France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Part 1

Chapter 13,577 wordsPublic domain

FRANCE NOIRE

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en novembre 1893.

DU MÊME AUTEUR :

_Un printemps sur le Pacifique_ : =Iles Hawaï.=

=Des Andes au Para.= _Équateur — Pérou — Amazone._

(_Ouvrages couronnés par l’Académie française._)

* * * * * PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE.

MISSION BINGER

* * * * *

FRANCE NOIRE (CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN)

PAR MARCEL MONNIER MEMBRE DE LA MISSION

* * * * *

OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR

[Décoration]

PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 * * * * * 1894 _Tous droits réservés_

_A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER._

_MON CHER AMI,_

_Vous souvient-il qu’un soir, au campement, au début de notre longue marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée ?_

_L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans dire, les individus chargés des provisions de bouche, des hardes et de la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de venaison boucanée et d’ignames cuites sous la cendre._

_Et le gîte ! En pleine brousse, au flanc d’un coteau, d’un de ces soulèvements volcaniques, reliefs décevants escaladés d’un pas rageur, avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime, une échappée sur l’horizon ; un défrichement sommaire, quelques arbres jetés bas et, parmi les décombres de ces colosses, au milieu des bananiers et des maniocs poussant entre les souches calcinées, trois ou quatre petites cases au chaume dévasté, branlantes, dévalant de guingois sur une pente de quarante-cinq degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le compte d’un chef, le quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis d’appliquer ce nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant autour de nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures, seules, entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles, décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la carapace de vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles hôtesses !_

_Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies trempées nous cacha les premières étoiles, allongés près des tisons, dans une moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une gaieté nous venait en songeant à ce que penseraient de nous nos amis et nos proches, s’ils pouvaient nous apercevoir à pareille heure, en pareil lieu. Aucun d’eux à coup sûr, s’il pensait aux absents, n’évoquait figures aussi singulières. Pas un sans doute n’eût reconnu ceux dont, quelques semaines auparavant, il pressait la main, à la veille du départ._

_Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez vu de si rudes ! — vous vous êtes écrié :_

_— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui ne l’a pas éprouvé ce qu’est une journée pareille ? Qu’on raconte donc cela !..._

_Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on subit sans pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la fable._

_Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d’existence errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala ? C’est l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la vie intime au campement, l’incident gai ou triste jalonnant la route, les petits ennuis, les vastes espoirs._

_La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un exposé scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L’anecdote, le détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu’attire le mystère des expéditions lointaines, mais qui ne les connaissent que par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient sur la douce terre de France, devant les horizons accoutumés, quelques-uns s’intéresseront-ils à ce petit côté des grandes choses. C’est donc pour eux que nous publions ces notes. Pour nous aussi, n’est-ce pas ? Car elles nous rappelleront d’étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois, pendant lesquelles toujours nous nous sommes profondément sentis vivre. Puisse ce volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur d’un témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement partagées !_

_Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu partout : dans la brousse et dans les villages, sous la maison de toile et sous la case de palmes ; pendant les après-midi torrides, sous le regard des visiteurs indigènes accroupis autour de nos couchettes ; le soir, à la clarté des feux, dans l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit, à vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur Crozat. Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants, comme un souvenir à l’ami disparu._

_Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité du voyage avait fait un cercle familial, un deuil ait assombri la joie du retour ? Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’écris le nom de l’excellent Crozat, du savant enlevé à l’affection des siens, dans tout l’éclat de sa jeune renommée. Ses travaux dans l’Ouest africain l’avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Nougoua, vous lui donniez l’accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si bien gagné. Plus récemment, M. le ministre de la marine l’élevait à la première classe de son grade : cette suprême consécration d’une carrière si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître. Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude toujours en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il prenait congé de nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France par le Niger et le Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière fois ? Il partait en pleine santé, confiant dans l’heureuse issue d’une expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l’a terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille d’atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiéba dont il avait été l’hôte — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté l’ami._

_A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le fardeau d’une oraison funèbre ! Qu’il nous suffise, en tête de ces pages où son nom reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire un salut attendri. Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à son tour. Que cette terre soudanienne, où il avait marqué son empreinte, lui soit légère._

_Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami, d’avoir bien voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de vous, chemin faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d’autres cieux, sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amazonienne, cette quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la vie à l’air libre, en face de la nature primitive. Affaire d’atavisme, sans doute. Il faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui sommeille au cœur de tout civilisé !_

_Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de mélancolie qu’elle emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la route disparaissent ; il ne reste que le souvenir de l’amitié nouée dans la communauté des peines et des joies._

_MARCEL MONNIER._

FRANCE NOIRE

* * * * *

I

DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE.

