Fils d'émigré

Chapter 30

Chapter 303,725 wordsPublic domain

Le général Bonaparte, le héros du jour, celui qui, la veille, avait mitraillé les sections et sauvé la Convention d'une chute irrémédiable, celui dont maintenant, et après les avoir longtemps tenus en oubli, on vantait les éclatants services en Italie, celui enfin que, depuis quelques heures, on commençait à désigner comme le futur commandant en chef de l'armée des Alpes, c'était lui. Bernard fut bouleversé. Ses yeux s'attachèrent sur le cavalier silencieux qui passait au milieu de la foule sans avoir l'air de la voir, et il était déjà loin qu'ils le suivaient encore avec admiration. L'enfant rentra très impressionné à l'hôtel de Malincourt, si plein de cette vision qu'il n'entendit que d'une oreille distraite le récit que lui faisait Valleroy de sa visite au Comité de sûreté générale. Et comme Valleroy se plaignait de l'accueil qu'il avait reçu dans les bureaux du Comité, des mauvaises dispositions des jacobins qui y régnaient en maîtres et qui avaient osé opposer à ses justes réclamations les prétendus droits de Joseph Moulette, Bernard s'écria:

--Eh bien, j'irai trouver le général Bonaparte et je lui demanderai justice! Oui, justice et l'autorisation de servir comme volontaire dans les rangs de l'armée qu'il commandera.

--Es-tu donc résolu à être soldat? demanda Valleroy avec émotion.

--Inébranlablement résolu. Il est grand temps qu'on voie un Malincourt combattre à l'ombre du drapeau tricolore.

Cette résolution hantait depuis longtemps la pensée de Bernard. Elle s'était présentée à son esprit pour la première fois, à Bruxelles, dans le cabinet du colonel de Jussac, lorsque, à l'exemple de ce vaillant soldat, passionnément dévoué à sa patrie, il avait crié, lui, fils de noble et émigré: «Vive la République!» Il avait compris, ce jour-là, que quel que ce soit le drapeau sous lequel elle s'abrite, les enfants d'une même patrie lui doivent de l'aimer, de la servir et de la défendre. Ces sentiments, son voyage de Bruxelles à Paris, en compagnie du sergent Rigobert, les avait fortifiés. Pendant le long séjour qu'il venait de faire à Saint-Baslemont, la réflexion, des lectures quotidiennes les avaient entretenus, et maintenant, après sa rencontre imprévue avec le général Bonaparte, ils gonflaient son coeur. Il brûlait du désir de voler aux frontières pour combattre les ennemis de son pays, C'était comme un accès de patriotisme qui, brusquement, éclatait en lui, après avoir mis des années à mûrir sous les impressions successives que subissait son âme réfléchie et enthousiaste. Ces dispositions, personne autour de lui ne tentait de les contrarier. Dès ce moment, il fut admis que Bernard serait soldat. Il n'attendait plus qu'une occasion propice pour mettre son projet à exécution. Elle ne tarda pas à se présenter.

Quelques jours après son arrivée à l'hôtel de Malincourt, on reçut une lettre de Saint-Baslemont. Elle était de Chourlot, ou plutôt du maître d'école du village, qui l'avait écrite sous sa dictée:

«Je dois faire connaître à Monsieur le chevalier, y était-il dit, que le lendemain de son départ, est survenu ici un fâcheux événement. Le citoyen Joseph Moulette a été trouvé dans sa chambre les pieds rôtis et un poignard dans le coeur. On n'a pu établir si la mort était le résultat d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a été immédiatement prévenu. Il a dressé un procès-verbal qui a été envoyé à Épinal et a fait enterrer le défunt dans le cimetière de la commune.

»S'il y a eu crime, il est à craindre que les assassins, des chauffeurs probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut attribuer la cause qu'à la fièvre chaude ou peut-être à des remords, car il paraît que ce Joseph Moulette était un grand scélérat. Le district d'Épinal a déclaré que le château de Saint-Baslemont devait faire retour à la nation, et moi j'ai pensé que ces détails pourraient être utiles, à Monsieur le chevalier.»

