Chapter 29
À ce mot, un lourd tisonnier tenu par un bras ferme tomba sur les bûches à demi consumées. Dans un crépitement d'étincelles, les flammes se ravivèrent et vinrent lécher les extrémités du patient. Pendant quelques secondes il tenta de se raidir contre la douleur. Mais la chaleur devint vite intolérable. Un jet de flamme plus violent que les autres la transforma en une brûlure lancinante. Alors, aux gémissements, des cris succédèrent, des cris déchirants qui redoublaient lorsque le malheureux, essayant de plier les genoux pour éloigner ses pieds du feu, des coups de bâton sur les jambes l'obligeaient à les étendre.
--Pitié! Pitié! fit-il enfin d'une voix expirante.
Il allait perdre connaissance. Sur un geste de l'homme masqué, son corps, raide dans ses liens, fut porté en arrière comme une masse inerte, et, de sa poitrine, s'échappa un soupir de délivrance. L'homme masqué parla de nouveau:
--Tu es condamné, Joseph Moulette. Tu vas périr et rejoindre tes victimes. Mais c'est toi-même qui dois prononcer ton arrêt, après avoir confessé tes forfaits.
--Je suis innocent et n'ai rien à confesser, tas de bandits, répondit Joseph Moulette, dont le naturel reprenait le dessus en même temps que s'apaisait sa souffrance.
--C'est ce que nous allons voir. Chauffez! répéta l'homme masqué.
De nouveau, les pieds furent tendus vers la flamme, et par un raffinement de cruauté, posés sur les chenets brûlants.
--Je confesserai tout ce que vous voudrez, hurla Joseph Moulette.
Le misérable se tordait sous les mains de fer qui le maintenaient couché; une écume légère blanchissait le coin de ses lèvres et des larmes emplissaient ses yeux. Une fois de plus, on l'éloigna de la cheminée.
--Tu vois que nous avons les moyens de te faire parler, continua l'homme masqué. Parle donc de bonne grâce et réponds à mes questions sans détour.
--Interrogez-moi, scélérats, soupira Joseph Moulette en enveloppant les chauffeurs d'un regard où se trahissait, sous son involontaire résignation, sa rage impuissante.
--Reconnais-tu que tu as envoyé à l'échafaud le comte et la comtesse de Malincourt? demanda l'homme masqué. Reconnais-tu qu'ils étaient innocents?
--Ils étaient coupables; coupables d'être nobles, coupables d'avoir voulu émigrer, coupables d'avoir tramé des complots contre la liberté. Ils avaient justement encouru la rigueur des lois.
--Reconnais-tu que leur mort est un crime?
--Je ne le reconnais pas, je ne le reconnaîtrai jamais.
--À ton aise; chauffez, vous autres.
--Non, non, se hâta de supplier Joseph Moulette.
--Alors, avoue que tu as lâchement assassiné les seigneurs de ce château.
--Je l'avoue, mais je proteste contre la violence qui m'est faite.
L'homme masqué leva les épaules et continua:
--Reconnais-tu qu'après les avoir assassinés, tu as tenté de faire subir le même sort à leur fils et à leur fidèle serviteur Valleroy?
--Valleroy est un traître et...
--Veux-tu, oui ou non, avouer ta perfidie à leur égard?
Si terrible était l'accent de cette question, que Joseph Moulette frissonna.
--Eh bien oui, fit-il, vaincu, j'avoue... J'avoue, parce que je suis impuissant à me défendre et à faire entendre la vérité.
--Tu reconnais aussi que tu es venu dans ce pays pour dépouiller l'héritier des Malincourt, que tu l'as obligé à sortir de sa maison, en t'en emparant par le mensonge et la ruse?
--Je le reconnais.
--Et que, lorsque nous t'avons surpris, tu étais en train, de lui voler l'or dont cette table est couverte.
--Je le reconnais.
--Donc, tu es assassin et voleur... Veux-tu le déclarer?
Cette fois, Joseph Moulette garda le silence, comme si cet aveu était au-dessus de ses forces.
