Fils d'émigré

Chapter 14

Chapter 143,730 wordsPublic domain

Ils la saluèrent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel commençait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. Là, de nouveau, elle s'arrêta pour respirer. Sa figure, aux lignes restées pures, malgré l'envahissement des chairs, s'éclairait, sous les larges ailes de son chapeau, d'un regard énergique, dont les bandeaux des cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient l'expression dominatrice. Très vivant et très mobile, ce regard trahissait à la fois une grande intrépidité d'âme et une infinie bonté.

De l'endroit où elle avait fait halte, on découvrait un panorama riant et agreste. À quelque distance de la rive, à droite et à gauche, des coteaux accidentés découpaient sur l'horizon leurs sinuosités capricieuses, où s'étageaient des villages, des clochers d'église, des toitures de chaumières, des pignons de châteaux. À la base de ces collines, dans l'espace qui s'étendait entre elles et l'eau, des prairies déroulaient leur tapis d'herbe verte, tout étoilé de petites fleurs aux couleurs délicates et encadré de peupliers formant des avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier dans lequel, à deux kilomètres de là, Compiègne mettait l'agglomération confuse de ses maisons. Tout ce paysage à cette heure s'enveloppait de clartés mourantes, et l'air commençait à fraîchir. Alors et sans se départir de sa solennité, dont il eût été difficile de dire si elle était naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne et son page, à travers les allées ombreuses et sablées du parc, dans la direction d'un château qui dessinait à travers les arbres sa façade, où la grâce luxuriante de l'art italien le disputait à la majesté mélancolique de l'architecture Louis XIII.

Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la châtelaine. En la voyant apparaître, ils se rangèrent devant la porte, où vint se camper un suisse qui la salua, à son entrée dans l'habitation, d'un coup de sa hallebarde sur les dalles.

Qu'en pleine Terreur et à quelques lieues de Paris, une châtelaine eût conservé ses habitudes d'avant la Révolution et l'apparat de son ancienne existence, cela paraissait à peine croyable. C'était cependant le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames nobles de Largentière. Alors qu'autour d'elle la haute société française, appauvrie, menacée, dépossédée de ses antiques privilèges, émigrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, était venue s'installer dans la demeure où elle était née et qui appartenait à son frère le colonel. Protégée par les services de ce frère, soldat dans les armées de la République, protégée aussi par le souvenir reconnaissant qu'avaient gardé les habitants de Compiègne des bienfaits de sa famille, elle vivait sous la Révolution comme elle avait vécu sous la monarchie. Non seulement elle continuait à faire montre de son opulence, mais encore elle en accentuait l'éclat, au risque d'attirer sur sa tête les soupçons, l'envie, la délation.

Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au régime nouveau des témoignages de sa déférence, et, par tous ses actes, de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du château, elle avait fait planter un arbre de la liberté. À l'occasion des solennités républicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compiègne et des environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pièces de vin où ils étaient libres de boire à leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir aux splendeurs d'un feu d'artifice tiré sur la terrasse.

--Je paye ma dette aux idées nouvelles, avait-elle coutume de dire, et j'achète ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.

Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant équipage, allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son château, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait à affermer ses terres, et, tout en venant en aide à ses fermiers, elle exigeait qu'ils payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes de sa vie, elle apportait un si viril esprit de résolution, elle parlait d'un ton si ferme, qu'elle déconcertait, par son audace et ses attitudes d'homme habillé en femme, les pires énergumènes, déjà disposés, d'ailleurs, à respecter en elle la soeur d'un officier dont la République appréciait les services.

Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace, lui en signalaient les périls, elle levait les épaules et répondait:

--Je n'ai rien à redouter, puisque j'observe les lois.

Et elle les observait avec ostentation, exigeant même que ses gens l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrètement en donnant asile à des proscrits qui s'arrêtaient chez elle comme à la première étape de leur fuite, en cachant dans son château des prêtres non assermentés, en faisant chaque jour célébrer la messe par l'un d'eux, dans une chambre transformée en chapelle. Républicaine en apparence, royaliste en réalité, elle accomplissait ces choses simplement, en y apportant une prudence égale à sa témérité. Après la mort de Louis XVI, elle avait passé toute une semaine en prières et en larmes, sans que personne eût pu s'en apercevoir.