--Voilà un bon débarras, dit Valleroy, après avoir lu cette lettre, très propre à faciliter nos démarches au Comité de sûreté générale.

Il y retourna le même jour, accompagné de Kelner, le brave suisse ayant conservé dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais cette démarche n'avança pas leurs affaires. On leur déclara que le château était devenu une fois de plus la propriété de la nation, la nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.

--Nous n'obtiendrons rien de ces drôles-là, soupirait Valleroy découragé. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton projet de faire appel à la protection du général Bonaparte, le moment est venu de l'exécuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir justice.

--Eh bien, j'irai voir le général, répondit résolument Bernard.

Le lendemain, dès le matin, sans faire part à personne de ses intentions, il sortit. Depuis son retour à Paris, il avait repris les habits de sa condition, des habits à la mode du jour, lévite en velours noir à pèlerine, culotte grise, bottes à revers. Il était coiffé d'un chapeau noir en soie bas de forme, orné sur le devant d'une boucle d'acier: il avait fière mine sous ce costume, la mine d'un homme de race, sans pouvoir cependant être confondu avec ces jeunes incroyables qui tenaient le haut du pavé et qu'il méprisait parce qu'ils affectaient une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave et doux, son élégance naturelle ne pouvaient que prévenir en sa faveur le puissant général auquel, avec la téméraire confiance que donne la jeunesse, il allait porter ses réclamations.

Depuis la journée du 13 vendémiaire, Bonaparte commandait les forces militaires réunies à Paris. En cette qualité, il y avait son quartier général dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce somptueux hôtel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il lui était arrivé de passer à plusieurs reprises et même de stationner, curieux du va-et-vient des officiers à travers la cour pavée qu'il fallait traverser pour accéder au perron d'entrée où se tenaient deux factionnaires. C'est donc au quartier général qu'il se rendit. Il passa sous la haute porte, si fier, l'air si décidé, que le portier, debout sur le seuil de sa loge, ne songea même pas à lui demander où il allait et ce qu'il voulait. À la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit le monumental escalier de l'hôtel. Au premier étage, il entra derrière eux, dans un salon où quelques personnes attendaient, après avoir donné leur nom à l'aide de camp de service.

Le coeur de Bernard battait très fort, mais ce n'était ni crainte, ni timidité. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France; plus tard approché les frères du roi dans leur exil. En des circonstances mémorables, il s'était agenouillé devant la reine Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de Fouquier-Tinville. Il n'éprouvait donc aucune appréhension à la pensée de se présenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat l'éblouissait, et son émotion prenait sa source dans l'admiration même qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour solliciter la faveur d'être introduit auprès du général.

--Que lui voulez-vous? demanda l'officier.

--Je ne peux le dire qu'à lui.

--Avez-vous une lettre d'audience?

--On m'a affirmé que je n'en avais pas besoin et que le général recevait tous ceux qui se présentaient pour le voir.

--Il faudrait donc qu'il reçût tout Paris. On vous a trompé, mon jeune ami. D'ailleurs, il est occupé. La veuve du général de Beauharnais est auprès de lui.

--J'attendrai, répondit froidement Bernard.

Triste et pensif, il se mit à l'écart. Le nom de Beauharnais venait de lui rappeler un trait raconté, peu de jours avant, par les gazettes et dont tout Paris s'était entretenu. Le général de Beauharnais, quoique gentilhomme, était resté au service de la République. Mais ce témoignage de son patriotisme n'avait pu le défendre contre les fureurs jacobines. Déclaré suspect, décrété d'arrestation, traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné, il était monté à l'échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, ne laissant à sa femme et à son fils unique d'autre héritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain de vendémiaire, la Convention avait ordonné le désarmement général des sections, la police s'était présentée chez sa veuve et, malgré ses supplications, lui avait enlevé le sabre de son mari, relique précieuse qui devait être transmise à son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant, était venu réclamer ce sabre glorieux au général Bonaparte, qui, touché par ses larmes et ses prières, le lui avait fait rendre.