Embarqués !

La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste, sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de Provence.

Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de flot battant la roche.

Noël ! Singulier moment pour partir que celui des réunions intimes où le cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour et son heure ? L’un et l’autre dépendent trop souvent du hasard, cette force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis. Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences. A coup sûr, un ancien eût vu plus qu’un événement fortuit dans le concours de circonstances qui m’ont fait, à plusieurs années d’intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer précisément à cette même date. Il y a, hélas ! huit ans tout juste, du pont du paquebot qui m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je voyais les feux de Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme aujourd’hui cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer plate, le ciel embrumé. Mais que m’importait ! C’était le premier grand départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la griserie aspirée dans la brise soufflant du large...

Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route pour l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre : à terre le choléra, sur mer la bourrasque ; un ciel d’encre crevant en ondées et, du Pausilippe à Castellamare, dans l’ombre où de rares points lumineux mettaient un tremblotement de cierges, les cloches des campaniles tintant comme des glas.

Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil levant, grelottant, poudré à frimas, et sur les _campos_ de l’Amérique australe dans les langueurs de la canicule. Cette année-ci du moins, il y a peu de jours, rien ne m’eût laissé prévoir qu’il dût me surprendre en tenue de route. Tout s’est décidé si vite ! C’est de règle en pareil cas, et peut-être, à tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.

Si disposé que l’on soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le retour à la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes sitôt reprises, des amitiés renouées ; toutes choses qui ne peuvent trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans regrets. Qui sait ? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir, peut-être hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant d’arrachements. L’opération sera d’autant moins douloureuse qu’on abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront pas traîné. Rapides comme un prologue de féerie.

Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une pièce à spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personnages d’humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux situations mouvementées des tableaux suivants ? En cela s’affirme l’art des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant soit la pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les jungles de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour oiseuse qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même esthétique.

Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action.

Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur calme où, deux fois par mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un public fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames. A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en général et sur tel point de la côte en particulier. Lequel ? Je ne saurais dire au juste. Je confesse — et l’on verra si je suis excusable — n’avoir prêté, ce soir-là, aux développements du conférencier qu’une oreille assez distraite.

De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes, des spécimens de végétations exotiques.

Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la salle. Une place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s’en empare. Une minute plus tard, quelqu’un me frappe amicalement sur l’épaule et me salue d’un « bonsoir ! » jeté à voix basse. Mon voisin était le capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases hachées, sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis l’entretien, prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait.

— Alors, vous comptez repartir ?

— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.

— Et vous iriez ?...

— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.

Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec une commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre les possessions françaises de la Côte d’Ivoire et le protectorat anglais de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de deux mois, trois au plus. Après quoi, la mission française, poursuivant sa route à travers le Soudan méridional, visiterait les pays de Bondoukou et de Kong afin de consolider les relations établies par Binger, lors de son premier voyage, avec les chefs de ces régions. De Kong on redescendrait à la Côte en variant autant que possible l’itinéraire, par des contrées où les blancs n’avaient pas encore paru, le Diammala, peut-être le Baoulé. Enfin une magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette demande inattendue :

— Venez-vous ?

— Je crois bien ! répliquai-je. Quand partons-nous ?

— Dans trois semaines, par le paquebot du 25.

— C’est donc sérieux ?... Vous m’emmenez ?

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera. Vous avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre album de voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici l’occasion de combler cette lacune. Cela vous va-t-il ?

— Avec vous, tout me va.

— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique où nous allons, c’est encore la France.

— La France noire.

