France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Part 2

Chapter 23,707 wordsPublic domain

Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les nuées. Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les antiques bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas disséminées au flanc des collines rousses. Bientôt la côte s’infléchit ; la teinte plus pâle, presque laiteuse de l’eau trahit la présence de bas-fonds, et, dans l’éloignement, Tanger à peine entrevu se dérobe sous le voile de fine poussière étendu des contours flottants de la baie jusqu’aux cimes pelées qui forment l’arrière-plan. Puis les falaises se redressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande la sortie du détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit par le choc des deux mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique. Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et de la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons plus que les sierras d’Andalousie frangées de neiges.

Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du bord que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est qu’apparente. Chaque paquebot constitue un petit monde à part avec son caractère propre, sa couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés ; une agglomération originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la province à la capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller, les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de la côte d’Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées, le parfum discret des salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas, flirtage aimable avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien de tout cela à bord du _Stamboul_. A parler franchement, au risque de passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités réunies sur ces planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là comme un avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne, colonies de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de rares exceptions près, représentée par des princesses brunes comme l’Érèbe et habillées de rien.

Aux premières classes, une vingtaine de passagers : officiers, fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de factoreries. La présence de cinq ou six missionnaires complète la compagnie sans l’attrister.

Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement un morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la bonne humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément choisie. Le personnage de marque est le supérieur des missions du Bénin qui rejoint sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et diserte ; le type élevé du missionnaire, moins répandu de ce côté-ci du continent que dans la région des Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans l’Afrique occidentale, l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés dans le voisinage de la côte, les représentants des diverses congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne, renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d’une petite école tenue par des sœurs et d’un jardinet où le zèle intéressé des catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très préférable, somme toute, à celui dont s’accommodent tant de pauvres desservants de la France continentale relégués dans des villages perdus, aux prises, pendant une moitié de l’année, avec les rigueurs du climat, contraints souvent de braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à l’appel d’un malade en détresse ; heureux encore si l’humeur capricieuse de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire, ne les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la Côte, rien de pareil : le souci du casuel, la tutelle ombrageuse du grand vicaire et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe, regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de bambou, pas un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre prêtre de la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la candeur de son âme, sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux, croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi, dans la véritable acception du mot impliquant l’idée du renoncement sans gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une terre plus ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne s’élèvera pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages posthumes dont la perspective est au moins encourageante.

Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal, les autres au Bénin, au Gabon ; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont point pris pied dans cette partie de nos possessions africaines : s’ils y vinrent jadis, ce ne fut jamais qu’en passant ; la tentative n’a pas laissé de traces.

Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie parfaite et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est pas à son premier voyage : beaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de côte d’Afrique, sont de hardis compagnons, volontiers communicatifs. Dans le demi-jour du carré qui, sur ces steamers, remplace les confortables installations des grands paquebots, la conversation ne languit pas. Avant peu, commenceront les parlottes au grand air, sur la dunette abritée de la double tente, le salon par excellence, où ne traînent point, comme en bas, les odeurs de bois mouillé, de graisse de machines et d’huile rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de canne, officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels : histoires de mer, histoires de chasse, histoires de nègres, histoires de singes.

Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses allures une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en vain, croirait- on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive marseillaise aux côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une atmosphère spéciale l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son port d’attache et de ses escales : de la membrure à la pomme des mâts, des cloisons, du gréement, une senteur s’exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas jusqu’à la peinture blanche de sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l’État — qui ne marque d’un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand déguisé en foudre de guerre. Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin en vacances quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon enfant.

Le vent et la mer nous poussent. Le _Stamboul_, couvert de toile, file grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l’après-midi, les Canaries étaient signalées.

Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées par les poètes à cet archipel. Eh quoi ! Ce sont là les îles Fortunées, le jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d’Atlas, roi des Maures, les derniers témoins d’un continent englouti, de cette Atlantide dont parle Platon, laquelle, s’il faut en croire la légende, s’étendait des Açores à Sainte-Hélène !... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses laissent échapper encore des vapeurs brûlantes ; puis, dans le crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où les botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore saharienne ; une étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes jumelles, les Oreilles de l’Ane.

La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande Canarie, au port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait la jetée, l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891 s’abîmait dans le passé.

Las Palmas, 1er janvier 1892.

Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon. Laissons- le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs dans la poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre, impalpable, fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique que les jolies femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre d’iris.

Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables guimbardes dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La route longeant la plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz et sa presqu’île, la Isleta, à la grande terre, comme le câble une chaloupe au navire. Sur la droite, des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d’est ; ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague vient lécher les assises. Déployée à l’ouverture d’un vallon, la capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à l’Océan, donnant l’illusion d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se fondent, des coupoles s’allument ; sur la ville et les faubourgs, passent des clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables palmiers agitent leur plumet dans la brise ; aux plis des ravins, près des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons, s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce que l’on flâne ! Dans la calle de Triana, que de monde ! Des haillons, mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux. Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier ; un privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit dans toutes les Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima.

Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse aux Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses fiefs incontestés ; mais elle y pousse déjà de vigoureuses reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et leurs lunettes d’or ; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur album l’aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d’outremer. Des _authoresses_ ont consacré à la description de l’archipel quantité d’in- octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps, les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas aussi propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d’accord ; mais il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de touristes et de porte-chaise aux invalides.

Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs ; Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la clientèle se fait tirer l’oreille : ce caravansérail reste vide. Il s’élève à l’écart, dans un site aride ; en face, un parterre où les étiquettes indiquant l’emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des inscriptions funéraires. _Sanatorium_ doublé d’un _Campo Santo_.

Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons trouvé un déjeuner frugal, mais pittoresque ! Service lent ; mais une cordialité charmante s’établissait entre la domesticité et les convives. Le sommelier n’avait point l’air d’un diplomate ; on n’hésitait pas à converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté.

Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous emmenait en voiture jusqu’à la vallée de Tafira.

La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de Guiniguada. Bientôt se développent, d’une part, la ligne des côtes ; de l’autre, le massif montagneux du centre de l’île, un soulèvement de cônes pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le papillotement des ondes lumineuses, la ligne de l’horizon s’est effacée. Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On se croirait emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace immatériel.

Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de fête : villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus, les chairs couleur d’ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu. De jeunes couples, de vieux ménages. Dans le premier cas, madame est sur la haquenée, l’époux à pied, la houssine à la main, empressé, le visage levé vers la belle ; dans le cas contraire, c’est Philémon qui caracole ; Baucis suit cahin-caha.

La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de Barbarie aux spatules maculées par les larves de la cochenille. Des maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa-Brigida. En bordure, au-dessus de la vallée, d’autres hameaux, ceux-là taillés en plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de Troglodytes, dont la pauvreté n’a rien de repoussant. Des touffes de roses en égayent le seuil. A l’intérieur, des nattes, des meubles grossiers, mais d’une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les bahuts, des faïences multicolores ; à terre, des jarres de forme antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et, sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à l’entrave, des poules picorent.

Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des pâtisseries et du vin rosé : hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble traiter ses hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur l’épaule, il donne un coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air détaché, avec des mines de grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le service est confié à une dizaine de jeunes personnes qui travaillent comme quatre. Non certes, les gens ne se hâtent pas en cet heureux pays. Et pourquoi donc se presseraient-ils ?

Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une, les crêtes calcinées bleuissent, puis elles s’éteignent, très noires. Sous la brise qui fraîchit, sautée au nord, notre allure s’accélère ; mais, longtemps encore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître nous arrivent par les panneaux entr’ouverts.

Dakar, 4-5 janvier.

Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales ; la transition cependant paraît brusque de l’arome des fleurs à l’odeur du nègre.

Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet des épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal ? Il nous poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages, sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes choses. Les vêtements, les toiles de tentes, rien n’y échappe ; la cuisine même sentira le fauve.

Déjà, sur l’eau phosphorescente où le _Stamboul_ évolue lentement à la recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la malle. Le canot à peine accosté, le pont est envahi par des visiteurs impatients de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques bouffées.

A quoi bon le nier ? L’impression première est plutôt décevante. L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes, avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses, rognures de zinc, de boîtes de conserves ; sa marmaille nue, aux ventres ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme, affublé d’un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le roi de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la mer, le Dakar noir ; tenu à distance comme une lèpre. Un pli de terrain en masque les horreurs aux habitants de la ville blanche.

« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d’établissement serait plus exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées ; des places d’un périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si ce n’est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée, une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas ; un fourrier, qui trotte, son registre sous le bras ; une escouade allant à la corvée : voilà pour l’animation.

Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce détail près, l’aspect général serait plutôt celui d’un poste militaire que d’une ville commerçante.

J’ai entendu des gens s’écrier : « Dakar s’est bien développé depuis dix ans ! » Qu’était-ce donc en ce temps-là ? Enlevez les casernes, l’agence des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis, que reste-t-il ? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on vend de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des conserves et des paires de bottes, des parasols et des accordéons.

La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au point de vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons plus ternes, de monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul qu’offre au navigateur l’inhospitalière côte d’Afrique, des flottes trouveraient place. Mieux encore que Ténériffe ou que Las Palmas, il semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l’usage des vapeurs voguant vers l’Atlantique Sud. Les motifs de la préférence donnée aux Canaries ? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui, sur d’autres mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers Singapore, port franc.

Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap. Alors, qui sait ? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre du Sénégal, souvent difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de capitale. C’est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit ailleurs entre l’antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre Rouen et le Havre, Nantes et Saint-Nazaire.

Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la quitterai sans regret, n’emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les côtres de pêche, vers les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer par où l’on s’en va !

En mer.

La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de vingt tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain double leur force. Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps durera l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas. La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n’en ont pas demandé plus. La nouvelle les a mis en liesse : c’est à qui, dans le campement, enviera les hommes désignés pour s’en aller on ne sait où, à l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à d’extraordinaires aventures dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des camarades. Et d’astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute male encontre. Une dernière caresse à leurs brunes compagnes ; puis en route, en célibataires !

L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir mobilise avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais dispendieuse. Il semble cependant qu’il soit possible d’y déroger sans soulever des clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes. La séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu’à la dunette. Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade. Et Dieu sait si la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour réjouir le cœur.

Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de cette partie du littoral africain. Elle contraste avec les lumineuses journées dont on jouit d’ordinaire entre les tropiques. Le changement a été brusque. Il semble qu’un triple voile de gaze disperse les rayons solaires. Dès que l’astre a disparu, les couches de nuées plus denses s’abaissent à fleur d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon, de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales.

Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe ; la marche du navire ne provoque aucun courant d’air. La température ne descend plus la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s’élève très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit sur le pont avec un bruit de grésil. La mer livide n’a pas un frisson.

Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu’île de Konakry, chef-lieu de nos établissements des Rivières du Sud.

* * *

Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont les verdures trempées ont des scintillements d’émeraude.