France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)
Part 4
Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer rend la température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de l’hivernage, favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques, l’éprouvent davantage. La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s’attaque de préférence à l’indigène ne serait autre que l’influenza. Elle aurait, me dit-on, fait en moins d’un mois, rien qu’à Assinie, une dizaine de victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l’on mène en certaines cases : coups de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il reprend de plus belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre.
Si le climat justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel foyer d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent six ou huit personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de sépulture, qui consiste à enfouir le mort sinon chez lui, du moins dans le voisinage de sa demeure, et presque à fleur de terre, devrait contribuer à multiplier les causes d’épidémie. Je me demande si, dans des conditions identiques, la vie serait moins précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire.
L’occupation ne nous manque pas ; les heures fuient, rapides. Il faut passer en revue, pièce à pièce, le matériel et les marchandises. Les dégâts ne sont pas graves, mais tout a besoin de prendre l’air. Il est indispensable aussi de répartir les bagages par fractions de vingt-cinq kilogrammes et de remplacer les caisses par des enveloppes de toile sulfatée. Le ballot est plus aisé à ouvrir en cours de route et, pour le noir accoutumé à porter sa charge sur la tête, moins encombrant lorsque le convoi doit se frayer passage à travers une brousse épaisse.
Le déballage et l’inventaire nous attirent un imposant concours de visiteurs des deux sexes. Les tirailleurs en faction devant le hangar ont fort à faire pour écarter les envahisseurs. A mainte reprise, ils sont débordés, et les importuns s’introduisent, l’échine courbée, obséquieux, dans l’espoir d’attraper quelque bagatelle. Assis sur les talons, ils se communiquent leurs impressions à voix basse.
L’exhibition a le plus vif succès, depuis les tissus chatoyants, les gazes lamées, jusqu’à l’article à un sou. On s’extasie devant le faux corail ; à l’apparition des rangs de perles, des éclairs de convoitise passent dans les prunelles.
Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par parenthèse, nous présentons ces petits ballons en celluloïd multicolore, avec un grelot à l’intérieur, vendus cinq centimes dans la plupart des bazars. Il faut savoir que le noir, priseur enragé, use, en guise de récipient, d’une calebasse de la grosseur d’une paume : l’orifice, fermé par une cheville de bois, a juste le diamètre suffisant pour laisser passer la prise que le consommateur reçoit sur l’ongle du pouce. Nos tabatières sont acceptées sans discussion : le grelot ne provoque aucun étonnement. Tout au plus nous objectera-t-on qu’il manque un trou pour introduire le tabac. A quoi nous répondons judicieusement qu’il en doit être ainsi : cette innovation permet à l’acheteur de pratiquer lui-même l’ouverture de la grandeur qui lui convient. La réplique paraît victorieuse.
Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend une médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de l’_Angelus_ de Millet. Notre pacotille contient plusieurs grosses de ce chef-d’œuvre. Avant qu’il soit longtemps, la France noire en sera largement approvisionnée, de Comoé à la Volta. On ne saurait trop, chez les peuples neufs, propager le goût des beaux-arts.
Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe surtout les cotonnades imprimées de fabrication anglaise, les fusils à pierre, la poudre, la bougie et le pétrole. N’oublions pas le gin, le tafia et des spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes arborent impudemment les noms de Jamaïque et de Cognac. Ces alcools sont vendus aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings les vingt fioles. Le prix est acquitté en poudre d’or, la monnaie courante. Les comptoirs d’Assinie l’encaissent à raison de soixante-douze shillings (90 francs) l’once, et en expédient chaque année en Europe pour une valeur de cinq mille livres sterling en moyenne.
Le principal article d’exportation consiste en une variété de l’acajou, très appréciée sur le marché de Liverpool. Par les rivières et la lagune, les trains de bois amènent tous les ans environ deux mille troncs d’arbre cubant, l’un dans l’autre, de trente à trente-cinq pieds anglais. Le territoire exporte, en outre, une quantité minime de caoutchouc, de qualité très inférieure à celui du Para. Les noirs le préparent mal, à supposer qu’ils n’y mélangent pas des matières étrangères, pour augmenter le poids.