--C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est présentée au quartier général, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son père, pourquoi ne le ferait-il pas pour l'héritier des Malincourt en lui rendant le château de ses aïeux?

Et, sur cette question qu'il se posait à lui-même, Bernard, un moment découragé par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.

Soudain, une porte s'ouvrit. Sur le seuil, apparut le général Bonaparte. Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa reconnaissance, et, devant cette jeune femme, séduisante et charmante sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une auréole sa beauté, il semblait à ce point soumis et subjugué, que Bernard acquit instantanément la conviction que, si sa demande était présentée par elle, elle serait exaucée. Son parti fut pris aussitôt. Il s'approcha, et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais:

--Madame, dit-il, je me nomme Bernard de Malincourt. Je suis ici pour présenter une requête au général Bonaparte. Mais on vient de me refuser sa porte et de me déclarer qu'il ne m'écouterait pas. Daignez intercéder pour moi et il consentira à m'entendre.

Bonaparte s'était retourné, surpris, une expression de mécontentement sur le visage. Quant à Mme de Beauharnais, elle souriait d'un sourire de bienveillance et d'intérêt, en enveloppant Bernard d'un regard affectueux.

--Général, dit-elle, vous vous êtes offert tout à l'heure à exaucer mes désirs. Permettez donc que j'intervienne pour cet enfant, en faveur de sa jeunesse et de l'illustre nom qu'il porte. Recevez-le, écoutez-le, et, si vous le pouvez, accueillez favorablement sa demande. Il n'est pas, en ce moment, de meilleur moyen de me faire votre cour.

--Oh! merci, Madame, s'écria Bernard.

Alors il sentit la main de Bonaparte qui s'appuyait familièrement sur son épaule et il entendit le général dire à demi-voix, en saluant Mme de Beauharnais:

--Il sera fait selon vos ordres, Madame.

Une minute après, Bernard se trouvait seul en présence du soldat à l'autorité duquel il avait osé recourir.

--Exposez-moi ce qui vous amène, dit celui-ci.

--Debout devant une table couverte de papiers et de plans, il feuilletait machinalement un dossier, comme s'il lui eût été impossible de rester inoccupé, même en accordant une audience. Alors Bernard lui raconta brièvement son histoire, sa fuite à Coblentz, son retour en France, la mort tragique de ses parents, ses efforts pour sauver la reine, sa rentrée à Saint-Baslemont et son départ, précipité quand Joseph Moulette était venu s'emparer de ses biens.

--Maintenant cet homme est mort, ajouta-t-il; le château qu'il m'avait volé est redevenu la propriété de la nation, et c'est afin d'obtenir qu'on me le rende, mon général, que je viens à vous.

--Savez-vous que vous êtes passible des lois de la République, Monsieur? objecta froidement Bonaparte. Vous avez émigré et, par conséquent, vous n'aviez pas le droit de rentrer en France sans autorisation.

Bernard ne se laissa pas décontenancer par cette parole sévère et hautaine.

--J'avais douze ans quand j'ai émigré, répondit-il avec assurance. Je n'ai pas été libre d'agir autrement. Mais j'ai abrégé autant que je l'ai pu la durée de mon séjour à l'étranger et saisi la première occasion qui m'a été offerte de rentrer dans mon pays.

--Vous y êtes revenu pour conspirer, pour vous associer à des fauteurs de complots.

--Pour arracher à sa prison et à la mort, une femme, une reine, la veuve du prince qu'on m'avait accoutumé à considérer comme mon roi, s'écria Bernard. Ce que j'ai fait, mon général, si vous aviez été à ma place, si vous aviez porté le nom que je porte, vous l'eussiez fait aussi.