En rentrant dans son appartement, après sa promenade sur l'Oise, elle changea de toilette, aidée de ses femmes de chambre. Puis, les ayant renvoyées, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper. Mais une demi-heure s'était à peine écoulée, quand un de ses domestiques se présenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus ses bésicles, elle dit:

--Que me veut-on?

--Citoyenne, des soldats viennent d'entrer dans la cour.

--Ont-ils des intentions hostiles?

--Je ne le crois pas, citoyenne. Ils escortent un fourgon qui vient de Bruxelles et qu'ils conduisent à Paris. Avec eux, se trouvent un homme et deux enfants qui demandent à vous parler.

--S'ils viennent de Bruxelles, ils m'apportent des nouvelles de mon frère! s'écria-t-elle. Je vais les recevoir.

À son appel, le page sur lequel elle avait coutume de s'appuyer accourut. Avec son aide et celui de sa canne, elle descendit au rez-de-chaussée, traînant avec des allures de prêtresse sur les marches du monumental escalier les lourds falbalas de sa toilette de maison. Quand elle fut sur le perron, elle regarda.

Au milieu de la cour était une lourde voiture attelée d'un seul cheval encore suant de sa longue course. Autour de la voiture se tenaient six grenadiers qui venaient de mettre leurs fusils en faisceaux, et, près d'eux, un homme vêtu comme un marchand de campagne, tenant par la main un jeune garçon et une petite fille.

--Est-ce à la citoyenne Jussac que vous désirez parler? demanda-t-elle à haute voix, en enveloppant d'un regard hautain et défiant la troupe immobile.

--À elle-même, répondit l'homme qui tenait les enfants.

--Alors, je t'écoute, citoyen.

L'homme reprit en désignant les soldats:

--Ces braves gens te demandent l'hospitalité pour quelques heures, citoyenne. On leur a vanté ton civisme et ils espèrent trouver dans ta maison la bonne table et le bon gîte auxquels ont droit partout de vaillants serviteurs de la République, et, ici, des grenadiers appartenant au régiment de ton frère.

--À ce double titre ils sont les bienvenus, répondit la chanoinesse. Mais toi, qui es-tu?

--Tu vas le savoir, si tu veux m'entendre en particulier.

La chanoinesse donna des ordres afin d'assurer aux grenadiers une hospitalité large et confortable. Puis, ayant fait signe à l'homme, elle rentra dans le château où, sans quitter les enfants, il la suivit.

--Maintenant, tu peux parler, citoyen, dit-elle, quand ils furent seuls dans un salon dont elle avait eu soin de fermer la porte.

Mais, au lieu de répondre, il s'inclina respectueusement et tendit une lettre à la chanoinesse de Jussac.

--Une lettre de mon frère! s'écria-t-elle en jetant les yeux sur l'adresse.

Elle la prit, les mains tremblantes, et, affaiblie soudain par la violence de son émotion, elle tomba dans un fauteuil, si troublée, qu'elle fut quelques secondes avant de trouver ses lunettes et de pouvoir briser le cachet. Elle lut enfin et eut vite fait de dévorer les quatre pages que lui écrivait le colonel Jussac. Quand ce fut fini, elle porta les feuillets à ses lèvres et les embrassa en murmurant:

--Mon frère chéri! Dieu te garde à ma tendresse!

Puis, tirant de sa poche, brusquement, un mouchoir, elle essuya ses larmes, et du même coup, sans doute, domina son émoi passager, car son visage rasséréné reprit son ordinaire physionomie, tranquille et hautaine.

--Mais tout cela ne m'apprend pas qui tu es, citoyen, fit-elle, ni ce que je peux pour toi.

--Le colonel ne le dit pas?