La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont pas légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance occupera la place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes à charger, les pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus, mais l’homme s’attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la marchandise, la flaire, la quitte pour une autre, la reprend et s’assied, contemplatif, le regard fixe, mâchonnant, suivant la mode noire, une baguette de bois tendre pour s’entretenir les dents belles. L’emplette d’une pièce d’étoffe réclamera des heures de méditation. Après quoi, ses résolutions arrêtées, il procède au payement. Nouvelle affaire. Alors intervient le peseur d’or, qui examine le métal à la loupe, scrutant les pépites, afin de s’assurer si leurs anfractuosités ne récèlent pas des parcelles de terre ou de sable. Quand la transaction est enfin terminée, le jour tombe : à la clarté des torches de palmes, l’acheteur embarque sa cargaison. Puis la flottille s’éloigne, dans la nuit. Demain, elle abordera au fond d’une crique, à l’ouverture d’un sentier de forêt par lequel les produits d’une civilisation plus ou moins frelatée seront emportés à dos d’homme vers l’intérieur mystérieux.
Durant ces laborieuses négociations, les désœuvrés du village, — autant dire la majorité de la population assinienne, — rôdent autour du magasin. Silencieux, drapés à la romaine, le pagne rejeté sur l’épaule, ils suivent avec un intérêt soutenu les péripéties du marché. Les notables franchissent le seuil, s’installent sur des caisses, sur des barils, et restent là comme au spectacle. L’un d’eux parfois, profitant du moment où le commis est penché sur son registre, allonge sournoisement le bras, prêt à faire main basse sur quelque brimborion. Mais quand il se dispose à glisser l’objet sous sa toge, l’employé, qui ne le perdait pas de vue, toujours calme, sans relever la tête, avec un flegme britannique, lui décoche cet avertissement :
« Mon ami, je vais envoyer mon pied vous prendre mesure d’une culotte. »
Le Romain lâche sa proie, fait demi-tour et se retire, très digne.
* * *
Nous avons à présent maison montée. Nos boys ont commencé leur service. Les candidats étaient nombreux. Nos préférences sont allées à ceux des concurrents qu’une fréquentation assidue de l’école avait le plus familiarisés avec notre langue, non que leur parler soit la correction même. Ils ont une manière à eux de se débrouiller parmi les singuliers et les pluriels, les genres et les temps. C’est la grammaire réduite à son expression la plus simple, la phrase allégée des vaines élégances, la beauté fruste, qui tout d’abord déconcerte ; mais on s’y fait. Exemple :
« _Ma capitaine, dans çà village il y a toi gagner chèvre. Le chef il apporte._ »
Traduction : « Mon capitaine, le chef du village vient vous offrir une chèvre. »
Dans le langage nègre, « gagner » est le verbe par excellence, la clef de voûte, la pierre angulaire ; actif et auxiliaire tout ensemble. Ses acceptions sont innombrables. « Gagner », c’est être, avoir, aller, prendre, recevoir, que sais-je encore ? On « gagne » ici une foule de choses qu’il serait, avec la meilleure volonté du monde, difficile de considérer comme un gain. Un noir ne dira jamais d’un défunt : « Il est mort », mais : « _Il a gagné mort._ » Un joueur malheureux ne trouvera, pour confesser sa perte, que cette formule bizarre : « _J’ai gagné perdu !_ » Tant pis si l’accouplement de ces vocables implique contradiction pour l’Européen. Le nègre est fier de ce français si pur !
Notre interprète, toutefois, s’exprime avec plus de recherche. L’homme répond au nom d’Ano. Ses services seront utilisés surtout dans les villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur le plateau soudanien, nous rencontrerons les Mandés musulmans dont Binger s’est assimilé les différents dialectes lors de son voyage de vingt-sept mois du Niger au golfe de Guinée.
Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports avec nous, il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté moins au langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de précautions oratoires telles que « si j’ose m’exprimer ainsi », « me permettrai-je de... », « ce souvenir est gravé dans mon âme », au lieu de : « je me rappelle ». Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans sa bouche, sont d’une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si l’un de ses congénères, nu comme la main, se présente au campement, il ne manquera pas de l’annoncer ainsi : « Ce _monsieur_ désire vous parler. » Et il faut voir la tête du « monsieur » !
Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d’un trône, cela n’est point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et Adingra, sont des princes. L’un et l’autre eurent pour père le feu roi du Sanwi, Amatifou, privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec nombre de leurs compatriotes. Avec la polygamie et le relâchement des liens de famille qui en résulte, le fait d’être issus d’un monarque ne suffit pas à garantir aux descendants une oisiveté dorée. Au surplus, la présence de ces jeunes gens ne pourra manquer de rehausser notre prestige aux yeux des peuplades de la brousse, auprès des chefs de l’Indénié et de l’Abron. Leurs attributions seront multiples. Serviteurs la plupart du temps, ambassadeurs à l’occasion ; préposés tour à tour à l’entretien de la garde-robe et des relations internationales.
Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il m’a été recommandé par l’excellent instituteur d’Assinie dont il fut l’élève. Le père, un pêcheur du village d’Aby, sur la lagune, vient de me l’amener dans sa pirogue. Le gamin peut avoir de douze à treize ans. Je l’ai jugé d’abord un peu frêle pour résister à de longues marches, et j’ai cru devoir émettre, à cet égard, quelques doutes. Kassikan les a dissipés d’un geste. Pirouettant sur ses jambes fluettes et se frappant les mollets, il s’est écrié : « Il y a bon pour marche ! » Le garçon fera mon affaire. Il semble d’un heureux caractère, actif et futé comme un singe. Nous sommes au mieux. Il me tutoie, cela va sans dire, et m’a déjà révélé le secret de son cœur. Kassikan a une bonne amie qu’il se promet d’épouser quand il sera un homme et qu’il aura fait fortune. Avec ses gages — vingt-cinq francs par mois — soigneusement mis de côté, il sera un parti sortable pour Mlle Amo : c’est le nom de sa bien-aimée. Mais un autre désir le travaille : échanger son nom barbare contre un nom de blanc. C’est là une des premières faveurs que les bambins fréquentant l’école demandent au maître. Il y est aussitôt fait droit : chacun se voit gratifié d’un prénom emprunté soit au calendrier, soit à la mythologie : Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont heureux. Kassikan, lui, a reçu en partage un dénominatif romantique. Je ne saurais rendre le ton pénétré dont il m’a dit :
— Appelle-moi Alfred !
— Va pour Alfred.
Le service culinaire a été assuré par l’engagement du noir Anoman, un gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce qu’on affirme, serait capable de distinguer une marmite d’une poêle à frire. De ce cuisinier-là je me méfie.
La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des porteurs. Ce n’était point à Assinie que nous pouvions nous procurer les cent cinquante hommes nécessaires à l’expédition. Nous devions, à cet effet, recourir aux bons offices de notre protégé Akassimadou, roi du Sanwi, qui réside à Krinjabo. Cette capitale est située sur la rive gauche de la rivière Bia, non loin de son embouchure dans la lagune ; trois heures de trajet en canot à vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour occupera trois jours au moins ; il faut compter avec les exigences du cérémonial nègre et les palabres interminables.
De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles seulement d’Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation caféière d’Élima. C’est la première entreprise agricole tentée dans nos possessions de Guinée par un Français, M. Verdier, de la Rochelle. Nous lui devons cette visite.
* * *
Le 18 janvier, dans l’après-midi, la chaloupe _Evelyn_, mise obligeamment à la disposition de la mission par le représentant de la maison Swanzy, levait l’ancre. Elle remorquait un canot et une grande baleinière dans laquelle avait pris place l’escorte de tirailleurs sénégalais destinée à donner à notre entrevue avec Akassimadou le caractère d’une démarche solennelle.
Vers quatre heures, la flottille mouillait dans la jolie baie d’Élima, où les agents de M. Verdier nous accueillaient comme des amis qu’on espère.