Bonaparte releva brusquement son visage au teint bilieux, et ses yeux clairs et perçants s'arrêtèrent étonnés sur le jeune audacieux qui osait adressée cet appel indirect, à sa générosité.

--Avec l'éducation que vous avez reçue et dans les milieux où vous avez vécu, vous avez dû apprendre à haïr la République, ajouta-t-il.

--Je n'ai appris qu'à aimer la France, affirma Bernard.

--Et maintenant, qu'avez-vous à lui offrir en échange de ce que vous êtes venu réclamer de moi?

--J'ai à lui offrir mon bras, mon sang, toute ma vie.

--Vous voulez être soldat?

--Oui, mon général, et en même temps que je demande justice, je sollicite l'honneur de marcher à l'avant-garde de l'armée que vous commanderez.

Un éclair traversa le regard de Bonaparte. D'un geste affectueux et familier, il prit l'oreille de Bernard et en serra l'extrémité entre ses doigts, en disant:

--Bien, jeune homme. Voilà des sentiments dignes d'un Français. Ils vous assurent ma protection. Rédigez votre requête aujourd'hui; apportez-la moi demain et je la mettrai sous les yeux de Barras, en me portant garant de votre loyauté, de votre courage et de votre volonté de servir sous les drapeaux de la République. Quel âge avez-vous?

--Seize ans passés, mon général.

Bonaparte revint vers la table, y prit une plume et tirant à lui une feuille de papier il y traça quelques lignes.

--Vous vous présenterez aux bureaux de la place avec l'ordre que voici, dit-il. On y recevra votre engagement. Conduisez-vous de manière à mériter les éloges de vos chefs; j'aurai l'oeil sur vous.

Les mains de Bernard tremblaient quand il reçut de celles de Bonaparte le billet que celui-ci venait d'écrire.

--Ah! mon général, dit-il, je n'oublierai jamais que c'est à vous que j'aurai dû d'entrer dans la carrière des armes et je saurai m'y montrer digne de la protection que vous m'avez accordée.

Il sortit ivre de joie.

Vers la fin de la semaine suivante, deux gendarmes se présentaient successivement dans la même journée au ci-devant hôtel de Malincourt. Le premier était porteur d'un décret du Comité de l'Intérieur qui réintégrait l'héritier du comte et de la comtesse dans la possession du château de Saint-Baslemont; le second venait remettre au jeune volontaire l'ordre de rejoindre à Nice la cinquième demi-brigade des grenadiers d'infanterie, appartenant à l'armée des Alpes dans laquelle il était incorporé.

Bonaparte avait tenu sa promesse; c'était maintenant à Bernard à tenir la sienne.

Ce fut un triste jour, un jour de deuil et de larmes, que celui où, il dut s'arracher aux étreintes de Valleroy, de tante Isabelle et de Nina. Ils allaient quitter Paris en même temps que lui, mais c'était pour remonter vers l'Est, pour retourner à Saint-Baslemont, tandis que lui-même descendrait vers le Midi. Afin d'affronter les émotions de cette heure douloureuse, il avait fait provision d'énergie et, aux douleurs de la séparation, il s'était promis d'opposer tout son courage.

Mais, au dernier moment, énergie et courage s'évanouirent. Il redevint, pour quelques instants, l'enfant timide et doux à qui Valleroy s'était passionnément dévoué, qu'il avait protégé contre de pressants et fréquents périls et qui lui gardait au fond de l'âme une reconnaissance égale à sa tendresse. En quittant ce fidèle ami de sa maison, ce vieux compagnon d'infortune, Bernard avait le coeur déchiré, impuissant à s'arracher à ces bras vigoureux, qui tant de fois s'étaient croisés autour de son corps frêle et qui maintenant ne se résignaient pas à s'en détacher.

--Ne nous oublie pas, mon Bernard, soupirait Valleroy. Quoi qu'il arrive, souviens-toi que, toujours et pour toujours, Valleroy appartient à Malincourt.