--Il me dit seulement que tu es un brave homme et que je peux ajouter foi à tes paroles. Fais-moi donc connaître ton nom.

--On me nomme Valleroy, Madame la chanoinesse.

--Et moi, la citoyenne Jussac, répliqua-t-elle vivement, je te dispense des vieilles formules; elles n'ont plus cours.

Valleroy s'inclina comme s'il s'excusait d'obéir et répéta:

--On me nomme Valleroy, citoyenne. Je suis l'intendant du comte de Malincourt, mestre de camp des armées royales, actuellement enfermé dans la prison des Carmes, à Paris, avec Mme la comtesse. Ce jeune homme est leur fils cadet, le chevalier de Malincourt; l'aîné est en émigration.

--Et cette fillette? demanda la chanoinesse en désignant Nina.

--Nina d'Aubeterre, fille du capitaine d'Aubeterre, qui servait dans le Royal allemand et qui fut tué lors des troubles de 1789.

--Mais pourquoi avez-vous quitté Bruxelles, et où allez-vous?

--Nous allons à Paris.

--À Paris! Avec ces chérubins! Miséricorde! s'écria la chanoinesse en agitant sa canne. À Paris! Es-tu fou, brave homme? Ne sais-tu pas qu'on s'y tue avec fureur et que...

Elle fut soudain interrompue. C'était Bernard. Il avait fait un pas vers elle et dit avec exaltation:

--N'essayez pas de nous détourner de notre chemin, Madame. Plus on nous démontrera que Paris est dangereux et plus sera impérieux le devoir qui nous y appelle.

--Le devoir! Quel devoir?

--Je veux me rapprocher de mes parents, essayer de les arracher à leur cachot.

--C'est donc là ce but secret dont me parle mon frère?

--Nous en poursuivons encore un autre, reprit Bernard. Mais, sur celui-là, nous devons garder le silence. Seulement, soyez convaincue, Madame, qu'aucun obstacle, si grand qu'il fût, ne le serait assez pour nous empêcher d'aller à Paris.

Le regard de la chanoinesse arrêté sur Bernard exprima tour à tour l'admiration, la sollicitude, la pitié, et d'une voix grave et attendrie elle répondit:

--Vous vous êtes mépris, mon enfant. Je n'entendais pas vous détourner de vos projets que j'ignorais. J'ai seulement cédé à mon coeur en vous signalant les dangers que vous allez courir. Votre entreprise est digne d'un bon fils, d'un gentilhomme. Mais vous êtes bien jeune pour les efforts qu'elle exigera.

--Voici l'ami qui doit me seconder, dit Bernard en posant sa main sur le bras de Valleroy. À deux, nous réussirons.

--Je prierai Dieu pour vous, ajouta la chanoinesse.

Elle avait attiré Nina sur ses genoux et la caressait tout en parlant. Puis elle dit:

--Mais cette petite mignonne, qu'allez-vous en faire une fois à Paris?

--J'espère trouver quelqu'un à qui la confier, répondit Valleroy, sinon elle partagera notre sort, car il ne m'est pas permis de l'abandonner.

À l'appui de sa déclaration, il racontait maintenant à la chanoinesse de Jussac l'histoire de Nina depuis le jour où il l'avait rencontrée et les circonstances par suite desquelles elle se trouvait sous sa protection. En écoutant son récit, la chanoinesse éprouvait une émotion poignante. Au fur et à mesure que se déroulait le tableau des malheurs de l'enfant, elle la serrait plus étroitement entre ses bras, et Nina, qui s'y trouvait comme dans un nid chaud et moelleux, se laissait bercer par les caresses silencieuses qu'on lui prodiguait.

--Au lieu de l'emmener à Paris, dit tout à coup la chanoinesse, laissez-la moi. Je suis seule ici, isolée, triste, et, sous la fermeté dont je fais montre, souvent épouvantée par la perspective des catastrophes que je prévois. La chère petite sera ma joie, ma consolation, le charme de ma vie. Elle est orpheline. Plus tard, après les mauvais jours, mon frère et moi nous l'adopterons.