Le relief de la rive est assez accusé en cet endroit. A quelques pas du débarcadère, les cases des noirs pointent entre les touffes de bananiers. Tout près sont les grands séchoirs dallés, les bassins de lavage, les hangars de machines à dépulper et à décortiquer. Au delà, le terrain s’escarpe, et, par une pente raide, on atteint la maison d’habitation, située à une trentaine de mètres au-dessus du lac. De la véranda, le coup d’œil est enchanteur. A nos pieds s’arrondit la baie profondément échancrée, avec son amphithéâtre de forêts vierges projetant leur ombre sur les eaux ; vers le sud, dans une buée lumineuse, les contours indécis des grandes îles étalées entre le haut lac et Assinie ; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont l’altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière comme une falaise sur un océan de verdure.
La superficie du défrichement est de cent treize hectares. Il contient plus de trois cent mille caféiers aujourd’hui en plein rapport. Les premiers plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte commence et s’annonce abondante ; la plupart des branches fléchissent sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la moyenne de la production ne devrait pas être inférieure à celle que l’on obtient au Brésil, à Java, dans l’Amérique centrale, où le rapport de chaque pied varie, suivant les années, de deux à trois kilogrammes. Dans ces conditions, le domaine d’Élima, bien que de création récente — il date de dix ans à peine — devrait rapporter, bon an, mal an, de deux à trois cents tonnes de café. Le chiffre se passe de commentaires.
Par malheur, la main-d’œuvre fait défaut. Pour retirer de la plantation tout ce qu’elle peut donner, il faudrait tripler, sinon quadrupler le nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de Krinjabo comptent parmi les moins laborieux du littoral. On a grand’peine à les embaucher, et la somme de travail fourni est minime : tout au plus parvient-on à rentrer en temps utile un tiers de la récolte. En outre, aux mains de pareilles gens, la cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que d’arbustes mutilés par cette horde indisciplinée, pressée de terminer sa tâche !
Où se procurer des cultivateurs ? Ce ne saurait être en Europe. Le blanc n’est pas organisé pour peiner sous le soleil des tropiques. Dans les contrées voisines : à Libéria, au Bénin, au Congo ? Je ne sais si le recrutement y serait beaucoup plus aisé. Peut-être sera-t-on forcé quelque jour de faire appel à la race jaune, à ces inépuisables réserves humaines du Céleste Empire ou de la péninsule indo-chinoise. Quoi qu’il en soit, le problème est posé. De sa solution dépend, dans une large mesure, la mise en valeur de ces territoires. De l’habitant de la Côte, rien à espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie l’homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément de quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition pourrait stimuler ces êtres qui déjeunent d’une banane et s’habillent d’un rayon de soleil ?
Il n’en est pas moins vrai que la plantation d’Élima fait le plus grand honneur à ses fondateurs. Si parfois l’esprit d’entreprise manque à nos compatriotes, si trop souvent nos colonies n’ont été qu’un champ d’action ouvert à l’initiative étrangère, il est consolant de constater qu’en ce pays le sérieux effort, la tentative hardie émanent d’un Français. L’œuvre présente un autre intérêt que le banal commerce de factorerie, le trafic des alcools, des armes de pacotille et des indiennes à ramages.
La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la table hospitalière, je suis long à m’endormir. La soirée est d’une tiédeur de serre. Nous reposons dehors, sous la véranda qui surplombe le ravin boisé et la lagune. Étendu sur ma couchette, la tête tournée vers la campagne, j’ai tout à coup l’impression d’être seul, très loin, dans un monde inconnu. Je n’aperçois plus que le ciel d’où pendent des constellations, très rapprochées, semble-t-il, la nappe immobile du lac, où la lune qui se lève met une teinte de plomb fondu. Tout à coup, dans la pièce voisine, une horloge fatiguée sonne avec des halètements d’asthmatique. Et ce m’est une surprise, un choc singulier, ce rappel de la civilisation, ces heures tombant dans le silence.
III
KRINJABO.
Nous repartons dès le jour.
Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le soleil une brise se lève : au loin, sur les bois, des fumées traînent, les villages s’éveillent. Des pirogues poussent au large, sous leur voilure primitive, une lourde natte en fibres de palmier, parfois déployant un vieux pagne dont le bariolage fait penser aux toiles enluminées que les pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à leurs mâts.
En une heure et demie nous arrivons à l’extrémité du lac, à l’embouchure de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l’entrée. Les eaux sont trop basses pour qu’une embarcation calant un mètre puisse franchir l’obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on s’empile tant bien que mal dans les canots, et le voyage se poursuit à la pagaie.
La rivière est large d’une quarantaine de mètres, le courant imperceptible. Sur les deux rives, la futaie géante, serrée, le fouillis des palmes, des lianes : un double rempart d’un vert uniforme. Le regard, d’abord séduit par cette végétation puissante, par la magnificence des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin en loin, seulement, les ébats d’un plongeon, le ronflement d’un caïman, un vol criard de perroquets, le craquement d’un tronc qui s’effondre.
A de rares intervalles, un groupe de huttes ; des filets qui sèchent, des enfants nus courant sur la berge, une femme aux mamelles pendantes occupée à piler des bananes, son dernier-né en croupe, ficelé dans le pagne, la tête ballante du marmot ponctuant chaque coup du pilon maternel ; un bonhomme qui démarre sa pirogue et pique droit sur nous pour nous proposer, avec des gestes engageants, le vin de palme fraîchement préparé. Puis la rivière décrit un coude, le rideau de verdure retombe, la case et ses hôtes disparaissent.
A mesure que le soleil monte, la paix se fait plus grande encore dans la forêt, sur l’eau sombre, inquiétante, où des taches huileuses s’étalent.
Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la hauteur de Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière, en pleine brousse.
Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d’individus attendaient. L’un d’eux faisait flotter au bout d’une perche les couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs, notamment l’un des porte-cannes du roi brandissant une trique de bedeau à pomme dorée et coiffé d’un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, on se dirigeait vers la capitale, en file indienne. L’exiguïté de cette route royale ne permet pas un autre ordre de marche. C’est, malgré tout, une noble avenue taillée dans la broussaille arborescente d’où jaillissent des plantes ornementales d’une rigidité métallique, les fûts droits des acajous chargés d’orchidées. Des câbles de lianes fleuries s’entre- croisent au-dessus de nos têtes, passerelles secouées par des bandes de singes que notre approche met en fuite.
* * *
Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui. Non pas dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n’a point de palais, — mais dans une case voisine de la sienne ; ce local est spécialement destiné à recevoir les blancs de passage à Krinjabo. L’idée est large, le local étroit. C’est une bâtisse construite sur le modèle des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé. L’intérieur est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux personnes peuvent tenir sans être trop mal à l’aise : à trois, c’est un encombrement ; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à la galerie couverte qui fait le tour de l’édifice.
A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, au débotté. Simple affaire de politesse ; le véritable palabre n’aura lieu que dans la journée. Pour le moment il n’est nullement question du motif de notre visite. Des compliments de bienvenue, une enquête sommaire sur les santés réciproques, rien de plus. « Tu vas bien !... Moi aussi. — J’en suis charmé !... » Et l’on se sépare.
Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets. Sa case est très basse, disjointe, branlante ; le chaume de palmes a connu des jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en bambou sert aux réceptions.
L’aspect du prince n’a rien d’imposant. Il est à demi paralysé et si faible qu’il ne s’exprime qu’à voix basse. Peut-être aussi ne faut-il voir, dans ce susurrement, qu’une attitude, le désir d’être compris au simple mouvement des lèvres. Akassimadou a dépassé la soixantaine, un âge avancé chez un noir. Il avait revêtu, pour la circonstance, un costume d’ordre composite : bicorne de général orné d’un plumet tricolore ; tous les joyaux de la couronne, une profusion de colliers et de bracelets où les verroteries alternent avec les pépites d’or grossièrement martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes. Au-dessus de l’auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu un immense parasol en cotonnade rouge.