--Valleroy et tante Isabelle, ajoutait celle-ci d'une, voix que les pleurs étouffaient.

Et Nina sanglotait aussi.

--Reviens bientôt, Bernard, suppliait-elle, car ta petite amie sera malheureuse jusqu'à ton retour...

--Sois digne de ton nom, de tes aïeux, reprenait Valleroy.

--Nous prierons pour vous matin et soir, continuait tante Isabelle.

--Nous t'aimerons éternellement, promettait Nina. Et lui ne pouvait que répéter:

--Mes amis! Mes chers amis!

Ah! la vie n'est pas rose tous les jours. Il n'est pas de bonheur qu'elle ne fasse expier. Bernard payait de ses sanglots et de ses déchirements la patriotique joie qui gonflait son coeur d'adolescent au moment où il allait combattre pour sa patrie.

CHAPITRE XXV

PREMIÈRES ARMES

En mars 1796, le volontaire Bernard de Malincourt était à Nice depuis cinq mois, dans la division du général Masséna. Cette division faisait partie de l'armée des Alpes en formation. Par suite de la rigueur de la saison, du manque de vêtements, de chaussures et de vivres, l'hiver qui finissait avait été dur pour les soldats de la République. Les ressources du trésor national étant épuisées depuis longtemps, l'administration de la Guerre en était réduite à fermer l'oreille aux plaintes et aux prières des généraux qui réclamaient des secours pour leurs troupes. Bernard avait souffert, comme les camarades, des privations imposées à l'armée, mais vaillamment supporté sa souffrance, grâce à sa belle jeunesse, à sa robuste santé, à son goût passionné pour l'état militaire.

Ardemment attaché à ses nouveaux devoirs, il s'était appliqué à l'étude de son métier. En quelques semaines, il avait acquis les connaissances techniques qui, son courage et les circonstances aidant, allaient faciliter son avancement. Quoiqu'il n'eût pas encore dix-sept ans, toute sa personne respirait une dignité si haute, tant de mâle énergie, sa parole trahissait tant de volonté, une raison si mûre, le tout sous une attrayante enveloppe de naturel et de simplicité que, bien vite autour de lui, on s'était accoutumé à le respecter et à l'aimer. Dans sa compagnie on le désignait sous le nom du «petit gentilhomme, et ses chefs eux-mêmes, séduits par sa bonne grâce et sa fière mine, pressentant qu'un jour il serait leur égal, se plaisaient à l'appeler ainsi et à lui témoigner, sous cette forme, leur estime et leur bienveillance. Pour lui, il attendait avec impatience l'ouverture de la campagne. Il brûlait de se mesurer avec les Piémontais qui, de l'autre côté des Alpes, défendaient la route de Turin, et avec les Autrichiens qui gardaient la route de la Lombardie. Avec le printemps revenu et les longues journées et la tiédeur de la température, on ne parlait plus que d'une prochaine mise en marche de l'armée et on s'attendait, chaque matin, à recevoir l'avis de la nomination du général en chef.

La nouvelle de cette nomination arriva enfin. Le commandement des troupes destinées à marcher en Italie était confié à Bonaparte. Ce général était encore un inconnu pour la plupart de ses futurs soldats. Mais Bernard, qui le connaissait se réjouit.

--J'aurai l'oeil sur vous, lui avait dit Bonaparte.

Et cette phrase résonnait, pleine de promesses, à l'oreille de Bernard. Le 2 avril, à 9 heures du matin, la demi-brigade à laquelle il appartenait était rangée aux portes de Nice, dans une plaine sur le bord de la mer. Elle allait être passée en revue par le commandant en chef. Un tiède soleil répandait sa claire lumière sur les flots bleus de la Méditerranée, sur les rochers du rivage, sur les avenues d'aloès et de palmiers, qui sillonnaient de toutes parts le paysage. Par cette matinée féerique, les soldats oubliaient leurs maux passés. Ils ne songeaient plus qu'ils avaient eu faim et froid, qu'ils étaient chaussés de bottes éculées, vêtus d'uniformes en lambeaux. L'enthousiasme qui échauffait leurs âmes effaçait le souvenir de leurs dures épreuves.