--Me séparer encore de Nina! soupira Bernard.

--Mais vous pourrez la voir, la voir souvent. Compiègne n'est pas loin de Paris... Vingt lieues à peine... une petite nuit en poste...

--Et puis, ce serait d'un affreux égoïsme de priver Nina de la maternelle protection qui s'offre à elle, observa Valleroy.

--Elle aurait eu celle de ma mère, objecta Bernard.

--Eh bien, laissez-la moi provisoirement, jusqu'au jour où la comtesse de Malincourt délivrée pourra se charger d'elle. Voulez-vous, Monsieur le chevalier?

--Oui, cela, je le veux bien, Madame, car je sais, qu'elle sera heureuse près de vous, et pourvu que je la retrouve...

À ce moment, on vint annoncer à la chanoinesse que son souper était servi.

--Vous vous mettrez à table avec moi, dit-elle à Valleroy et à Bernard.

--Gardez les enfants, Madame, répondit Valleroy. Pour moi, permettez que je rejoigne mes compagnons de voyage. Ils ont été compatissants tout le long du chemin. Je ne veux pas avoir l'air de les abandonner.

--Soit, allez souper en leur compagnie. Tout à l'heure, j'irai vous retrouver au milieu d'eux. Ils pourront ainsi dire à mon frère qu'ils m'ont vue. D'ailleurs, je veux les prier de repasser par ici à leur retour de Paris et leur confier ma réponse au colonel. Pensez-vous que je puisse le faire en toute sûreté?

--En toute sûreté, Madame. Le sergent Rigobert qui les commande est dévoué corps et âme à votre frère, et si ce dernier m'a remis à moi et non au sergent la lettre qui vous était destinée, ce n'est point par défaut de confiance en lui, mais uniquement parce qu'il voulait assurer ainsi à mon jeune maître un meilleur accueil de votre part.

Valleroy prit congé de la chanoinesse et des enfants et se hâta de descendre dans la salle où se trouvaient réunis les grenadiers. Déjà, grâce aux ordres de la châtelaine, le couvert était mis. Rigobert et ses hommes, déshabitués depuis longtemps de tout confortable et des fins repas, se préparaient à faire honneur à celui qu'on venait de leur servir.

--La maison de mon colonel est une maison très hospitalière, observa sentencieusement Rigobert en montrant la table tout attrayante avec son luxe de linge et d'argenterie, qui flamboyait sous les bougies allumées. Les enfants ne soupent-ils pas avec nous?

--La citoyenne s'est intéressée à eux et a voulu les retenir, répondit Valleroy. Elle nous offre même de garder la petite pendant que nous irons à Paris.

--Elle est donc aussi bonne que son frère? Ah! si tous les aristocrates ressemblaient à ces deux-là, le peuple n'aurait pas eu besoin de démolir la Bastille ni de couper le cou à Capet.

Sur cette belle réflexion, on prit place autour du couvert. Il suffit du premier verre de vin avalé par-dessus une grande assiettée de soupe au lard pour ranger les cinq grenadiers à l'avis de leur sergent. Au rôti, ils confessaient que l'ancien régime avait du bon. Mais c'est surtout au dessert que fut ébranlé leur civisme. La châtelaine étant venue les visiter et boire avec eux à la santé du colonel Jussac, leur enthousiasme n'eut plus de bornes. Pour un rien, ils se fussent déclarés prêts à rétablir la monarchie.

CHAPITRE XI

LA PREMIÈRE CHARRETTE

Il y avait sept mois que la royauté était abolie et la république proclamée, deux mois que Louis XVI était monté sur l'échafaud, trois jours que le Comité de Salut public avait inauguré ses pouvoirs, et vingt-quatre heures que fonctionnait le tribunal révolutionnaire institué par la Convention pour juger les émigrés et les suspects. Paris, devenu, depuis 1789, un foyer d'agitations incessantes, de soulèvements populaires, d'émeutes sanglantes, de meurtres atroces, prenait la lugubre physionomie qu'il devait conserver jusqu'au 9 thermidor. Les lois édictées contre les émigrés et leurs complices ayant reçu un commencement d'exécution, les prisons se remplissaient. À peine installé, le Comité de Salut public y envoyait de nouvelles victimes.