--Faut-il chauffer? demanda l'homme masqué.
Le citoyen président poussa un soupir de colère et répondit:
--Je suis un assassin et un voleur.
--Je renonce à te demander compte de tes autres crimes. Tu les expieras avec ceux que tu as confessés et toutes tes victimes seront vengées en même temps. Reconnais-tu avoir mérité la mort?
--Je le reconnais.
--Tu vas donc la recevoir, mais la recevoir de la main du seul assassin qui se trouve parmi nous, de ta propre main.
Joseph Moulette jeta autour de lui un regard effaré. Il ne comprenait pas. Soudain, il vit les chauffeurs se pencher, détendre ses liens, non pour le délivrer, mais pour rendre à son bras droit seul la liberté des mouvements, et l'un d'eux mettre un poignard dans sa main redevenue libre. Alors, il reprit espoir. Armé, il pouvait encore se sauver en tuant un ou plusieurs de ses bourreaux, après avoir coupé ses liens. L'énergie avec laquelle il serrait entre ses doigts la poignée de l'arme trahissait cet espoir soudain et inattendu.
--Frappe-toi! lui dit brusquement l'homme masqué.
--Et si je refuse? demanda Joseph Moulette en se soulevant, appuyé sur son bras lié et en agitant l'autre pour atteindre ses bourreaux.
La réponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un vigoureux coup de pied, il fut précipité devant la cheminée, mais si près cette fois que ses jambes nues allèrent heurter les bûches incandescentes et en firent jaillir un flot d'étincelles. Une odeur de roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.
--Bâillonnez-le! fit l'homme masqué. L'ordre fut exécuté. Dans la bouche ouverte et convulsée, un mouchoir tordu, roulé, serré, fit l'office d'une poire d'angoisse et étouffa les cris. Maintenant, le misérable était cloué au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours armé, s'agitait dans le vide. Sur la braise ardente, sa chair se grésillait, et la souffrance qui le laissait encore vivant était si cuisante qu'elle mettait dans ses yeux démesurément agrandis une expression de terreur et de folie furieuse qui n'avait plus rien d'humain.
L'homme masqué s'inclina vers lui.
--Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abréger ton supplice, lui criait-il d'un accent railleur.
Lui-même saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du supplicié la pointe du poignard. La main crispée autour du manche s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonçait d'un seul coup dans la poitrine jusqu'à la garde. Une dernière convulsion, un bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'Épinal n'avait plus de président.
Alors, l'homme masqué se releva, arracha son masque et laissa voir la vieille face parcheminée de Chourlot.
--Justice est faite, dit-il, nos maîtres sont vengés et leurs héritiers ne seront pas dépouillés. Demain, nous le ferons savoir à M. le chevalier et à Valleroy. Quant à vous autres, vous témoignerez tous au besoin que cet homme s'est donné volontairement la mort.
CHAPITRE XXIV
UN PROFIL HISTORIQUE
Dans la soirée du 13 vendémiaire, vers 11 heures, la diligence qui faisait à cette époque le service de Nancy à Paris s'arrêta toute poudreuse devant une auberge située aux portes de Meaux, à côté du relais de poste. Tandis que le postillon dételait ses chevaux couverts de sueur, qui allaient être remplacés par des chevaux frais, les voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge où les attendait le souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina, partis quatre jours avant de Darney, où ils s'étaient donné rendez-vous. En s'y rencontrant, après s'être enfuis de Saint-Baslemont, ils avaient décidé de se rendre à Paris. À Paris seulement ils pouvaient organiser «une défense efficace contre les machinations de Joseph Moulette, et s'y dérober, s'ils ne parvenaient pas à les déjouée. À Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le scélérat gui venait de dépouiller traîtreusement les héritiers de Malincourt. Cette résolution une fois prise, ils l'avaient exécutée sans délai. Ayant eu la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence venant de Nancy, et qui s'arrêtait à Darney, ils s'étaient mis en route quelques, heures après avoir quitté Saint-Baslemont.
Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil, ils arriveraient à Paris, où Bernard et Valleroy entendaient commencer sur-le-champ les démarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les nuits sont déjà froides, et, ce soir-là, le vent soufflait avec violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussière sèche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne s'attardaient-ils pas au dehors. À peine descendus de voiture, ils s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur la cuisine, où brillait, au fond d'une cheminée monumentale, une flamme joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se rôtir.
Valleroy, ayant avisé dans un coin une table de quatre couverts, en prit possession pour ses compagnons et pour lui, et dit à l'aubergiste qui s'empressait autour d'eux:
--Vous nous servirez ici.
Et comme tante Isabelle s'asseyait, en plaçant à côté d'elle avec sollicitude Nina qui venait de s'éveiller et se frottait les yeux, il ajouta en s'adressant à l'enfant:
--Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu feras ensuite un bon somme jusqu'à Paris, où nous serons demain matin.
Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumière, la perspective d'un bon repas rendirent à Nina sa vivacité:
--Où est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.
Soudain, elle l'aperçut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle quitta sa place, courut à lui, et lui prit la main comme pour l'entraîner du côté de la table.
--Attends, répondit Bernard.
Elle obéit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce qu'il faisait. Comme elle cherchait à savoir, elle vit le regard de son ami fixé sur l'une des extrémités de la salle. Le sien suivit instinctivement la même direction. Là, se tenait seul, à l'écart et un peu perdu dans l'ombre, mangeant très vite et sans doute pressé de partir, un petit vieux vêtu de noir qui donnait l'impression d'un honnête tabellion de province ayant bon appétit et le désir de n'adresser la parole à personne.
C'est ce petit vieux que regardait Bernard et qu'à son tour se mit à regarder Nina. Brusquement et comme si leur attention l'eût importuné, il se leva et vint au-devant d'eux. Ce mouvement mit son visage en pleine lumière, et ils reconnurent le vidame d'Épernon. Mais, avant qu'ils l'eussent nommé, il les pressait dans ses bras, en disant:
--Je vous ai reconnus, mes enfants, ainsi que Valleroy et tante Isabelle. Je vous ai reconnus au moment où vous êtes entrés. Mais je redoutais, un peu les éclats de votre surprise et j'ai gardé le silence.
Et, se penchant vers Bernard, il continua:
--Vous me comprendrez quand vous saurez que je me suis enfui de Paris ce matin, afin de me dérober aux vengeances des vainqueurs.
--Quels vainqueurs? demanda Bernard.
--C'est vrai! Vous ne pouvez connaître encore les événements qui se sont accomplis ce matin. Je vous les raconterai tout à l'heure.
--Oh! oui, tout à l'heure, Monsieur, dit vivement Bernard. Avant tout, j'ai hâte de vous adresser une question.
--Parlez vite, mon enfant, et si je peux vous répondre...
--Savez-vous ce qu'est devenu mon frère?
--Le vicomte Armand? Etes-vous donc sans nouvelles de lui?
--Sans nouvelles, oui, Monsieur, et cela depuis le jour où nous nous séparâmes à Coblentz, en 1793. Est-il vivant? Est-il mort? Je l'ignore.
--Il est vivant, n'en doutez pas, se hâta de répondre M. d'Épernon pour rassurer Bernard.
--Comment donc ne m'a-t-il pas écrit?
--Avant thermidor, quand régnait la Terreur, il ne pouvait vous écrire sans vous compromettre. D'ailleurs, savait-il seulement où vous étiez? Depuis, sans doute, il vous a envoyé de ses nouvelles; mais vous ne les avez pas reçues. Songez qu'il y a loin de l'Autriche à Paris.
--Il est donc en Autriche? s'écria Bernard.
--Vous l'ignoriez!
--Par qui et comment l'aurais-je su? Et que fait-il dans ce pays lointain?
Cette fois, M. d'Épernon ne se pressait pas de répondre, et sons attitude indiquait clairement que ce n'était pas par ignorance qu'il restait silencieux, mais parce que ce qu'il avait à lui dire lui coûtait.