Quand le général Bonaparte apparut à cheval, à la tête de son état-major, quand son regard s'arrêta sur eux, ils furent saisis d'une émotion indicible. Ils reconnaissaient en lui celui qui devait leur donner la victoire. Il leur parla et sa parole les électrisait. Il les engageait à être patients, à se résigner à souffrir encore. Mais, en même temps, il leur disait que leurs souffrances touchaient à leur terme, et, la main tendue vers l'Italie, il leur promettait de les conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Quand il eut fini de se faire entendre, de toutes parts des acclamations s'élevèrent. Dans le bruit des clairons vibrait l'âme même de la patrie, qui de nouveau se réveillait et se préparait à la conquête du monde.

Très pâle, le coeur agité, la fièvre aux yeux, Bernard, placé au premier rang de sa compagnie, assistait à ce spectacle, maintenant convaincu que, sous peu de jours, il verrait enfin l'ennemi. Lorsque Bonaparte passa près de lui, il se redressa vivement et demeura immobile au port d'arme, étouffant, par respect pour la discipline, le cri de reconnaissance et d'admiration qui brûlait ses lèvres. Mais le général l'avait aperçu et reconnu. Et, au passage, il lui envoya un sourire. Trois jours après, Bernard quittait Nice avec sa division. Le surlendemain, il campait avec elle, vingt lieues, plus loin, à Albenga, sur la route de Gênes.

Le projet de Bonaparte était de passer les Alpes au-dessus de Savone, de descendre en Piémont, et, une fois là, de se placer entre l'armée autrichienne, concentrée aux environs d'Alexandrie, sous les ordres du général de Beaulieu, et l'armée sarde, commandée par le général de Colli, protégeant Turin. Après un court repos à Albenga, la division Masséna se portait sur la route de Savone qui traverse la montagne et s'occupait d'y élever des redoutes. C'est là que le 10 avril, un des lieutenants de Beaulieu, le comte d'Argenteau, vint l'attaquer et que Bernard vit le feu pour la première fois. Vivement repoussé, d'Argenteau se replia sur le village de Montenotte et s'y retrancha, tandis que les soldats français, la nuit venue, se préparaient à coucher sur leurs positions. Cette soirée, Bernard la passa avec plusieurs «de ses camarades; dans une chaumière, au bord d'un chemin dont les troupes de la division Masséna occupaient toutes les issues.

Vers 11 heures, comme la fatigue l'accablait, il se jeta sur la terre durcie qui formait le plancher de la cabane, et, la tête sur son sac, il ferma les yeux et s'endormit. Mais brusquement on le réveilla. Il fut debout en un clin d'oeil et vit devant lui son sergent. Il l'interrogea.

--Qu'y a-t-il, sergent?

--Il y a, mon petit gentilhomme, que nous déménageons sans tambours ni trompettes, histoire d'aller surprendre l'Autrichien chez lui!

--Nous marchons sur Montenotte?

--Tu l'as dit, sur Montenotte où on ne nous attend pas. On se mit en route dans un profond silence. Quoique deux divisions, celle de Masséna et celle d'Augereau, fussent en mouvement, on n'entendait presque aucun bruit. La nuit n'était pas très claire, elle l'était assez cependant pour que les soldats pussent se guider par les nombreux petits chemins qui allaient sur le village où d'Argenteau passait la nuit. Le général autrichien avait pris pour se garder les précautions les plus minutieuses. Mais soit que ses ordres eussent été mal exécutés, soit que la rigueur des consignes se fut relâchée à la faveur de cette nuit paisible qui éloignait toute idée de surprise, les troupes françaises arrivèrent devant son camp vers minuit, sans avoir été signalées.