À la Conciergerie, au Luxembourg, aux Carmes, à Sainte-Pélagie, à Saint-Lazare, à la Force, partout ailleurs, concierges, greffiers, guichetiers, étaient sur les dents, et les listes des registres d'écrou s'allongeaient indéfiniment. Ce n'étaient pas seulement des noms d'aristocrates qui figuraient sur ces listes, pourvoyeuses de la guillotine, mais aussi des noms de citoyens humbles et obscurs, qui avaient eu le malheur d'encourir la haine de quelqu'un des despotes subalternes chargés d'exécuter les ordres du gouvernement, agents de bas étage, plus féroces que les chefs auxquels ils obéissaient. Chaque jour et chaque nuit, les visites domiciliaires se multipliaient. Il n'était pas de famille, quelque ignorée qu'elle fût, qui n'eût à les redouter. La dénonciation d'un voisin ou d'un débiteur y suffisait.

Tout devenait crime en ces temps calamiteux. Dans le nom qu'on portait, dans les relations qu'on entretenait, dans les propos qu'on se permettait, dans les objets qu'on possédait, l'infâme ingéniosité des jacobins et des sans-culottes trouvait les éléments d'une accusation capitale. Crime, la carrière qu'on avait suivie autrefois; crime, le cri de colère que poussait à vos lèvres le spectacle de quelque injustice ou le soupir de pitié que vous arrachait l'infortune d'autrui; crime, quelques provisions mises en réserve en vue des mauvais jours; crime, un vieux parchemin conservé dans les archives familiales. On était dénoncé pour rien, pour moins que rien, et traité au gré du caprice de ceux dont, sans le savoir et sans le vouloir, on avait attiré l'attention, excité la cupidité. Arrêté par un officier municipal qu'escortaient des gardes nationaux, il fallait assister sans se plaindre au pillage légal de sa maison, décoré du nom de perquisition. On était conduit ensuite à la municipalité de son district, car Paris était divisé maintenant en quarante-huit districts ou sections dont chacune formait pour les citoyens qui en dépendaient un gouvernement plus redoutable encore que le gouvernement central. Après une longue attente dans la boue, sous la pluie ou sous le soleil, parmi d'autres infortunés, on comparaissait à son tour devant le Comité révolutionnaire de la section, auquel s'adjoignaient les plus fameux jacobins du quartier, ou même, quelquefois, un conventionnel. On subissait un premier interrogatoire à la suite duquel on était incarcéré dans l'une des prisons de Paris. C'est ainsi qu'elles s'étaient remplies peu à peu, tandis que la Convention avisait aux moyens de les vider et confiait ce soin au tribunal révolutionnaire présidé par le citoyen Dumas, à l'accusateur public Fouquier-Tinville et au bourreau Samson.

L'aspect général de Paris se ressentait de tant de mesures arbitraires et vexatoires. Elles déchaînaient la terreur. Dans les quartiers luxueux et riches, la plupart des maisons étaient abandonnées. Dans le faubourg Saint-Germain, dans la chaussée d'Antin qu'on appelait alors rue du Mont-Blanc, dans le faubourg du Roule, la plupart des hôtels de l'aristocratie avaient été confisqués et vendus. Payés à vil prix et en assignats, le papier-monnaie ayant remplacé l'or et l'argent, ils étaient devenus la proie de brocanteurs qui attendaient une occasion propice pour s'en défaire, ou les dépeçaient, débitant en détail les persiennes et les portes, les rampes et les balcons en fer forgé, les boiseries sculptées dont les murs étaient revêtus, les peintures des plafonds, les marbres des escaliers. Quand ces bandes dévastatrices avaient passé par là, quand il ne restait que les quatre murs, avec leurs fenêtres béantes n'encadrant plus que le vide, survenait un entrepreneur qui réparait les dégâts, et l'aristocratique demeure, tant bien que mal rafistolée, se transformait en une vulgaire auberge ou en un dépôt de marchandises.