--L'avez-vous vu? demanda Bernard suppliant.
--Non, je ne l'ai pas vu. Mais, à diverses reprises, j'ai rencontré des gens qui m'ont parlé de lui, il y a quelques mois encore, et c'est ainsi que j'ai appris...
De nouveau M. d'Épernon hésitait.
--Qu'avez-vous appris? Par grâce, Monsieur!...
--J'ai appris qu'il avait pris du service dans l'armée autrichienne!
--Lui! mon frère le vicomte de Malincourt? Un Français dans les rangs des ennemis de la France!
Bernard était devenu très pâle et des larmes brillaient dans ses yeux.
--Malheureusement, il n'est pas le seul, reprit tristement M. d'Épernon. Que d'émigrés, étreints par la nécessité, se sont engagés dans les troupes étrangères! C'était une question de vie et de mort, et votre frère...
--C'est bien, Monsieur, c'est bien, ne parlons plus de lui, interrompit vivement Bernard.
Et changeant de ton, il ajouta:
--Voulez-vous saluer tante Isabelle?
Elle venait à la rencontre de M. d'Épernon, l'ayant, elle aussi, reconnu. Valleroy la suivait, souriant, exprimant sa surprise. Quelques instants après, assis tous ensemble à la même table, ils se confiaient les circonstances à la suite desquelles ils venaient de se retrouver. Valleroy parla le premier; il révéla au vieux gentilhomme les émouvantes aventures survenues depuis deux ans: l'arrivée de Bernard à Paris la mort de son père et de sa mère, l'échec du complot ourdi pour sauver la reine, l'exécution de Guilleragues, de Morfontaine et de Grignan. Le vidame d'Épernon ignorait la plupart de ces événements. Il n'en connaissait même qu'un seul, la tragique fin de son neveu et de ses deux complices. Après avoir donné de nouveaux regrets à leur mémoire, il interrogea Valleroy.
--Et maintenant, lui dit-il, qu'allez-vous faire à Paris?
--Nous allons demander justice contre le citoyen Joseph Moulette.
--Justice contre un jacobin! Et à qui la demanderez-vous, grand Dieu!
--Au gouvernement de la République.
--Vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous ignorez donc que les Jacobins sont en train de redevenir les maîtres de la France?
--J'ai cru qu'ils tentaient de reconquérir leur ancien pouvoir. La criminelle conduite de Joseph Moulette envers Bernard nous a fourni la preuve de leurs efforts. Mais je ne pensais pas que ces efforts eussent réussi.
--Rien n'est plus vrai pourtant, reprit M. d'Épernon. C'est l'esprit jacobin qui de nouveau règne en France. Les pouvoirs de la Convention touchent à leur fin. Encore quelques semaines, cette assemblée néfaste n'existera plus et la Constitution qu'elle a votée sera mise en pratique. Nous aurons une assemblée nouvelle, un gouvernement nouveau, mais les principes resteront les mêmes. On prêchera encore au peuple la haine des nobles et des prêtres, et comme par le passé, on nous persécutera. La persécution est déjà commencée, et j'en suis, comme vous, la victime. Les royalistes ont un moment espéré de rétablir la monarchie. Mais cet espoir est détruit. Nous avons, été vaincus.
--Vaincus sans combat? demanda Valleroy.
--Après un combat opiniâtre au contraire. Aujourd'hui même, le peuple de Paris, que nous avions travaillé depuis le 9 thermidor, s'est soulevé. Les sections en armes ont marché contre la Convention pour l'abattre. Nous espérions, à la faveur de ce mouvement, nous rendre maîtres du pouvoir et préparer le retour du roi. Mais la Convention s'était mise en état de nous résister. Elle avait confié à Barras, l'un de ses membres, le soin de sa défense. Ce dernier avait investi du commandement militaire un jeune général nommé Bonaparte, qu'on dit homme d'énergie et qui nous a prouvé ce qu'il vaut.
--Il a déjà combattu à Toulon et en Italie, observa Bernard.