— Précisément.

Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de forêts vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des rivières inexplorées ; de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu’il n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait toujours ; mais ce n’est plus lui que je voyais. C’était de nous qu’il s’agissait à présent, de notre voyage ; c’étaient les indigènes de notre convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main, parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de brousse.

A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains.

— C’est dit... Vous y songerez ?

— Je ne songe qu’à cela.

— A demain, alors.

— A demain.

Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire d’État aux colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission, et, le même jour, le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que serait le mien ? J’hésitais, je l’avoue, avant d’adopter une spécialité. Historiographe de l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques correspondances promises au _Temps_, il n’y avait pas là de quoi justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y compris le _New-York Herald_. L’emploi d’ailleurs n’était pas de ceux dont l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent — et j’espérais que le nôtre serait de ce nombre — pouvant s’approprier la devise des peuples heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas d’histoire.

Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt plus immédiat : fixer la physionomie des êtres et des choses sur la plaque sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la personnalité de l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il en ait, n’auront jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m’occuperais donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que beaucoup de gens s’y adonnent aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour moi, le dirai-je ? il m’est impossible d’y ressentir le moindre agrément, encore moins un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de plus pénible, de plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de mon avis qui s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions anormales résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de l’état de l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin de la fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir, aux culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne saurait se départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de toute pratique nouvelle, il était permis de se demander à quel chiffre infime se réduiraient les collections rapportées. Que seraient-ils d’ailleurs, ces clichés pris à la hâte, le plus souvent à la dérobée ? De piètres images sans doute dont souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la chambre noire n’a plus de secrets[1]. Qu’importait, après tout ! Telles quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues, dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première fois.

La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en campagne. Quinze jours de fièvre, quinze jours de courses pour rassembler le matériel indispensable, le campement, la pacotille ; un galop de chasse à travers les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches défraîchies, les satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses. Ce furent, de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des rafles d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des éblouissements, des stupeurs ; et les visites aux officines d’où le bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils à pierre, coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême destinataire, le roi nègre.

De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est demeuré qu’un souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je ne sais quoi d’incohérent et de chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des indifférents. Oh ! ces sollicitations écrites ou verbales ! L’industriel qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les marchés exotiques ; l’homme de science ou soi-disant tel vous adjurant de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme un futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions anthropologiques, lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait qu’on lui recrutât un joli lot de bois d’ébène, une famille, un village, bêtes et gens, au plus juste prix. Qui saura jamais le total des assauts subis, des paroles gaspillées, la veille d’un départ, en une couple d’heures ?

Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, numérotées. Comment cela s’est accompli ? On ne pourrait le dire. Toujours est-il que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le train. Et c’est alors une impression de fuite éperdue, à tire-d’aile, un essor de rêve aboutissant à la surprise d’un brusque réveil à bord du navire, sous la nuit silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel.....

* * *

Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la première escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le _Stamboul_ appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de converser à peu de frais, par le câble, avec les amis laissés en France. Peut-être « en France » est-il de trop, et le patriotisme algérien, très chatouilleux, serait-il en droit de me reprocher ce _lapsus_. N’étions- nous pas toujours en terre française ? A qui serait tenté de l’oublier, l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et turque, aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral barbaresque, le rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l’avais vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa défroque hispano-mauresque. L’air y circulait dans les boulevards, les rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la maison quelconque à plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues, maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les _miradores_ en surplomb. A l’heure actuelle, la transformation est à peu près complète. De ce que j’avais laissé je ne reconnais guère, dans cette courte promenade matinale, que les trois grosses tours du Château- Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octogone et, là-haut, au-dessus des oliviers rabougris, des lentisques, des blocs de roche rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couronnant la crête de l’Aïdour ; les odeurs aussi, ces relents de laine grasse, de musc, de tabac et d’absinthe que le vent vous apporte, à plusieurs milles au large, comme l’haleine de l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la foule où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de toute arme et le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques, ne diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps ; à tel point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un seul exemplaire du Coran en langue arabe. On offrait, si nous n’étions pas trop pressés, de faire venir les volumes... de Leipzig.