Les couvents, si nombreux à Paris, n'avaient pas été davantage épargnés. Mais comme il était plus difficile de leur donner une affectation nouvelle, ils restaient pour la plupart dans un état complet d'abandon et de délabrement, ouverts à tout venant et surtout à des bandes d'enfants qui allaient jouer dans les cloîtres déserts. Quant aux églises, après en avoir supprimé les croix, remplacées maintenant par des piques surmontées d'un bonnet rouge, on en avait respecté les murailles extérieures. Mais à l'intérieur elles étaient dépouillées. Tableaux, statues, ornements, vases sacrés, ce qui naguère en formait la richesse, le Trésor national avait fait tout vendre à son profit, ne laissant dans le temple que ce qui était strictement nécessaire au culte qu'exerçaient des prêtres assermentés dont la présence éloignait plus de fidèles qu'elle n'en attirait. Encore quelque temps, et ces nobles monuments allaient servir de théâtre aux orgies des fêtes de la Raison.

Sur les boulevards, dans les rues réputées jadis comme les plus aristocratiques, il ne restait rien de ce qui en avait fait l'éclat. Toute vie élégante était morte; mort aussi le commerce, mortes surtout les industries de luxe. Elle ne se révélait plus que par la vente aux encans d'objets dérobés ou saisis dans les maisons des aristocrates. Seuls les cafés et les restaurants, les théâtres, les lieux publics et le Palais-Royal notamment, conservaient encore quelque animation. Mais, rares et isolés, ces points lumineux semblaient perdus dans l'immensité de la capitale, livrée le jour à une populace déguenillée, bruyante, et menaçante, et s'enveloppant le soir d'une tristesse silencieuse et morne, troublée seulement par les rumeurs fiévreuses des clubs.

Telle qu'elle vient d'être décrite, la capitale n'attirait plus d'étrangers. Il était si difficile d'en sortir par suite des surveillances qu'exerçait la police révolutionnaire, que le nombre des départs, comme celui des arrivées, décroissait de jour en jour. On ne pouvait fuir Paris, mais on n'y venait pas. Les barrières ne s'ouvraient plus qu'à des charrettes de maraîchers ou de meuniers, destinées à empêcher la population de mourir de faim, ou à des détachements de troupes revenant des frontières, ou enfin à des convois de prisonniers envoyés par les provinces sous la conduite des gendarmes. Si, dans ce défilé, se montrait une chaise de poste, on pouvait être sûr qu'elle ramenait à Paris quelque conventionnel dont la mission dans les départements ou aux armées avait pris fin et qui venait en rendre compte au Comité de Salut public.

C'est dans ces circonstances que, huit jours après avoir quitté Bruxelles et douze heures après avoir quitté Compiègne, le convoi que conduisaient Valleroy et Bernard et qu'accompagnaient le sergent Rigobert et ses grenadiers se présenta à la barrière Saint-Denis. Habituellement, cette halte à l'entrée de Paris était de longue durée. On opérait des perquisitions dans les voitures, on fouillait les voyageurs et leurs bagages, on vérifiait leurs passeports, et si leur mine déplaisait, on les soumettait à mille taquineries.

Mais, ce jour-là, quand Rigobert eut présenté au poste de la barrière, occupé par des gardes nationaux, le sauf-conduit qui lui avait été délivré à son départ de Belgique, et lorsqu'on sut qu'il amenait de loin des papiers d'État, à destination du Comité de Salut public, toutes les difficultés ordinaires s'évanouirent. Le fourgon de Valleroy, conduit par son propriétaire, assis dans le cabriolet, et à côté duquel se tenait Bernard, passa librement, escorté par les six grenadiers, entre une double haie de curieux, et s'engagea dans le faubourg Saint-Denis pour gagner la place de l'Hôtel-de-Ville et de là les Tuileries, où siégeait le tout-puissant et redoutable Comité.