un plafond de toile.

IV

PREMIERS BIVOUACS.

28 janvier.

Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du lac, en face des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à la remorque de l’_Evelyn_.

La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver avant midi à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est gâté. A peine avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur le grand lac, un quart de mille, que le ciel s’obscurcit. Une bourrasque s’éleva de l’est, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur, brassait l’eau vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant les lames, prêtes à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler l’horizon. Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans de sérieuses difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s’égarer dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l’un contre l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure, mais les minutes nous parurent sans fin au milieu de l’ondée tourbillonnante et du brouillard. Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige, la rafale nous fouettait et nous poussait Dieu sait où ; impossible de se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de sable ou, qui pis est, un arbre submergé ? Un moment, nous eûmes la perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au sortir du port.

Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle était venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées. Aucune n’avait éprouvé d’avaries graves ; mais hommes et cargaison étaient trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes, des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même, avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers campements, la meilleure part s’en allait à vau-l’eau.

Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se remettre en route.

Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île Fétiche. Il court à son sujet des légendes extraordinaires : pour rien au monde, un indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à celui dont la pirogue touche sa berge maudite ; il périra dans l’année ! Qu’un téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n’en sortira !

La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de nécropole aux populations riveraines de la lagune. Les Européens qui l’ont visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré des monceaux d’ossements humains, des traces de sépultures fouillées par les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre n’est pas faite pour infirmer les préventions de l’indigène : il persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l’île de mort, nos gens détournent la tête et parlent bas, très mal à l’aise.

Vers deux heures, l’_Evelyn_ jette l’ancre à une encablure du rivage que pare une végétation des plus drues. La forêt s’étend jusqu’au lac : des palétuviers la prolongent dans l’eau à une assez grande distance de la grève, dont on n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une terre qu’une formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les caïmans pourraient trouver un abri.

En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre donnant accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du dehors, dans la lueur crépusculaire tamisée par les branches.