--C'est à lui que nous devons notre défaite, continua M. d'Épernon. Grâce aux mesures qu'il avait prises, les sections ont été écrasées, la Convention triomphe, et, de nouveau, la France est livrée aux terroristes. Pour leur échapper, je me suis enfui de Paris où j'étais revenu après la chute de Robespierre. Je n'ai plus d'autre ressource que de prendre une fois de plus le chemin de l'exil, et je crains bien, mes amis, que vous ne soyez bientôt réduits à en faire autant.
À ces mots, Bernard protesta.
--Lorsque j'ai émigré, dit-il, j'étais un enfant et tenu d'obéir aveuglément aux ordres de mon père. Mais, aujourd'hui, je suis un homme, libre de mes volontés, et, quoi qu'il arrive, je n'émigrerai pas.
--Bien dit, Bernard, s'écria Valleroy.
--Même si vous êtes décrété d'arrestation? fit M. d'Épernon.
--Même dans ce cas, ni dans aucun cas. J'ai l'âge d'être soldat, et c'est aux armées que j'irai servir ma patrie.
Il y eut un court silence; puis Mr d'Épernon reprit:
--Vous êtes jeune, Bernard. Les hommes de votre génération sont sans engagements. Ils peuvent faire ce que nous, les vieux, nous ne pouvons faire. Je vous envie: oui, je vous envie et je vous approuve.
À ces récits, à ces retours vers le passé, les instants rapidement s'étaient enfuis; de nouveau, il fallait se séparer.
La diligence qui se dirigeait vers Paris allait repartir; la chaise de poste qui devait emporter M. d'Épernon jusqu'à la frontière l'attendait tout attelée dans la cour de l'auberge. En hâte, on échangea de tendres adieux auxquels se mêlèrent des larmes. Se reverrait-on jamais? C'est sur cette question attristante qu'on se quitta. M. d'Épernon, pressé de s'éloigner de la capitale, où il n'aurait pu demeurer qu'au péril de ses jours, ses amis, au contraire, pressés d'y rentrer, parce que, quoi qu'il leur eût dit pour les détourner du but de leur course, ils attendaient des démarches qu'ils allaient entreprendre la réalisation de leurs espérances.
À minuit, la diligence qui emportait Bernard roulait dans les plaines de la Brie, en route vers Paris. Les rayons de la lune, entrant par les vitres couvertes de buée, éclairaient le visage de tante Isabelle et celui de Nina, qui, toutes deux, s'étaient endormies. Alors, quand Bernard se fut assuré qu'elles ne pouvaient l'entendre, il dit à demi-voix:
--Dors-tu, Valleroy?
--Non, cher Bernard. Comment pourrais-je dormir quand je te vois si préoccupé, si triste? Qu'as-tu donc?
--Le vidame m'a donné des nouvelles d'Armand.
--De bonnes nouvelles?
--Mon frère est soldat dans l'armée autrichienne, murmura Bernard, et je crois que j'aimerais mieux qu'il fût mort!
Et le pauvre enfant, qui, depuis quelques instants, s'efforçait de contenir ses larmes, les laissa librement couler, tandis que Valleroy, sans prononcer une parole, lui prenait les mains et les gardait dans les siennes, comme pour bercer sa douleur dans cette paternelle étreinte.
Au lever du jour, la diligence entrait dans Paris et conduisait au bureau des Messageries de la rue Notre-Dame des Victoires les voyageurs qu'elle transportait. Une heure plus tard, Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina arrivaient en fiacre à l'hôtel de Malincourt, où ils étaient reçus par Kelner et par Rose, que comblait de surprise et de joie ce retour imprévu.
Dès le lendemain, tandis que Valleroy et Kelner se rendaient au Comité de sûreté générale pour s'enquérir des formes sous lesquelles devaient être présentées les réclamations des héritiers du comte de Malincourt contre le citoyen Joseph Moulette, Bernard sortait seul afin de faire une promenade à travers Paris. Il avait hâte de revoir les lieux où désormais et jusqu'à la fin de sa vie il devait retrouver vivants les poignants souvenirs de sa jeunesse. Il passa par la rue du Four-Saint-Germain et devant la boutique de Grignan. Elle s'était transformée; on n'y vendait plus de meubles; un pâtissier y débitait ses friandises. Transformé aussi le Luxembourg. Le vieux palais avait cessé d'être une prison; une armée d'ouvriers le remettait à neuf en vue de l'installation du Directoire exécutif qui allait gouverner la France pendant cinq ans.
Le Palais de justice, la Conciergerie et l'Hôtel de ville, ces étapes d'une route que Bernard ne pourrait jamais plus parcourir sans ressentir des impressions douloureuses, conservaient leur physionomie d'autrefois, assombrie encore par les pleurs et le sang que leurs murailles avaient vu verser. De tous côtés, ce n'étaient que maisons à louer, antiques hôtels et vieux mobiliers à vendre. Au fronton des monuments, on lisait en gros caractères ces mots sinistres: «Unité, indivisibilité de la République; liberté, égalité, fraternité ou la mort.» Au sommet des églises, un bonnet phrygien au bout d'une pique remplaçait la croix renversée. Mais, en dépit de tant de témoignages de la Terreur non encore apaisée, la vie de Paris avait pris un air plus rassurant et plus joyeux. La foule qui circulait dans les rues osait sourire, et, quoiqu'on fût au lendemain de l'émeute du 13 vendémiaire, quoique les rues fussent sillonnées de patrouilles et les maisons assaillies par des descentes de police, qui allaient à domicile désarmer les citoyens, on devinait que, indifférente ou insensible à ces derniers épisodes d'un temps exécré, la population cessait d'avoir peur et s'adonnait de nouveau à la douceur de vivre.
Dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, au palais Egalité, Bernard rencontra des femmes en parure élégante, poussée jusqu'à l'excentricité. Les sans-culottes et les tricoteuses ne circulaient plus dans les rues, ni en aussi grand nombre qu'autrefois, ni avec la même audace. Sur les murs s'étalaient des affiches annonçant des spectacles innombrables, des bals publics, des plaisirs variés. Enfin, les brillants équipages, longtemps proscrits, de nouveau se montraient et transportaient, à défaut des grands seigneurs de jadis, tous morts ou émigrés, les parvenus du moment, les puissants du jour, pour la plupart spéculateurs véreux qui s'étaient enrichis pendant la Révolution au détriment de ce peuple qu'elle n'avait délivré d'un tyran que pour lui en imposer des milliers d'autres.
Bernard avait commencé sa promenade, un trouble amer au coeur. Mais, bientôt, il s'était laissé prendre par le mouvement des rues, par les vitrines des magasins où réapparaissait le luxe des jours heureux. Il n'était si mince épisode qui ne captivât ses regards. Marchands ambulants, chanteurs, joueurs de vielle, charlatans, escouades de soldats, tout contribuait à le distraire de sa tristesse, et, la naturelle gaieté de son âge reprenant le dessus, il se sentait redevenir confiant et fort.
Sur les boulevards, à la hauteur de la rue du Mont-Blanc, il se trouva soudain arrêté par un flot de foule qui stationnait aux abords de cette rue, vers laquelle tous les regards se dirigeaient. Il fit comme la foule, il s'arrêta et regarda dans la même direction qu'elle. Alors il vit s'avancer vers le boulevard, venant du fond de la rue, un homme à cheval, portant l'uniforme des généraux de la République, suivi à une courte distance de deux hussards. Cet homme avait des cheveux noirs, longs et plats, dont les extrémités cachaient sa nuque et caressaient le collet montant de son habit à larges revers. Son visage aux joues creuses, éclairé par des yeux où s'allumait, dans un éclat sombre, une expression saisissante d'indomptable volonté, ressemblait à celui d'un ascète. Il était impassible et impénétrable, ce masque blême qui rappelait celui de César.
Mais ce qui frappa Bernard, ce fut l'air d'extrême jeunesse du cavalier. C'était à croire qu'il n'avait pas vingt ans.
--Voilà le général Bonaparte! dit une voix.